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   Chapter 15 No.15

Sapho By Alphonse Daudet Characters: 13191

Updated: 2017-11-30 00:04


Nerveux, trépidant, sous vapeur, déjà parti comme tous ceux qui sapprêtent au départ, Gaussin est depuis deux jours à Marseille où Fanny doit venir le rejoindre et sembarquer avec lui. Tout est prêt, les places retenues, deux cabines de première pour le vice- consul dArica voyageant avec sa belle soeur; et le voilà qui arpente le carreau dérougi de la chambre dh?tel, dans la double attente fiévreuse de sa ma?tresse et de lappareillage.

Il faut quil marche et sagite sur place, puisquil nose sortir. La rue le gêne comme un criminel, comme un déserteur, la rue marseillaise mêlée et grouillante où il lui semble quà chaque tournant son père, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre la main sur lépaule pour le reprendre et le ramener.

Il senferme, mange là sans même descendre à la table dh?te, lit sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues siestes avec le Naufrage de La Pérouse, la Mort du capitaine Cook pendus aux murs, piquetés de mouches, et des heures entières saccoude au balcon en bois vermoulu, abrité dun store jaune aussi rapiécé que la voile dun bateau de pêche.

Son h?tel, l?h?tel du Jeune Anacharsis?, dont le nom pris au hasard sur le Bottin la tenté quand il convenait du rendez-vous avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni même très propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein voyage. Sous ses fenêtres, des perruches, des cacatoès, des oiseaux des ?les au doux ramage interminable, tout létalage en plein air dun oiselier dont les cages empilées saluent le jour levant dune rumeur de forêt vierge, couverte et dominée, à mesure que la journée savance, par les bruyants travaux du port, réglés au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.

Cest une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le heurt sonore des ?romaines? rebondissant sur le pavé, cloches de bords, sifflets de machines, bruits rythmés de pompes, de cabestans, eaux de cale quon dégorge, vapeur qui séchappe, tout ce fracas doublé et répercuté par le tremplin de la mer voisine, doù monte de loin en loin le mugissement rauque, lhaleine de monstre marin dun grand transatlantique qui prend le large.

Et les odeurs aussi évoquent des pays lointains, des quais plus ensoleillés et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de campêche quon décharge, les limons, les oranges, pistaches, fèves, arachides, dont lacre senteur se dégage, monte avec des tourbillons de poussières exotiques dans une atmosphère saturée deau saumatre, dherbes br?lées, des graisses fumeuses des Cook- house.

Le soir venu, ces rumeurs sapaisent, ces épaisseurs de lair retombent et sévaporent; et tandis que Jean, rassuré par lombre, le store relevé, regarde le port endormi et noir sous lentre- croisement en hachures des mats, des vergues, des beauprés, quand le silence nest traversé que du clapotis dune rame, de laboi lointain dun chien de bord, au large, tout au large, le phare de Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche qui déchire lombre, montre en un clignotement déclair des silhouettes d?les, de forts, de roches. Et ce regard lumineux guidant des milliers de vies à lhorizon, cest encore le voyage, qui linvite et lui fait signe, lappelle dans la voix dun vent, les houles de la pleine mer, et la rauque clameur dun steamboat qui rale et souffle toujours à quelque point de la rade.

Encore vingt-quatre heures dattente; Fanny ne doit le rejoindre que dimanche. Ces trois jours trop t?t au rendez-vous, il devait les passer près des siens, les donner aux bien-aimés quil ne reverra de plusieurs années, quil ne retrouvera plus peut-être; mais dès le soir de son arrivée à Castelet, quand son père a su que le mariage était rompu et quil en a deviné les causes, une explication a eu lieu, violente, terrible.

Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres, les plus près de notre coeur, pour quune colère qui passe entre deux êtres de même chair, de même sang, arrache, torde, emporte leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes et si fines, avec la violence aveugle, irrésistible, dun de ces typhons des mers de Chine dont les plus durs marins nosent se souvenir et disent en palissant:

- Ne parlons pas de ?a…

Il nen parlera jamais, mais il sen souviendra toute sa vie de cette horrible scène sur la terrasse de Castelet où sest passée son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces pins, ces myrtes, ces cyprès qui se serraient immobiles et frissonnants autour de la malédiction paternelle. Toujours il reverra ce grand vieillard, aux joues convulsées et remuantes, marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine, proférant les paroles quon ne pardonne pas, le chassant de la maison et de lhonneur:

- Va-ten, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!…

Et les petites bessonnes criant, se tra?nant à genoux sur le perron, demandant grace pour le grand frère, et la paleur de Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que là-haut, derrière la vitre, le doux et anxieux visage de la malade demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean sen allant si vite et sans lembrasser.

Cette idée quil navait pas embrassé sa mère la fait revenir à mi-route dAvignon; il a laissé Césaire avec la voiture au bas du pays, pris la traverse et pénétré dans Castelet par le clos, comme un voleur. La nuit était sombre; ses pas sempêtraient dans la vigne morte, et même il finissait par ne plus pouvoir sorienter, cherchant sa maison dans les ténèbres, déjà étranger chez lui. La blancheur des murs crépis le guidait enfin dun reflet vague; mais la porte du perron était fermée, les fenêtres partout éteintes. Sonner, appeler? Il nosait, par crainte de son père. Deux ou trois fois il a fait le tour du logis, espérant trouver lissue dun volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait passé comme chaque soir; et après un long regard à la chambre de sa mère, ladieu de tout son coeur à sa maison denfance qui le repousse elle aussi, il sest enfui désespéré avec un remords qui ne le quitte plus.

Dordinaire, pour ces absences de durée, ces traversées aux dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis, prolongent les adieux jusquà lembarquement définitif; on passe la dernière journée ensemble, on visite le bateau, la cabine du partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par jour, Jean voit passer devant lh?tel de ces affectueuses reconduites, parfois

nombreuses et bruyantes; mais il sémeut surtout dun groupe familial à létage au-dessous du sien. Un vieux, une vieille, des gens de campagne à tournure aisée, en veste de drap et cambrésine jaune, sont venus accompagner leur gar?on, lassistent jusquau départ du paquebot; et penchés à leur fenêtre, dans le désoeuvrement de lattente, on les voit tous les trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serrés. Ils ne parlent pas, ils sétreignent.

Jean songe en les regardant au beau départ quil aurait eu… Son père, ses petites soeurs, et, sappuyant sur lui dune douce main frémissante, celle dont les beauprés au large entra?naient le vif esprit et lame aventureuse… Regrets stériles. Le crime est accompli, son destin sur les rails, il na quà partir et à oublier…

Quelles lui semblèrent lentes et cruelles les heures de la dernière nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit dauberge, guettait le jour sur la vitre aux décroissements lents du noir au gris, puis au blanc daube que le phare piquait encore dune étincelle rouge effacée au soleil levant.

Alors seulement il sendormit, réveillé tout à coup par un éclaboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des cages de loiselier avec les innombrables carillons du dimanche de Marseille, répandus par les quais élargis, toutes machines au repos, des oriflammes flottant aux mats… Déjà dix heures! Et lexpress de Paris arrive à midi, vite il shabille pour aller au- devant de sa ma?tresse; ils déjeuneront en face de la mer, puis on portera les bagages à bord et à cinq heures, le signal.

Un jour merveilleux, un ciel profond où les mouettes passent en taches blanches, la mer dun bleu plus foncé, dun bleu minéral, sur lequel, à lhorizon, des voiles, des fumées, tout est visible, tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives de soleil aux transparences datmosphère et deau, des harpes sonnent sous les croisées de lh?tel, un air italien dune facilité divine, mais dont la note pincée et tra?née sur les cordes émeut cruellement les nerfs. Cest plus que de la musique, cest la traduction ailée de ces allégresses du Midi, ces plénitudes de vie et damour gonflées jusquaux larmes. Et le souvenir dIrène passe dans la mélodie, vibrant et pleurant. Comme cest loin!… Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des choses brisées, irréparables!

Allons!

Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un gar?on!

- Une lettre pour M. le consul… Elle est arrivée le matin, mais

M. le consul dormait si profondément!

Les voyageurs de distinction sont rares à lh?tel du Jeune Anacharsis; aussi les braves Marseillais font-ils sonner à tout propos le titre de leur pensionnaire… Qui peut lui écrire? Personne ne conna?t son adresse, à moins que Fanny… Et regardant mieux lenveloppe, il sépouvante, il a compris.

?Eh bien, non! je ne pars pas; cest une trop grande folie dont je ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami, il faut la jeunesse que je nai plus, ou laveuglement dune passion folle qui nous manque à lun comme à lautre. Il y a cinq ans, aux beaux jours, un signe de toi maurait fait te suivre de lautre c?té de la terre, car tu ne peux nier que je taie aimé passionnément. Je tai donné tout ce que javais; et lorsquil a fallu marracher de toi jai souffert, comme jamais pour aucun homme. Mais ?a use, vois-tu, un amour pareil… Te sentir si beau, si jeune, toujours trembler, tant de choses à défendre!… Maintenant je nen peux plus, tu mas trop fait vivre, trop fait souffrir, je suis à bout.

?Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce déménagement dexistence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas bouger et qui ne suis jamais allée plus loin que Saint-Germain, tu penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu naurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripée comme maman Pilar; cest pour le coup que tu men voudrais de ton sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde. écoute, il y a un pays dOrient, jai lu ?a dans un de tes Tour du Monde, où, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante avec un chat, en une peau de bête toute fra?che, puis on lache le paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La femme miaule, le chat griffe, tous deux sentre-dévorent pendant que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille de captifs, jusquau dernier rale, jusquà la dernière palpitation du sac. cest un peu le supplice qui nous attendait ensemble…?

Il sarrêta une minute, écrasé, stupide. à perte de vue le bleu de la mer étincelait. Addio… chantaient les harpes auxquelles sétait jointe une voix chaude et passionnée comme elles… Addio… Et le néant de sa vie détruite, ravagée, toute de débris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui échappait…

?Jaurais d? te dire cela plus t?t, mais je nosais pas, te voyant si monté, si résolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanité de la femme, la fierté bien naturelle de tavoir reconquis après la rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que ?a ny était plus, quelque chose de fini, de craqué. Comment veux-tu? après des secousses pareilles… Et ne te figure pas que ce soit à cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous les autres, cest fini, mon coeur est mort; mais il reste cet enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramène auprès du père, pauvre homme qui sest perdu par amour et mest revenu de Mazas aussi fervent et tendre quà notre première rencontre. Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a passé toute la nuit à pleurer sur mon épaule; tu vois quil ny avait guère de quoi te monter la tête…

?Je te lai dit, mon cher enfant, jai trop aimé, je suis rompue. à présent jai besoin quon maime à mon tour, quon me choie, et madmire, et me berce. Celui-là sera à genoux, ne me verra jamais de rides ni de cheveux blancs; et sil mépouse, comme il en a lintention, cest moi qui lui ferai une grace. Compare… Surtout pas de folies. Mes précautions sont prises pour que tu ne puisses me retrouver. Du petit café de la gare doù je técris, je vois à travers les arbres la maison où nous avons eu de si bons et de si cruels moments, et lécriteau qui se balance sur la porte, attendant de nouveaux h?tes… Te voilà libre, tu nentendras plus jamais parler de moi… Adieu, un baiser, le dernier, dans le cou…, mami…?

[1] Le postillon de Longjumeau est un opéra de Adam qui comporte un air très connu, du temps de Daudet, sur le beau postillon… [Note de léditeur]

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