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   Chapter 48 No.48

Les douze nouvelles nouvelles By Arsene Houssaye Characters: 5731

Updated: 2017-11-30 00:03


Adieu! Lucia. N'oublie pas la légende du bien et du mal.

C'était la vicomtesse d'Harcours qui parlait ainsi à sa fille.

Lucia, toute éplorée, les cheveux épars, étouffant ses sanglots, soulevait la mourante dans ses bras. ?Ma mère, ma mère, je ne veux pas que tu meures.? Mais la mort était là qui prit la mère et toucha l'enfant.

Lucia avait quinze ans. On l'avait appelée du couvent sur l'ordre de la comtesse qui ne voulait pas mourir sans revoir une dernière fois cette adorable figure de vierge, détachée des fresques de l'Ange de Fiésole.

Elles n'étaient plus que deux au monde, la mère et la fille. La mère retourna à Dieu, la fille retourna au couvent. Le chateau d'Harcours, cette belle ruine solitaire de l'Orléanais, ne fut plus hanté que par les chouettes.

Pourquoi la mère mourait-elle si jeune et pourquoi parlait-elle de la légende du bien et du mal? On disait là-bas que son mari s'était tué à ses pieds par jalousie et qu'il se vengeait au delà du tombeau. On disait aussi que sa vengeance frapperait Lucia qui portait son nom, mais qui n'était pas sa fille.

Jusqu'à dix-sept ans, Lucia, toute en Dieu, ne pensa qu'à revêtir la sombre robe des carmélites; mais, tout d'un coup, il y eut un réveil dans cette jeune fille. C'est que ce jour-là elle se vit belle dans son miroir. Il lui sembla qu'elle était appelée, elle aussi, aux joies de la vie.

Elle avait une tante à Paris, une mondaine prodigue, qui comptait déjà sur la fortune de la carmélite pour doter ses filles; aussi ne fut-elle pas peu surprise d'apprendre que sa nièce était retournée au chateau d'Harcours.

Elle lui écrivit et lui représenta qu'elle était bien jeune pour habiter une pareille solitude. Mais la jeune Lucia répondit que cette solitude lui était douce pour vivre dans le souvenir de son père tué à la bataille d'Orléans, et de sa mère morte en pleurant son père; ces deux souvenirs seraient sa sauvegarde.

C'était au temps des vacances, la tante emmena ses filles au chateau pour revoir de près cette jeune folle qui voulait vivre de la vie et non s'enterrer vivante. Lucia fut charmante pour sa tante et ses cousines.

-Vous n'y perdrez rien, leur dit-elle gentiment, j'avais dit que ma dot serait partagée par mes deux cousines. Nous ferons trois parts, au lieu d'en faire deux, et d'ailleurs, qui sait si je me marierai jamais, car je me sens bien sauvage.

En effet, Lucia aimait les bois, les ravins, les chutes d'eau. Il ne se passait pas de jour qu'elle ne songeat à retourner au couvent; la gaieté babillarde de sa tante et de ses cousines l'irritait jusqu'aux larmes, quoiqu'elle les aimat toutes les trois. Elle aspirait au temps où elle se retrouverait seule. En attendant, la mode avait ses grandes entrées au chateau; Lucia était métamorphosée en Parisienne, tandis que tout un ameublement Louis XVI panaché de japonisme trans

formait les salons, la salle à manger et les chambres habitables. On pouvait se permettre quelques folies sur l'inspiration de la tante, car la fortune de Lucia lui donnait cent cinquante mille livres de rente.

Après un mois de séjour au chateau, où on ne recevait que trois ou quatre familles provinciales, oubliées et embéguinées, la tante et les cousines reprirent la route de Paris à toute vapeur, quelque peu surprises de voir que la chatelaine ne voulait pas être du voyage. Que ferait-elle là, seule pendant tout un hiver, avec une gouvernante revêche et des serviteurs qui semblaient des fant?mes, tant Lucia leur avait imprimé par sa dignité silencieuse le caractère de la solitude?

-Enfin nous respectons ta volonté, lui dit la tante, en l'embrassant, tu vas mourir d'ennuis, tu es bien heureuse que je t'aie abonnée à la Vie parisienne, et à l'Art de la Mode.

-Oh! ma tante, je ne lirai pas de journaux.

Lucia savoura pendant quelques jours le plaisir d'être seule; elle alla plus souvent au cimetière, elle ne manqua pas la messe un seul jour.

Elle poursuivait ses rêveries dans les sentiers perdus du parc, s'égarant jusque dans les bois voisins. Le soir, elle lisait beaucoup; ses romans, c'était la vie des Saintes; elle regrettait de ne pouvoir, à son tour, marquer une légende dans l'histoire chrétienne.

Elle avait pourtant des aspirations mondaines. Le matin, devant sa psyché, elle ne pouvait s'empêcher de sourire à sa beauté, comme on sourit au ciel, aux lys et aux rosés, comme on sourit à la chanson et à la mélodie. Ce n'était pas la beauté rayonnante des filles d'Eve: ce n'était que la vision de la beauté. Je ne sais quoi d'idéal et de divin; mais comme l'ame illuminait la figure, les grands yeux bleus sous les cils noirs avaient une éloquence extrahumaine.

La gouvernante eut peur un jour de la voir suivre bient?t sa mère; sans lui rien dire, elle la mit à un régime tonique; comme elle était en pleine sève, elle reprit plus fortement racine; ses paleurs se colorèrent gaiement; la grace succéda à la délicatesse; ses bras en fuseaux s'arrondirent; ses seins effacés soulevèrent sa robe. Ce fut une demi-métamorphose, grace aux gelées de gibier et au vin de Chateau-Yquem, sans que Lucia s'aper??t de cette autre manière de vivre.

Un matin d'hiver, après avoir pendant quelques jours admiré les blancheurs de la neige, Lucia partit pour Paris, où elle surprit sa tante et ses cousines par sa beauté plus vivante.

?Hélas! dit la plus jeune des cousines, qui n'était pas jolie, si j'avais la figure de Lucia, je me passerais bien de dot.?

Lucia, sans se faire trop prier, voulut bien aller dans le monde; mais comme elle était inconnue partout, elle supplia sa tante de ne jamais dire qu'elle f?t riche, de la représenter au contraire comme une orpheline pauvre, bien plus près du couvent que du mariage.

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