MoboReader> Literature > Les Demi-Vierges

   Chapter 13 13

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 8282

Updated: 2017-11-30 00:02


L'automne commen?ait, de cette même année 1893, quand Paul Le Tessier se rendit à Vézeris, mandé par son frère pour y solliciter en son nom la main de Jeanne de Chantel. Hector était lui-même à Vézeris: c'était, depuis les événements du dernier printemps, le second séjour qu'il y faisait.

Paul arriva le matin, par un jour clair de septembre. On achevait les vendanges; à chaque tournant de route on croisait des chariots chargés de "comportes" pleines, tra?nés par deux boeufs conjugés.

Le domaine de Vézeris étend ses amples dépendances entre le village de ce nom, la rivière de la Vienne et les coteaux d'un petit affluent de cette rivière, qui traverse le parc du chateau. Celui-ci est une construction Louis XIII à deux étages, entourant une veste cour, où donne accès une porte plus ancienne, lourde comme une arche. L'habitation est en face, non sans allure avec ses toits d'ardoise largement débordants, son perron en trapèze, les baies à meneaux de la fa?ade. A droite et à gauche sont les communs et les écuries.

Le sénateur fur re?u par Mme de Chantel dans le grand salon du rez-de-chaussée. Sous les hauts plafonds gris et blancs, parmi les images d'ancêtre authentiques, elle apparaissait vraiment dans son cadre, avec la grace singulière et l'autorité que donne une longue ascendance d'aristocratie. Les deuils faisaient trêve: elle et Jeanne égayaient leur ajustement de quelques rubans, de quelques dentelles claires. Jeanne avait rapporté de Paris et, depuis, continué sous les conseils d'Hector les traditions d'un go?t plus moderne, -- mais avec assez de mesure pour ne pas altérer ce que son fiancé appelait en souriant "son type de petite Vendéenne". Quant à Maxime, sa figure avait peu changé. Ses cheveux grisonnaient à peine, et l'on n'aurait su dire pourquoi il semblait plus vieux de dix années: à l'expression des yeux, peut-être, des lèvres, de ces plis du visage qui traduisent malgré nous, par leur orientation et leur profondeur, le sillon creusé par le chagrin.

Dès que le déjeuner fut terminé, on partit à pied pour visiter la propriété. Mme de Chantel resta à la maison, mais Jeanne accompagnait les trois hommes. Vêtue d'un costume de drap brun qui moulait sa taille étroite, coiffée d'un de ces petits chapeaux de paille à fond de toile cirée qui furent à la mode cette année-là, elle partait en avant, avec Maxime. Paul dit à son frère:

-- Elle a joliment embelli. L'as-tu transformée aussi au moral ?

-- Non, fit Hector en souriant. Je m'en garderai bien. C'est toujours la chère petite oie blanche qui m'a pris le coeur... avec un peu plus d'art pour arrange son plumage et un peu plus de passion, voilà tout. Et toi, mon pauvre ami, comment vont tes tendresses ?

Paul secoua tristement la tête:

-- Rien de nouveau... Une enfant butée à sa résistance... Rien ne peut l'en détourner. Insister ? je n'ose même pas trop, elle finirait par ne plus me recevoir. Oui, mon cher vieux. A quarante ans, je suis un homme qui tous les jours passe une heure ou deux avec une fille adorable qu'il aime, et qui l'aime, et dont il n'a jamais baisé que les joues et le front.

-- L'affaire de Suzanne est finie, pourtant, on n'en parle plus.

-- Elle est finie !... par l'h?pital où cette malheureuse achève de mourir.

Hector lui prit le bras et le serra affectueusement:

-- Aie confiance en l'avenir, va. Tout passe, tous s'oublie. Un jour, tu sauras gré à cette chère petite Etiennette de t'avoir résisté pour te donner une femme intacte, pour que ton mariage avec elle soit vraiment une date, ait vraiment un sens. Oh ! tu sais bien que je ne suis pas plus que toi entiché de respect convenu pour des institutions sociales que le temps modifie ou abolit. Mais, durant les années de transformation, les sages doivent se réserver un abri dans la morale traditionnelle. Les imprudents seuls déménagent sans avoir arrêté leur nouveau g?te.

Jeanne et Maxime avaient atteint une sorte de monticule boisé, et là, attendaient leurs h?tes. Quand ils furent tout proches, elle dit à Hector:

-- Montrez ceci en détail à M. Paul, afin qu'il aime mon pays.

Et ses yeux, illuminés de c

ette flamme incomparable qui est l'innocence amoureuse, disaient à Hector: "C'est à votre acquiescement que je tiens; de vous, mon seul ma?tre, je veux que mon pays soit aimé."

Le site qu'ils avaient à leurs pieds, c'était un horizon de vaste plaines et de faibles coteaux, spécial au Poitou, dont le charme paisible ne se ressent qu'à la longue. Maxime le détaillait à Paul :

-- La rivière qui borde si joliment le coteau, tourne à angle droit devant ce petit village feuillu et riant: c'est un modeste affluent de la Vienne; il traverse le c?té sud de notre propriété après ce coude. Et le petit village riant est un village historique, ravagé par la guerre et les sièges anglais, par les luttes du protestantisme. Je ne sais pourquoi, son nom n'est pas glorieux, cependant. C'est Azay-la-Bataille. Nous les visiterons.

-- Reste-t-il des débris des vieilles défenses ? demanda Paul.

-- Vous verrez... De grosses pierres méconnaissables. On ne sait plus.

Il parlait avec sérénité, sans joie, sans gaieté, ne riant jamais, rentré dans sa vie avec une telle volonté de silence sur le passé, qu'elle imposait la discrétion à ceux mêmes de sa famille. Jeanne, repartie en avant avec Paul Le Tessier, le lui avouait ingénument; ni elle ni sa mère n'avaient osé l'interroger, ni même lui faire entendre qu'elles devinaient les causes de son grand chagrin.

-- Nous avons quitté Paris désespérées; Maxime ne nous expliquait rien. C'est notre chef de famille, n'est-il pas vrai ? Il nous a commandé de rentrer à Vézeris, nous lui avons obéi. Oh ! nous avons passé de tristes moments... Comment cette femme a-t-elle pu faire souffrir un homme tel que Maxime, et qui l'aimait tant !

Après un silence, elle demanda:

-- Est-ce qu'elle est mariée ?...

-- Non, répliqua Le Tessier... Peut-être un jour se mariera-t-elle. Mais pour le moment, elle est absente de Paris et elle n'est plus de la société. Il ne faut plus parler d'elle.

-- Ah ! fit Jeanne, sans rougir, car elle n'avait pas nettement compris.

Pourtant, ayant réfléchi quelques instants, elle ajouta:

-- Pauvre femme !

Ils atteignaient le village d'Azay. C'était l'heure du repos méridien des hommes et des femmes qui avaient travaillé à la vendange. Ils revenaient par bandes joyeuses, le sang de la vigne aux lèvres, en cette griserie particulière où la cueillette du raisin met les paysans.

Maxime, triste et paisible, contait l'histoire de l'endroit:

-- Ces grosses pierres sont tout ce qui demeure du chateau. La légende conte que mille hommes furent br?lés avec le donjon... Aujourd'hui, vous le voyez, il pousse des légumes autour de ces vestiges. Même la terre y est meilleure, peut-être à cause de l'effroyable charnier qui l'a fertilisée.

Un paysan passait, très vieux, la taille déviée par le travail du sillon, la face embrasée de soleil. Maxime l'appela:

-- N'est-ce pas, père Laurent, que la terre est bonne par ici, autour du chateau ?

-- Oh ! ben oui, m'sieu le comte, fit l'homme, ben meilleure. A cause de la bataille, sans doute, qu'y a eu là, aut'fois, devant la Révolution.

Il regardait d'un oeil envieux cette terre grasse et riche, enrichie, engraissée par du sang. La vaste étendue qui avait été le théatre de ces tueries légendaires s'apaisait, retournée par la force des choses, par le voeu immanent de la nature, aux besognes régulières de l'année, aux semailles et aux récoltes, aux blés d'ambre, aux vignes pourprées; -- le petit village, une fois traversé par la guerre, rentrait d'année en année plus avant dans la tradition sans histoire, dans la vie qui n'a pas de nom.

Jeanne souriait à cette terre féconde, à ce soleil, à l'avenir, oubliant dans l'égo?sme de son propre bonheur, et les récentes misères de ceux qu'elle aimait et le passé tragique du pays natal.

Mais Paul et Hector, observant Maxime qui ne parlait plus, isolé par son rêve, devinèrent ce rêve: un instant, leur coeur fraternel battit à l'unisson du sien... Pourquoi, sur l'ame humaine dévastée, la vie ne fait-elle pas repousser aussi, par une infaillible loi, l'espoir, l'amour, les nouvelles moissons ?

La Roche, 1893-1894.

Free to Download MoboReader
(← Keyboard shortcut) Previous Contents (Keyboard shortcut →)
 Novels To Read Online Free

Scan the QR code to download MoboReader app.

Back to Top

shares