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   Chapter 47 No.47

Les vies encloses By Georges Rodenbach Characters: 3047

Updated: 2017-11-30 00:04


Le malade, quand vient la tristesse nocturne,

Est sensible comme une cendre dans une urne.

Il écoute, et per?oit dans l'air le moindre bruit:

Frisson d'arbre, pas d'un passant, plainte de cloche;

Vigie exacte de tout bruit, il se raccroche

à ces vagues rumeurs dont s'image la nuit

Et par qui le silence appara?t plus immense;

Ce sont les bruits qui font la preuve du silence,

Tandis que les reflets font la preuve de l'eau.

Puis il regarde, et voit des lueurs inconnues:

Lumières qu'on dirait la fuite d'un flambeau;

Rayon brusque par qui les glaces semblent nues;

étincelles qui s'en viennent on ne sait d'où;

Or sorti d'un bouquet, projeté d'un bijou;

Phosphorescence de l'ombre; clarté qui r?de;

Feux follets brefs; scintillement intermittent…

Le malade les suit et son émoi s'en brode.

Mais ces frêles clartés ne durent qu'un instant,

Gouttelettes de couleur qui sont vite bues,

Car c'est d'elles que les ténèbres sont embues;

Le malade pourtant de ses yeux les atteint

- Papillons épinglés à travers la nuit noire -

Et fixe ces lueurs au vol trop vite éteint

Sous le verre silencieux de sa mémoire.

Maintenant, c'est l'émoi plus subtil des odeurs!

Soudain la chambre close est toute viciée

Par on ne sait quels aromes lourds et r?deurs;

Puis flotte une senteur qui semble émaciée

Et si faible qu'elle est sur le point de mourir;

Le malade sent tout: qu'un parfum se cramponne;

Que d'autres sont épars dont la présence est bonne:

Calmes fruits pour la soif achevant de m?rir,

Bouquet fleurant à peine et qui se neutralise,

Survivance dans le linge d'un vieux sachet

Qui, depuis des matins d'autrefois, s'y cachait,

Tel un encens d'anciens saluts dans une église.

Puis il per?oit aussi des aromes brutaux

Comme un attouchement d'instruments d'h?pitaux;

Des relents volatils d'éther et de morphine

Sortis de la fiole où dort leur senteur fine

Qui procure un sommeil frais comme dans un bois;

Puis des parfums aigris de potions, de ouates,

Des odeurs en sourdine et qui se tenaient coites,

Des poisons condensés, tout à coup aux abois,

Qu'on jugeait prisonniers dans les pastilles closes

Mais qui s'évadent, tel l'hiver hors des flocons,

Et tournent en vertige, exaspérant leurs doses,

? calins, ? rusés, ? furieux poisons,

Qui font soudain que le malade qui s'étonne

Croit, dans l'air fermenté de la chambre, qu'il tonne

Et s'être assis dans un jardin trop vénéneux.

Ah! cet affinement des soirs de maladie,

Quand tout crispe les nerfs, se répercute en eux!

Araignée aux aguets dans une toile ourdie;

Sens aiguisés jusqu'à l'infinitésimal.

Qui les disait bornés? Chacun est une emb?che

Qui capture tout bruit, où toute odeur trébuche,

Si bien que le cerveau s'en para?t anormal,

- Ruche désordonnée où, dans l'or des cellules,

Avec l'essaim de ses abeilles qu'elle attend,

Entreraient, comme des intrus, au même instant

De minimes fourmis, de folles libellules.

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