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   Chapter 3 No.3

Sapho By Alphonse Daudet Characters: 28531

Updated: 2017-11-30 00:04


?Cette fois, je crois que jai trouvé… Rue dAmsterdam, vis-à- vis la gare… Trois pièces, et un grand balcon… Si tu veux, nous irons voir, après ton ministère… cest haut, cinq étages… mais tu me porteras. Cétait si bon, tu te rappelles…? Et tout amusée de ce souvenir, elle se fr?lait, se roulait dans son cou, cherchait lancienne place, sa place.

à deux, dans leur garni dh?tel, avec les moeurs du quartier, ces tra?neries par lescalier de filles en filets et en savates, ces cloisons de papier derrière lesquelles grouillaient dautres ménages, cette promiscuité des clés, des bougeoirs, des bottines, la vie devenait intolérable. Non pas à elle certes; avec Jean, le toit, la cave, même légout, tout lui était bon pour nicher. Mais la délicatesse de lamant seffarouchait de certains contacts, auxquels, gar?on, il ne pensait guère. Ces ménages dune nuit le gênaient, déshonoraient le sien, lui causaient un peu la tristesse et le dégo?t de la cage des singes au Jardin des Plantes, grima?ant tous les gestes et les expressions de lamour humain. Le restaurant aussi lennuyait, ce repas quil fallait aller chercher deux fois par jour au boulevard Saint-Michel, dans une grande salle encombrée détudiants, délèves des Beaux-Arts, peintres, architectes, qui sans le conna?tre avaient lhabitude de sa figure, depuis un an quil mangeait là.

Il rougissait - en poussant la porte - de tous ces yeux tournés vers Fanny, entrait avec la gêne agressive des tout jeunes gens qui accompagnent une femme; et il craignait aussi la rencontre dun de ses chefs du ministère ou de quelquun de son pays. Puis la question déconomie.

- Que cest cher!… disait-elle chaque fois, emportant et commentant la petite note du d?ner… Si nous étions chez nous, jaurais fait marcher la maison trois jours pour ce prix-là.

- Eh bien, qui nous empêche?…

Et lon se mit en quête dune installation.

Cest le piège. Tous y sont pris, les meilleurs, les plus honnêtes, par cet instinct de propreté, ce go?t du ?home? quont mis en eux léducation familiale et la tiédeur du foyer.

Lappartement de la rue dAmsterdam fut loué tout de suite et trouvé charmant, malgré ses pièces en enfilade qui ouvraient, - la cuisine et la salle sur une arrière-cour moisie où montaient dune taverne anglaise des odeurs de rin?ure et de chlore, - la chambre sur la rue en pente et bruyante, secouée jour et nuit aux cahots des fourgons, camions, fiacres, omnibus, aux sifflets darrivée et de départ, tout le vacarme de la gare de lOuest développant en face ses toitures en vitrage couleur deau sale. Lavantage, cétait de savoir le train à sa porte, et Saint-cloud, Ville-dAvray, Saint-Germain, les vertes stations des bords de la Seine presque sous leur terrasse. Car ils avaient une terrasse, large et commode, qui gardait de la munificence des anciens locataires une tente de zinc peinte en coutil rayé, ruisselante et triste sous le crépitement des pluies dhiver, mais où lon serait très bien lété pour d?ner au bon air, comme dans un chalet de montagne.

On soccupa des meubles. Jean ayant fait part chez lui de son projet dinstallation, tante Divonne, qui était comme lintendante de la maison, envoya largent nécessaire; et sa lettre annon?ait en même temps le prochain arrivage dune armoire, dune commode, et dun grand fauteuil canné, tirés de la ?Chambre du vent? à lintention du Parisien.

Cette chambre, quil revoyait au fond dun couloir de Castelet, toujours inhabitée, les volets clos attachés dune barre, la porte fermée au verrou, était condamnée, par son exposition aux coups du mistral qui la faisaient craquer comme une chambre de phare. On y entassait des vieilleries, ce que chaque génération dhabitants reléguait au passé devant les acquisitions nouvelles.

Ah! si Divonne avait su à quelles singulières siestes servirait le fauteuil canné, et que des jupons de surah, des pantalons à manchettes empliraient les tiroirs de la commode Empire… Mais le remords de Gaussin à ce sujet se trouvait perdu dans les mille petites joies de linstallation.

Cétait si amusant, après le bureau, entre chien et loup, de partir en grandes courses, serrés au bras lun de lautre, et de sen aller dans quelque rue de faubourg choisir une salle à manger, - le buffet, la table et six chaises, ou des rideaux de cretonne à fleurs pour la croisée et le lit. Lui acceptait tout, les yeux fermés; mais Fanny regardait pour deux, essayait les chaises, faisait, glisser les battants de la table, montrait une expérience marchandeuse.

Elle connaissait les maisons où lon avait à prix de fabrique une batterie de cuisine complète pour petit ménage, les quatre casseroles en fer, la cinquième émaillée pour le chocolat du matin; jamais de cuivre, cest trop long à nettoyer. Six couverts de métal avec la cuillère à potage et deux douzaines dassiettes en fa?ence anglaise, solide et gaie, tout cela compté, préparé, emballé comme une d?nette de poupée. Pour les draps, serviettes, linges de toilette et de table, elle connaissait un marchand, le représentant dune grande fabrique de Roubaix, chez qui on payait à tant par mois; et toujours à guetter les devantures, en quête de ces liquidations, de ces débris de naufrage que Paris amène continuellement dans lécume de ses bords, elle découvrait au boulevard de Clichy loccasion dun lit superbe, presque neuf, et large à y coucher en rang les sept demoiselles de logre.

Lui aussi, en revenant du bureau, essayait des acquisitions; mais il ne sentendait à rien, ne sachant dire non, ni sen aller les mains vides. Entré chez un brocanteur pour acheter un huilier ancien quelle lui avait signalé, il rapportait en guise de lobjet déjà vendu un lustre de salon à pendeloques, bien inutile puisquils navaient pas de salon.

- Nous le mettrons dans la véranda… disait Fanny pour le consoler.

Et le bonheur de prendre des mesures, les discussions sur la place dun meuble; et les cris, les rires fous, les bras éperdus au plafond quand on sapercevait que malgré toutes les précautions, malgré la liste très complète des achats indispensables, il y avait toujours quelque chose doublié.

Ainsi la rape à sucre. Con?oit-on quils allaient se mettre en ménage sans rape à sucre!….

Puis, tout acheté et mis en place, les rideaux pendus, une mèche à la lampe neuve, quelle bonne soirée que celle de linstallation, la revue minutieuse des trois pièces avant de se coucher, et comme elle riait en léclairant pendant quil verrouillait la porte:

- Encore un tour, encore… ferme bien… Soyons bien chez nous…

Alors ce fut une vie nouvelle, délicieuse. En quittant son travail, il rentrait vite, pressé dêtre arrivé, en pantoufles au coin de leur feu. Et dans le noir pataugeage de la rue, il se figurait leur chambre allumée et chaude, égayée de ses vieux meubles provinciaux que Fanny traitait par avance de débarras et qui sétaient trouvés de fort jolies anciennes choses; larmoire surtout, un bijou Louis XVI, avec ses panneaux peints, représentant des fêtes proven?ales, des bergers en jaquettes fleuries, des danses au galoubet et au tambourin. La présence, familière à ses yeux denfant, de ces vieilleries démodées lui rappelait la maison paternelle, consacrait son nouvel intérieur dont il était à go?ter le bien-être.

Dès son coup de sonnette, Fanny arrivait, soignée, coquette, ?sur le pont?, comme elle disait. Sa robe de laine noire, très unie, mais taillée sur un patron de bon faiseur, une simplicité de femme qui a eu de la toilette, les manches retroussées, un grand tablier blanc; car elle faisait elle-même leur cuisine et se contentait dune femme de ménage pour les grosses besognes qui gercent les mains ou les déforment.

Elle sy entendait même très bien, savait une foule de recettes, plats du Nord ou du Midi, variés comme son répertoire de chansons populaires que, le d?ner fini, le tablier blanc accroché derrière la porte refermée de la cuisine, elle entonnait de sa voix de contralto, meurtrie et passionnée.

En bas la rue grondait, roulait en torrent. La pluie froide tintait sur le zinc de la véranda; et Gaussin, les pieds au feu, étalé dans son fauteuil, regardait en face les vitres de la gare et les employés courbés à écrire sous la lumière blanche de grands réflecteurs.

Il était bien, se laissait bercer. Amoureux? Non; mais reconnaissant de lamour dont on lenveloppait, de cette tendresse toujours égale. Comment avait-il pu se priver si longtemps de ce bonheur, dans la crainte - dont il riait maintenant - dun acoquinement, dune entrave quelconque? Est-ce que sa vie nétait pas plus propre que lorsquil allait de fille en fille, risquant sa santé?

Aucun danger pour plus tard. Dans trois ans, quand il partirait, la brisure se ferait toute seule et sans secousse. Fanny était prévenue; ils en parlaient ensemble, comme de la mort, dune fatalité lointaine, mais inéluctable. Restait le grand chagrin quils auraient chez lui en apprenant quil ne vivait pas seul, la colère de son père si rigide et si prompt.

Mais comment pourraient-ils savoir? Jean ne voyait personne à Paris. Son père, ?le consul? comme on disait là-bas, était retenu toute lannée par la surveillance du domaine très considérable quil faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La mère, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste, laissant à Divonne la direction de la maison, le soin des deux petites soeurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance en surprise avait à tout jamais emporté ses forces actives. Quant à loncle Césaire, le mari de Divonne, cétait un grand enfant quon ne laissait pas voyager seul.

Et Fanny maintenant connaissait toute la famille. Lorsquil recevait une lettre de Castelet, au bas de laquelle les bessonnes avaient mis quelques lignes de leur grosse écriture à petits doigts, elle la lisait par-dessus son épaule, sattendrissait avec lui. De son existence à elle il ne savait rien, ne sinformait pas. Il avait le bel égo?sme inconscient de sa jeunesse, aucune jalousie, aucune inquiétude. Plein de sa propre vie, il la laissait déborder, pensait tout haut, se livrait, pendant que lautre restait muette.

Ainsi les jours, les semaines sen allaient dans une heureuse quiétude un moment troublée par une circonstance qui les émut beaucoup, mais diversement. Elle se crut enceinte et le lui apprit avec une joie telle quil ne put que la partager. Au fond, il avait peur. Un enfant, à son age!… Quen ferait-il?… Devait-il le reconna?tre?… Et quel gage entre cette femme et lui, quelle complication davenir!

Soudainement, la cha?ne lui apparut, lourde, froide et scellée. La nuit, il ne dormait pas plus quelle; et c?te à c?te dans leur grand lit, ils rêvaient, les yeux ouverts, à mille lieues lun de lautre.

Par bonheur, cette fausse alerte ne se renouvela plus, et ils reprirent leur train de vie paisible, exquisement close. Puis lhiver fini, le vrai soleil enfin revenu, leur case sembellissait encore, agrandie de la terrasse et de la tente. Le soir, ils d?naient là sous le ciel teinté de vert, que rayait le sifflement en coup dongle des hirondelles.

La rue envoyait ses bouffées chaudes et tous les bruits des maisons voisines; mais le moindre souffle dair était pour eux, et ils soubliaient des heures, leurs genoux enlacés, ny voyant plus. Jean se rappelait des nuits semblables au bord du Rh?ne, rêvait de consulats lointains dans des pays très chauds, de ponts de navires en partance où la brise aurait cette haleine longue dont frémissait le rideau de la tente. Et lorsquune caresse invisible murmurait sur ses lèvres: ?maimes-tu?… il revenait toujours de très loin pour répondre: ?oh! oui, je taime…? Voilà ce que cest de les prendre si jeunes; ils ont trop de choses dans la tête.

Sur le même balcon, séparé deux par une grille en fer enguirlandée de fleurs grimpantes, un autre couple roucoulait, M. et Mme Hettéma, des gens mariés, très gros, dont les baisers claquaient comme des gifles. Merveilleusement appareillés, dans une conformité dage, de go?t, de lourdes tournures, cétait touchant dentendre ces amoureux à fin de jeunesse chanter en duo tout bas, en sappuyant à la balustrade, de vieilles romances sentimentales…

Mais je lentends qui soupire dans lombre Cest un beau rêve, ah! laissez-moi dormir.

Ils plaisaient à Fanny, elle aurait voulu les conna?tre. Quelquefois même la voisine et elle échangeaient par-dessus le fer noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses; mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et lon ne se parlait pas.

Jean revenait du quai dOrsay, une après-midi, quand il sentendit appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable, une lumière chaude où Paris sépanouissait à ce tournant du boulevard qui par un beau couchant, vers lheure du Bois, na pas son pareil au monde.

- Mettez-vous là, belle jeunesse, et buvez quelque chose… ?a mamuse les yeux de vous regarder.

Deux grands bras lavaient happé, assis sous la tente dun café envahissant le trottoir de ses trois rangs de tables. Il se laissait faire, flatté dentendre autour de lui ce public de provinciaux, détrangers, jaquettes rayées et chapeaux ronds, chuchoter curieusement le nom de Caoudal.

Le sculpteur, attablé devant une absinthe qui allait avec sa taille militaire et sa rosette dofficier, avait auprès de lui lingénieur Déchelette arrivé de la veille, toujours le même, halé et jaune, ses pommettes en saillie remontant ses petits yeux bons, sa narine gourmande qui reniflait Paris. Dès que le jeune homme fut assis, Caoudal, le montrant avec une fureur comique:

- Est-il beau, cet animal-là… Dire que jai eu cet age et que je frisais comme ?a… Oh! la jeunesse, la jeunesse…

- Toujours donc? fit Déchelette saluant dun sourire la toquade de son ami.

- Mon cher, ne riez pas… Tout ce que jai, ce que je suis, les médailles, les croix, lInstitut, le tremblement, je le donnerais pour ces cheveux-là et ce teint de soleil…

Puis revenant à Gaussin avec sa brusque allure:

- Et Sapho, quest-ce que vous en faites?… On ne la voit plus.

Jean arrondissait les yeux, sans comprendre.

- Vous nêtes donc plus avec elle?

Et devant son ahurissement, Caoudal ajouta sur un ton dimpatience:

- Sapho, voyons… Fanny Legrand… Ville-dAvray…

- Oh! cest fini, il y a

longtemps…

Comment lui vint ce mensonge? Par une sorte de honte, de malaise, à ce nom de Sapho donné à sa ma?tresse; la gêne de parler delle avec dautres hommes, peut-être aussi le désir dapprendre des choses quon ne lui aurait pas dites sans cela.

- Tiens! Sapho… Elle roule encore? demanda Déchelette distrait, tout à livresse de revoir lescalier de la Madeleine, le marché aux fleurs, la longue enfilade des boulevards entre deux rangs de bouquets verts.

- Vous ne vous la rappelez donc pas, chez vous, lannée dernière!… Elle était superbe dans sa tunique de fellah… Et le matin de cet automne, où je lai trouvée déjeunant avec ce joli gar?on chez Langlois, vous auriez dit une mariée de quinze jours.

- Quel age a-t-elle donc?… Depuis le temps quon la conna?t…

Caoudal leva la tête pour chercher: ?Quel age?…. quel age?… Voyons, dix-sept ans en 53, quand elle me posait ma figure… nous sommes en 73. Ainsi, comptez.? Tout à coup ses yeux sallumèrent: ?Ah! si vous laviez vue, il y a vingt ans… longue, fine, la bouche en arc, le front solide… Des bras, des épaules encore un peu maigres, mais cela allait bien à la br?lure de Sapho… Et la femme, la ma?tresse!… Ce quil y avait dans cette chair à plaisir, ce quon tirait de cette pierre à feu, de ce clavier où ne manquait pas une note… Toute la lyre!… comme disait La Gournerie.?

Jean, très pale, demanda:

- Est-ce quil a été son amant, aussi celui-là?…

- La Gournerie?… Je crois bien, jen ai assez souffert… Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre ans que je la couvais, que je mépuisais pour suffire à tous ses caprices… ma?tres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je sais?… Et quand je lai eu bien polie, patinée, taillée en pierre fine, sortie du ruisseau où je lavais ramassée une nuit, devant le bal Ragache, ce bellatre astiqueur de rimes est venu me la prendre chez moi, à la table amie où il sasseyait tous les dimanches!

Il souffla très fort, comme pour chasser cette vieille rancune damour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus calme:

- Dailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profité… Leurs trois ans de ménage, ?a été lenfer. Ce poète aux airs calins était rat, méchant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!… Quand on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur loeil, lui la figure sabrée de griffes… Mais le beau, cest lorsquil a voulu la quitter. Elle saccrochait comme une teigne, le suivait, crevait sa porte, lattendait couchée en travers de son paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est restée cinq heures en bas de chez la Farcy où ils étaient montés toute la bande… Une pitié!… Mais le poète élégiaque demeurait implacable, jusquau jour où pour sen débarrasser il a fait marcher la police. Ah! un joli monsieur… Et comme fin finale, remerciement à cette belle fille qui lui avait donné le meilleur de sa jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vidé sur la tête un volume de vers haineux, baveux, dimprécations, de lamentations, le Livre de lAmour, son plus beau livre…

Immobile, le dos tendu, Gaussin écoutait, aspirant à tout petits coups par une longue paille la boisson glacée servie devant lui. Quelque poison, bien s?r, quon lui avait versé là, et qui le gelait du coeur aux entrailles.

Il grelottait malgré lheure splendide, voyait dans une reculée blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau darrosage arrêté devant la Madeleine, et cet entrecroisement de voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait à cette table. Maintenant Déchelette parlait, cest lui qui versait le poison:

- Quelle atroce chose que ces ruptures… Et sa voix tranquille et railleuse prenait une expression de douceur, de pitié infinie… On a vécu des années ensemble, dormi lun contre lautre, confondu ses rêves, sa sueur. On sest tout dit, tout donné. On a pris des habitudes, des fa?ons dêtre, de parler, même des traits lun de lautre. On se tient de la tête aux pieds… Le collage enfin!… Puis brusquement on se quitte, on sarrache… Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?… Moi, jamais je ne pourrais… Oui, trompé, outragé, sali de ridicule et de boue, la femme pleurerait, me dirait: ?Reste…? Je ne men irais pas… Et voilà pourquoi, quand jen prends une, ce nest jamais quà la nuit… Pas de lendemain, comme disait la vieille France… ou alors le mariage. Cest définitif et plus propre.

- Pas de lendemain… pas de lendemain… Vous en parlez à votre aise. Il y a des femmes quon ne garde pas quune nuit… Celle-là par exemple…

- Je ne lui ai pas donné une minute de grace… fit Déchelette avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.

- Alors cest que vous nétiez pas son type, sans quoi… Cest une fille, quand elle aime, elle se cramponne… Elle a le go?t du ménage… Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se met avec Dejoie, le romancier; il meurt… Elle passe à Ezano, il se marie… Après, est venu le beau Flamant, le graveur, lancien, modèle, - car elle a toujours eu le béguin du talent ou de la beauté, - et vous savez son épouvantable aventure…

- Quelle aventure?…? demanda Gaussin, la voix étranglée; et il se remit à tirer sur sa paille, en écoutant le drame damour, qui passionna Paris, il y a quelques années.

Le graveur était pauvre, fou de cette femme; et de peur dêtre laché, pour lui maintenir son luxe, il fit de faux billets de banque. Découvert presque aussit?t, coffré avec sa ma?tresse, il en fut quitte pour dix ans de réclusion, elle six mois de prévention à Saint-Lazare, la preuve de son innocence ayant été faite.

Et Caoudal rappelait à Déchelette, - qui avait suivi le. procès, - comme elle était jolie sous son petit bonnet de Saint Lazare, et crane, pas geignarde, fidèle à son homme jusquau bout… Et sa réponse à ce vieux cornichon de président, et le baiser quelle envoyait à Flamant par-dessus les tricornes des gendarmes, en lui criant dune voix à attendrir les pierres: ?Tennuie pas, mami… Les beaux jours reviendront, nous nous aimerons encore!…? Tout de même, ?a lavait un peu dégo?tée du ménage, la pauvre fille.

?Depuis, lancée dans le monde chic, elle a pris des amants au mois, à la semaine, et jamais dartistes… Oh! les artistes, elle en a une peur… Jétais le seul, je crois bien, quelle e?t continué à voir… De loin en loin elle venait fumer sa cigarette à latelier. Puis jai passé des mois sans entendre parler delle, jusquau jour où je lai retrouvée en train de déjeuner avec ce bel enfant et lui mangeant des raisins sur la bouche. Je me suis dit: voilà ma Sapho repincée.?

Jean ne put en entendre davantage. Il se sentait mourir de tout ce poison absorbé. Après le froid de tout à lheure, une br?lure lui tordait la poitrine, montait à sa tête bourdonnante et près déclater comme une t?le chauffée à blanc. Il traversa la chaussée, en chancelant sous les roues des voitures. Des cochers criaient. à qui en avaient-ils, ces imbéciles?

En passant sur le marché de la Madeleine, il fut troublé par une odeur dhéliotrope, lodeur préférée de sa ma?tresse. Il pressa le pas pour la fuir, et furieux, déchiré, il pensait tout haut: ?ma ma?tresse!… oui, une belle ordure… Sapho, Sapho… Dire que jai vécu un an avec ?a!…? Il répétait le nom avec rage, se rappelant lavoir vu sur les petits journaux parmi dautres sobriquets de filles, dans le grotesque Almanach-Gotha de la galanterie: Sapho, Cora, Caro, Phryné, Jeanne de Poitiers, le Phoque…

Et avec les cinq lettres de son nom abominable, toute la vie de cette femme lui passait en fuite dégout sous les yeux… Latelier de Caoudal, les trépignées chez La Gournerie, les factions de nuit devant les bouges ou sur le paillasson du poète… Puis le beau graveur, les faux, la cour dassises… et le petit bonnet du bagne qui lui allait si bien, et le baiser jeté à son faussaire: ?Tennuie pas, mami…? Mami! le même nom, la même caresse que pour lui… Quelle honte! Ah! il allait joliment te balayer ces saletés-là… Et toujours cette odeur dhéliotrope qui le poursuivait dans un crépuscule du même lilas pale que la toute petite fleur.

Tout à coup, il saper?ut quil était encore à arpenter le marché comme un pont de bateau. Il reprit sa course, arriva dune traite rue dAmsterdam, bien décidé à chasser cette femme de chez lui, à la jeter sur lescalier sans explication, en lui crachant linjure de son nom dans le dos. à la porte il hésita, réfléchit, fit quelques pas encore. Elle allait crier, sangloter, lacher par la maison tout son vocabulaire du trottoir, comme là-bas, rue de lArcade…

écrire?… oui, cest cela, il valait mieux écrire, lui régler son compte en quatre mots, bien féroces. Il entra dans une taverne anglaise, déserte et morne sous le gaz quon allumait, sassit à une table empoissée, près de lunique consommateur, une fille à tête de mort qui dévorait du saumon fumé, sans boire. Il demanda une pinte dale, ny toucha pas et commen?a une lettre. Mais trop de mots se pressaient dans sa tête, qui voulaient sortir à la fois, et que lencre décomposée et grumeleuse tra?ait lentement à son gré.

Il déchirait deux ou trois commencements, sen allait enfin sans écrire, quand tout bas près de lui une bouche pleine et vorace demanda timidement: ?Vous ne buvez pas?… on peut?…? Il fit signe que oui. La fille se jeta sur la pinte et la vida dune goulée violente qui révélait la détresse de cette malheureuse, ayant tout juste dans sa poche de quoi rassasier sa faim sans larroser dun peu de bière. Une pitié lui vint, qui lapaisa, léclaira subitement sur les misères dune vie de femme; et il se mit à juger plus humainement, à raisonner son malheur.

Après tout, elle ne lui avait pas menti; et sil ne savait rien de sa vie, cest quil ne sen était jamais soucié. Que lui reprochait-il?… Son temps à Saint-Lazare?… Mais puisquon lavait acquittée, portée presque en triomphe à la sortie… Alors, quoi? Dautres hommes avant lui?… Est-ce quil ne le savait pas?… Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce que les noms de ces amants étaient connus, célèbres, quil pouvait les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux devantures? Devait-il lui faire un crime davoir préféré ceux-là?

Et tout au fond de son être, se levait une fierté mauvaise, inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire quils lavaient trouvée belle. à son age on nest jamais s?r, on ne sait pas bien. On aime la femme, lamour; mais les yeux et lexpérience manquent, et le jeune amant qui vous montre un portrait de sa ma?tresse, cherche un regard, une approbation qui le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, auréolée, depuis quil la savait chantée par La Gournerie, fixée par Caoudal dans le marbre et le bronze.

Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc où sa méditation lavait jeté sur un boulevard extérieur, au milieu des cris denfants, des commérages de femmes douvriers dans la poudreuse soirée de juin; et il se remettait à marcher, à parler tout haut, furieusement… Joli, le bronze de Sapho… du bronze de commerce, qui a tra?né partout, banal comme un air dorgue, comme ce mot de Sapho qui à force de rouler les siècles sest encrassé de légendes immondes sur sa grace première, et dun nom de déesse est devenu létiquette dune maladie… Quel dégo?t que tout cela, mon Dieu!…

Il sen allait ainsi, tour à tour apaisé ou furieux, à ce remous didées, de sentiments contraires. Le boulevard sassombrissait, devenait désert. Une fadeur acre tra?nait dans lair chaud; et il reconnaissait la porte du grand cimetière où il était venu lannée davant assister avec toute la jeunesse à linauguration dun buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier Latin, lauteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! Létrange accent que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle lui semblait menteuse et lugubre, lhistoire de létudiante et de son petit ménage, maintenant quil en savait les tristes dessous, quil avait appris par Déchelette laffreux surnom donné à ces mariages du trottoir.

Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort, leffrayait. Il revint sur ses pas, fr?lant des blouses qui r?daient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides à la porte de bouges dont les vitres dépolies découpaient de grandes lumières de lanterne magique où des couples passaient, sembrassaient… Quelle heure?… Il se sentait brisé, comme une recrue à la fin de létape; et de sa douleur assourdie, tombée dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se coucher, dormir… Puis au réveil, froidement, sans colère, il dirait à la femme: ?Voilà… je sais qui tu es… Ce nest pas ta faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Séparons-nous…? Et pour se mettre à labri de ses poursuites, il irait embrasser sa mère et ses soeurs, secouer au vent du Rh?ne, au libre et vivifiant mistral, les souillures et leffroi de son mauvais rêve.

Elle sétait couchée, lasse dattendre, et dormait en plein sous la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne léveilla pas; et debout près du lit, il la regardait curieusement comme une femme nouvelle, une étrangère quil aurait trouvée là. Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les épaules, dun ambre fin, solide, sans tache ni fêlure. Mais sur ces paupières rougies, - peut-être le roman quelle lisait, peut-être linquiétude, lattente, - sur ces traits détendus dans le repos et que ne soutenait plus lapre désir de la femme qui veut être aimée, quelle lassitude, quels aveux! Son age, son histoire, ses bordées, ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, tout se voyait, sétalait; et les meurtrissures violettes du plaisir et de linsomnie, et le pli de dégo?t affaissant la lèvre inférieure, usée, fatiguée comme une margelle où tout le communal est venu boire, et la bouffissure commen?ante qui délie les chairs pour les rides de la vieillesse.

Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela, cétait grand, cétait sinistre; un champ de bataille à la nuit, avec toute lhorreur qui se montre et celle quon devine aux vagues mouvements de lombre.

Et tout à coup il vint au pauvre enfant une grosse, une étouffante envie de pleurer.

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