MoboReader> Literature > Les vies encloses

   Chapter 36 No.36

Les vies encloses By Georges Rodenbach Characters: 1578

Updated: 2017-11-30 00:04


Le malade souvent examine ses mains,

Si pales, n'ayant plus que des gestes bénins

De sacerdoce et d'offices, à peine humaines;

Il consulte ses mains, ses doigts trop délicats

Qui, plus que le visage, élucident son cas

Avec leur maigre ivoire et leurs débiles veines.

Surtout le soir, il les considère en songeant

Parmi le crépuscule, automne des journées,

Et dans elles, qui sont longues d'être affinées,

Voit son mal comme hors de lui se prolongeant,

Mains pales d'autant plus que l'obscurité tombe!

Elles semblent s'aimer et semblent s'appeler;

Elles ont des blancheurs frileuses de colombe

Et, sveltes, on dirait qu'elles vont s'envoler.

Elles font sur l'air des taches surnaturelles

Comme si du nouveau clair de lune en chemin

Entrait pa

r la fenêtre et se posait sur elles.

Or la paleur est la même sur chaque main,

Et le malade songe à ses mains anciennes;

Il ne reconna?t plus ces mains pales pour siennes;

Tel un petit enfant qui voit ses mains dans l'eau.

Puis le malade mire au miroir sans mémoire

- Le miroir qui concentre un moment son eau noire -

Ses mains qu'il voit sombrer comme un couple jumeau;

? vorace fontaine, obstinée et maigrie,

Où le malade suit ses mains, dans quel recul!

Couple blanc qui s'enfonce et de plus en plus nul

Jusqu'à ce que l'eau du miroir se soit tarie.

Il songe alors qu'il va bient?t ne plus pouvoir

Les suivre, quand sera total l'afflux du soir

Dans cette eau du profond miroir toute réduite;

Et n'est-ce pas les voir mourir, que cette fuite?

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