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   Chapter 2 No.2

Sapho By Alphonse Daudet Characters: 24466

Updated: 2017-11-30 00:04


Il la garda deux jours; puis elle partit, lui laissant une impression de peau douce et de linge fin. Pas dautre renseignement sur elle que son nom, son adresse et ceci: ?Quand vous me voudrez, appelez-moi… je serai toujours prête…?

La toute petite carte, élégante, odorante, portait:

FANNY LEGRAND

6, rue de lArcade

Il la mit à sa glace entre une invitation au dernier bal des Affaires étrangères et le programme enluminé et fantaisiste de la soirée de Déchelette, ses deux seules sorties mondaines de lannée; et le souvenir de la femme, resté quelques jours autour de la cheminée dans ce délicat et léger parfum, sévapora en même temps que lui, sans que Gaussin, sérieux, travailleur, se méfiant par-dessus tout des entra?nements de Paris, e?t eu la fantaisie de renouveler cette amourette dun soir.

Lexamen, ministériel aurait lieu en novembre. Il ne lui restait que trois mois pour le préparer. Après, viendrait un stage de trois ou quatre ans dans les bureaux du service consulaire; puis il sen irait quelque part, très loin. Cette idée dexil ne leffrayait pas; car une tradition chez les Gaussin dArmandy, vieille famille avignonnaise, voulait que la?né des fils suiv?t ce quon appelle la carrière, avec lexemple, lencouragement et la protection morale de ceux qui ly avaient précédé. Pour ce provincial, Paris nétait que la première escale dune très longue traversée, ce qui lempêchait de nouer aucune liaison sérieuse en amour comme en amitié.

Une semaine ou deux après le bal de Déchelette, un soir que Gaussin, la lampe allumée, ses livres préparés sur la table, se mettait au travail, on frappa timidement; et, la porte ouverte, une femme apparut en toilette élégante et claire. Il la reconnut seulement quand elle eut relevé sa voilette.

- Vous voyez, cest moi… je reviens…

Puis surprenant le regard inquiet, gêné, quil jetait sur la besogne en train:

- Oh! je ne vous dérangerai pas… je sais ce que cest…

Elle défit son chapeau, prit une livraison du Tour du monde, sinstalla et ne bougea plus, absorbée en apparence par sa lecture; mais, chaque fois quil levait les yeux, il rencontrait son regard.

Et vraiment il lui fallait du courage pour ne pas la prendre tout de suite entre ses bras, car elle était bien tentante et dun grand charme avec sa toute petite tête au front bas, au nez court, à la lèvre sensuelle et bonne, et la maturité souple de sa taille dans cette robe dune correction toute parisienne, moins effrayante pour lui que sa défroque de fille dégypte.

Partie le lendemain de bonne heure, elle revint plusieurs fois dans la semaine, et toujours elle entrait avec la même paleur, les mêmes mains froides et moites, la même voix serrée démotion.

- Oh! je sais bien que je tennuie, lui disait-elle, que je te fatigue. Je devrais être plus fière… Si tu crois!… Tous les matins en men allant de chez toi, je jure de ne plus venir; puis ?a me reprend, le soir, comme une folie.

Il la regardait, amusé, surpris dans son dédain de la femme, par cette persistance amoureuse. Celles quil avait connues jusque-là, des filles de brasserie ou de skating, quelquefois jeunes et jolies, lui laissaient toujours le dégo?t de leur rire bête, de leurs mains de cuisinières, dune grossièreté dinstincts et de propos qui lui faisait ouvrir la fenêtre derrière elles. Dans sa croyance dinnocent, il pensait toutes les filles de plaisir pareilles. Aussi sétonnait-il de trouver en Fanny une douceur, une réserve vraiment femme, avec cette supériorité - sur les bourgeoises quil rencontrait en province chez sa mère - dun frottis dart, dune connaissance de toutes choses, qui rendaient les causeries intéressantes et variées.

Puis elle était musicienne, saccompagnait au piano et chantait, dune voix de contralto un peu fatiguée, inégale, mais exercée, quelque romance de Chopin ou de Schumann, des chansons de pays, des airs berrichons, bourguignons ou picards dont elle avait tout un répertoire.

Gaussin, fou de musique, cet art de paresse et de plein air où se plaisent ceux de son pays, sexaltait par le son aux heures de travail, en ber?ait son repos délicieusement. Et de Fanny, cela surtout le ravissait. Il sétonnait quelle ne f?t pas dans un théatre, et apprit ainsi quelle avait chanté au Lyrique.

- Mais pas longtemps… Je mennuyais trop…

En elle effectivement rien de létudié, du convenu de la femme de théatre; pas lombre de vanité ni de mensonge. Seulement un certain mystère sur sa vie au-dehors, mystère gardé même aux heures de passion, et que son amant nessayait pas de pénétrer, ne se sentant ni jaloux ni curieux, la laissant arriver à lheure dite sans même regarder la pendule, ignorant encore la sensation de lattente, ces grands coups à pleine poitrine qui sonnent le désir et limpatience.

De temps en temps, lété étant très beau cette année-là, ils sen allaient à la découverte de tous ces jolis coins des environs de Paris dont elle savait la carte précise et détaillée. Ils se mêlaient aux départs nombreux, turbulents, des gares de banlieue, déjeunaient dans quelque cabaret à la lisière des bois ou des eaux, évitant seulement certains endroits trop courus. Un jour quil lui proposait daller aux Vaux-de-Cernay.

- Non, non… pas là… il y a trop de peintres…

Et cette antipathie des artistes, il se rappela quelle avait été linitiation de leur amour. Comme il en demandait la raison:

- Ce sont, dit-elle, des détraqués, des compliqués qui racontent toujours plus de choses quil ny en a… Ils mont fait beaucoup de mal…

Lui protestait:

- Pourtant, lart, cest beau… Rien de tel pour embellir, élargir la vie.

- Vois-tu, mami, ce qui est beau, cest dêtre simple et droit comme toi, davoir vingt ans et de bien saimer…

Vingt ans! on ne lui e?t pas donné davantage, à la voir si vivante, toujours prête, riant à tout, trouvant tout bon.

Un soir, à Saint-Clair, dans la vallée de Chevreuse, ils arrivèrent la veille de la fête et ne trouvèrent pas de chambre. Il était tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour rejoindre le prochain village. Enfin on leur offrit un lit de sangle, resté libre au bout dune grange où dormaient des ma?ons.

- Allons-y, dit-elle en riant… ?a me rappellera mon temps de misère.

Elle avait donc connu la misère.

Ils se glissèrent à tatons entre les lits occupés dans la grande salle crépie à la chaux, où fumait une veilleuse au fond dune niche sur la muraille; et toute la nuit serrés lun contre lautre, ils étouffaient leurs baisers et leurs rires, en entendant ronfler, geindre de fatigue ces compagnons, dont les bourgerons, les lourdes chaussures de travail tra?naient tout près de la robe de soie et des fines bottes de la Parisienne.

Au petit jour, une chatière souvrit au bas du large portail, un rai de lumière blanche fr?la la sangle des lits, la terre battue, pendant quune voix enrouée criait: ?Ohé! la coterie…? Puis il se fit, dans la grange redevenue obscure, un remue-ménage pénible et lent, des baillées, des étirements, de grosses toux, les tristes bruits humains dune chambrée qui séveille; et lourds, silencieux, les Limousins sen allèrent, un par un, sans se douter quils avaient dormi près dune belle fille.

Derrière eux, elle se leva, mit sa robe à tatons, tordit ses cheveux en hate: ?Reste là… je reviens…? Elle rentrait au bout dun moment avec une énorme brassée de fleurs des champs inondées de rosée. ?Maintenant dormons…? dit-elle en éparpillant sur le lit cette odorante fra?cheur de la flore matinale qui ravivait latmosphère autour deux. Et jamais elle ne lui avait paru si jolie quà cette entrée de grange, riant dans le petit jour, avec ses légers cheveux tout envolés et ses herbes folles.

Une autre fois, ils déjeunaient à Ville-dAvray devant létang. Un matin dautomne enveloppait de brume leau calme, la rouille des bois en face deux; et seuls dans le petit jardin du restaurant, ils sembrassaient en mangeant des ablettes. Tout à coup, dun pavillon rustique branché dans le platane au pied duquel leur table était mise, une voix forte et narquoise appela: ?Dites donc, les autres, quand vous aurez fini de vous bécoter…? Et la face de lion, la moustache rousse du sculpteur Caoudal se penchait dans lembrasure en rondins du chalet.

- Jai bien envie de descendre déjeuner avec vous… Je mennuie comme un hibou dans mon arbre…

Fanny ne répondait pas, visiblement gênée de la rencontre; lui, au contraire, accepta bien vite, curieux de lartiste célèbre, flatté de lavoir à sa table.

Caoudal, très coquet dans une apparence négligée, mais où tout était calculé depuis la cravate en crêpe de chine blanc pour éclaircir un teint sabré de rides et de couperoses, jusquau veston serré sur la taille encore svelte et les muscles en saillie, Caoudal lui parut plus vieux quau bal de Déchelette.

Mais ce qui le surprit et même lembarrassait un peu, ce fut le ton dintimité du sculpteur avec sa ma?tresse. Il lappelait Fanny, la tutoyait.

- Tu sais, lui disait-il en installant son couvert sur leur nappe, je suis veuf depuis quinze jours. Maria est partie avec Morateur. ?a ma laissé assez tranquille les premiers temps… Mais ce matin, en entrant à latelier, je me suis senti faignant comme tout… Impossible de travailler… Alors jai laché mon groupe et je suis venu déjeuner à la campagne. Fichue idée, quand on est seul… Un peu plus je larmoyais dans ma gibelotte…

Puis regardant le Proven?al dont la barbe follette et les cheveux bouclés avaient le ton du sauternes dans les verres:

- Est-ce beau, la jeunesse!… Pas de danger quon le lache, celui-là… Et ce quil y a de plus fort, cest que ?a se gagne… Elle a lair aussi jeune que lui…

- Malhonnête!… fit-elle en riant; et son rire sonnait bien la séduction sans age, la jeunesse de la femme qui aime et veut se faire aimer.

?étonnante… étonnante…? murmurait Caoudal, qui lexaminait tout en mangeant, avec un pli de tristesse et denvie grima?ant au coin de sa bouche.

- Dis donc, Fanny, te rappelles-tu un déjeuner ici… cest loin, dam!… nous étions Ezano, Dejoie, toute la bande… tu es tombée dans létang. On ta habillée en homme, avec la tunique du garde- pêche. ?a tallait richement bien…

- Rappelle plus… fit-elle froidement, et sans mentir; car ces créatures changeantes et de hasard ne sont jamais quà lheure présente de leur amour. Nulle mémoire de ce qui précéda, nulle crainte de ce qui peut venir.

Caoudal, au contraire, tout au passé, dévidait à coups de sauternes ses exploits de robuste jeunesse, damour et de beuverie, parties de campagne, bals à lOpéra, charges datelier, batailles et conquêtes. Mais, en se tournant vers eux avec léclair remonté à ses yeux de toutes les flammes quil remuait, il saper?ut quils ne lécoutaient guère, occupés à égrener des raisins aux lèvres lun de lautre.

- Est-ce assez rasant ce que je vous raconte là… Mais si, mais si, je vous assomme… Ah! nom dun chien… Cest bête dêtre vieux…

Il se leva, jeta sa serviette

- Pour moi, le déjeuner, père Langlois… cria-t-il vers le restaurant.

Il séloigna tristement, tra?nant les pieds, comme rongé dun mal incurable. Longtemps les amoureux suivirent sa longue taille qui se vo?tait sous les feuilles couleur dor.

?Pauvre Caoudal!… cest vrai quil se tasse…? murmura Fanny dun ton de douce commisération; et comme Gaussin sindignait que cette Maria, une fille, un modèle, p?t samuser des souffrances dun Caoudal et préférer au grand artiste… qui?… Morateur, un petit peintre sans talent, nayant pour lui que sa jeunesse, elle se mit à rire: ?Ah! innocent… innocent…? et lui renversant la tête à deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait, dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet.

Le soir de ce jour-là, Jean pour la première fois coucha chez sa ma?tresse qui le tourmentait à ce sujet depuis trois mois:

- Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?

- Je ne sais… ?a me gêne.

- Puisque je te dis que je suis libre, que je suis seule…

Et la fatigue de la partie de campagne aidant, elle lentra?na rue de lArcade, tout près de la gare. à lentresol dune maison bourgeoise dapparence honnête et cossue, une vieille servante en bonnet paysan, lair revêche, vint leur ouvrir.

- Cest Machaume… Bonjour Machaume… dit Fanny

lui sautant au cou. Tu sais, le voilà mon aimé, mon roi… je lamène… Vite, allume tout, fais la maison belle…

Jean resta seul dans un tout petit salon aux fenêtres cintrées et basses, drapées de la même soie bleue banale qui couvrait les divans et quelques meubles laqués. Aux murs trois ou quatre paysages égayaient et aéraient létoffe; tous portaient un mot de dédicace: ?à Fanny Legrand?, ?à ma chère Fanny…?.

Sur la cheminée, un marbre demi-grandeur de la Sapho de Caoudal, dont le bronze est partout, et que Gaussin dès sa petite enfance avait vu dans le cabinet de travail de père. Et à la lueur de lunique bougie posée près du socle, il saper?ut de la ressemblance, affinée et comme rajeunissante, de cette oeuvre dart avec sa ma?tresse. ces lignes du profil, ce mouvement de taille sous la draperie, cette rondeur filante des bras noués autour des genoux lui étaient connus, intimes; son oeil les savourait avec le souvenir de sensations plus tendres.

Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit dun air dégagé: ?Il y a quelque chose de moi, nest ce pas?… le modèle de Caoudal me ressemblait…? Et tout de suite elle lemmena dans sa chambre, où Machaume en rechignant installait deux couverts sur un guéridon; tous les flambeaux allumés, jusquaux bras de larmoire à glace, un beau feu de bois, gai comme un premier feu, flambant sous le pare-étincelles, la chambre dune femme qui shabille pour le bal.

- Jai voulu souper là, dit-elle en riant… nous serons plus vite au lit.

Jamais Jean navait vu dameublement aussi coquet. Les lampes Louis XVI, les mousselines claires des chambres de sa mère et de ses soeurs ne donnaient pas la moindre idée de ce nid ouaté, capitonné, où les boiseries se cachaient sous des satins tendres, où le lit nétait quun divan plus large que les autres, étalé au fond sur des fourrures blanches.

Délicieuse, cette caresse de lumière, de chaleur, de reflets bleus allongés dans les glaces biseautées, après leur course à travers champs, londée quils avaient re?ue, la boue des chemins creux sous le jour qui tombait. Mais ce qui lempêchait de déguster en vrai provincial ce confort de rencontre, cétait la mauvaise humeur de la servante, le regard soup?onneux dont elle le fixait, au point que Fanny la renvoya dun mot: ?Laisse-nous Machaume… nous nous servirons…? Et comme la paysanne jetait la porte en sen allant: ?Ny fais pas attention, elle men veut de trop taimer… Elle dit que je perds ma vie… ces gens de campagne, cest si rapace!… Sa cuisine, par exemple, vaut mieux quelle… go?te-moi cette terrine de lièvre.?

Elle découpait le paté, débouchait le champagne, oubliait de se servir pour le regarder manger, faisant à chaque geste remonter jusquà lépaule les manches dune gandoura dAlger, de laine souple et blanche, quelle portait toujours à la maison. Elle lui rappelait ainsi leur première rencontre chez Déchelette; et serrés sur le même fauteuil, mangeant dans la même assiette, ils parlaient de cette soirée.

- Oh! moi, disait-elle, dès que je tai vu entrer, jai eu envie de toi… Jaurais voulu te prendre, temmener tout de suite, pour que les autres ne taient pas… Et toi, quest-ce que tu pensais, quand tu mas vue?…

Dabord elle lui avait fait peur; puis il sétait senti plein de confiance, en intimité complète avec elle.

- Au fait, ajouta-t-il, je ne tai jamais demandé… Pourquoi tes-tu fachée?… Pour deux vers de La Gournerie?…

Elle eut le même froncement de sourcils quau bal, puis un geste de tête:

- Des bêtises!… nen parlons plus…

Et les bras autour de lui:

-Cest que javais un peu peur, moi aussi… jessayais de me sauver, de me reprendre… mais je nai pas pu, je ne pourrai jamais…

- Oh! jamais.

- Tu verras.

Il se contenta de répondre avec le sourire sceptique de son age, sans sarrêter à laccent passionné, presque mena?ant, dont lui fut jeté ce ?tu verras…?. Cette étreinte de femme était si douce, si soumise; il croyait fermement navoir quun geste à faire pour se dégager…

Même à quoi bon se dégager?… Il était si bien dans le dorlotement de cette chambre voluptueuse, si délicieusement étourdi par cette haleine en caresse sur ses paupières qui battaient, lourdes de sommeil, pleines de visions fuyantes, bois rouillés, prés, meules ruisselantes, toute leur journée damour à la campagne…

Au matin, il fut réveillé en sursaut par la voix de Machaume criant au pied du lit, sans le moindre mystère:

- Il est là… il veut vous parler…

- Comment! il veut?… Je ne suis donc plus chez moi!… tu las donc laissé entrer…

Furieuse, elle bondit, séchappa de la chambre, à moitié nue, la batiste ouverte:

- Ne bouge pas, mami… je reviens…

Mais il ne lattendit pas et ne sentit tranquille que lorsquil fut levé à son tour, et vêtu, ses pieds solides dans ses bottes.

Tout en ramassant ses vêtements dans la chambre hermétiquement close où la veilleuse éclairait encore le désordre du petit souper, il entendait le bruit dun débat terrible étouffé par les tentures du salon. Une voix dhomme, irritée dabord, puis implorante, dont les éclats sécrasaient en sanglots, en larmoyantes faiblesses, alternait avec une autre voix quil ne reconnut pas tout de suite, dure et rauque, chargée de haine et de mots ignobles arrivant jusquà lui comme dune dispute de brasserie de filles.

Tout ce luxe amoureux en était souillé, dégradé dun éclaboussement de taches sur de la soie; et la femme salie aussi, au niveau dautres quil avait méprisées auparavant.

Elle rentra haletante, tordant dun beau geste sa chevelure répandue:

- Est-ce bête un homme qui pleure!…

Puis le voyant debout, habillé, elle eut un cri de rage:

- Tu tes levé!… recouche-toi… tout de suite… Je le veux…

Subitement radoucie, et lenla?ant du geste et de la voix:

- Non, non… ne pars pas… tu ne peux pas ten aller comme ?a… Dabord je suis s?re que tu ne reviendrais plus.

- Mais si… Pourquoi donc?…

- Jure que tu nes pas faché, que tu viendras encore… oh! cest que je te connais.

Il jura ce quelle voulut, mais ne se recoucha pas malgré ses supplications et lassurance réitérée quelle était chez elle, libre de sa vie, de ses actes. à la fin elle sembla se résigner à le voir partir, et laccompagna jusquà la porte, nayant plus rien de la faunesse en délire, bien humble au contraire, cherchant à se faire pardonner.

Une longue et profonde caresse dadieu les retint dans lantichambre.

?Alors… quand?…? lui demandait-elle, les yeux tout au fond des yeux. Il allait répondre, mentir sans doute, dans sa hate dêtre dehors, quand un coup de sonnette larrêta. Machaume sortit de sa cuisine, mais Fanny lui fit signe: ?Non… nouvre pas…? Et ils restaient là, tous les trois, immobiles, sans parler.

On entendit une plainte étouffée, puis le froissement dune lettre glissée sous la porte, et des pas qui descendaient lentement.

- Quand je te disais que jétais libre… tiens!…

Elle passa à son amant la lettre quelle venait douvrir, une pauvre lettre damour, bien basse, bien lache, crayonnée en hate sur une table de café et dans laquelle le malheureux demandait grace pour sa folie du matin, reconnaissait navoir aucun droit sur elle que celui quelle voudrait bien lui laisser, priait à deux mains jointes quon ne lexilat pas sans retour, promettant daccepter tout, résigné à tout… mais ne pas la perdre, mon Dieu! ne pas la perdre…

?Crois-tu!…? dit-elle avec un mauvais rire; et ce rire acheva de lui barrer le coeur quelle voulait conquérir. Jean la trouva cruelle. Il ne savait pas encore que la femme qui aime na dentrailles que pour son amour, toutes ses forces vives de charité, de bonté, de pitié, de dévouement absorbées au profit dun être, dun seul.

?Tu as bien tort de te moquer… cette lettre est horriblement belle et navrante…? et tout bas, dune voix grave, en lui tenant les mains:

- Voyons… pourquoi le chasses-tu?…

- Je nen veux plus… Je ne laime pas.

- Pourtant cétait ton amant… Il ta fait ce luxe où tu vis, où tu as toujours vécu, qui test nécessaire.

- Mami, dit-elle avec son accent de franchise, quand je ne te connaissais pas, je trouvais tout cela très bien… Maintenant cest une fatigue, une honte; jen avais le coeur qui me levait… Oh! je sais, tu vas me dire que toi ce nest pas sérieux, que tu ne maimes pas… Mais ?a, jen fais mon affaire… Que tu le veuilles ou non, je te forcerai bien de maimer.

Il ne répondit pas, convint dun rendez-vous pour le lendemain, et se sauva, laissant quelques louis à Machaume, le fond de sa bourse détudiant, en paiement de la terrine. Pour lui, cétait fini maintenant. De quel droit troubler cette existence de femme, et que pouvait-il lui offrir en échange de ce quil lui faisait perdre?

Il lui écrivit cela, le jour même, aussi doucement, aussi sincèrement quil put, mais sans lui avouer que de leur liaison, de ce caprice léger et aimable, il avait senti se dégager tout à coup quelque chose de violent, de malsain, en entendant après sa nuit damour ces sanglots damant trompé qui alternaient avec son rire à elle et ses jurons de blanchisseuse.

Dans ce grand gar?on, poussé loin de Paris, en pleine garrigue proven?ale, il y avait un peu de la rudesse paternelle, et toutes les délicatesses, toutes les nervosités de sa mère à laquelle il ressemblait comme un portrait. Et pour le défendre contre les entra?nements du plaisir sajoutait encore lexemple dun frère de son père, dont les désordres, les folies avaient à demi ruiné leur famille et mis lhonneur du nom en péril.

Loncle Césaire! Rien quavec ces deux mots et le drame intime quils évoquaient, on pouvait exiger de Jean des sacrifices autrement terribles que celui de cette amourette à laquelle il navait jamais donné dimportance. Pourtant ce fut plus dur à rompre quil ne se limaginait.

Formellement congédiée, elle revint sans se décourager de ses refus de la voir, de la porte fermée, des consignes inexorables. ?Je nai pas damour-propre…? lui écrivait-elle. Elle guettait lheure de ses repas au restaurant, lattendait devant le café où il lisait ses journaux. Et pas de larmes, ni de scènes. Sil était en compagnie, elle se contentait de le suivre, dépier le moment où il restait seul.

?Veux-tu de moi, ce soir?… Non?… Alors ce sera pour une autre fois.? Et elle sen allait avec la douceur résignée du forain qui reboucle sa balle, lui laissant le remords de ses duretés et lhumiliation du mensonge quil balbutiait à chaque rencontre. ?Lexamen tout proche… le temps qui manquait… Après, plus tard, si ?a la tenait encore…? De fait, il comptait, sit?t re?u, prendre un mois de vacances dans le Midi et quelle loublierait pendant ce temps-là.

Malheureusement, lexamen passé, Jean tomba malade. Une angine, gagnée dans un couloir de ministère, et qui, négligée, senvenima. Il ne connaissait personne à Paris, à part quelques étudiants de sa province, que son exigeante liaison avait éloignés et dispersés. Dailleurs il fallait ici plus quun dévouement ordinaire, et dès le premier soir ce fut Fanny Legrand qui sinstalla près de son lit, ne le quittant de dix jours, le soignant sans fatigue, sans peur ni dégo?t, adroite comme une soeur de garde, avec des calineries tendres, qui parfois, aux heures de fièvre, le reportaient à une grosse maladie denfance, lui faisaient appeler sa tante Divonne, dire ?merci, Divonne?, quand il sentait les mains de Fanny sur la moiteur de son front.

- Ce nest pas Divonne… cest moi… je te veille…

Elle le sauvait des soins mercenaires, des feux éteints maladroitement, des tisanes fabriquées dans une loge de concierge; et Jean nen revenait pas de ce quil y avait dalerte, dingénieux, dexpéditif, dans ces mains dindolence et de volupté. La nuit elle dormait deux heures sur le divan, - un divan dh?tel du Quartier, moelleux comme la planche dun poste de police.

- Mais, ma pauvre Fanny, tu ne vas donc jamais chez toi?… lui demandait-il un jour… Je suis mieux à présent… Il faudrait rassurer Machaume.

Elle se mit à rire. Beau temps quelle courait, Machaume, et toute la maison avec. On avait tout vendu, les meubles, la défroque, même la literie. Il lui restait la robe quelle avait sur le dos et un peu de linge fin, sauvé par sa bonne… Maintenant sil la renvoyait, elle serait à la rue.

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