MoboReader> Literature > Sapho

   Chapter 6 No.6

Sapho By Alphonse Daudet Characters: 30924

Updated: 2017-11-30 00:04


Il faisait un froid brumeux, une après-midi sombre à quatre heures, même sur cette large avenue, des Champs-élysées où se hataient les voitures dans un roulement sourd et ouaté. Cest à peine si Jean put lire au fond dun jardinet dont la grille était ouverte ces lettres dorées, très hautes, au-dessus de lentresol dune maison à laspect luxueux et tranquille de cottage: Appartements meublés, pension de famille. Un coupé attendait au ras du trottoir.

La porte du bureau poussée, Jean la vit tout de suite, celle quil cherchait, assise dans le jour de la fenêtre, feuilletant un gros livre de comptes en face dune autre femme, élégante et grande, un mouchoir aux mains et un petit sac de boursicotière.

- Vous désirer, monsieur?…

Fanny le reconnut, se leva, saisie, et passant devant la dame:

- Cest le petit… dit-elle tout bas.

Lautre examina Gaussin des pieds à la tête avec le beau sang- froid connaisseur que donne lexpérience, et très haut, sans se gêner:

- Embrassez-vous, mes enfants… Je ne vous regarde pas.

Puis elle se mit à la place de Fanny, continua à vérifier ses chiffres.

Ils sétaient pris les mains, se chuchotaient des phrases bêtes:

- Comment ?a va?

- Pas mal, merci…

- Alors tu es parti hier au soir?…

Mais laltération de leurs voix donnait aux mots leur vraie signification. Et assis sur le divan, se remettant un peu:

- Tu nas pas reconnu ma patronne?… disait Fanny à voix basse… tu las déjà vue pourtant… au bal de Déchelette, en mariée espagnole… Un peu défra?chie, la mariée.

- Alors cest…?

- Rosario Sanchès, la femme à de Potter.

Cette Rosario, Rosa, de son nom de fête écrit sur toutes les glaces des restaurants de nuit et toujours souligné de quelque ordure, était une ancienne dame des chars à lHippodrome, célèbre dans le monde de la noce par son dévergondage cynique, ses coups de gueule et de cravache très recherchés des hommes de cercle, quelle menait comme ses chevaux.

Espagnole dOran, elle avait été plus belle que jolie et tirait encore aux lumières un certain effet de ses yeux noirs bistrés, de ses sourcils rejoints en barre; mais ici, même dans ce faux jour, elle avait bien ses cinquante ans, marqués sur une face plate, dure, à la peau soulevée et jaune comme un limon de son pays. Intime de Fanny Legrand pendant des années, elle lavait chaperonnée dans la galanterie, et rien que son nom épouvantait lamoureux.

Fanny, qui comprit le tremblement de son bras, essaya de sexcuser. à qui sadresser pour trouver un emploi? On était bien embarrassé. Dailleurs Rosa maintenant se tenait tranquille; riche, très riche, vivant dans son h?tel avenue de Villiers ou à sa villa dEnghien, recevant quelques anciens amis, mais un seul amant, toujours le même, son musicien.

- De Potter? demanda Jean… je le croyais marié.

- Oui… marié, des enfants, il para?t même que sa femme est jolie… ?a ne la pas empêché de revenir à lancienne… et si tu voyais comme elle lui parle, comme elle le traite… Ah! il est bien mordu, celui-là…

Elle lui serrait la main avec un tendre reproche. La dame à ce moment interrompit sa lecture et sadressa à son sac qui sautait au bout de la cordelière:

- Mais reste donc tranquille, voyons!…

Puis, à la gérante, sur un ton de commandement:

- Donne-Moi vite un bout de sucre pour Bichito.

Fanny se Leva, apporta le sucre quelle approchait de louverture du ridicule avec des petites flatteries, des mots enfantins… ?Regarde la jolie bête…? dit-elle à son amant, en lui montrant, tout entouré de ouate, une sorte de gros lézard difforme et grenu, crêté, dentelé, la tête en capuchon sur une chair grelottante et gélatineuse; un caméléon envoyé dAlgérie à Rosa, qui le préservait de lhiver parisien à force de soins et de chaleur. Elle ladorait comme jamais elle navait aimé aucun homme; et Jean démêlait bien aux mamours flagorneurs de Fanny la place que lhorrible bête tenait dans la maison.

La dame ferma le livre, prête à partir.

- Pas trop mal pour une seconde quinzaine… Seulement veille à la bougie.

Elle jeta son regard de patronne autour du petit salon, tenu, rangé, au meuble de velours frappé, souffla un peu de poussière sur le yucca du guéridon, constata un accroc dans la guipure des croisées; après quoi, elle dit aux jeunes gens avec un oeil entendu: ?Vous savez, mes petits, pas de bêtises… la maison est très convenable…? et rejoignant la voiture qui lattendait à la porte, elle sen alla faire son tour de bois.

- Crois-tu que cest sciant!… dit Fanny. Je les ai sur le dos, elle ou sa mère, deux fois la semaine… La mère est encore plus terrible, plus pingre… Il faut que je taime, va, pour durer dans cette baraque… Enfin te voilà, je tai encore!… Jai eu si peur…

Et elle lenla?a debout, longuement, lèvres contre lèvres, sassurant bien au tressaillement du baiser quil était encore tout à elle. Mais on allait et venait dans le couloir, il fallait se méfier. Quand on eut apporté la lampe, elle sassit à sa place habituelle, un petit ouvrage aux doigts; lui, tout près comme en visite…

- Suis-je changée, hein?… Est-ce assez peu moi?…

Elle souriait en montrant son crochet manié avec une gaucherie de petite fille. Toujours elle avait détesté ces travaux daiguille; un livre, son piano, sa cigarette, ou les manches retroussées pour la confection dun petit plat, elle ne soccupait jamais autrement. Mais ici, que faire? Le piano du salon, elle ne pouvait y songer de tout le jour, obligée de se tenir au bureau… Des romans? Elle savait bien dautres histoires que celles quils racontaient. à défaut de la cigarette prohibée, elle avait pris cette dentelle qui lui occupait les doigts et la laissait libre de penser, comprenant à cette heure le go?t des femmes pour ces menus travaux quelle méprisait jadis.

Et tandis quelle rattrapait son fil avec des maladresses encore, une attention dinexpérience, Jean la regardait, toute reposée dans sa robe simple, son petit col droit, les cheveux bien à plat sur la rondeur antique de sa tête, et lair si honnête, si raisonnable. Dehors, dans un décor luxueux, roulait continuellement le train des filles à la mode, haut perchées sur leurs phaétons, redescendant vers le Paris bruyant des boulevards; et Fanny ne semblait pas avoir un regret pour ce vice étalé et triomphant, dont elle aurait pu prendre sa part, quelle avait dédaigné pour lui. Pourvu quil consent?t à la voir de temps en temps, elle acceptait très bien sa vie de servitude, y trouvait même des c?tés amusants.

Tous les pensionnaires ladoraient. Les femmes, étrangères, sans aucun go?t, la consultaient pour leurs achats de toilette; elle donnait des le?ons de chant le matin à la?née des petites Péruviennes, et pour le livre à lire, la pièce à voir, elle conseillait ces messieurs qui la traitaient avec toutes sortes dégards, de prévenances, un surtout, le Hollandais du second.

- Il sassied là où tu es, reste en contemplation jusquà ce que je lui dise: ?Kuyper, vous mennuyez.? Alors il répond: ?pien? et il sen va… Cest lui qui ma donné cette petite broche en corail… Tu sais, ?a vaut cent sous; je lai acceptée pour avoir la paix.

Un gar?on entrait, apportait un plateau chargé quil posait sur un bout du guéridon en reculant un peu la plante verte.

- Cest là que je mange toute seule, une heure avant la table dh?te.

Elle indiqua deux plats du menu assez long et copieux. La gérante navait droit quà deux plats et au potage.

- Faut-il quelle soit chienne, cette Rosario!… Du reste, jaime mieux manger là; je nai pas besoin de parler et je relis tes lettres qui me tiennent compagnie.

Elle sinterrompit encore pour atteindre une nappe, des serviettes; à tout moment on la dérangeait, un ordre à donner, une armoire à ouvrir, une réclamation à satisfaire. Jean comprit quil la gênerait en restant davantage; puis on installait son d?ner, et cétait si piètre, cette petite soupière dune portion qui fumait sur la table, leur donnant à tous deux la même pensée, le même regret de leurs anciens tête-à-tête!

?à dimanche… à dimanche…? murmura-t-elle tout bas, en le renvoyant. Et comme ils ne pouvaient sembrasser à cause du service, des pensionnaires qui descendaient, elle lui avait pris la main, lappuyait contre son coeur longuement pour y faire entrer la caresse.

Tout le soir, la nuit, il pensa à elle, souffrant de sa servitude humiliée devant cette gueuse et son gros lézard; puis le Hollandais le troublait aussi, et jusquau dimanche il ne vécut pas. En réalité cette demi-rupture qui devait préparer sans secousse la fin de leur liaison fut pour celle-ci le coup de serpe de lémondeur dont se ravive larbre fatigué. Ils sécrivirent, presque chaque jour, de ces billets de tendresse comme en griffonne limpatience des amoureux; ou bien cétait, au sortir du ministère, une causerie douce dans le bureau pendant lheure du travail à laiguille.

Elle avait dit à lh?tel en parlant de lui: ?Un de mes parents…? et sous le couvert de cette vague appellation il put venir quelquefois passer la soirée au salon, à mille lieues de Paris. Il connut la famille péruvienne avec ses innombrables demoiselles, fagotées de couleurs criardes, rangées autour du salon, de vrais aras au perchoir; il entendit la cithare de Mlle Minna Vogel, enguirlandée comme une perche à houblon, et vit son frère, malade, aphone, suivant de la tête avec passion le rythme de la musique et promenant ses doigts sur une clarinette imaginaire, la seule dont il e?t permission de jouer. Il fit le whist du Hollandais de Fanny, un gros balourd, chauve, daspect sordide, qui avait navigué par tous les océans du monde, et quand on lui demandait quelques renseignements sur lAustralie où il venait de passer des mois, répondait avec un roulement dyeux: ?Devinez combien les pommes de terre à Melbourne?…? nayant été frappé que de ce fait unique, la cherté des pommes de terre dans tous les pays où il allait.

Fanny était lame de ces réunions, causait, chantait, jouait la Parisienne informée et mondaine; et ce quil restait dans ses fa?ons de la bohême ou de latelier échappait à ces exotiques, ou leur semblait le suprême genre. Elle les éblouissait de ses relations avec les personnalités fameuses des arts ou de la littérature, donnait à la dame russe qui raffolait des oeuvres de Dejoie, des renseignements sur la fa?on décrire du romancier, le nombre de tasses de café quil absorbait en une nuit, le chiffre exact et dérisoire dont les éditeurs de Cenderinette avaient payé le chef-doeuvre qui faisait leur fortune. Et les succès de sa ma?tresse rendaient Gaussin si fier quil oubliait dêtre jaloux, aurait volontiers certifié sa parole, si quelquun le?t mise en doute.

Pendant quil ladmirait dans ce paisible salon éclairé de lampes à abat-jour, servant le thé, accompagnant les mélodies des jeunes filles, leur donnant des conseils de grande soeur, il y avait pour lui un montant singulier à se la figurer tout autre, quand elle arrivait chez lui le dimanche matin, trempée, grelottante, et que sans même sapprocher du feu qui flambait en son honneur, elle se déshabillait à la hate, et se glissait dans le grand lit, contre lamant. Alors quelles étreintes, quelles caresses longues où se vengeaient les contraintes de toute la semaine, cette privation lun de lautre qui gardait le désir vivifiant à leur amour.

Les heures passaient, sembrouillaient; on ne bougeait plus du lit jusquau soir. Rien ne les tentait que là; nul plaisir, personne à voir, pas même les Hettéma qui, par économie, sétaient décidés à vivre à la campagne. Le petit déjeuner préparé, à c?té deux, ils entendaient, anéantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres chargés; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec les battements précipités de leurs poitrines, rythmaient cette absence de la vie, sans notion de lheure, jusquau crépuscule.

Le gaz, quon allumait en face, glissait alors un pale rayon sur la tenture; il fallait se lever, Fanny devant être rentrée à sept heures. Dans le demi-jour de la chambre, tous ses ennuis, tous ses écoeurements lui revenaient plus lourds, plus cruels, en remettant ses bottines encore humides de la course à pied, ses jupons, sa robe de la gérance, luniforme noir des femmes pauvres.

Et ce qui gonflait son chagrin cétaient ces choses aimées autour delle, les meubles, le petit cabinet de toilette des beaux jours… Elle sarrachait: ?Allons!…? et pour rester plus longtemps ensemble, Jean la reconduisait; ils remontaient serrés et lents lavenue des Champs-Elysées dont la double rangée de lampadaires, avec lArc de Triomphe en haut, écarté dombre, et deux ou trois étoiles piquant un bout de ciel, figuraient un fond de diorama. Au coin de la rue Pergolèse, tout près de la pension, elle relevait sa voilette pour un dernier baiser, et le laissait désorienté, dégo?té de son intérieur où il rentrait le plus tard possible, maudissant la misère, en voulant presque à ceux de Castelet du sacrifice quil simposait pour eux.

Ils tra?nèrent deux ou trois mois cette existence devenue vers la fin absolument insupportable, Jean ayant été obligé de restreindre ses visites à lh?tel à cause dun bavardage de domestique, et Fanny de plus en plus exaspérée par lavarice de la mère et de la fille Sanchès. Elle pensait silencieusement à reprendre leur petit ménage et sentait son amant à bout de forces lui aussi, mais elle e?t voulu quil parlat le premier.

Un dimanche davril, Fanny arriva plus parée que dordinaire, en chapeau rond, en robe de printemps bien simple, - on nétait pas riche, - mais tendue aux graces de son corps.

- Lève-toi vite, nous allons déjeuner à la campagne…

- à la campagne!…

- Oui, à Enghien, chez Rosa… Elle nous invite tous les deux…

Il dit non dabord, mais elle insista. Jamais Rosé ne pardonnerait un refus.

- Tu peux bien consentir pour moi… Jen fais assez, il me semble.

Cétait au bord du lac dEnghien, devant une immense pelouse descendant jusquà un petit port où se balan?aient quelques yoles et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orné et meublé, et dont les plafonds, les panneaux en miroirs reflétaient létincellement de leau, les superbes charmilles dun parc déjà frissonnant de verdures hatives et de lilas en fleurs. Les livrées correctes, les allées où ne tra?nait pas une brindille, faisaient honneur à la double surveillance de Rosario et de la vieille Pilar.

On était à table quand ils arrivèrent, une fausse indication les ayant égarés une heure autour du lac, par des ruelles entre de grands murs de jardins. Jean acheva de se décontenancer, au froid accueil de la ma?tresse de la maison, furieuse quon le?t fait attendre, et à laspect extraordinaire des vieilles parques auxquelles Rosa le présentait de sa voix de charretier. Trois ?élégantes?, comme se désignent entre elles les grandes cocottes, trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second Empire, aux noms aussi fameux que celui dun grand poète ou dun général à victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.

élégantes, certes elles létaient toujours, attifées à la mode nouvelle, aux couleurs du printemps, délicieusement chiffonnées de la collerette aux bottines; mais si fanées, fardées, retapées! Sombreuse sans cils, les yeux morts, la lèvre détendue, tatonnant autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous énorme, couperosée, une boule deau chaude aux pieds, étalant sur la nappe ses pauvres

doigts goutteux et tordus, aux bagues étincelantes, aussi difficiles, compliquées à entrer et à sortir que les anneaux dune question romaine. Et Cob toute mince, avec une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tête décharnée de clown malade sous une crinière détoupes jaunes. Celle-là, ruinée, saisie, était allée tenter un dernier coup à Monte-Carlo et en revenait sans un sou, enragée damour pour un beau croupier qui navait pas voulu delle; Rosa, layant recueillie, la nourrissait, sen faisait gloire.

Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient dun bonjour protecteur: ?Comment va, petite?? Le fait est quavec sa robe à trois francs le mètre, sans un bijou que la broche rouge de Kuyper, elle avait lair dune recrue parmi ces épouvantables chevronnées de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la lumière reflétée du lac et du ciel, entrant mêlée dodeurs printanières par les battants de la salle à manger, faisaient plus spectrales encore.

Il y avait aussi la vieille mère Pilar, ?le chinge?, comme elle sappelait elle-même dans son charabia franco-espagnol, vraie macaque à peau déteinte et rapeuse, dune malice féroce sur des traits grima?ants, coiffée en gar?on, les cheveux gris au ras de loreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de ma?tre-timonier.

- Et puis M. Bichito… dit Rosa, achevant de présenter ses convives et montrant à Gaussin un tampon douate rose où le caméléon grelottait sur la nappe.

- Eh bien, et moi, on ne me présente pas? réclama sur un ton de jovialité forcée un grand gar?on à moustaches grisonnantes, de tenue correcte, même un peu raide, dans son veston clair et son col montant.

- Cest vrai… Et Tatave? dirent les femmes en riant.

La ma?tresse de maison lacha son nom avec négligence.

Tatave, cétait de Potter, le savant musicien, lauteur acclamé de Claudia, de Savonarole; et Jean, qui navait fait que lentrevoir chez Déchelette, sétonnait de trouver au grand artiste des allures si peu géniales, ce masque en bois dur et régulier, ces yeux déteints scellant une passion folle, incurable, qui depuis des années laccrochait à cette gueuse, lui faisait quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison où il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de théatre, et où on le traitait plus mal quun domestique. Il fallait voir lair excédé de Rosa dès quil racontait quelque chose, de quel ton méprisant elle lui imposait silence; et renchérissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais dajouter dun accent convaincu:

- Foute-nous la paix, mon gar?on.

Jean lavait pour voisine, cette Pilar, et ces vieilles babines qui grondaient en mangeant avec un ruminement de bête, ce coup doeil inquisiteur dans son assiette, mettaient au supplice le jeune homme déjà gêné par le ton de patronne de Rosa, plaisantant Fanny sur les soirées musicales de lh?tel et la jobarderie de ces pauvres rastaquouères qui prenaient la gérante pour une femme du monde tombée dans le malheur. Lancienne dame des chars, bouffie de graisse malsaine, des cabochons de dix mille francs à chaque oreille, semblait envier à son amie le renouveau de jeunesse et de beauté que lui communiquait cet amant jeune et beau; et Fanny ne se fachait pas, amusait au contraire la table, raillait en rapin les pensionnaires, le Péruvien qui lui avouait, en roulant des yeux blancs, son désir de conna?tre une grande coucoute, et la cour silencieuse, à souffle de phoque, du Hollandais haletant derrière sa chaise: ?Tevinez combien les pommes de terre à Batavia.?

Gaussin ne riait guère, lui; Pilar non plus, occupée à surveiller largenterie de sa fille, ou sélan?ant dun geste brusque, visant sur le couvert devant elle ou la manche de son voisin une mouche quelle présentait en baragouinant des mots de tendresse ?mange, mi alma; mange, mi corazon? à la hideuse petite bête échouée sur la nappe, flétrie, plissée, informe comme les doigts de la Desfous.

Quelquefois, toutes les mouches en déroute, elle en apercevait une contre le dressoir ou la vitre de la porte, se levait, et la raflait triomphalement. ce manège souvent répété impatienta sa fille, décidément très nerveuse, ce matin-là:

- Ne te lève donc pas à toute minute, cest fatigant.

Avec la même voix descendue de deux tons dans le charabia, la mère répondit:

- Vous dévorez, bos otros… pourquoi tu veux pas quil mange, loui?

- Sors de table, ou tiens-toi tranquille… tu nous embêtes…

La vieille se rebiffa, et toutes deux commencèrent à sinjurier en dévotes espagnoles, mêlant le démon et lenfer à des invectives de trottoir:

?Hija del demonio.

- Cuerno de satanas.

- Puta!…

- Mi madre!

Jean les regardait épouvanté, tandis que les autres convives, habitués à ces scènes de famille, continuaient de manger tranquillement. De Potter seul intervint par égard pour létranger:

- Ne vous disputez donc pas, voyons.

Mais Rosa, furieuse, se retourna contre lui:

- De quoi te mêles-tu, toi?… en voilà des manières!… Est-ce que je ne suis pas libre de parler… Va donc voir un peu chez ta femme, si jy suis!… Jen ai assez de tes yeux de merlan frit, et des trois cheveux qui te restent… Va les porter à ta dinde, il nest que temps!…

De Potter souriait, un peu pale:

- Et il faut vivre avec ?a!… murmurait-il dans sa moustache.

- ?a vaut bien ?a… hurla-t-elle, tout le corps en avant sur la table… Et tu sais, la porte est ouverte… file… hop!

- Voyons, Rosa… supplièrent les pauvres yeux ternes.

Et la mère Pilar, se remettant à manger, dit avec un flegme si comique: ?Foute-nous la paix, mon gar?on…? que tout le monde éclata de rire, même Rosa, même de Potter qui embrassait sa ma?tresse encore toute grondante et, pour achever de gagner sa grace, attrapait une mouche et la donnait délicatement, par les ailes, à Bichito.

Et cétait de Potter, le compositeur glorieux, la fierté de lécole fran?aise! Comment cette femme le retenait-elle, par quel sortilège, vieillie de vices, grossière, avec cette mère qui doublait son infamie, la montrait telle quelle serait vingt ans plus tard, comme vue dans une boule étamée?…

On servit le café au bord du lac, sous une petite grotte en rocaille, revêtue à lintérieur de soies claires que moirait le mouvement de leau voisine, un de ces délicieux nids à baisers inventés par les contes du dix-huitième siècle, avec une glace au plafond qui reflétait les attitudes des vieilles parques répandues sur le large divan dans une pamoison digérante, et Rosa, les joues allumées sous le fard, sétirant les bras à la renverse contre son musicien:

- Oh! mon Tatave… mon Tatave!…

Mais cette chaleur de tendresse sévapora avec celle de la chartreuse, et lidée dune promenade en bateau étant venue à lune de ces dames, elle envoya de Potter préparer le canot.

- Le canot, tu entends, pas la norvégienne.

- Si je disais à Désiré.

- Désiré déjeune….

- Cest que le canot est plein deau; il faut écoper, cest tout un travail…

- Jean ira avec vous, de Potter… dit Fanny qui voyait venir encore une scène.

Assis en face lun de lautre, les jambes écartées, chacun sur un banc du bateau, ils légouttaient activement, sans se parler, sans se regarder, comme hypnotisés par le rythme de leau jaillie des deux écopes. Autour deux lombre dun grand catalpa tombait en fra?cheur odorante et se découpait sur le lac resplendissant de lumière.

- Y a-t-il longtemps que vous êtes avec Fanny?… demanda tout à coup le musicien sarrêtant dans sa besogne.

- Deux ans… répondit Gaussin un peu surpris.

- Seulement deux ans!… Alors ce que vous voyez aujourdhui pourra peut-être vous servir. Moi, voilà vingt ans que je vis avec Rosa, vingt ans que revenant dItalie après mes trois années de Prix de Rome, je suis entré à lHippodrome, un soir, et que je lai vue debout dans son petit char au tournant de la piste, marrivant dessus, le fouet en lair, avec son casque à huit fers de lance, et sa cotte décailles dor, lui serrant la taille jusquà mi-cuisse. Ah! si lon mavait dit…

Et se remettant à vider le bateau, il racontait comment chez lui on navait fait que rire dabord de cette liaison; puis, la chose devenant sérieuse, de combien defforts, de prières, de sacrifices, ses parents auraient payé une rupture. Deux ou trois fois la fille était partie à force dargent, mais lui la rejoignait toujours. ?Essayons du voyage…? avait dit la mère. Il voyagea, revint et la reprit. Alors il sétait laissé marier; jolie fille, riche dot, la promesse de lInstitut dans la corbeille de noce… Et trois mois après il lachait le nouveau ménage pour lancien…

- Ah! jeune homme, jeune homme…

Il débitait sa vie dune voix sèche, sans quun muscle animat son masque, raide comme le col empesé qui le tenait si droit. Et des barques passaient chargées détudiants et de filles, débordantes de chansons, de rires de jeunesse et divresse; combien parmi ces inconscients auraient d? sarrêter, prendre leur part de leffroyable le?on!…

Dans le kiosque, pendant ce temps, comme si cétait un mot donné de travailler à leur rupture, les vieilles élégantes prêchaient la raison à Fanny Legrand…

- Joli, son petit, mais pas le sou… à quoi ?a la mènerait- il?…

- Enfin, puisque je laime!…

Et Rosa levant les épaules:

- Laissez-la donc… elle va encore rater son Hollandais, comme je lai vue rater toutes ses belles affaires… Après son histoire avec Flamant, elle avait pourtant essayé de devenir pratique, mais la voilà plus folle que jamais…

- Ay! vellaca… grogna maman Pilar.

LAnglaise à tête de clown intervint avec lhorrible accent qui, si longtemps, avait fait son succès:

- Cétait très bien daimer lamour, petite… cétait très bonne, lamour, vous savez… mais vous devez aimer largent aussi… moi maintenant, si jétais riche toujours, est-ce que mon croupier il dirait je suis laide, croyez-vous?…

Elle eut un bond de fureur, lui haussant la voix à laigu:

- Oh! cétait pourtant terrible, cette chose… Avoir été célèbre au monde, universelle, connue comme un monument, comme un boulevard… si connue que vous navez pas un misérable cocher, quand vous disez ?Wilkie Cob!? tout de suite il savait où cétait… Avoir eu des princes pour mes pieds dessus, et des rois, si je crachais, ils disaient cétait joli, le crachement!… Et voilà maintenant ce sale voyou qui voulait pas de moi sur cette motive de ma laideur; et je avais pas de quoi seulement me le payer pour une nuit.

Et se montant à cette idée quon avait pu la trouver laide, elle ouvrit sa robe brusquement:

- La figure, yes, je sacrifiais; mais ?a, le gorge, les épaules… Est-ce blanc? Est-ce dur?…

Elle étalait avec impudeur sa chair de sorcière, restée miraculeusement jeune après trente ans de fournaise, et que la tête surmontait, flétrie et macabre depuis la ligne du cou.

?Mesdames le bateau est prêt!…? cria de Potter; et lAnglaise, agrafant sa robe sur ce qui lui restait de jeunesse, murmura dans un navrement comique:

- Jé pouvais pourtant pas aller toute nioue sur les places!…

Dans ce décor de Lancret, où la blancheur coquette des villas éclatait parmi la verdure nouvelle, avec ces terrasses, ces pelouses encadrant le petit lac tout écaillé de soleil, quel embarquement que celui de toute cette vieille Cythère éclopée; laveugle Sombreuse et le vieux clown et Desfous la paralytique, laissant dans le sillon de leau le parfum musqué de leur maquillage!

Jean tenait les rames, le dos courbé, honteux et désolé quon p?t le voir et lui attribuer quelque basse fonction dans cette sinistre barque allégorique. Heureusement quil avait en face de lui, pour rafra?chir son coeur et ses yeux, Fanny Legrand assise à larrière, près de la barre que tenait de Potter, Fanny dont le sourire ne lui avait jamais paru si jeune, sans doute par comparaison.

?Chante-nous quelque chose, petite…? demanda la Desfous que le printemps amollissait. De sa voix expressive et profonde, Fanny commen?ait la barcarolle de Claudia que le musicien, remué par ce rappel de son premier grand succès, suivait en imitant à bouche fermée le dessin de lorchestre, cette ondulation qui fait courir sur la mélodie comme une lumière deau dansante. à cette heure, dans ce décor, cétait délicieux. Dune terrasse voisine on cria bravo; et le Proven?al, ramenant en mesure les avirons, avait soif de cette musique divine aux lèvres de sa ma?tresse, une tentation de mettre sa bouche à même la source, et de boire dans le soleil, la tête renversée, toujours.

Tout à coup Rosa, furieuse, interrompit la cantilène dont le mariage de voix lirritait:

- Hé là-bas, la musique, quand vous aurez fini de vous roucouler dans la figure… Si vous croyez quelle nous amuse votre romance denterre-morts… En voilà assez… dabord il est tard, il faut que Fanny rentre à la bo?te…

Et dun geste furibond montrant le plus prochain débarcadère:

- Aborde là… dit-elle à son amant, ils seront plus près de la gare…

Cétait brutal comme congé; mais lancienne dame des chars avait habitué son monde à ces fa?ons de faire, et personne nosa protester. Le couple jeté au rivage avec quelques mots de froide politesse au jeune homme, des ordres à Fanny dune voix sifflante, la barque séloigna chargée de cris, dun train de dispute que termina un insultant éclat de rire apporté aux deux amants par la sonorité de leau.

- Tu entends, tu entends, disait Fanny blême de rage, cest de nous quelle se moque…

Et toutes ses humiliations, toutes ses rancoeurs lui remontant à cette dernière injure, elle les énumérait en regagnant la gare, avouait même des choses quelle avait toujours cachées. Rosa ne cherchait quà léloigner de lui, quà faciliter des occasions de le tromper.

- Tout ce quelle ma dit pour me faire prendre ce Hollandais… Encore tout à lheure elles sy sont mises toutes… Je taime trop, tu comprends, ?a la gêne pour ses vices, car elle les a tous, les plus bas, les plus monstrueux. Et cest parce que je ne veux plus…

Elle sarrêta, le vit très pale, les lèvres tremblantes, comme le soir où il remuait le fumier aux lettres.

- Oh! ne crains rien, dit-elle… ton amour ma guérie de toutes ces horreurs… Elle et son caméléon qui empeste, ils me dégo?tent tous les deux.

- Je ne veux plus que tu restes là, fit lamant affolé de jalousies malsaines… Il y a trop de saletés dans le pain que tu gagnes; tu vas revenir avec moi, nous nous en tirerons toujours.

Elle lattendait, ce cri, lappelait depuis longtemps. Cependant elle résista, objectant quen ménage, avec les trois cents francs du ministère, la vie serait bien difficile, quil faudrait peut- être se séparer encore… ?Et jai tant souffert en quittant notre pauvre maison!…?

Des bancs sespa?aient sous les acacias qui bordent la route avec les fils du télégraphe chargés dhirondelles; pour mieux causer, ils sassirent, très émus tous deux et les bras noués:

- Trois cents francs par mois, disait Jean, mais comment font les

Hettéma qui nen ont que deux cent cinquante?…

- Ils vivent à la campagne, à Chaville toute lannée.

- Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas à Paris.

- Vrai?… tu veux bien?… ah! mami, mami!…

Du monde passait sur la route, une galopade danes emportant un lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas sembrasser, et restaient immobiles, serrés lun à lautre, rêvant dun bonheur rajeuni dans des soirs dété qui auraient cette douceur champêtre, ce calme tiède quégayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles dorgue dune fête de banlieue.

Free to Download MoboReader
(← Keyboard shortcut) Previous Contents (Keyboard shortcut →)
 Novels To Read Online Free

Scan the QR code to download MoboReader app.

Back to Top

shares