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   Chapter 3 LA TRANSTéVéRINE

Les femmes d'artistes By Alphonse Daudet Characters: 12222

Updated: 2017-11-30 00:04


La pièce venait de finir. Pendant que la foule, diversement impressionnée, se précipitait au dehors, ondoyant aux lumières sur le grand perron du théatre, quelques amis, dont j'étais, attendaient le po?te à la porte des artistes pour le féliciter. Son ?uvre n'avait pourtant pas eu un immense succès. Trop forte pour l'imagination timide et banale du public de maintenant, elle dépassait le cadre de la scène, cette limite des conventions et des libertés permises. La critique pédante avait dit: ?Ce n'est pas du théatre!…? et les ricaneurs du boulevard se vengeaient de l'émotion que venaient de leur donner ces vers magnifiques en répétant: ??a ne fera pas le sou!…? Nous, nous étions fiers de notre ami qui avait osé faire sonner, tourbillonner ses belles rimes d'or, tout l'essaim de sa ruche autour du soleil factice et meurtrier du lustre, et présenter des personnages grands comme nature, sans s'inquiéter de l'optique du théatre moderne, des lorgnettes troubles ni des mauvais yeux.

Parmi les machinistes, les pompiers, les figurants en cache-nez, le po?te s'approcha de nous, sa grande taille courbée en deux, son collet relevé frileusement sur sa barbe grêle et ses longs cheveux déjà grisonnants. Il avait l'air triste. Les applaudissements de la claque et des lettrés, restreints à un coin de la salle, lui prédisaient un nombre très-court de représentations, les spectateurs choisis et rares, l'affiche vite enlevée sans laisser à son nom le temps de s'imposer. Quand on a travaillé pendant vingt ans, qu'on est en pleine maturité de talent et d'age, cette résistance de la foule à vous comprendre a quelque chose de lassant, de désespérant. On en vient à se dire: ?Ils ont peut-être raison.? On a peur, on ne sait plus… Nos acclamations, nos poignées de main enthousiastes le réconfortèrent un peu. ?Vraiment, vous croyez? C'est si bien que cela?… C'est vrai que j'ai fait tout ce que j'ai pu.? Et ses mains br?lantes de fièvre s'accrochaient aux n?tres avec inquiétude; ses yeux pleins de larmes cherchaient un regard sincère et rassurant. C'était l'angoisse suppliante du malade demandant au médecin: ?N'est-ce pas que je ne vais pas mourir?? Non! po?te, tu ne mourras pas. Les opérettes et les féeries qui ont des centaines de représentations, des milliers de spectateurs, seront oubliées depuis longtemps, envolées avec leur dernière affiche, que ton ?uvre restera toujours jeune et vivante…

Pendant que sur le trottoir désert nous étions là à l'exhorter, à le remonter, une forte voix de contralto éclata au milieu de nous, trivialisée par l'accent italien.

?Hé! l'artiste, assez de pouégie… Allons manger l'estoufato!…?

En même temps une grosse dame entourée d'une capeline et d'un tartan à carreaux rouges vint passer son bras sous celui de notre ami d'un mouvement si brutal, si despotique, que sa physionomie, son attitude en furent tout de suite gênées.

?Ma femme?, nous dit-il; puis, se tournant vers elle avec un sourire hésitant:

?Si nous les emmenions pour leur montrer comment tu fais l'estoufato??

Prise par son amour-propre de cordon bleus l'Italienne consentit assez gracieusement à nous recevoir, et nous voilà partis cinq ou six avec eux pour aller manger du b?uf à l'étouffée sur les hauteurs de Montmartre où ils habitaient.

J'avoue que j'avais un certain désir de conna?tre cet intérieur d'artiste. Notre ami depuis son mariage vivait très-retiré, presque toujours à la campagne; mais ce que je savais de sa vie tentait ma curiosité. Il y avait quinze ans de cela, dans toute la ferveur d'une imagination romantique, il avait rencontré aux environs de Rome une superbe fille dont il était devenu très-amoureux. Maria Assunta habitait avec son père et toute une nichée de frères et de s?urs une de ces petites maisons du Transtévère qui ont les pieds dans le Tibre et un vieux bateau de pêche au ras de leurs murs. Un jour il aper?ut cette belle Italienne, les pieds nus dans le sable, avec sa jupe rouge aux plis collants, ses manches de toile bise relevées jusqu'aux épaules, retirant des anguilles d'un grand filet ruisselant. Les écailles luisantes dans les mailles pleines d'eau, le fleuve d'or, la jupe écarlate, ces beaux yeux noirs, profonds, pensifs, dont la rêverie s'assombrissait de tout le soleil environnant, frappèrent l'artiste, peut-être même un peu vulgairement, comme une estampe de romance à la devanture d'un éditeur de musique. Par hasard la fille avait le c?ur libre, n'ayant encore aimé qu'un gros chat sournois et roux, grand pêcheur d'anguilles lui aussi, et qui hérissait son poil quand on s'approchait de sa ma?tresse.

Bêtes et gens, notre amoureux parvint à apprivoiser tout ce monde, se maria à Sainte-Marie du Transtévère, et ramena en France la belle Assunta avec son cato…

Ah! povero, ce qu'il aurait d? emporter aussi, c'était un rayon du soleil de là-bas, un pan de ciel bleu, l'excentricité du costume, et les roseaux du Tibre, et les grands filets tournants du Ponte Rotto, tout le cadre avec l'image. Alors il n'aurait pas eu la cruelle désillusion qu'il éprouva quand, le ménage installé à un petit quatrième, tout en haut de Montmartre, il vit sa belle Transtévérine affublée d'une crinoline, d'une robe à volants et d'un chapeau parisien qui, toujours mal équilibré sur l'édifice de ses nattes lourdes, prenait des attitudes complètement indépendantes. à la froide et terrible clarté des ciels de Paris, le malheureux s'aper?ut bient?t que sa femme était bête, irrémissiblement bête. Ces beaux yeux noirs, perdus en des contemplations infinies, ne roulaient pas une pensée dans leurs ondes de velours. Ils brillaient animalement du calme de la digestion, d'un heureux reflet du jour, rien de plus. Avec cela la dame était grossière, rustique, habituée à conduire d'un revers de main tout le petit monde de la cabane, et la moindre résistance lui causait des colères terribles.

Qui e?t dit que cette belle bouche, contractée par le silence dans la forme la plus pure des visages antiques, s'ouvrait tout à coup pour laisser passer l'injure à flots pressés, tumultueux?… Sans respect d'elle ni de lui, t

out haut, dans la rue, en plein théatre, elle lui cherchait querelle, lui faisait des scènes de jalousie épouvantables. Pour l'achever, aucun sentiment des choses artistiques, une ignorance complète du métier de son mari, de la langue, des usages, de tout. Le peu de fran?ais qu'on lui apprit ne servant qu'à lui faire oublier l'italien, elle arriva à se composer une espèce de jargon mi-parti, qui était du plus haut comique. Bref cette histoire d'amour, commencée comme un po?me de Lamartine, se terminait comme un roman de Champfleury… Après avoir longtemps essayé de civiliser sa sauvagesse, le po?te vit bien qu'il fallait y renoncer. Trop honnête pour l'abandonner, peut-être amoureux encore, il prit le parti de se clo?trer, de ne voir personne, de travailler beaucoup. Les rares intimes, qu'il avait admis dans son intérieur, s'aper?urent qu'ils le gênaient et ne vinrent plus. C'est ainsi que depuis quinze ans il vivait enfermé dans son ménage comme dans une logette de lépreux…

Tout en pensant à cette misérable existence, je regardais l'étrange couple marcher devant moi. Lui, frêle, long, un peu vo?té. Elle, carrée, épaisse, secouant des épaules son chale qui la gênait, indépendante dans sa marche comme un homme. Elle était assez gaie, parlait fort, et de temps en temps se retournait pour voir si nous suivions, appelant ceux d'entre nous qu'elle connaissait, très-haut, familièrement par leurs noms, en s'aidant de grands gestes, comme elle aurait hélé une barque de pêche sur le Tibre. Quand nous arrivames chez eux, le concierge, furieux de voir entrer à une heure indue toute une bande bruyante, ne voulait pas nous laisser monter. Entre l'Italienne et lui ce fut dans l'escalier une scène terrible. Nous étions tous échelonnés sur les marches tournantes, à demi éclairés par le gaz qui mourait, gênés, malheureux, ne sachant pas s'il fallait redescendre.

?Venez vite, montons?, nous dit le po?te à voix basse, et nous le suiv?mes silencieusement, pendant qu'appuyée à la rampe qui tremblait de son poids et de sa colère, l'Italienne égrenait un chapelet d'injures où les imprécations romaines alternaient avec le vocabulaire des boulevards extérieurs. Quelle rentrée pour ce po?te qui venait d'agiter tout le Paris artistique, et gardait encore dans ses yeux enfiévrés l'éblouissement de sa première! Quel rappel humiliant à la vie!…

Ce fut seulement près du feu de son petit salon que le froid glacial causé par cette sotte aventure se dissipa, et bient?t nous n'y aurions plus pensé, sans la voix éclatante et les gros rires de la signora qu'on entendait dans la cuisine raconter à sa bonne comment elle avait secoué cette espèce de choulato!… Le couvert mis, le souper préparé, elle vint s'asseoir au milieu de nous, sans chale, sans chapeau ni voile, et je pus la regarder à mon aise. Elle n'était plus belle. La figure carrée, le menton large, épaissi, les cheveux grisonnants et gros, surtout l'expression vulgaire de la bouche contrastaient singulièrement avec l'éternelle et banale rêverie des yeux. Les deux coudes appuyés sur la table, familière et avachie, elle se mêlait à la conversation sans perdre un instant de vue son assiette. Juste au-dessus de sa tête, fier parmi les mélancoliques vieilleries du salon, un grand portrait signé d'un nom illustre s'avan?ait de l'ombre: c'était Maria Assunta à vingt ans. Le costume de pourpre vive, le blanc laiteux de la guimpe plissée, l'or brillant des bijoux abondants et faux faisaient magnifiquement ressortir l'éclat d'un teint de soleil, l'ombre veloutée des cheveux épais plantés bas sur le front et qu'un duvet presque imperceptible rattachait à la ligne superbe et droite, des sourcils. Comment cette exubérance de beauté et de vie avait-elle pu arriver à tant de vulgarité?… Et curieusement, pendant que la Transtévérine parlait, j'interrogeais sur la toile son beau regard profond et doux.

La chaleur de la table l'avait mise de bonne humeur. Pour ranimer le poète, à qui son insuccès mêlé de gloire serrait doublement le c?ur, elle lui donnait de grandes claques dans le dos, riait la bouche pleine, disant en son affreux jargon que ce n'était pas la peine pour si peu de se flanquer la tête en bas du campanile del domo.

?Pas vrai il cato?? ajoutait-elle en se tournant vers le vieux matou perclus de rhumatismes qui ronflait devant le feu. Puis tout à coup, au milieu d'une discussion intéressante, elle criait à son mari d'une voix bête et brutale comme un coup d'escopette:

?Hé! l'artiste…, la lampo qui filo!?

Vivement le malheureux s'interrompait pour remonter la lampe, humble, soumis, attentif à éviter la scène qu'il craignait et que malgré tout il n'évita pas.

En revenant du théatre, nous nous étions arrêtés à la Maison d'or pour prendre une bouteille de vin fin dont on devait arroser l'estoufato. Tout le temps de la route, Maria Assunta l'avait portée religieusement sous son chale et posée, en arrivant, sur la table où elle la couvait d'un ?il attendri, car les Romaines aiment le bon vin. Deux ou trois fois déjà, se méfiant des distractions de son mari et de ses grands bras, elle lui avait dit:

?Prends garde à la boteglia…, tu vas la casser.?

Enfin, en allant à la cuisine retirer elle-même le fameux estoufato, elle lui cria encore:

?Surtout ne casse pas la boteglia.?

Malheureusement, dès que sa femme ne fut plus là, le po?te en profita pour parler de l'art, du théatre, du succès, si librement, avec tant de verve et d'abondance que… patatras!… à un geste plus éloquent que les autres, voilà la bouteille mirifique en mille pièces au milieu du salon. Jamais je n'ai vu un saisissement pareil. Il s'arrêta court, devint très-pale… En même temps, le contralto d'Assunta, gronda dans la pièce à c?té, et l'Italienne apparut sur la porte, les yeux en feu, la lèvre gonflée de colère, toute rouge de la chaleur des fourneaux.

?La boteglia!? cria-t-elle d'une voix terrible.

Alors, lui timidement se pencha à mon oreille:

?Dis que c'est toi…?

Et le pauvre diable avait si peur, que je sentait sous la table ses longues jambes qui tremblaient…

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