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   Chapter 50 No.50

Les douze nouvelles nouvelles By Arsene Houssaye Characters: 3474

Updated: 2017-11-30 00:03


A quelques jours de là, les deux cousines jouèrent chez la duchesse de *** une comédie de paravent faite tout exprès pour elles. Elles la jouèrent à merveille, avec un jeune premier, sans théatre, quoi qu'il f?t charmant et que Delaunay l'e?t stylé dans la tradition des talons rouges.

Lucia fut ravie de la comédie, des comédiennes-et du comédien.

-Moi aussi, dit-elle, je voudrais bien jouer la comédie; ce doit être si amusant de n'être plus soi et de jouer un autre r?le dans la vie.

Cela ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd. Un ami des cousines, Henry Meilhac, qui aime la beauté dans toutes ses expressions, dit à Mlle d'Harcours qu'il lui ferait une comédie.

-Oui, dit-elle, comme emportée à son insu. Une comédie. Mais faites-moi un r?le de sacrifiée, car j'aime les larmes.

-J'ai trouvé, dit Meilhac, qui ne cherche pas longtemps. Il me faut trois femmes et deux hommes, vos deux cousines et vous. La pièce s'appellera les Trois cousines. Nous avons déjà un amoureux. Nous en trouverons un autre.

Henry Meilhac aurait bien voulu jouer l'autre amoureux, il se contenta d'indiquer Berton.

J'oubliais de dire que l'autre amoureux, un nom bien connu dans la magistrature, avait pris le pseudonyme de La Grange, l'amoureux idéa de la troupe de Molière.

La comédie fut bient?t apprise et bient?t jouée. Bient?t apprise je me trompe, on passa trois semaines à répéter tous les jours dans le salon de la tante. Lucia y trouvait un plaisir inou?. Elle avait tout oublié: le couvent, le chateau, les sentiers perdus, la vie des Saintes, les blancheurs de la neige.

Est-ce parce que le lieutenant de chasseurs venait aux répétitions? Pas le moins du monde. Quoiqu'il f?t charmant avec elle, Lucia l'abandonnai

t à sa cousine. Plus d'une fois, le soir, quand elle se retrouvait seule, elle ressentait les terreurs du vertige comme si un ab?me s'ouvrait sous ses pieds, mais c'était l'ab?me rose, l'ab?me parisien, l'ab?me qui chante. Un philosophe a dit que plus la femme était près du ciel, plus elle était près de sa chute. L'eau des fontaines se trouble plus vite que l'eau des torrents. Le voyageur qui touche aux sommets touche aux précipices.

Est-ce que cette adorable Lucia, qui n'a hanté que les anges, qui n'a jamais touché de son joli pied les fumiers de la terre, ne s'ensevelira pas un jour toute blanche dans sa vertu?

L'amour l'a prise et lui a donné toutes les ivresses, elle a voulu jouer un autre r?le dans la vie, elle joue le r?le d'amoureuse, elle le joue avec passion dans tous les nuages orageux qui cachent le ciel.

A la répétition, quand M. de La Grange lui dit qu'il l'aime à en mourir, elle pense qu'elle en mourra. Elle n'ose descendre dans son coeur, elle n'ose s'avouer les charmeries de ce comédien qui met tant d'art dans sa passion, ou plut?t tant de passion dans son art. Pour elle, c'est l'idéal des hommes. Grace à lui, elle a perdu son point d'appui sur la terre, c'est-à-dire sa foi en Dieu: elle était toute ame, elle est tout coeur. Quand elle revient à la raison, elle s'effraye; mais tel est l'empire de cet homme, qu'elle se rejette vers lui avec affolement.

Enfin on joua la comédie; son émotion la servit, tout le monde fut touché et ravi. On déclara que jamais on n'avait aussi bien joué la comédie dans le monde. C'est qu'il y avait moins de jeu que de naturel, c'est que c'était l'amour lui-même qui parlait par cette bouche de dix-huit ans qu'un baiser voluptueux n'avait jamais profanée.

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