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   Chapter 37 No.37

Les douze nouvelles nouvelles By Arsene Houssaye Characters: 6858

Updated: 2017-11-30 00:03


Naturellement, M. James Edwards n'était pas homme à se contenter de cette accolade. Il rugissait, mais il se recueillait. Allait-il fondre comme un vautour sur sa femme et entamer un duel à la boxe avec le colonel? Sans doute, mais un coup de sifflet retentit; le train s'arrêta; on cria: Margival!

-A la bonne heure, dit le colonel en regardant le bull-dog, je vais vous faire empoigner pour qu'on vous mette dans une niche.

M. James Edwards répondit qu'il voudrait bien voir ?a.

Il y a toujours, à chaque arrêt de train, un bon gendarme qui ne dit rien, qui ne voit rien, mais qui prouve par sa seule présence que la société est sauvegardée. Le gendarme est le soldat de la civilisation, dirait M. Prud'homme, troisième du nom, s'il disait quelque chose. Le colonel descendit du compartiment, portant la jeune femme comme il e?t porté un enfant; tout aussit?t il ferma la portière et dit au gendarme.

-Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?

-Non, mon colonel.

Le gendarme tremblait.

-Eh bien! mon brave, vous allez monter dans ce compartiment; vous y maintiendrez un fou qui a voulu tuer sa femme, voyez plut?t le revolver. Arrivé à Soissons, je le ferai appréhender au corps. S'il est bien gentil, on le renverra outre-Manche; mais, s'il veut faire le malin, nom de Dieu! on le f...ichera en prison, même si John Bull n'est pas content.

Le gendarme obéit, mais d'un air inquiet.

-Si mon camarade montait avec moi?

Quoique ce ne f?t pas l'heure de rire, le colonel dit au gendarme:

-Vous avez été soldat?

-Non, mon colonel.

-Singulier pays, où l'on prend maintenant des gendarmes dans le civil. Je comprends qu'il en faille deux pour avoir raison d'un homme.

Il appela l'autre gendarme. Ce fut une vraie comédie, car ils s'installèrent héro?quement dans le compartiment, quoique M. James Edwards f?t descendu de l'autre c?té.

Mais le mari ne retrouva pas sa femme avant que le train f?t reparti. Il eut beau tendre les bras, piétiner et crier, on fut sourd autour de lui, parce que son histoire était déjà connue du chef de gare et de son personnel.

De Margival à Soissons ce ne fut qu'un roucoulement du colonel, qui se faisait la voix, car il n'était pas habitué à cela. L'écossaise ne s'effarouchait pas de la chanson; elle trouvait doux d'être adorée après avoir été malmenée si brutalement.

-Que diable, ma chère, faites-vous avec un pareil bouledogue?

-Que voulez-vous? on m'a mariée malgré moi. Mais rassurez-vous; la première nuit de mes noces, quand mon mari est venu en chemise, une chandelle à la main, vers le lit où je tremblais comme une feuille, je n'ai jamais voulu lui permettre de se coucher. Il a voulu m'embrasser, mais je l'ai souffleté ferme, de cette petite main-là.

-A la bonne heure; mais le lendemain?

-Le lendemain, je m'enfuis chez mon cousin O'Connell.

-Vous êtes d'une bonne famille!

-Oui, mais famille pauvre, tandis que mon mari est fort riche.

Le cousin avait fait passer un nuage sur le front du colonel.

-Dites-moi, madame, avez-vous donné un soufflet à votre cousin?

-Oui, car il s'est oublié et il a voulu être mon mari.

-Voyez-vous ?a? Et après le soufflet?

-Hélas! mon mari est survenu avec mon père; il m'a bien fallu les suivre; voilà pourquoi vous me voyez voyageant sans bien savoir où je vais, car mon mari m'emmenait d'abord en Suisse; mais il s'est ravisé une fois à Cologne; il m'a parlé de Paris pour

m'apprivoiser.

-Et maintenant, où irez-vous?

-Partout où n'ira pas mon mari.

Le colonel regarda doucement Daniella.

-Je vous conduirais bien chez moi, si j'allais chez moi; mais je ne vais jamais chez moi, si ce n'est au régiment.

La jeune femme fixa son compagnon de voyage d'un air désespéré.

-Voyez-vous, madame-ou mademoiselle,-je suis venu chasser dans ce pays-ci, là-bas, sur les terres d'un de mes amis qui m'attend ce soir à d?ner; je pourrais bien lui mener un chasseur, mais une chasseresse....

-Mais je chasse.

-En vérité? Après tout, il est là sans sa femme; venez chasser avec nous. Nous allons prendre un joli fusil à Soissons.

-Oh! que je suis heureuse! On s'aimait déjà à toute vapeur.

-Tonnerre de Dieu! se dit le colonel, voilà une femme qui est bien facile à vivre, excepté avec son mari. Mais si ce n'était pas son mari! si c'était une coureuse d'aventures.

Il fut rassuré par deux beaux yeux, deux fenêtres ouvertes sur une ame candide.

-Vous êtes gentille à croquer, madame-ou mademoiselle.

-Dites, mademoiselle.

Quand le train s'arrêta à Soissons, l'ami du colonel vint au-devant de lui et lui indiqua une jolie victoria attelée de deux chevaux anglais.

Daniella alla flatter les chevaux, tout en regardant si son mari ne la suivait pas.

-C'est ta femme, dit le colonel à M. Dieu.

-Non.

-C'est ta ma?tresse?

-Non.

-Quelle est cette dame?

-Je n'en sais rien.

-Est-ce qu'elle vient avec nous?

-Si tu veux. Mais il n'y a que deux places dans ta victoria.

-Il y a quatre places; puisque je conduis, je monte sur le siège.

-Eh bien! en route.

Pas un mot de plus.

Daniella ne fit aucune cérémonie pour prendre la place d'honneur.

-Je suis bien contente! dit-elle en serrant la main du colonel.

-Il n'y a pas de quoi! Vous seriez encore plus contente si votre cousin était à ma place.

M. Dieu était jaloux.

-Diable! diable! dit-il, voilà que j'aime cette femme, je le sens bien, puisque la jalousie m'empoigne!

Et le mari? Le colonel, descendant du train, l'avait recommandé au chef de gare de Soissons, un vieux loup de mer qu'il connaissait bien. Il faut dire, à la louange des deux gendarmes, qu'ils avaient mis la main sur M. Edwards, quand il était remonté dans le compartiment 341, à cause de son sac de nuit, renfermant la moitié de sa fortune. Il lui fallut parlementer à Soissons, pendant que sa femme courait les champs.

En moins d'une demi-heure, on fut au chateau, au milieu d'un beau parc, dans un pays charmant, non loin du chateau de l'évêché, qui est aujourd'hui à une grande cocotte passée au bleu des anges.

Gai d?ner où les deux amis riaient des na?vetés charmantes de Daniella. La mariée s'épanouissait avec délices, comme une rose jusque-là comprimée par les jours de froid. Elle s'étonnait de rire.

-J'étais si triste! disait-elle souvent.

-Pourquoi étiez-vous si triste?

-C'est que là-bas, en Ecosse, il neigeait sur moi.

On lui donna le plus beau lit du chateau, après celui de la chatelaine.

-Dormez en paix, lui dit le colonel au seuil de la chambre. Je suis trop bien élevé pour recevoir un soufflet à mon tour.

Il dormit mal.

-Qui sait? se disait-il, elle ne se facherait peut-être pas si j'allais lui tenir compagnie!

Mais cet homme, qui n'avait pas peur du feu, qui s'était battu comme un héros à Mars-la-Tour et à Orléans, n'osa point faire un pas de plus.

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