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   Chapter 12 12

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 29930

Updated: 2017-11-30 00:02


"élevée par une mère qui n'a cessé de vous donner l'exemple de la piété la plus sincère, ayant eu le bonheur de grandir près du foyer, sans vous en éloigner jamais, sans autre compagne que votre soeur a?née, vous allez, ma fille, quitter ce foyer pour la première fois au bras de votre époux; et certes, jamais le blanc vêtement, le voile pudique, l'odorante couronne de l'épousée ne furent des symboles plus fidèles de ce coeur d'enfant pure que vous apportez à votre époux. Oh ! s'il est doux à l'ami de vous consacrer épouse, à cause de l'affection que je porte à votre famille, quelle joie pour le pasteur, mon enfant, de bénir une union rappelant par la grace, la jeunesse, l'innocence de l'épousée, les mariages bibliques de Rébecca et de Ruth..."

Ces paroles que le vénérable Mgr Leverdet, évêque de Sfax, ancien ami de M. de Rouvre, laissait tomber doucement le long de sa barbe grise, Hector Le Tessier peut-être était le seul à en go?ter la terrible saveur d'antinomie, parmi l'assistance nombreuse, élégante, mais point trop recueillie, qui emplissait la nef de Saint-Honoré d'Eylau. Jacqueline de Rouvre, la mariée, Luc Lestrange, le marié, se tenaient toutefois comme il convient: elle, atténuant par une immobilité voulue des gestes et des traits sa mutinerie de gamine; lui, un peu nerveux, un peu plus pale que de coutume, mais nullement gêné par ce décor d'église pour songer ardemment, fiévreusement à la possession prochaine du petit être troubleur et vicieux vêtu de tulle et de satin, assis à c?té de lui sur des velours rouges crépinés d'or.

Dans l'assistance, où le Paris politique coudoyait le Paris fêteur, la solennité du lieu, le caractère de la cérémonie, l'allocution même de l'évêque célébrant n'empêchaient ni les entretiens à voix basse, ni cette préoccupation de suivre les intrigues à travers tous les incidents de la vie qui est, pour le dilettante, un des amusements de l'amour à Paris.

Comme en un bal, on s'était groupé là suivant l'élection des affinités. Le romancier Espiens avait accompagné la jolie Mme Duclerc, dont le mari, fidèle à ses coutumes, demeurait invisible. Dora Calvell à peine entrait dans l'église et s'installait, chaperonnée par Mlle Sophie, que Valbelle quittait Hector Le Tessier pour la rejoindre et s'asseoir tranquillement derrière elle. Puis, tout de suite, lui penché sur le dossier du prie-Dieu, elle, sa jolie tête d'oiseau des ?les demi-détournée, le petit livre de messe entre-clos devant ses lèvres, continuaient en public ce "flirt" insouciant qui faisait la joie ironique de leurs amis, flirt sans cesse aggravé depuis le jour où Valbelle avait commencé le portrait de Dora. Marthe de Reversier avait tra?né là son nouveau courtisan, un certain comte de Rothenhaus, Autrichien attaché à de vagues ambassades, petit, chauve, les yeux bridés, qui devait quelques succès de femmes à une supériorité extraordinaire au jeu du tennis, laquelle lui avait valu le surnom de "roi de Puteaux". Pale, immobile, ses larges yeux d'hystérie fixés sur le choeur, Madeleine de Reversier ne priait pas, ne parlait pas, ne remuait pas, mais regardait, regardait éperdument l'estrade où s'érigeaient les sièges des époux.

Cependant l'évêque disait:

"En maint endroit des Saintes écritures, Dieu a manifesté qu'il ne condamnait point, -- loin de là, -- qu'il favorisait, qu'il bénissait l'amour réciproque des créatures, à condition qu'il demeurat lui-même le but suprême de cet amour. L'épouse chrétienne doit aimer en son époux, mademoiselle, le représentant immédiat de son Créateur..."

"Voilà un ménage, pensa Hector, où le Créateur sera assez mal représenté."

Mais en ce moment, observant Juliette Avrezac, assez proche de lui, il la vit rougir, puis cacher son visage de ses doigts gantés. Il se retourna du c?té où il avait surpris le regard de la jeune fille: et là, debout à l'un des derniers rangs, parmi les chaises vides, il aper?ut Julien de Suberceaux. La même impeccable élégance le revêtait toujours: mais son front blême et ravagé, son masque émacié par la fièvre, épouvantaient comme ces tristes visages de mourants qu'on entrevoit parfois derrière les vitres des h?pitaux.

"Que vient-il chercher ici ?" pensa Hector.

Sans avoir interrogé Maud sur les circonstances, Hector savait en somme ce qui s'était passé. Le soir même de la rupture, Maxime lui avait annoncé, sans détails, son départ pour Vézeris avec sa mère et sa soeur. Il avait témoigné son regret de quitter si brusquement ses amis; il avait fait promettre à Hector de venir le voir en Poitou dans le cours de l'été. Aucune allusion à Maud; son nom même n'avait pas été prononcé.

Ce brusque départ avait eu un effet qu'Hector n'en attendait pas: il lui avait révélé le vide où le laissait l'absence de Jeanne. Les premiers jours, il avait fait l'ame sourde, pour ainsi dire, refusant l'évidence. Puis il s'était gourmandé: "C'est trop absurde, voyons. Je suis bien s?r que cette petite m'est indifférente, que je vais l'oublier." Huit jours, dix jours passèrent ainsi, et ne chassèrent pas l'irritante sensation d'isolement, de vacuité. "N'importe, pensait-il, il faut que j'oublie." Il n'oubliait pas. Un soir, rentrant chez lui, énervé, mécontent de soi, il trouva une lettre d'une écriture inconnue, que tout de suite il reconnut. Elle disait: "Je sais bien que je fais quelque chose de très mal. Mais j'ai trop de chagrin, vraiment. Il faut que je sache si je dois entrer au couvent." Hector, au moment où il re?ut la lettre, était seul: il se prit à couvrir le papier de baisers, et les caractères timides que la main de Jeanne y avait tracés. Après, il se railla. "Je suis bête comme un collégien. C'est idiot à mon age et avec l'expérience que j'ai des jeunes filles !" Mais sa conscience protestait: "Non, celle-ci n'est point pareille aux autres, tu le sais bien. Tu es vraiment sa pensée unique. Elle n'a jamais aimé, celle-là; elle n'a pas dépensé au hasard son coeur et son corps. Le mot de couvent qu'elle prononce n'est point une vaine parole: telle sera vraiment sa vie si tu ne la veux point..." Il ressentit pour elle une tendresse extrême. Puis, pardessus tout, la pensée que cette chère petite ame affectueuse souffrait en ce moment par sa faute lui fut insupportable. C'est la fêlure de l'égo?sme moderne, cette peur un peu féminine de la souffrance d'autrui.

Il écrivit le soir même à Maxime une lettre annon?ant un voyage prochain à Vézeris. Il n'osai pas encore la démarche définitive. Mais, au fond il était résolu. Il savait bien qu'il se marierait. Et voilà pourquoi aujourd'hui, assistant au mariage d'une de celles qu'il avait baptisées les "demi-vierges", il était frappé, seul peut-être de tous les assistants, par l'effroyable contradiction des principes de ce mariage chrétien -- auxquels il croyait, lui sceptique et dilettante -- et des moeurs de ce monde jouisseur où il avait vécu.

L'évêque à barbe grise, en ce moment, entamait l'éloge de l'époux.

"Vous, monsieur, vous appartenez à cette élite de jeunes hommes que la confiance des chefs de l'état investit d'une partie de leur autorité. Habitué au gouvernement des peuples, vous savez que le principe de leur félicité est dans le bon ordre du foyer, dans le respect de la sainteté du mariage..."

Ces paroles extraordinaires tombaient sur la foule indifférente, qui seulement commen?ait à trouver le discours bien long. Les conversations ne se gênaient plus; des rires étouffés partirent du coin où quelques amis s'étaient groupés autour de Valbelle et de Dora. Hector pensait: "Quelle comédie ! Lestrange, gouverneur des peuples ! C'est du même ordre que l'innocence de Jacqueline et la sainteté de leur union. Pourquoi cette hypocrisie officielle ? Pourquoi ? Pourquoi ce décor de mensonge ? Pourquoi ces fleurs qui signifient "intégrité physique" sur le front de cette gamine vicieuse ? Pourquoi des promesses publique de fidélité entre gens bien résolus à prendre leur plaisir où il se trouvera ? Pourquoi l'appareil vénérable du mariage chrétien autour de cette association moderne qui n'a plus aucun des caractères spécifiques qui furent la beauté du mariage chrétien ?... Que vaut une société où les institutions et les moeurs ne peuvent s'atteler c?te à c?te que par de tels artifices ? Et combien de temps durera l'institution si les moeurs ne se réforment pas ?"

L'évêque achevait son allocution en parlant de la postérité nombreuse qu'il souhaitait au jeune couple. Autre guitare, encore ! Elle était bien résolue, la petite rousse vêtue de blanc, il était bien résolu, le déflorateur professionnel, à limiter leur postérité, après l'avoir différée d'abord de quelques années. Ils étaient résolus à cela, comme à s'offrir leur premier caprice de sens, comme à se quitter par la porte commode du divorce dès qu'ils auraient cessé de se plaire. Fécondité, fidélité, indissolubilité, -- tout ce qui faisait naguère si haut et si noble le mariage, qu'en restait-il à cette union de deux êtres égo?stes, à la jeune fille savante, l'esprit pourri, les sens en éveil, à l'époux dressé au mépris de la femme et de la famille ?

Enfin le discours de l'évêque s'achevait dans des voeux de prospérité. Toute la liturgie symbolique évolua sous les yeux, cette fois attentifs, de l'assistance: on guetta le glissement de l'anneau autour du doigt, on fit silence pour entendre le "oui" des époux... Et quand ces "oui" furent prononcés, quand l'évêque eut dit le Ego autem marito vos in Spiritu sancto, cette foule sceptique ou athée eut tout de même la sensation que maintenant une chose nouvelle, une mystérieuse alliance des ames était réalisée, que Lestrange et Jacqueline étaient "mariés", -- obscure croyance au sacrement, tissée dans les ames par vingt siècles de christianisme.

La distraction, l'inconvenance des entretiens, des rires, des fr?lements, recommencèrent avec la messe et durèrent autant qu'elle. La quête fut un prétexte à réflexions et à sourires comme une entrée de premiers sujets sur une scène. Les deux gar?ons d'honneur étaient des attachés de cabinet, amis de Lestrange; les demoiselles d'honneur étaient Marthe de Reversier et Maud. Tandis que celle-ci passait de rang en rang, sa main tra?nant dans la main de son compagnon, les yeux naturellement se fixaient sur elle. Depuis son retour à Paris, elle n'avait rien dit à personne touchant la rupture de son mariage, et personne n'osait la questionner. "L'étonnante comédienne ! pensait Hector, la suivant des yeux. Si je ne le savais pertinemment, devinerais-je qu'elle est abandonnée, ruinée, condamnée aux pires expédients ?..." Elle passait, reine toujours, belle toujours à ce point qu'elle for?ait l'admiration de ses pires ennemis, si émouvante que les hommes rougissaient en jetant leur offrande dans la bourse tendue... Hector l'observait... Elle arriva devant Julien de Suberceaux; l'offrande sonna dans la bourse: rien n'avait trahi l'émotion sur les traits de la quêteuse; mais lui, l'instant d'après, fléchissait, tombait à genoux sur le prie-Dieu.

Une voix dit, derrière Hector:

-- J'ai fait le tour de l'église. Etiennette n'est pas là. L'as-tu aper?ue ?

C'était Paul Le Tessier. Il venait d'arriver et s'installait près de son frère.

-- Non, répliqua Hector. Je ne l'ai pas vue. On pourrait demander à Maud.

-- Oui, tout à l'heure, à la sacristie. ?a va finir bient?t, je suppose, cette fête de famille ?

-- Dans cinq minutes... Mais la séance à la sacristie sera longue.

Effectivement, le défilé fut interminable. Un long couloir coudé, fort obscur, conduisait à la petite pièce, vraie sacristie de province, où les nouveaux époux, flanqués de leurs parents, échangèrent avec l'assistance des politesses et des embrassades. Pourtant, grace à l'obscurité du corridor, on prit patience. Les amies s'étaient vite rejoint; il y eut des isolements de couples dans l'angle des bahuts, des conversations à deux sur ce ton penché et murmurant qui est la langue du "flirt". Quelques-uns s'oubliaient tout à fait, traitant ce vestibule d'église comme une antichambre de bal, s'amusaient à des fr?lements dont la presse de la foule était le prétexte. Rothenhaus contait à Marthe de Reversier, en présence de Mme Duclerc et de Juliette Avrezac, un bal de rapins, un bal "fin de siècle", auquel il avait assisté la nuit même, et où, entre autres divertissements, une fille nue avait été promenée sur une sorte de pavois autour de la salle, puis avait mimé sur la scène la danse du ventre...

-- Tous les journaux en parlent ce matin, disait-il, les yeux luisants de cette polissonnerie gloutonne qu'ont les étrangers à Paris. Il para?t que le parquet va s'en mêler... Je suis joliment content d'avoir vu ?a... C'était colossal !

Près d'eux, Hector se tenait un peu à l'écart, causant à voix basse avec Suberceaux. Valbelle, en compagnie de Paul Le Tessier, de Mme Avrezac et du docteur Krauss, lutinait Dora, voulait absolument lui faire dire ses idées sur le mariage.

-- Oh ! moi, répliquait la petite, montrant l'émail merveilleux de ses dents parmi des roucoulements de rire, je vous assure que je ne suis pas pressée. C'est si bon de dormir toute seule dans son lit !

-- Eh bien ! disait Valbelle... Mais il y a d'autres systèmes que le lit pour deux. Avez-vous lu la Physiologie de Balzac ?

-- Balzac ? Qu'est-ce que c'est que ?a ?... Je suis s?re que c'est encore un livre avec des gravures, comme celui que vous m'avez fait voir l'autre jour dans votre atelier. Vous savez, je ne veux plus regarder des affaires comme ?a.

L'ignorance prodigieuse de Dora divertissait inépuisablement ses amis. Valbelle donna des explications sur le chapitre de la Physiologie du mariage auquel il avait fait allusion. Krauss, souriant dans sa barbe grise, proposa des inventions plus modernes; ils s'expliquait avec un accent américain prononcé:

-- C'est un système toute fait moderne... le lit qui se ouvre et s'approche à la volonté. Vous connaissez pas ? Nous avons en Amérique, beaucoup.

-- Oh ! bien, gardez-les, répliqua Dora. ?a c'est trop quaker, par exemple, trop Armée du Salut. C'est comme ces chemises de nuit...

Elle s'arrêta subitement et, cette fois, rougit. Les auditeurs se regardèrent en souriant.

-- Avan?ons, dit le peintre en glissant sous son bras le bras rond de Dora, qui, un peu confuse, lui faisait des reproches:

-- Vous vous moquez toujours de moi... Vous vous amusez à me faire dire des bêtises devant le monde. A la fin, je me facherai. Est-ce que c'est ma faute si je suis bête ?

-- Voulez-vous que je vous dise ? répliquait Valbelle. Eh bien ! je ne vous aime jamais tant que quand vous en dites, des bêtises...

-- Vrai ?

Et les yeux noirs s'alanguissaient de chatterie amoureuse.

-- Vrai. Ainsi, en ce moment, je vous adore. Et comme ils passaient sous la vo?te noire de la sacristie, il fr?la la nuque brune d'un baiser qui fit doucement gémir la petite créole.

Maud, irritée par le ridicule bourgeois du défilé, avait vit

e laissé sa soeur, sa mère, Lestrange et les parents, et s'était réfugiée dans une chapelle désaffectée, toute voisine, où Aaron vint aussit?t la rejoindre. Elle le re?ut avec une froide politesse. Lui, comme toujours, obséquieux, aplati, essayait des privautés que Maud repoussait dédaigneusement.

Il balbutiait, de sa voix lippue:

-- Bien heureux... de cette cérémonie... qui me permet d'espérer que j'aurai mon tour, bient?t.

Et comme le visage de Maud se contractait, il avoua son inquiétude:

-- Vous n'avez pas changé d'avis, au moins ?

Ses yeux luisaient de la plus vile convoitise.

Maud répliqua:

-- Je vous ai dit que j'acceptais le marché.

Il baissa la tête sous ce mot. Puis, avec volubilité, assourdissant sa voix:

-- Les dernières traites ont été réglées ce matin. Quant à l'h?tel de la rue Alphonse de Neuville, j'ai signé le contrat d'achat. Vous pourrez vous y installer en rentrant.

-- Eh bien ! répliqua Maud, c'est toujours dit. Nous partirons demain soir pour Spa, ma mère et moi; vous viendrez nous rejoindre dans une huitaine. Allez-vous-en, maintenant.

Il obéit, et sortit, tout de suite redressé et arrogant, hors du regard de Maud. Il ne la vit pas, il ne l'entendit pas jeter à sa suite cette menace, poussée à ses lèvres par le dégo?t et la colère:

"Va, misérable ! c'est toi qui payeras la banqueroute de ma vie. Tu la payeras cher !"

Elle se ma?trisa aussit?t, voyant entrer dans la chapelle Paul Le Tessier, qui la cherchait:

-- Vous voulez des nouvelles d'Etiennette ? dit-elle.

-- Oui... je ne la vois pas... je suis un peu inquiet. Elle n'est pas souffrante ?

-- Non. Elle a re?u une lettre ce matin, au moment où nous nous disposions à sortir. Elle a d? aller où on la mandait.

-- Une lettre de qui ?

-- Ne soyez pas jaloux. Je ne puis vous dire de qui, je ne le sais pas. Mais c'est une femme.

Le Tessier, rassuré, lui baisa la main. Maud ne disait la vérité qu'à demi. Etiennette avait bien re?u ce matin une lettre pressante d'appel: mais cette lettre était de Suzanne, qui se trouvait à Paris sans que sa soeur s'en doutat.

Peu à peu, la sacristie s'était vidée; Mme de Rouvre, Jacqueline et Lestrange rejoignirent Maud.

-- Ouf ! fit la mariée... Quelle corvée... S'il en fallait tant pour tromper son mari, il n'y aurait guère de femmes infidèles.

Hector Le Tessier s'approcha discrètement de Maud:

-- Il veut vous parler, lui dit-il à l'oreille.

Elle devint pale, d'une paleur de colère, point de peur:

-- Qui, il ? Julien ?

-- Julien... Il vous suivra jusque chez vous, si vous ne lui accordez pas un instant d'entretien. Je me permets de vous conseiller de lui parler ici... il n'y a pour ainsi dire plus personne... Tandis qu'au lunch... Il vous attend à l'entrée du corridor.

-- Bien, j'y vais.

Elle le rencontra au seuil du corridor demi-obscur.

-- Maud... je veux vous revoir... je le veux, il le faut. Voyez... j'ai tant souffert ! Je vous aime tant.

Il avait la voix brisée, et ses dents claquaient de misère.

-- écoute, répliqua Maud, et elle le regardait bien en face. Je ne serai plus à toi, jamais, jamais, parce que tu as manqué à ta parole et que tu as été lache. Cela, d'abord. Et, dans huit jours, je serai la ma?tresse d'un homme. Tu as entendu ? Maintenant, va-t-en !

Il supplia:

-- Maud... je vais me tuer... Je te jure que si tu me renvoies je vais me tuer.

Elle le regarda, les yeux dans les yeux, et de cette voix basse, comme sortie du coeur, dont elle lui disait naguère: "Je t'aime," -- avant de refermer entre eux la porte de la sacristie, elle lui répondit:

-- Eh bien ! tue-toi !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'heure d'après, on lunchait dans le hall de l'avenue Kléber, paré de verdures. Un orchestre de guitaristes espagnols faisait jaillir des airs de danses, derrière le paravent de feuillage; des couples dansaient, en toilette de ville. On n'avait pu retenir Paul Le Tessier, qui tout de suite avait couru rue de Berne à la recherche d'Etiennette. Mais Hector était là; isolé dans l'encadrement d'une fenêtre, il regardait s'agiter sous la franche lumière que versaient largement les vitrages les acteurs de tous ces drames d'intrigue intime, tant de fois observés déjà. Et, silencieux, ne se mêlant plus aux groupes, il réfléchissait; des gouttes d'amertume se mêlaient au miel de son espoir.

"Dire que j'ai aimé ce monde, que j'ai go?té l'esprit de ces hommes, que j'ai souhaité ces femmes..."

Vingt ans ! les premiers bals, l'émoi de mystère que lui avait causé la Parisienne, l'admiration stupéfaite et timide devant les beautés classées et les gens célèbres ! Puis l'habitude, le désenchantement venaient avec les années, avec tant de bals, de soirées, de premières, où il s'était imbibé de la même atmosphère. "Et maintenant, je vois que tout cela tient dans la main, l'esprit des hommes, la beauté des femmes, tout cela n'est guère, et le temps qu'on passe avec eux est perdu." Pareil à ces jeunes hommes, il avait cherché le trouble des sens dans les regards des femmes, dans les yeux clairs des jeunes filles. "Oh ! comme j'en ai assez, de tout cela... Vrai, il n'y en a pas une pour qui je ferais un pas !" Le spectacle même de ce monde brillant et vicieux ne le divertissait plus. Que Dora passat ses après-midi chez un peintre, que Juliette Avrezac cour?t aux bras de Suberceaux, que les petites Reversier et tant d'autres quêtassent dans la société des hommes des énervements stériles, il ne lui importait guère ! Si la chute d'une vierge, provoquée par la passion, est un drame d'ame vraiment poignant, les amusements libertins de ces petites jouisseuses ne se haussaient pas beaucoup au-dessus du vaudeville. "Celle qui vraiment était une ame, Maud, notre beau sphinx, renonce à son énigme, et la prostitution la guette, comme les autres !" Oui, la prostitution. C'était elle diversement déguisée, qui guettait les demi-vierges à un tournant de la vie. Avant ou après le mariage, pis-aller de la délaissée, revanche de la mal mariée... mais presque infailliblement. La force des choses apparaissait à Hector dans un mécanisme simple, inévitable. "Car si l'abnégation commandée par l'église, et naturellement enclose dans la tendresse sincère des femmes, n'est pas la loi du rapprochement des sexes, celui-ci aboutira à l'antinomie de l'affection et des intérêts, de l'argent et de l'amour, et cette antinomie, seule la prostitution peut la résoudre."

Un amer dégo?t lui monta, suscité par ces pensées... L'orchestre avait beau éparpiller la gaieté sautillante des peteneras, et les femmes sourire, et les hommes les entra?ner dans le tourbillon des danses: sous ces verdures, ces fleurs, ces parures, lentement transparaissait à ses yeux la pierre du sépulcre où lentement, insoucieusement, descendait cette société pourrie, condamnée à mort pour avoir tari la source de l'amour humain qui est l'innocence des vierges, et tué le mariage en supprimant le jeune fille. "Oui, ce monde est pourri, l'odeur de la prostitution s'en exhale: jam foetet." Et voici que l'envie vint subitement à Hector de s'enfuir, de quitter ce monde pour n'y plus revenir, heureux de n'en point emporter la poussière aux semelles de ses souliers. Du même coup, il entrevit l'asile, la terre de Chaldée: un coin de province, le plus mystérieux, le plus secret, où, pleine de lui, qui maintenant s'en jugeait indigne, une ame chaste de vraie jeune fille attendait qu'il voulait bien l'aimer.

Sans prendre congé de personne, comme on se sauve d'une salle de théatre menacée par l'incendie, il sortit. Il descendit l'escalier de cette maison de l'avenue Kléber, bien des fois gravi avec sa gaieté souriante de sceptique féminisant. Il pensait:

"Voilà des marches que je ne remonterai jamais."

Lui parti, la fête continua quelque temps encore. Elle s'achevait, réduite aux danses de quelques enragés, quand on vint appeler Maud, qui conversait avec le romancier Espiens.

-- Mlle Etiennette demande Mademoiselle.

Maud la rejoignit dans la chambre où elle habitait, près d'elle, depuis leur retour de Chamblais. Tout de suite, Etiennette s'abattit sur la poitrine de son amie:

-- Oh ! chérie !... chérie !... Comme j'ai du chagrin !

Maud l'assit sur ses genoux, la caressa, la baisa de son mieux. Elle l'aimait, cette compagne jolie, saine d'ame, elle l'aimait avec un peu d'envie pour sa santé même, un peu de nostalgie de l'absolue intégrité physique qu'elle avait su garder.

-- Qu'est-ce qu'il y a, mignonne ? Suzanne est malade ?

-- Oh ! non... non ! Pis que ?a !...

Parmi ses larmes, elle raconta l'histoire lamentable et grotesque à la fois: le bal-orgie de la veille, la fille grisée, montrée nue, palpée par cinq cents hommes en folie, et la plainte portée le lendemain, et l'arrestation, et le scandale déjà, dans les feuilles du boulevard.

-- Tiens, regarde, fit-elle en montrant un journal. Tout à la fois... Ma soeur, ma mère... et même mon père.

Un reporter diligent contait, en effet, des anecdotes sur le passé de Suzon, nommait Mathilde Duroy, désignait sous des initiales transparentes feu le député Asquin.

-- Mais toi, murmura Maud sincèrement compatissante, on ne te nomme pas ?

-- Qu'est-ce que cela fait ? Moi, tu comprends, je n'intéresse personne. Mon cher rêve n'en est pas moins par terre. Pauvre Paul !

Elle était sincère. Son pire chagrin, c'était la souffrance de l'homme qui l'aimait.

Maud chercha l'offrande d'une consolation:

-- Paul t'aime trop pour être influencé par des événements dont tu n'es pas responsable.

-- Lui ? Pauvre ami ! je sais bien qu'il ne m'en aimera pas moins. Notre mariage est tout de même impossible. Paul y consentirait que je ne le voudrais pas, moi. Pense ! Quel parti ses ennemis politiques tireraient de l'affaire ! Nuire à Paul ! Oh ! cela, jamais.

Maud ne trouvait pas d'objection. Elle dit seulement:

-- Que vas-tu faire ?

-- Je vais retourner rue de Berne, toute seule, que veux-tu ? et je travaillerai.

-- Voyons ! fit Maud haussant les épaules, tout cela est très ennuyeux, certes; mais ce n'est pas une raison pour ne pas revoir Paul, qui t'aime, que tu aimes. Vous avez fait ce que vous pouviez, l'un et l'autre, pour vous marier. Franchement, puisque vous en êtes empêchés par des événements où il n'y a point de votre faute, vous seriez trop niais de ne pas passer outre. Laissons faire le temps. Tout s'oublie... Un jour viendra où Paul laissera ses fonctions officielles, le Sénat et la Banque, il me l'a dit bien des fois. Vous vous marierez alors. Mais jusque-là, aimez-vous !

Etiennette secouait la tête obstinément:

-- Non. Ce que tu dis est très raisonnable, c'est même tout ce qui me reste d'espoir; je crois bien que Paul m'épousera lorsqu'il aura résigné ses fonctions, et alors, moi, je consentirai. Mais jusque-là, je ne veux pas, non, je ne veux pas être sa ma?tresse... C'est absurde, c'est niais, c'est tout ce qu'il te plaira. Je ne veux pas, je ne peux pas; je sens que la minute d'après je ne l'aimerais plus, et que je serais malheureuse.

Elles restèrent quelque temps sans rien dire... Qui des deux avait raison ? Elles ne savaient plus, la conscience désorientée, dociles simplement à l'impulsion de leur tempérament.

-- Et comment vivras-tu, pauvre aimée ? demanda Maud.

Etiennette sourit, des larmes encore aux paupières:

-- Je jouerai de la guitare dans les salons... Te rappelles-tu, en février, quand je venais te demander ta protection ? Quatre mois passés, seulement, et que d'événements depuis, que de changements dans nos vies !...

Elles retombèrent dans les bras l'une de l'autre, à ce rappel de leur amitié renouée. Pour la première fois peut-être, dans l'étreinte de cette bonne et saine tendresse qui lui demeurait seule du passé, au seuil de l'horrible vie qu'elle adoptait, Maud mêla ses larmes aux larmes d'Etiennette Duroy.

28 mai, 4 heures.

"Maud, je t'obéis. Je vais me tuer. Aussi bien, ma résolution est prise depuis le jour où tu m'as si rudement congédié, à Chamblais. Si j'ai tardé à l'exécuter, ce n'est pas que j'aie eu peur de la mort, ni même que j'aie espéré te fléchir. Mais je voudrais te revoir, Maud... et quand j'ai compris que tu ne voulais plus m'accueillir, j'ai attendu l'occasion du mariage de Jacqueline pour te revoir quand même, pour te parler.

"Ne me garde pas rancune pour cette violence que je t'ai faite ! J'ai tant souffert depuis un mois ! j'ai tant souffert par toi... et je ne t'en veux pas. Je t'appartiendrai encore au moment où je sentirai sur ma tempe le froid du revolver, comme je t'ai appartenu depuis le moment où je t'ai rencontrée. Vois-tu, juste avant de mourir, j'aper?ois clairement la vérité qui se cachait de moi en pleine vie: je n'étais point fait pour les luttes où tu voulais m'entra?ner. Tout ce que j'ai cru vaincre et chasser de moi me revient à présent et me ressaisit. J'étais fait pour t'aimer de tout mon coeur, fidèlement, toujours.

"Tu ne veux plus de moi; je gêne ta vie; eh bien ! pardonne-moi: je laisse ta route libre. Je ne te demande pas de me regretter, de me pleurer: pense seulement à moi avec amitié, plus tard, pour prix de ma prompte obéissance au dernier ordre que j'ai re?u de toi. Je ne te demande pas de m'aimer au delà de la mort: je sais que tu ne m'aimes plus. Je te supplie seulement de ne pas effacer de ta mémoire que tu m'as aimé. Je t'en supplie, rappelle-toi parfois, sans mauvaise rancune... Vois, je pars tout simplement, et j'ai tant souffert !

"Moi, le temps où tu m'as aimé fut à ce point toute ma vie et me comble le coeur si parfaitement que je ne m'irrite pas contre la Providence. Malgré mon agonie présente, je sais bien que j'aurai eu la vie plus belle, plus enviable. Maud chérie !... Rien n'effacera cela: tu m'as fait, à des minutes rares, l'abandon de toi-même, et tu as connu l'amour par moi ! Rien n'effacera cela; je me le redis à toute heure, et chaque fois cela me para?t si merveilleux et si adorable, que j'oublie de souffrir.

"Mais quand je pense que demain tu seras à un autre, qu'un autre te regardera et te touchera, la douleur d'une balle dans la tempe me semble aussit?t désirable. Voilà pourquoi je veux mourir, et j'embrasse la mort ardemment, malgré l'horreur de l'inconnu qui est au delà. Car cet au-delà, j'y crois, Maud: la croyance m'en est revenue avec tant d'autres, dans le bouleversement de ces temps-ci. Et j'y puisse le courage de te dire: nous nous sommes trompés, nous avons fait le mal, nous avons agi contre notre conscience. Nous avons mérité d'être punis. Je demande que la punition me frappe seul !

"Adieu, mon cher sphinx, cruel et bienfaisant: je meurs tout à toi... A l'heure où je me tuerai, tout à l'heure, je penserai à tes lèvres, à tes yeux, à l'odeur de tes cheveux et de tes bras, et je mourrai à toi, parmi toi, tout en toi. Je t'aime, je t'aime, je t'aime."

"JULIEN."

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