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   Chapter 8 No.8

Nouvelles lettres d'un voyageur By George Sand Characters: 6437

Updated: 2017-11-30 00:04


Comment Pantagruel rencontra ung Limosin qui contrefaisoit le languaige fran?oys.

?Quelque jour, je ne s?ay quand, Pantagruel se pourmenoit après souper avecques ses compaignons, par la porte d'ond l'on va à Paris: là rencontra ung escholier tout joliet, qui venoit par icelluy chemin; et, après qu'ils se feurent saluez, luy demanda:

?-Mon amy, d'ond viens-tu à ceste heure?

?L'escholier lui respondist:

?-De l'alme, inclyte et celebre academie que l'on vocite Lutece8.

?-Qu'est-ce à dire? dist Pantagruel à ung de ses gens.

?-C'est, respondist-il, de Paris.

?-Tu viens doncques de Paris? dit-il. Et à quoi passez-vous le temps, vous aultres messieurs estudians audict Paris?

?Respondist l'escholier:

?-Nous transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule: nous deambulons par les compites et quadeivies de l'urbe, nous despumons la verbocination latiale; et, comme versimiles amorabonds, captons la benevolence de l'omnijuge, omniforme et omnigene sexe feminin9...

Note 8: (retour) ?De la belle, remarquable et célèbre académie que l'on appelle Paris.?

Note 9: (retour) ?Nous passons la Seine soir et matin. Nous nous promenons sur les places et dans les carrefours de la ville. Nous parlons la langue latine; et, comme vrais amoureux, nous captons la bienveillance du sexe féminin, le juge suprême, possesseur de toutes les formes et le générateur Universel.?

?A quoi Pantagruel dist:

?-Que diable de languaige est cecy? par Dieu tu es quelque hereticque.

?-Seignor, non, dist l'escholier, car libentissimement des ce qu'il illuccese quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelqu'ung de ces tant bien architectez moustiers: et là, me irrorant de belle eau lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique precation de nos sacrificules, et submirmillant mes precules horaires, eslue et absterge mon anime des es inquinamens nocturnes. Je revere les olympicoles. Je venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes proximes. Je serre les prescripz decalogicques; et, selon la facultatule de mes vires, n'en discede la late unguicule. Bien est veriforme qu'à cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules. Je suis quelque peu rare et lent à supereroger les elecmosynes à ces egenes queritans leur stipe hostiatement10.

Note 10: (retour) ?Non, seigneur, dit l'écolier; car, dès que brille le moindre rayon de jour, je me rends de grand coeur dans quelqu'une de nos belles cathédrales, et, là, m'arrosant de belle eau lustrale, je chante un morceau des prières de nos offices. Et, parcourant mon livre d'heures, je lave et purifie mon ame de ses souillures nocturnes. Je révère les anges, je révère avec un culte particulier l'éternel qui régit les astres. J'aime et je chéris mon prochain. J'observe les préceptes du Décalogue; et, selon la puissance de mes forces, je ne m'en écarte de la longueur de l'ongle; il est bien vrai que le dieu des richesses ne verse une goutte dans mes coffres, et c'est à cause de cela que je suis quelque peu rare et lent à faire l'aum?ne à ces pauvres qui vont demander aux portes.?

?-Eh bren, bren, dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol? Je croi qu'il nous forge ici quelque languai

ge diabolique, et qu'il nous charme comme enchanteur!

?A quoi dist ung de ses gens:

?-Seigneur, sans doubte, ce galant veult contrefaire la langue des Parisians; mais il ne faict qu'escorcher le latin et cuide ainsi pindariser; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en fran?oys, parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler.

?A quoy dist Pantagruel:

?-Est-il vrai?

?L'escholier respondist:

?-Signor messire, mon genie n'est point apte nate à ce que dist ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de votre vernacule gallicque; mais viceversement je gnave opere, et par veles et par rames je me entite de le locupleter par la redundance latinicome11.

?-Par Dieu! dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant, respond moi, d'ond es-tu?

?A quoy dist l'escholier:

?-L'origine primere de mes aves et ataves feut indigene des régions Limoricques, où requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial12.

?-J'entends bien, dist Pantagruel: Tu es Limosin pour tout potaige; et tu veulx ici contrefaire le Parisian. Or viens ?a que je te donne un tour de pigne.

?Lors le print à la gorge, lui disant:

?-Tu escorches le latin; par sainct Jean, je te ferai escorcher le regnard, car je t'escorcheray tout vif.

Note 11: (retour) ?Seigneur messire, mon génie n'est pas apte à faire ce que dit ce mauvais fripon, je ne suis pas né pour écorcher la pellicule de votre fran?ais vulgaire, au contraire je mets tout mon soin, et, à l'aide de la voile et de la rame, je m'efforce de l'enrichir par l'imitation latine.?

Note 12: (retour) ?L'origine première de mes a?eux et quadris a?eux fut indigène des régions Lémoriques, où repose le corps du très-saint Martial.?

?Lors commen?a le paoure Limosin à dire:

?-Vee dicon gentilastre! hau! sainct Marsault, adjouda mu! Hau! hau! laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas gron13.

?A quoy, dist Pantagruel:

?-A ceste heure, parles-tu naturellement.

?Et ainsi le laissa; car le paoure Limosin conchioit toutes ses chausses, qui estoyent faictes à queue de merluz, et non à plain fonds, dont dit Pantagruel:

?-Au diable soit le mascherabe14!

?Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remordz toute sa vie, et tant feut altéré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et, après quelques années, mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance divine, et nous demonstrant ce que dict le philosophe, et Aule-Gelle, qu'il nous convient parler selon le languaige usité. Et, comme disait Octavia Auguste, qu'il fault eviter les mots espaves15 en pareille diligence que les patrons de navire evitent lers rochiers de mer.?

Note 13: (retour) ?Eh! dites donc, mon gentilhomme... O saint Martial secourez-moi! oh! oh! laissez-moi, au nom de Dieu, ne me touchez pas.?

Note 14: (retour) ?Mangeur de raves.?

Note 15: (retour) ?Inusités.?

Je vous demande mille pardons, monsieur le rédacteur, d'avoir interrompu vos travaux; mais vous m'excuserez. J'aime la jeunesse et je ne désire rien tant que de la voir suivre la bonne voie en littérature comme en toute chose. Je crois qu'il est inutile d'en dire davantage.

A bon entendeur, salut.

Agréez mes salutations cordiales.

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