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   Chapter 20 No.20

Les douze nouvelles nouvelles By Arsene Houssaye Characters: 5747

Updated: 2017-11-30 00:03


Le père s'était donc éloigné; mais à l'instant où la petite fille disait ?maman!?, la d?neuse ressentait un coup au coeur.

-Lui!

Ce n'était qu'une demi pervertie; elle se leva, cette mère, et courut à sa fille, sans s'inquiéter de l'Espagnol, qui se demandait si elle était folle. Le père n'était pas à dix pas de moi quand la mère lui voulut prendre l'enfant dans les bras.

-Marguerite, dit-elle toute égarée.

Mais le père gardait bien sa fille. Vainement Marguerite voulut se jeter dans les bras de sa mère, l'homme tenait l'enfant à distance.

-Madame, votre d?ner refroidit, vous savez bien que votre fille n'est plus votre fille: je vous défends de la toucher. Vivez de votre luxe, comme nous vivrons de notre misère. Nous serons encore plus riches que vous, grace à Dieu.

Et, parlant à Marguerite:

-Tu vois bien, mon enfant, que cette femme n'est pas ta mère, puisqu'elle a des diamants aux oreilles et que tu n'as pas de souliers à tes pieds.

L'homme, par sa colère comme par sa dignité et sa tristesse, avait frappé la femme d'immobilité. Elle baissait la tête, et ne savait que faire; d'un c?té son coeur, de l'autre c?té son orgueil.

Le mari disparut, emportant Marguerite.

L'Espagnol survint.

-Vous êtes folle, ma belle amie, de nous donner ainsi en spectacle. Qui est-ce donc que cet homme?

La femme dit tout haut, de l'air du monde le plus dégagé:

-C'est mon frère. J'ai voulu embrasser ma nièce qui est ma filleule.

Et l'Espagnol, entra?nant la dame:

-Toutes ces scènes de famille me font pitié. Prenez-vous une glace avant le café?

Naturellement j'avais tout vu sans avoir l'air de ne rien voir. Pour mes voisins, je n'avais suivi des yeux que la fumée de ma cigarette. Aussi l'Espagnol me dit-il, comme si rien ne s'était passé.

-Vous ne me refuserez pas de prendre le café avec nous.

-Oui, répondis-je, dans ma curiosité de mieux conna?tre cette femme.

J'allai donc m'asseoir à la table de l'Espagnol qui, pour me faire honneur, demanda au petit Japonais, car il y a là un Japonais, comme partout, de la fine champagne vraiment fine: quatre francs le petit verre. Et Dieu sait si le verre est petit!

On causa de ceci et de cela, sans rappeler le moins du monde la scène de famille.

Mais l'Espagnol s'étant éloigné de quelques tables, appelé par Angel de Miranda, qui régalait deux femmes du monde, je dis sans préambule à la jeune mère.

-Vous avez bien envie de pleurer, n'est-ce pas?

Elle me regarda et montra deux larmes. Je lui pris la main.

-A la bonne heure, voilà le coeur qui parle.

-En doutiez-vous?

-Eh bien, alors, que diable faites-vous ici?

-Ah! c'est toute une histoire, l'histoire d'une fille bien élevée, mariée à un brave homme qui meurt à la peine. Si vous saviez ce que c'est que la vie à Paris avec dix-huit cents francs par an!

-Oui, c'est la misère noir

e, parce que c'est la misère qui ne rit jamais.

-Que voulez-vous qu'on fasse dans un intérieur où il n'y a ni de quoi vivre ni de quoi s'habiller. Je me suis exténuée à faire de la tapisserie et du coloriage, ne me couchant jamais qu'après minuit. J'avais fait le sacrifice de moi-même, mais ma fille était si gentille! Comment n'avoir pas de quoi la faire belle, la pauvre petite? Mon mari! Je n'avais plus le courage de sortir avec lui, si mal habillés, lui comme moi. Et la cuisine! Je ne suis pas gourmande, mais à la fin l'estomac se révolte.

-Et vous aimez mieux cette cuisine des Ambassadeurs?

-Ma foi, oui; je ne me fais pas meilleure que je ne suis; mais quand j'ai vu ma fille, qui peut-être n'avait pas d?né, j'aurais voulu être à cent pieds sous terre.

-Croyez-moi, lui dis-je, puisque Dieu vous a donné une fille, soyez sa mère.

-Et que voulez-vous que je fasse?

Je ne suis pas un ap?tre, mais je crois que je pris la parole évangélique.

-C'est bien simple, madame, vous allez sauter dans un fiacre qui arrivera plus vite que votre mari et votre fille dans l'?le Saint-Louis; vous monterez quatre à quatre, après avoir défendu à la portière de rien dire; un quart d'heure après vous, le père et l'enfant ouvriront la porte. Vous les recevrez à genoux, et tout le monde sera content.

La jeune femme me regarda pour voir si je ne me moquais pas d'elle.

-Pourquoi me dites-vous ?a.

-Je vous dis ?a, parce que j'ai vu votre enfant pleurer.

Mais j'eus beau dire, la mère coupable ne se laissa pas gagner à sa cause. Elle fit la superbe; elle déclara qu'elle s'était fanée dans cette vie absurde. Elle ?engueula? son mari-le pauvre homme!-parce qu'il n'avait pas eu le génie, comme tant d'autres, de lui donner sa place au soleil. Quand il revenait vers elle, il ne lui apportait que sa tristesse. Elle parla de son héro?sme à elle pour lutter contre la cuisine des pauvres gens. Elle en était devenue anémique. Elle se promettait de faire sa fille riche pour l'affranchir de toutes les peines de sa mère.

Comme elle était en train de se donner raison, l'Espagnol vint reprendre sa place. Je désespérais de rendre à la mère l'enfant. Mais voilà qu'à propos d'un mot malsonnant, ils se disputent tous les deux, comme on se dispute quand on ne s'aime pas, car ils en étaient, comme a dit Chamfort, au contact de deux épidermes.

Naturellement, j'attisai la dispute en donnant raison à tous les deux; si bien que tout à coup elle s'emporte, elle se lève, elle brise sa coupe, elle s'enfuit comme une bourrasque.

L'Espagnol, qui latinisait un peu, éclata de rire en disant: Fugit ad salices.

Eh bien! qui le croirait? elle retourna chez son mari, dont tous les torts étaient effacés par les torts de l'amant. Dans sa gourmandise des joies de ce monde, elle avait déjà mangé trop de fruit défendu. Le foyer la reprit à l'enfer.

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