MoboReader> Literature > Les vies encloses

   Chapter 90 No.90

Les vies encloses By Georges Rodenbach Characters: 3601

Updated: 2017-11-30 00:04


Nous connaissons si mal notre pauvre ame immense!

Elle est la mer, un infini, un élément,

Qui ne cesse jamais et toujours recommence;

Mais nous n'en savons bien que le commencement.

Notre ame? Elle est aussi la grande Ville Bleue

Dont nous avons peur comme des enfants perdus

Qui, muets, sans oser dépasser la banlieue,

En regardent les toits et les clochers pointus.

Effroi d'entrer dans cette ville, de descendre

Dans cette mer; enfin de tout voir et savoir:

D'un ancien amour mort, ce qui reste de cendre;

Ce qui subsiste de reflets dans le miroir.

On ne conna?t qu'un peu de soi, quelques pensées

Qu'on croit mener comme un berger bien obéi,

Mais c'est la lune, au loin, qui les a recensées

Et qui les conduit pa?tre en son jardin bleui.

On ne sait que le bord de l'ame, quelques rêves,

Un peu de flots venus au-devant de nos mains;

Tandis qu'à l'infini se prolongent les grèves…

Des plongeurs ont cherché les trésors sous-marins.

L'ame entend par moments des bruits; elle soup?onne

Que c'est sa Destinée en marche à son insu

Qui circule parmi la Ville Bleue et sonne

Les cloches, pour un deuil qu'elle n'aura pas su.

L'ame présume un peu sa vie intérieure;

Elle devine un peu par instants qu'il y a

Quelques enfants de choeur, avec leur voix mineure,

Qui cheminent dans elle en blancs Alléluia.

Vaste univers qu'elle contient et qu'elle ignore:

Tous ces élans, tous ces songes, tous ces essors;

Tant de péchés nouveaux, une faune, une flore;

Et des vaisseaux, au fond de l'eau, pleins de trésors!

Clair-obscur traversé d'ombres somnambuliques;

Désirs s'évertuant à sortir de la mer;

Rêves anciens crus morts et devenus reliques;

Fruits d'or où fait son oeuvre un invisible ver.

Tant de c

hoses que l'ame aveugle continue:

Des rêves qu'elle sent et qu'elle ne voit pas;

Une action sans but qui lui reste inconnue

Et dont on ne sait qui poursuit le canevas.

L'ame s'effraie! Ah! son trop peu de clairvoyance

Devant cet infini dans elle refluant;

Et son Entendement dans cette Inconscience

Heurte la mer et meurt comme un pauvre affluent!

éPILOGUE

Ici toute une vie invisible est enclose

Qui n'a laissé voir d'elle et d'un muet tourment

Que ce que laisse voir une eau d'aspect dormant

Où la lune mélancoliquement se pose.

L'eau songe; elle miroite; et l'on dirait un ciel,

Tant elle s'orne d'étoiles silencieuses.

? leurre de ce miroir artificiel!

Apparence! Sérénités fallacieuses!

Sous la blanche surface immobile, cette eau

Souffre; d'anciens chagrins la font glacée et noire;

Qu'on imagine, sous de l'herbe, un vieux tombeau

De qui le mort, mal mort, garderait la mémoire.

? mémoire, par qui même les clairs instants

Sont douloureux et comme assombris d'une vase;

L'eau se dore de ciel; le choeur des roseaux jase;

Mais le manque de joie a duré trop longtemps.

Et cette eau qu'est mon ame, en vain pacifiée,

Frémit d'une douleur qu'on dirait un secret,

Voix suprême d'une race qui dispara?t,

Et plainte, au fond de l'eau, d'une cloche noyée!

[1] Sic. Probable coquille de l'édition : ? de ? [2] Sic. Probable coquille de l'édition : ? On s'y oublie ? [3] Sic. Probable coquille de l'édition : ? enlisement ? [4] Alexandrin de 13 pieds : probable coquille de l'éditeur. Le vers original doit être : ? Avant ce calme octobre, il ne s'appartient guère ? [5] Sic [6] Alexandrin de 13 pieds : probable coquille de l'éditeur. Le vers original doit être : ? Ah ! ce soleil trop clair, cette lumière neuve ! ?

Free to Download MoboReader
(← Keyboard shortcut) Previous Contents (Keyboard shortcut →)
 Novels To Read Online Free

Scan the QR code to download MoboReader app.

Back to Top

shares