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   Chapter 43 No.43

Les douze nouvelles nouvelles By Arsene Houssaye Characters: 3576

Updated: 2017-11-30 00:03


Dans un d?ner chez la comtesse de Cormeilles, Blanche s'aper?ut que Maurice, placé en face d'elle, était fort occupé de sa voisine. Il paraissait ne pas s'ennuyer du tout en l'écoutant parler:

-Ce que c'est que de n'avoir pas d'esprit, dit Blanche avec fureur, en voilà une qui a toujours parlé, et qui n'a jamais rien dit. Eh bien! Maurice ouvre la bouche pour boire ses paroles, comme si elle lui versait une coupe de perles et de diamants.

Tout justement le voisin de Blanche lui dit alors, dans le pur langage du faubourg Saint-Germain:

-Il para?t que votre mari ne s'embête pas en face de nous avec la belle vicomtesse.

-Oui, dit en riant la jeune mariée, celle que nous appelions au Sacré-Coeur: élisabeth et la belle.

-Je sais, et vous ne manquiez pas de souligner la dernière syllabe d'élisabeth. Que voulez-vous, c'est déjà beaucoup d'être belle.

-Je crois bien, la beauté est le premier trait d'esprit d'une femme.

-Et le second, c'est son coeur.

-Monsieur mon voisin, vous parlez comme un livre.

-Madame, la différence entre nous deux, c'est que je parle comme un livre qu'on a lu et que vous parlez comme un livre qu'on n'a pas encore lu.

Après le d?ner, Mme de Cormeilles prit très amoureusement le bras de Maurice, s'appuyant et s'abandonnant avec une grace affectée: un peu plus elle s'enroulait autour de lui.

-Voyez-vous ce serpent, murmura Blanche, que la jalousie mordait au coeur.

Elle ne joua pas la même comédie avec son voisin de table, elle alla se cacher dans un des petits salons, où il n'y avait personne, pour voir si son mari la chercherait.

Il ne la chercha pas.

Et pourtant elle était adorable ce soir-là; robe en indou blanc et en surah merveilleux avec flocons de dentelles; le corsage était un rêve, quoiqu'il ne

renfermat pas deux chimères; ruban sur l'épaule pour mieux accentuer le nu du bras. On n'avait jamais si bien déshabillé une femme du monde. Sous les cheveux relevés à la Diane, quelques touffes rebelles caressaient un cou qui appelait toutes les lèvres.

-Ce n'est pas la peine d'être belle, dit-elle, en se mirant dans une attitude exquise tout à la fois coquette et abandonnée.

Comme Mme de Chavannes ne savait pas renfermer ses émotions, elle avisa une de ses amies qui lui avait dit la veille: ?Es-tu assez ?heureuse!?

-Comprends-tu, ma chère Emma, que mon mari puisse s'amuser aux propos éloquents que lui débite Elisabeth!

-C'est un comble, dit l'amie; mais, c'est égal, veille sur ton mari, car toutes les femmes le trouvent trop beau.

-Je ne puis pourtant pas le mettre sous clef.

-Non, mais ne lui donne pas la clef des champs!-et ne la prends pas toi-même.

La vérité, c'est que M. de Chavannes était trop beau pour un homme seul: il n'avait pas à se mettre en quatre pour que les chercheuses d'aventures lui fissent tourner la tête de leur c?té. Il y a toujours à Paris, dans les hautes régions mondaines, trois ou quatre hommes qui sont ma?tres du champ de bataille, parce que les femmes sont toutes des brebis de Panurge. Elles vont aveuglément où va la première. Don Juan aura éternellement raison: prendre une femme haut la main, c'est les prendre toutes,-je parle de celles qui se laissent prendre.-Et plus les femmes sont malheureuses avec lui, plus le flot monte et le submerge. Le poète espagnol n'a-t-il pas dit que Don Juan pouvait prendre un bain dans les larmes de ses victimes?

Maurice allait-il en arriver là? On lui promettait de le proposer pour le prix Montyon. Les femmes sont ainsi faites, qu'elles n'aiment pas le bonheur-des autres.

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