MoboReader> Literature > Sapho

   Chapter 5 No.5

Sapho By Alphonse Daudet Characters: 32958

Updated: 2017-11-30 00:04


?Mon cher enfant, je técris encore toute tremblante du gros tourment que nous venons davoir; nos bessonnes disparues, parties de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matinée du lendemain!…

?Cest dimanche, à lheure du déjeuner, quon sest aper?u que les petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de huit heures où le consul devait les conduire, puis je ne men étais plus occupée, retenue auprès de la mère plus nerveuse que dhabitude, comme sentant le malheur qui r?dait autour de nous. Tu sais quelle a toujours eu ?a depuis sa maladie, de prévoir ce qui doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tête travaille.

?Ta mère dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous à la salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le berger souffle avec sa grosse coquille à ramener les brebis, puis Césaire dun c?té, moi dun autre, Rousseline, Tardive, nous voilà tous à galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant: ?Eh bien? - Rien vu.? à la fin on nosait plus demander; le coeur battant, on allait au puits, au bas des hautes fenêtres du grenier… Quelle journée!… et il me fallait monter à tout moment près de ta mère, sourire dun air tranquille, expliquer labsence des petites en disant que je les avais envoyées passer le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le croire; mais tard dans la soirée, pendant que je la veillais, guettant derrière la vitre les lumières qui couraient dans la plaine et sur le Rh?ne à la recherche des enfants, je lentendis qui pleurait doucement dans son lit; et comme je linterrogeais: ?Je pleure pour quelque chose que lon me cache, mais que jai deviné tout de même…?, me répondit-elle de cette voix de petite fille qui lui est revenue à force de souffrance; et sans plus nous parler, nous nous inquiétions toutes deux, à part dans notre chagrin…

?Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette pénible histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenées par les ouvriers que ton oncle occupe dans l?le et qui les avaient trouvées sur un tas de sarments, pales de froid et de faim après cette nuit en plein air, au milieu de leau. Et voici ce quelles nous ont conté dans linnocence de leurs petits coeurs. Depuis longtemps lidée les tourmentait de faire comme leurs patronnes Marthe et Marie dont elles avaient lu lhistoire, de sen aller dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions daucune sorte, répandre lévangile sur le premier rivage où les pousserait le souffle de Dieu. Dimanche donc après la messe, détachant une barque à la pêcherie et sagenouillant au fond comme les saintes femmes, tandis que le courant les emportait, elles sen sont allées doucement, échouer dans les roseaux de la Piboulette, malgré les grandes eaux de la saison, les coups de vent, les révouluns… Oui, le bon Dieu les gardait et cest lui qui nous les a rendues, les jolies! ayant un peu fripé leurs guimpes du dimanche et gaté la dorure de leurs paroissiens. On na pas eu la force de les gronder, seulement de grands baisers à bras ouverts; mais nous sommes tous restés malades de la peur que nous avons eue.

?La plus frappée, cest ta mère qui, sans que nous lui ayons encore rien raconté, a senti, comme elle dit, passer la mort sur castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie dordinaire, une tristesse que rien ne peut guérir, malgré que ton père, moi, tout le monde nous nous serrions tendrement autour delle… Et si je te disais, mon Jean, que cest de toi, surtout, quelle languit et sinquiète. Elle nose pas lavouer devant le père qui veut quon te laisse à ton travail, mais tu nes pas venu après ton examen comme tu lavais promis. Fais-nous la surprise pour les fêtes de No?l; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais, quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas leur avoir donné plus de temps…?

Debout près de la fenêtre où filtrait un jour paresseux dhiver sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.

- Quest-ce que cest?… fais voir…

Fanny venait de séveiller à la jaune lueur du rideau écarté et, toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le paquet de maryland à demeure sur la table de nuit. Il hésita, sachant la jalousie quexaspérait en sa ma?tresse le nom seul de Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait la provenance et le format?

Dabord lescapade des fillettes lémut gentiment, tandis que, les bras et la gorge à lair, dressée sur loreiller dans le flot de ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais la fin lirrita jusquà la fureur, et chiffonnant et jetant la lettre par la chambre:

- Je ten collerai, moi, des saintes femmes!… Tout ?a des inventions pour te faire partir… Son beau neveu lui manque à cette…

Il voulut larrêter, empêcher le mot ordurier quelle lan?a et bien dautres à la file. Jamais elle ne sétait encore emportée aussi grossièrement devant lui, dans ce débordement de colère fangeuse, dégout crevé lachant sa vase et sa puanteur. Tout largot de son passé de fille et de voyou gonflait son cou, détendait sa lèvre.

Pas malin de voir ce quils voulaient tous là-bas… Césaire avait parlé, et lon combinait ?a en famille de rompre leur liaison, de lattirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour amorce.

- Dabord, tu sais, si tu pars, moi je lui écris à ton cocu… Je lavertis… ah mais!…

En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, blême, la face creuse, les traits grandis, comme une bête méchante prête à bondir.

Et Gaussin se rappelait lavoir vue ainsi rue de lArcade; mais cétait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait la tentation de tomber sur sa ma?tresse et de la battre, car en ces amours de chair où lestime et le respect de lêtre aimé sont néant, la brutalité surgit toujours dans la colère ou les caresses. Il eut peur de lui-même, séchappa pour son bureau, et tout en marchant il sindignait contre cette vie quil sétait faite. ?a lui apprendrait à se livrer à une pareille femme!… Que dinfamies, que dhorreurs!… Ses soeurs, sa mère, il y en avait eu pour tout le monde… Quoi! pas même le droit daller voir les siens. Mais dans quel bagne sétait-il donc enfermé? Et toute lhistoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les beaux bras nus de légyptienne, noués à son cou le soir du bal, sétaient cramponnés despotes et forts, lisolant de ses amis, de sa famille. Maintenant, sa résolution était prise. Le soir même et, co?te que co?te, il partirait pour Castelet.

Quelques affaires expédiées, son congé obtenu au ministère, il revint chez lui de bonne heure, sattendant à une scène terrible, prêt à tout, même à la rupture. Mais le bonjour bien doux que Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme amollies de larmes, lui laissèrent à peine le courage dune volonté.

- Je pars ce soir… fit-il en se raidissant.

- Tu as raison, mami… Va voir ta mère, et surtout… Elle se rapprochait calinement… Oublie comme jai été méchante, je taime trop, cest ma folie…

Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes sollicitudes, ramenée à la douceur des premiers temps, elle garda cette attitude repentie, peut-être dans lespoir de le retenir. Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: ?Reste…? et lorsque à la dernière minute, tout espoir perdu devant les apprêts définitifs, elle se fr?lait, se serrait contre son amant, tachant de limprégner delle pour toute la durée de la route et de labsence, son adieu, son baiser ne murmurèrent que ceci:

- Dis, Jean, tu ne men veux pas?…

Oh! livresse, au matin, de séveiller dans sa petite chambre denfant, le coeur encore chaud des étreintes familiales, des belles effusions de larrivée, de retrouver à la même place, sur la moustiquaire de son lit étroit, la même barre lumineuse quy cherchaient ses réveils passés, dentendre les cris des paons sur leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement à pattes pressées du troupeau, et lorsquil eut fait claquer ses volets à la muraille, de revoir cette belle lumière chaude qui entrait par nappes, en tombée décluse, et ce merveilleux horizon de vignes en pente, de cyprès, doliviers et de miroitants bois de pins, se perdant jusquau Rh?ne sous un ciel profond et pur, sans un duvet de brume malgré lheure matinale, un ciel vert, balayé toute la nuit par le mistral qui remplissait encore limmense vallée de son souffle allègre et fort.

Jean comparait ce réveil à ceux de là-bas sous un ciel boueux comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermés comme des yeux; et il fut heureux dun moment de solitude pour se reprendre, dans cette convalescence morale quil sentait commencer pour lui.

Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allée montante du parc, ce quon appelait le parc, un bois de pins et de myrtes jetés au hasard dans la c?te rude de Castelet, coupée de sentiers inégaux tout glissants daiguilles sèches. Son chien Miracle, bien vieux et boitant, était sorti de sa niche, et le suivait silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait ensemble cette promenade du matin!

à lentrée des vignes, dont les grands cyprès de cl?ture inclinaient leurs cimes pointues, le chien hésita; il savait combien le sol en épaisse couche de sable, - un nouveau remède au phylloxera que le consul était en train dessayer, - serait difficile à ses vieilles pattes, ainsi que les gradins détai de la terrasse. La joie de suivre son ma?tre le décida pourtant; et cétaient à chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris peureux, des arrêts et des maladresses de crabe sur un rocher. Jean ne le regardait pas, tout occupé de ce nouveau plant dalicante, dont son père lavait longtemps entretenu la veille. Les souches paraissaient dune belle venue sur le sable uni et luisant. Enfin le pauvre homme allait être payé de ses peines entêtées; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte, lErmitage, tous les grands crus du Midi étaient morts!

Une petite coiffe blanche se dressa tout à coup devant lui. Cétait Divonne, la première levée à la maison; elle avait une serpette dans la main, autre chose aussi quelle jeta, et ses joues si mates dordinaire sallumaient dune rougeur vive:

- Cest toi, Jean?… tu mas fait peur… Jai cru que cétait ton père…

Puis se remettant, elle lembrassa:

- As-tu bien dormi?

- Très bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous larrivée de mon père?…

- Pourquoi?…

Elle ramassa le pied de vigne quelle venait darracher:

- Le consul ta dit, nest-ce pas, que cette fois il était s?r de réussir… Eh bien, té! voilà la bête…

Jean regardait une petite mousse jaunatre incrustée dans le bois, limperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruiné des provinces entières; et cétait une ironie de la nature, dans cette splendide matinée, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment petit, destructeur et indestructible.

- Cest le commencement… Dans trois mois tout le clos sera dévoré, et ton père recommencera encore, car il y a mis son orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remèdes, jusquau jour…

Un geste désolé acheva et souligna sa phrase.

- Vraiment! nous en sommes là?

- Oh! tu connais le consul… Il ne dit jamais rien, me donne le mois comme toujours; mais je le vois préoccupé. Il court à Avignon, à Orange. cest de largent quil cherche…

- Et Césaire? ses immersions? demanda le jeune homme consterné.

Grace à Dieu, par là tout allait bien. Ils avaient eu cinquante pièces de petit vin à la dernière récolte; et cet an apporterait le double. Devant ce succès le consul avait cédé à son frère toutes les vignes de la plaine, restées jusquici en jachère, en alignements de bois morts comme un cimetière de campagne; et maintenant elles étaient sous leau pour trois mois…

Et fière de loeuvre de son homme, de son Fénat, la Proven?ale montrait à Jean, du lieu élevé où ils se trouvaient, de grands étangs, des clairs, maintenus par des bourrelets de chaux, comme sur les salines.

- Dans deux ans ce cépage donnera; dans deux ans aussi la Piboulette, et encore l?le de Lamotte que ton oncle a achetée sans le dire… Alors nous serons riches… mais il faut tenir jusque-là, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.

Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme quil nétonne plus, et avec un si facile entra?nement que Jean, traversé dune idée subite, lui répondit sur le même ton:

- On se sacrifiera, Divonne…

Le jour même, il écrivit à Fanny que ses parents ne pouvaient lui continuer sa pension, quil serait réduit aux appointements ministériels et que, dans ces conditions, la vie à deux devenait impossible. Cétait rompre plus t?t quil navait pensé, trois ou quatre ans avant le départ prévu; mais il comptait que sa ma?tresse accepterait ces raisons graves, quelle aurait pitié de lui et de sa peine, laiderait dans cet accomplissement douloureux dun devoir.

était-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulagé den finir avec une existence qui lui semblait odieuse et malsaine, depuis surtout quil était rendu à la nature, à la famille, aux affections simples et droites?… Sa lettre écrite sans lutte ni souffrance, il compta, pour le défendre contre une réponse quil prévoyait furieuse, pleine de menaces et dextravagances, sur la tendresse honnête et fidèle des braves coeurs qui lentouraient, lexemple de ce père droit et fier entre tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi sur ces grands horizons paisibles, aux saines émanations de montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entra?nant; car en songeant à sa passion, à toutes les vilenies dont elle était faite, il lui semblait sortir dune fièvre pernicieuse comme on en gagne à la buée des terrains marécageux.

Cinq ou six jours se passèrent dans le silence du grand coup porté. Matin et soir, Jean allait à la poste et revenait les mains vides, singulièrement troublé. Que faisait-elle? Quavait-elle décidé, et, en tout cas, pourquoi ne pas répondre? Il ne pensait quà cela. Et la nuit, tout le monde dormant à Castelet avec le bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient, Césaire et lui, dans sa petite chambre.

?Elle est dans le cas darriver!…? disait loncle; et son inquiétude se doublait de ceci, quil avait d? mettre sous lenveloppe de la rupture deux billets, à six mois et à un an, réglant sa dette avec les intérêts. Comment les payerait-il ces billets? Comment expliquer à Divonne?… Il frissonnait rien que dy penser et faisait peine à son neveu, quand, le nez allongé et secouant sa pipe, la veillée finie, il lui disait tristement:

- Allons, bonsoir… de toute manière cest très bien ce que tu as fait là.

Enfin elle arriva cette réponse, et dès les premières lignes: ?Mon homme chéri, je ne tai pas écrit plus t?t, parce que je tenais à te prouver autrement que par des paroles à quel point je te comprends et je taime…?, Jean sarrêta, surpris comme un homme qui entend une symphonie à la place de la chamade quil redoutait. Il tourna vite la dernière page, où il lut ?… rester jusquà la mort ton chien qui taime, que tu peux battre, et qui te caresse passionnément…?.

Elle navait donc pas re?u sa lettre! Mais, reprise ligne à ligne et les larmes aux yeux, celle-ci était bien une réponse, disait bien que Fanny sattendait depuis longtemps à cette mauvaise nouvelle, à la détresse de Castelet amenant linévitable séparation. Tout de suite elle sétait misE en quête dune occupation pour ne plus rester à sa charge, et elle avait trouvé la gérance dun h?tel meublé, avenue du Bois-de-Boulogne, au compte dune dame très riche. Cent francs par mois, nourrie, logée et la liberté des dimanches…

?Tu entends, mon homme, tout un jour par semaine pour nous aimer; car tu voudras bien encore, dis? Tu me récompenseras du grand effort que je fais de travailler pour la première fois de ma vie, de cet esclavage de nuit et de jour que jaccepte, avec des humiliations que tu ne peux te figurer et qui seront bien lourdes à ma folie dindépendance… Mais jéprouve un contentement extraordinaire à souffrir par amour de toi. Je te dois tant, tu mas fait comprendre tant de bonnes et honnêtes choses dont personne ne mavait jamais parlé!… Ah! si nous nous étions rencontrés plus t?t!… Mais tu ne marchais pas encore, que déjà je roulais dans les bras d

es hommes. Pas un de ceux-là, toujours, ne pourra se vanter de mavoir inspiré une résolution pareille pour le garder encore un petit peu… Maintenant, reviens quand tu voudras, lappartement est libre. Jai ramassé toutes mes affaires; cétait ?a le plus dur, secouer les tiroirs et les souvenirs. Tu ne trouveras que mon portrait qui ne te co?tera rien, lui; seulement les bons regards que je mendie en sa faveur. Ah! mami, mami… Enfin, si tu me gardes mon dimanche et ma petite place dans ton cou… ma place, tu sais…? Et des tendresses, des calineries, une voluptueuse lècherie de mère chatte, de ces mots de passion qui faisaient lamant fr?ler son visage au papier satiné, comme si la caresse sen dégageait humaine et tiède.

- Elle ne parle pas de mes billets? demanda timidement loncle

Césaire.

- Elle vous les renvoie… Vous la rembourserez quand vous serez riche…

Loncle eut un soupir soulagé, les tempes froncées de contentement, et avec une gravité prudhommesque, sa forte intonation méridionale:

- Té! veux-tu que je te dise… Cette femme-là, cest une sainte.

Puis, passant à un autre ordre didées, par cette mobilité, ce manque de logique et de mémoire, une des cocasseries de sa nature:

- Et quelle passion, mon bon, quel feu! Jen ai la bouche sèche, comme quand Courbebaisse me lisait la correspondance de la Mornas…

Une fois encore, Jean dut subir le premier voyage à Paris, lh?tel Cujas, Pellicule; mais il nentendait pas, accoudé à la fenêtre ouverte sur la nuit apaisée, baignée dune lune pleine, tellement brillante, que les coqs sy trompaient et la saluaient comme le jour levant.

Ainsi donc cétait vrai cette rédemption par lamour dont parlent les poètes; et il éprouvait une fierté à songer que tous ces grands, ces illustres que Fanny avait aimés avant lui, loin de la régénérer, la dépravaient davantage, tandis que lui, par la seule force de son honnêteté, la tirerait peut-être du vice pour toujours.

Il lui était reconnaissant davoir trouvé ce moyen terme, cette demi-rupture où elle prendrait les nouvelles habitudes de travail si difficiles à sa nature indolente; et sur un ton paternel, de vieux monsieur, il lui écrivit le lendemain pour encourager sa réforme, sinquiéter du genre dh?tel quelle gérait, du monde qui venait là; car il se méfiait de son indulgence et de sa facilité à dire en se résignant: ?Quest-ce que tu veux? cest comme ?a…?

Courrier par courrier, avec une docilité de petite fille, Fanny lui fit le tableau de son h?tel, vraie maison de famille habitée par des étrangers. Au premier, des Péruviens, père et mère, enfants et domestiques nombreux; au second, des Russes et un riche Hollandais, marchand de corail. Les chambres du troisième logeaient deux écuyers de lHippodrome, chic anglais, très comme il faut, et le plus intéressant petit ménage, Mlle Minna Vogel, cithariste de Stuttgart, avec son frère Léo, un pauvre petit poitrinaire, obligé dinterrompre ses études de clarinette au Conservatoire de Paris, et que la grande soeur était venue soigner, sans autre ressource que le produit de quelques concerts pour payer lh?tel et la pension.

?Tout ce quon peut imaginer de plus touchant et de plus honorable, comme tu vois, mon homme chéri. Moi-même, je passe pour veuve, et lon me montre toutes sortes dégards. Je ne souffrirais pas dabord quil en f?t autrement; il faut que ta femme soit respectée. Quand je dis ?ta femme?, comprends-moi bien. Je sais que tu ten iras un jour, que je te perdrai, mais après il ny en aura plus dautre; à jamais je resterai tienne, conservant le go?t de tes caresses, et les bons instincts que tu as réveillés en moi… Cest bien dr?le, nest-ce pas, Sapho vertueuse!… Oui, vertueuse, quand tu ne seras plus là; mais pour toi je me garde telle que tu mas aimée, délirante et br?lante… je tadore…?

Subitement, Jean fut pris dune grande tristesse ennuyée. Ces retours de lenfant prodigue, après les joies de larrivée, lorgie de veau gras et deffusions tendres, souffrent toujours des hantises de la vie nomade, du regret des glands amers et du paresseux troupeau à conduire. Cest un désenchantement qui tombe des choses et des êtres, tout à coup dépouillés et décolorés. Les matins de lhiver proven?al navaient plus pour lui leur salubre allégresse, ni dattrait la chasse aux belles loutres mordorées, le long des berges, ni le tir aux macreuses dans le naye-chien du vieil Abrieu. Jean trouvait le vent dur, leau rêche, et bien monotones les promenades dans les vignes inondées avec loncle expliquant son système de vannes, martelières, rigoles damenée.

Le village quil revoyait les premiers jours à travers ses courses joyeuses de gamin, baraques anciennes, quelques-unes abandonnées, sentait la mort et la désolation dun village italien; et quand il allait à la poste, il lui fallait subir, sur la pierre branlante de chaque porte, le rabachage de tous ces vieux tordus comme des plein-vent, les bras passés dans des morceaux de bas tricotés, de ces vieilles au menton de buis jaune sous leurs coiffes serrées, aux petits yeux luisants et frétillants comme il en brille aux lézardes des vieux murs.

Toujours les mêmes lamentations sur la mort des vignes, la fin de la garance, la maladie des m?riers, les sept plaies dégypte ruinant ce beau pays de Provence; et pour les éviter, quelquefois il revenait par les ruelles en pente qui longent les anciens murs denceinte du chateau des Papes, ruelles désertes encombrées de broussailles, de ces grandes herbes de Saint-Roch pour guérir les dartres, bien à leur place dans ce coin moyen age, ombré de lénorme ruine déchiquetée en haut du chemin.

Alors il rencontrait le curé Malassagne venant de dire sa messe et descendant à grands pas furieux, le rabat de travers, sa soutane relevée à deux mains, à cause des ronces et des teignes. Le prêtre sarrêtait, tonnait contre limpiété des paysans, linfamie du conseil municipal; il jetait sa malédiction sur les champs, les bêtes et les hommes, des malandrins qui ne venaient plus à loffice, qui enterraient leurs morts sans sacrements, se soignaient par le magnétisme, le spiritisme, pour sépargner le prêtre et le médecin:

- Oui, monsieur, le spiritisme!… voilà où ils en arrivent, nos paysans du Comtat… Et vous ne voulez pas que les vignes soient malades!…

Jean, qui avait la lettre de Fanny tout ouverte et embrasée dans sa poche, écoutait, le regard absent, échappait le plus vite possible à lhomélie du prêtre, et rentrait à castelet sabriter dans un creux de roche, ce que les Proven?aux appellent un ?cagnard?, garanti du vent qui souffle tout autour et concentrant le soleil réverbéré dans la pierre.

Il choisissait le plus perdu, le plus sauvage, envahi par les ronces et les chênes kermès, sy terrait pour lire sa lettre; et peu à peu de la fine odeur quelle exhalait, de la caresse des mots, des images évoquées, lui venait une griserie sensuelle qui activait son pouls, lhallucinait jusquà faire dispara?tre comme un décor inutile le fleuve, les ?les en bouquets, les villages au creux des Alpilles, toute la courbe de limmense vallée où la bourrasque chassait, roulait en flots la poudre du soleil. Il était là-bas, dans leur chambre, devant la gare aux toits gris, en proie aux caresses folles, à ces désirs furieux qui les cramponnaient lun à lautre avec des crispations de noyés…

Tout à coup, des pas dans le sentier, des rires clairs: ?Il est là!…? Ses soeurs apparaissaient, petites jambes nues dans la lavande, conduites par le vieux Miracle, tout fier davoir dépisté son ma?tre et remuant la queue victorieusement; mais Jean le renvoyait dun coup de pied et rebutait les offres de jouer à cache-cache ou à courir quon lui faisait dun air timide. Il les aimait pourtant, ses petites bessonnes raffolant du grand frère toujours si loin; il sétait fait enfant pour elles dès larrivée, samusait du contraste de ces jolies créatures nées en même temps et dissemblables. Lune longue, brune, les cheveux crêpelés, à la fois mystique et volontaire; cest elle qui avait eu lidée de la barque, exaltée par les lectures du curé Malassagne, et cette petite Marie légyptienne avait entra?né la blonde Marthe, un peu molle et douce, ressemblant à sa mère et à son frère.

Mais quelle gêne odieuse, pendant quil était à remuer ses souvenirs, que ces innocentes calineries denfants se frottant au parfum coquet que mettait sur lui la lettre de sa ma?tresse.

- Non, laissez-moi… il faut que je travaille…

Et il rentrait avec lintention de senfermer chez lui, quand la voix de son père lappelait au passage.

- Cest toi, Jean… écoute donc…

Lheure du courrier apportait de nouveaux sujets de morosité à cet homme déjà sombre de nature, gardant de lOrient des habitudes de solennité silencieuse, coupée de brusques souvenirs…, ?quand jétais consul à Hong-Kong?, qui partaient en éclats de souches au grand feu. Pendant quil écoutait son père lire et discuter ses journaux du matin, Jean regardait sur la cheminée la Sapho de Caoudal, les bras aux genoux, sa lyre à c?té delle, TOUTE LA LYRE, un bronze acheté il y avait vingt ans, lors des embellissements de Castelet; et ce bronze du commerce, qui lécoeurait aux vitrines parisiennes, lui donnait ici, dans son isolement, une émotion amoureuse, lenvie de baiser ces épaules, de délier ces bras froids et polis, de se faire dire: ?Sapho pour toi, mais rien que pour toi!?

Limage tentatrice se levait quand il sortait, marchait avec lui, doublait le bruit de son pas dans le grand escalier pompeux. Cétait le nom de Sapho que rythmait le balancier de la vieille horloge, que chuchotait le vent par les grands corridors dallés et froids de la demeure estivale, son nom quil retrouvait dans tous les livres de cette bibliothèque de campagne, vieux bouquins à tranches rouges conservant entre la brochure des miettes de ses go?ters denfant. Et cet obsédant souvenir de sa ma?tresse le poursuivait jusque dans la chambre maternelle, où Divonne coiffait la malade, relevait ses beaux cheveux blancs sur ce visage resté paisible et rose malgré des tortures variées et perpétuelles.

?Ah! voilà notre Jean?, disait la mère. Mais avec son cou nu, sa petite coiffe, ses manches retroussées pour cette toilette dont elle seule avait la charge, sa tante lui rappelait dautres réveils, évoquait la ma?tresse encore, sautant du lit dans le nuage de sa première cigarette. Il sen voulait didées pareilles, dans cette chambre surtout! Que faire cependant pour y échapper?

- Notre enfant nest plus le même, ma soeur, disait Mme Gaussin tristement… Quest-ce quil a?

Et elles cherchaient ensemble. Divonne torturait son entendement ingénu, elle aurait voulu questionner le jeune homme; mais il semblait la fuir maintenant, éviter dêtre seul avec elle.

Une fois, layant guetté, elle vint le surprendre au cagnard dans la fièvre de ses lettres et de ses mauvais rêves. Il se levait, loeil sombre… Elle le retint, sassit près de lui sur la pierre chaude:

- Tu ne maimes donc plus?… je ne suis donc plus ta Divonne à qui tu disais toutes tes peines?

- Mais si, mais si… bégayait-il, troublé par sa fa?on tendre, et détournant les yeux pour quelle ne p?t y retrouver quelque chose de ce quil venait de lire, appels damour, cris éperdus, le délire de la passion à distance.

- Quas-tu?… pourquoi es-tu triste? murmurait Divonne avec des calineries de voix et de mains comme on en a pour les enfants. Cétait un peu son petit, il restait pour elle à dix ans, lage des petits hommes quon émancipe.

Lui, déjà br?lant de sa lecture, sexaltait au charme troublant de ce beau corps si près du sien, de cette bouche fra?che au sang avivé par le grand air qui dérangeait les cheveux, les envolait au-dessus du front en délicats frisons à la mode parisienne. Et les le?ons de Sapho: ?toutes les femmes sont les mêmes… en face de lhomme elles nont quune idée en tête…?, lui faisaient trouver provocants lheureux sourire de la paysanne, son geste pour le retenir au tendre interrogatoire.

Tout à coup, il sentit monter le vertige dune tentation mauvaise; et leffort quil faisait pour y résister le secoua dun frisson convulsif. Divonne seffrayait de le voir si pale, les dents claquantes. ?Ah! le pauvre… il a la fièvre…? Dun geste de tendresse irréfléchi elle dénouait le grand fichu qui entourait sa taille pour le lui mettre au cou; mais brusquement saisie, enveloppée, elle sentit la br?lure dune caresse folle sur sa nuque, ses épaules, toute la chair étincelante qui venait de jaillir au soleil. Elle neut le temps de crier ni de se défendre, peut-être même pas le sentiment juste de ce qui venait de se passer.

- Ah! je suis fou… je suis fou…

Il se sauvait, déjà loin dans la garrigue dont les pierres roulaient sinistrement sous ses pieds.

à déjeuner, ce jour-là, Jean annon?a quil partirait le soir même, rappelé par un ordre du ministre.

- Partir, déjà!… tu avais dit… tu ne fais que darriver…

Et des cris, des supplications. Mais il ne pouvait plus rester avec eux, puisque entre toutes ces tendresses intervenait linfluence agitante et corruptrice de Sapho. Dailleurs, ne leur avait-il pas fait le plus grand sacrifice en renon?ant à la vie à deux? La rupture complète sachèverait un peu plus tard; et il reviendrait alors aimer sans honte, ni gêne, embrasser tous ces braves gens.

Il était nuit, la maison couchée, éteinte, quand Césaire revint de conduire son neveu au train dAvignon. Lavoine donnée au cheval, après avoir scruté le ciel, - ce regard aux présages du temps, des hommes qui vivent de la terre, - il allait rentrer quand il vit une forme blanche sur un banc de la terrasse.

- Cest toi, Divonne?

- Oui, je tattendais…

Très occupée tout le jour, séparée de son Fénat quelle adorait, ils avaient le soir de ces rendez-vous pour causer, faire un tour de promenade ensemble. était-ce la courte scène entre elle et Jean, comprise en y pensant, et plus quelle ne?t voulu, ou lémotion davoir vu pleurer la pauvre mère tout le jour silencieusement? Elle avait la voix altérée, une inquiétude desprit extraordinaire chez cette calme personne de devoir.

- Sais-tu quelque chose? Pourquoi nous a-t-il quittés si vivement?…

Elle ne croyait pas à cette histoire de ministère, soup?onnant plut?t quelque attache mauvaise qui tirait lenfant loin de sa famille. Tant de dangers, de si fatales rencontres dans ce Paris de perdition!

Césaire, qui ne savait rien lui cacher, avoua quil y avait en effet une femme dans la vie de Jean, mais une bonne créature incapable de le détourner des siens; et il parla de son dévouement, des lettres touchantes quelle écrivait, vanta surtout la résolution courageuse quelle avait prise de travailler, ce qui sembla tout naturel à la paysanne:

- Car enfin, il faut travailler pour vivre.

- Pas ce genre de femmes-là… dit Césaire.

- Cest donc une rien du tout avec qui Jean vivait!… Et tu es allé là-dedans?…

- Je te jure, Divonne, que depuis quelle le conna?t il ny a pas de femme plus chaste, plus honnête… Lamour la réhabilitée.

Mais cétaient des mots trop longs, Divonne ne comprenait pas. Pour elle, cette dame rentrait dans ce rebut quelle appelait ?les mauvaises femmes?, et la pensée que son Jean était la proie dune créature pareille lindignait. Si le consul se doutait de cela!…

Césaire essayait de la calmer, assurait par tous les plis de sa bonne face un peu grivoise quà lage du gar?on on ne pouvait se passer de femme.

- Té, pardi! quil se marie, dit elle avec une conviction attendrissante.

- Enfin ils ne sont déjà plus ensemble, cest toujours ?a…

Et alors, dun ton grave:

- écoute, Césaire… tu sais comme on dit chez nous: Le malheur dure toujours plus que celui qui lamène… Si cest vraiment comme tu racontes, si Jean a tiré cette femme de la boue, il sest peut-être bien sali à cette triste besogne. Possible quil lait rendue meilleure et plus honnête, mais qui sait si le mauvais qui était en elle na pas gaté notre enfant jusquau coeur!

Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur toute la vallée silencieuse où rien ne vivait que la lumière glissante de la lune, le fleuve houleux, les clairs en flaques dargent. On respirait le calme, léloignement de tout, le grand repos dun sommeil sans rêves. Soudain le train montant déroula au bord du Rh?ne sa rumeur sourde à toute vapeur.

- Oh! ce Paris, fit Divonne, montrant le poing vers lennemi que la province charge de toutes ses colères… ce Paris!… ce quon lui donne et ce quil nous renvoie!

Free to Download MoboReader
(← Keyboard shortcut) Previous Contents (Keyboard shortcut →)
 Novels To Read Online Free

Scan the QR code to download MoboReader app.

Back to Top

shares