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   Chapter 11 11

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 26787

Updated: 2017-11-30 00:02


L'obsession de cette pensée: "Le mariage ne se fera pas, il ne doit pas se faire," fut l'unique clarté qui luisit dans le cerveau de Julien, au réveil: tout le reste était l'incohérence, la nuit. Un tel état mental est celui des monomanes impulsifs, si curieusement et si scientifiquement étudiés aujourd'hui, qui se lèvent un matin, sortent, marchent droit devant eux... au suicide, au vol, au meurtre, mystérieusement contraints et vraiment irresponsables. Mais ce que la science n'a pas assez dit, -- parce qu'elle choisit surtout ses sujets d'observation dans le peuple, où la monomanie a des manifestations simples, -- c'est que presque tous les êtres vivant de cette vie de luttes, de plaisirs, d'émotions factices, violentes et répétées, qui est la vie des capitales modernes, c'est-à-dire des grands marchés d'argent, de gloire et de débauche, -- presque tous ces êtres portent le germe d'une monomanie impulsive. On est surpris de voir éclater brusquement l'événement: le meurtre commis sur l'amant par le mari réputé le plus complaisant; le coup de revolver du viveur qui se "liquide", après une soirée de thé, de placides conversations, de poker inoffensif, au club; la débacle dans l'ordure d'un grave personnage après trente ans de tenue.

L'idée fixe de Julien le poussa à se hater à se mettre en mesure de rejoindre Maud ou Maxime, ou tous les deux s'il se pouvait, à provoquer la catastrophe. Et tout de suite des paroles d'Hector lui revenaient à la mémoire: "Maxime tous les jours à déjeuner... arrive par un train du matin..." et le nom, le lieu de Chamblais devinrent le p?le de son impulsion. Il s'habilla assez prestement: il ne méditait plus, il ne pensait plus, il ne souffrait pas non plus. L'horrible névralgie de son ame était assourdie, stupéfiée, sinon apaisée. Comme son valet de chambre, étonné d'être sonné à cette heure matinale, lui disait:

-- Monsieur me permettra-t-il de lui demander si Monsieur va se battre ?

Il sourit assez gaiement.

-- Non, Constant, je vais seulement à la campagne.

Et c'était vrai: il n'en savait pas plus long pour le moment.

En glissant sa montre dans le gousset de son gilet, il lut l'heure: neuf heures passées de quelques minutes. "Je n'ai dormi que trois heures. Constant a raison. Il est bien t?t..." Le mécanisme de sa mémoire fonctionnait docilement au service de son impulsion: il se rappela que des trains partaient toutes les "heures cinq" et toutes les "heures trente-cinq", à la gare du Nord. "J'arriverai un peu t?t... vers dix heures et demie." Qu'importe ? Il voulait être là, s'interposer entre Maud et Maxime, le plus vite possible. "Oui... voir Chantel." Le voeu instinctif de son coeur se formulait. Voir Maxime. Pourquoi ? Pour le tuer ? Pour le supplier ? Pour le convaincre ? Cela, il ne le savait pas encore. "Il faut que je le voie." C'était maintenant une formule aussi indiscutable pour lui que l'autre, tout à l'heure: "Il ne faut pas que Maud se marie."

Il arriva à la gare du Nord quelques minutes avant le départ du train de neuf heures et demie. Peu de monde encore; il fut seul dans son compartiment. Quand le train s'ébranla, Julien commen?a à réfléchir. Les yeux de sa raison s'habituaient insensiblement à cette clarté de l'idée fixe qui d'abord l'avait ébloui. Il entrait dans l'action; il commen?a à voir, avec la netteté et la s?reté de l'instinct, ce qu'il allait faire.

Dans moins d'une demi-heure, il serait à la gare de Chamblais. Il se rappela le décor: la petite gare rouge et jaunatre, dressée, presque isolée, dans un paysage de plaine, ceint par des moutonnements de forêts... Il se rappela la traverse dont lui avait parlé Hector, le sentier sous bois qui menait à une porte lattée. Par là passait Maxime. Irait-il l'attendre dans ce chemin, comme un voleur ? Cette seconde nature que créent à un homme de longues habitudes de correction raffinée se révolta contre l'ignominie. "Non... ce n'est pas possible... Mais je peux l'attendre à la gare. Il faudra bien qu'il passe devant moi." Il songea tout à coup que peut-être Maxime viendrait en voiture... La certitude de l'instinct protesta: "Non... il viendra par le train... je le verrai..." Et tout de suite il eut résolu ce qu'il ferait: attendre à la gare l'arrivée du train, se mêler aux gens qui descendaient, aborder Maxime tout naturellement... Ne se connaissaient-ils pas assez ?... Que se passerait-il alors entre eux, immédiatement après l'abord ? Cela encore, Julien ne le savait pas. Il espéra secrètement, en ce moment où il essayait de dérober son secret à l'avenir, un mouvement d'impatience de la part de Chantel, un prétexte quelconque à duel. Ah ! se battre avec lui ! le tuer ! le tuer... Tout finir sans recommencement possible, d'un coup d'épée ! L'évocation de sa fièvre avait changé, il voyait maintenant en face de lui un plastron de chemise, un fer croisé... Quiconque a pressenti une rencontre avec un homme vraiment ha? se ressouviendra de ce brusque élan de férocité, de cette ardeur de la brute humaine vers le sang d'autrui. Quelques pouces de lame dans le poumon ou dans le coeur, et c'est fini; l'obstacle est franchi, la route est libre. Julien désira cela passionnément; il se délecta à ce désir, presque amoureusement; il eut la tristesse d'un réveil après un songe heureux quand l'arrêt le rappela à la réalité. Il était arrivé à Chamblais.

L'attente du train suivant, ces minutes de vie perdues à errer dans la salle de la petite gare, ou sur le trottoir qui bordait la fa?ade du c?té du bois, passèrent vite, tant était intense sa préoccupation; il ne se laissait pas de penser, de repenser coup sur coup la minute prochaine où il se retrouverait face à face avec Maxime.

Sensation fréquente dans le rêve, dans le délire de la fièvre, ces recommencements consécutifs figé, distrait de tout, absent de la réalité, hypnotisé par ses imaginations. Et il lui apparut là, vraiment, comme le fant?me de sa destinée hostile, dressé sur le seuil du chemin qui le menait à Maud, décidé à le lui barrer. Telle fut la première pensée de Chantel -- et, sur-le-champ, il la corrigea... "Mais si... c'est bien moi qu'il attend... c'est pour l'affaire d'avant-Hier... la petite Avrezac..." Le jeune fille affolée avait d? le reconna?tre, se plaindre à son amant, qui venait, maintenant, lui demander raison. Il ne remarqua pas combien étaient singuliers le retard et le lieu de cette démarche.. Il n'eut pas de doute. Il faut songer qu'en ce moment Maxime était confirmé dans une foi absolue en l'innocence de Maud, et croyait, pour l'avoir surpris de ses yeux, que Suberceaux était l'amant de Juliette Avrezac.

Il aborde Julien:

-- Monsieur, vous m'attendiez ?

L'imprévu de cet abord fit hésiter Suberceaux une seconde... une seconde, un rien, mais il y perdit l'offensive qu'il méditait. Il se reprit aussit?t, pourtant; il montra de nouveau le masque d'indifférence ironique dont l'habitude d'être épié par ses adversaires revêt la physionomie de quiconque a un grade, une fonction exceptionnels dans la bataille pour la vie.

-- Je suis bien aise de vous rencontrer, monsieur de Chantel, répliqua-t-il. Vous allez sans doute...

-- A Chamblais ? oui, monsieur. Mais j'ai un peu de temps devant p. 311

moi... et, si vous voulez, nous nous expliquerons sans retard.

Suberceaux dit:

-- Comme vous voudrez.

Les quelques voyageurs s'étaient dispersés déjà, emportés par les voitures publiques vers le village, situé à l'opposé des bois, dans la vallée de l'Oise.

Maxime et Suberceaux se dirigèrent du c?té du bois. Ils ne se parlaient pas, gênés par le large vide qui les environnait, comme si le paysage nu les e?t guettés. L'homme ne se sent point en s?reté pour exprimer sa pensée confidentielle, sinon dans les espaces étroits et clos. Dès qu'ils eurent franchi la lisière des premiers taillis, dans le chemin qui menait au chateau d'Armide, ils ralentirent le pas.

-- Monsieur, dit Maxime, je tiens à vous faire part de mon sentiment, avant toute demande d'explication; cela me permettra de vous dire en pleine liberté que je regrette sincèrement ce qui s'est passé. J'ai agi sous l'empire d'une émotion violente qui ne raisonne pas, -- que vous devez comprendre... Je fais... toutes mes excuses à... la personne en question. Voilà.

C'est une caprice ironique de la Destinée, ces malentendus qu'elle fait planer parfois sur les rencontres les plus tragiques: et cette ironie les rend plus tragiques encore.

Julien ne comprit point ce que Maxime voulait dire. Mais il ne lui vint pas à l'esprit qu'il p?t s'agir d'une autre femme que de Maud. Juliette Avrezac était si loin de sa pensée en ce moment et toutes les femmes, hors Maud de Rouvre ! Il comprit seulement que l'ancien officier prenait posture d'excuse et de dérobage. Et, habitué à dominer les autres hommes, à les passer outre, cela ne l'étonna pas.

-- Alors, monsieur, demanda-t-il avec hauteur, si ce sont là vos sentiments, qu'allez-vous faire chez Mme de Rouvre ?

Maxime, cette fois, soup?onna l'erreur.

-- Je crois décidément, répliqua-t-il avec rudesse, que nous ne parlons pas de la même personne. Je veux dire, moi, la jeune fille que vous avez re?ue chez vous, ou du moins qui est sortie de votre maison, à six heures, il y a quelques jours.

-- Juliette Avrezac ?

-- C'est vous qui la nommez.

-- Eh bien ! qu'est-ce que cette petite a à faire ici ?

-- Ah ! vous ne savez pas ce qui s'est passé ? Ce n'est pas mon r?le de vous l'apprendre. J'ai été induit en erreur. C'est de cette erreur que je m'excuse auprès de Mlle Avrezac, et comme il n'y a pas apparence que je la rencontre, je vous en charge, si vous voulez. Voilà tout ce que j'avais à vous dire. Maintenant, puisqu'il ne s'agit pas de cette jeune fille, je vous demande à mon tour ce que vous me voulez, monsieur, et pourquoi je vous trouve sur mon chemin ?...

Suberceaux, sans rien dire, guettait l'irritation croissante de Maxime, guettait le mot, l'insulte à relever. Il guettait si évidemment que Maxime s'en aper?ut. Maxime frémit de l'envie brutale de lutter entre males, dans cette forêt, la même envie qui avait, l'heure d'avant, fait palpiter Suberceaux. "Une affaire entre nous, et Maud est déshonorée..." Cette pensée l'arrêta. Il résolut qu'il ne se battrait pas avec Julien, et ce fut résolu formellement, définitivement, comme tout ce qu'il décidait.

-- Au fait, peu importe, fit-il. Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire.

-- Mais pas du tout, monsieur, répliqua vivement Suberceaux. Ce n'est pas fini. Comment ! vous vous permettez de surveiller ma maison, vous faites subir à une femme un espionnage odieux...

-- Arrêtez, monsieur, interrompit simplement Maxime. Ne cherchez pas l'occasion d'une affaire. Je ne veux point me battre avec vous. Donc, pas d'injures ! Vous pensez de moi ce que je pense de vous là-dessus: ni l'un ni l'autre nous ne reculons devant un coup d'épée... Je ne me battrai pas avec vous avant d'être le mari de Mlle de Rouvre; voilà qui est clair, n'est-ce pas ? et vous comprenez mes raisons... Après, quand Mlle de Rouvre sera ma femme, je serai tout disposé à vous rendre raison. Croyez-moi, laissez cela, laissez-moi.

Ce fut dit si net, si ferme, que Julien comprit qu'il n'y avait pas à s'obstiner; il fut obligé de se rendre cette terrible justice, chatiment des caractères qui se sont compromis devant leur propre arbitre: "S'il refuse publiquement de se battre avec moi, ce n'est pas lui qui sera déshonoré !"

Et le grand désespoir de la veille, dont l'avait momentanément délivré la résolution de se mettre en travers du chemin de Maxime, -- à présent que le moyen si simple d'un duel lui échappait, de nouveau s'abattit sur lui.

Les deux hommes, sans plus rien dire, marchèrent quelque temps le long de l'allée. Malgré tout, Maxime désirait que Suberceaux parlat encore, effaré devant le réveil des affreuses hésitations assoupies. D'accord, tous deux s'arrêtèrent et se considèrent. Ils comprirent, après ce coup d'oeil échangé, qu'ils allaient enfin se dire tout, savoir le fond de l'ame l'un de l'autre, et que cette explication était nécessaire. Il y eut, à cette éloquente déclaration que se firent leurs yeux, une promesse réciproque de trêve. C'était l'entente passagère de deux consciences d'hommes, adverses, hostiles, contre la torture infligée par une même femme. Le jouisseur sans moralité qu'était Suberceaux, l'espèce de saint la?que qu'était Maxime de Chantel s'allièrent un instant.

-- Monsieur de Chantel, dit Berceaux presque à voix basse, son masque d'ironie mondaine tombé, n'allez pas à Chamblais !

Et il y eut de l'anxiété, pas de colère, dans la réplique de Maxime, ce simple mot:

-- Pourquoi ?

-- Ne me faites pas parler. A quoi bon ? Vous me croyez à présent, j'en suis s?r. Retournez à Paris, retournez dans votre pays. Tachez d'oublier ce que vous avez vu et entrepris ici.

Maxime, lentement, avan?ait toujours. Suberceaux lui mit la main sur le bras, d'un geste où il n'y avait plus de menace, aucune contrainte, une sollicitation convaincue, seulement:

-- Vous ne pouvez pas épouser Mlle de Rouvre. Voyez, je vous parle sans colère. Croyez-moi. Vous allez à une catastrophe. Retournez. N'allez pas plus loin.

-- Oh ! mon Dieu ! murmura Maxime.

Il souffrait si cruellement qu'il ne songeait plus à dissimuler.

-- Retournez chez vous, reprit Suberceaux, alle

z-vous-en. Laissez-moi seul en face de Maud. Vous n'avez pas le droit de l'épouser... ni elle...

Un cri de détresse s'étrangla dans la gorge de Maxime:

-- Ah !... ce n'est pas vrai ! Vous mentez... Je me battrai avec vous, maintenant... Je vous tuerai... misérable !

Suberceaux secoua la tête:

-- A quoi bon nous battre ? Tout est fini, maintenant que vous savez. Maud est ma...

Il détourna avec son bras, habitué aux luttes, l'élan de Maxime qui se précipitait sur lui, et l'arrêta court en disant:

-- Chut !... la voici...

Une tache mauve flottait, ensoleillée, au delà du coude de l'avenue, et s'avan?ait. Ils continuèrent à marcher à sa rencontre. Et soudain, Maud les aper?ut.

Elle tressaillit: sans savoir comment s'était machinée cette rencontre, elle avait compris que l'heure, tant de fois présagée, où les deux hommes s'expliqueraient en sa présence, -- que cette heure venait d'échoir.

Elle ramassa son énergie, recueillit son sang-froid de lutteuse, résolue à passer outre, à continuer sa route en avant, par-dessus l'obstacle, s'il le fallait. "Peut-être Maxime e sait rien... Alors, rien n'est perdu... S'il sait, c'est fini. Eh bien ! tant pis: ce sera fini ! Mais je resterai "moi", quand même !" Rester soi, c'était ne pas abdiquer son attitude d'aventureuse bravoure qui marche sans regarder en arrière, toujours résolue. "Ni celui-ci ni celui-là ne me feront plier," pensa-t-elle encore en observant les deux hommes. Et, masquée d'impénétrable indifférence, elle attendit leur lutte, devant elle, pour elle. Le plus troublé, certes, fut Suberceaux qui subitement entrevit l'ab?me où ses espoirs allaient crouler: "Jamais Maud ne pardonnera !..."

Maxime, lui, s'était ressaisi.

-- Maud, dit-il, la voix tout de même entrecoupée, j'ai trouvé, en venant ici, M. de Suberceaux sur mon chemin...

Suberceaux, blême d'émotion, essaya de parler, si troublé que sa bouche se tordit sans proférer une parole. Maud le regarda, et ce regard le fit reculer.

-- Qu'est-ce qu'il vous a dit ? demanda la jeune fille en ramenant sur Maxime ses yeux où elle mit de la douceur.

-- Il m'a dit... il allait me dire, du moins, car je ne lui ai pas permis d'achever, que vous aviez été sa ... (le mot se brisa dans un sanglot sec) sa... ma?tresse.

Elle marcha à Suberceaux et demanda:

-- Tu as dit cela ?

Il ne nia pas. Il balbutia seulement son nom:

-- Maud...

Sans proférer un mot de reproche, elle le regarda encore, un long moment, avec des yeux qui changeaient, se chargeaient d'hostilité et de mépris. Puis, d'un seul geste en coup de fouet, elle lui sabra le visage de son ombrelle, qui se brisa en deux, lacérant la peau qui saigna.

-- Va-t'en ! dit-elle, jetant les morceaux à terre.

Il tremblait comme un enfant qu'on vient de chatier. La brève douleur de ce cravachement, pourtant, lui fut chère, il chercha la caresse dans cette brutalité. Mais le regard de Maud, arrêté sur lui, lui ?tait toute force... Il ramassa son chapeau d'un geste machinal.

-- Va-t'en ! répéta Maud.

Lentement, il remit son chapeau bossué, sali de terre. C'était douloureux, affreux, cet écroulement brusque de la dignité d'un homme sous l'impérieuse violence d'une femme, et le coeur de Maxime, à ce spectacle, se leva d'indignation. Lui, Suberceaux, ne voyait plus Maxime, ni l'endroit où il était; il ne voyait que Maud, et peu lui importait d'être humilié. Il ne pensait que ceci: "Maud irritée... et la seule chance d'être pardonné, obéir, obéir vite."

-- Va-t'en !

Il ne demanda plus rien; humblement, comme une bête battue, il partit, sans hate... Maud et Maxime le virent s'éloigner à pas lents; il ne se retourna pas, il ne regarda pas en arrière... Oui, c'était navrant et horrible; Maxime en souffrit dans sa dignité d'homme pour l'homme qui partait ainsi flétri et battu par une femme, dans l'effroyable déchéance où s'effondrent t?t ou tard ceux dont l'amour-débauche a lentement usé la volonté, dissous le sens moral, derrière l'apparence fa?ade d'ironie et d'insolence.

Courbé, chancelant, méconnaissable, Maud et Maxime le virent dispara?tre au coude de l'allée. Ils étaient seuls. Si Maxime e?t jamais senti fléchir son courage, son vouloir de ne pas abdiquer, l'exemple effrayant de Suberceaux l'e?t ranimé. Ralliant toutes ses énergies, il se redressa et sa voix ne tremblait pas trop quand il pronon?a:

-- C'est à mon tour de partir, n'est-ce pas ?

Ils se regardèrent un instant. Sans savoir quoi, ils sentaient bien qu'ils avaient encore quelque chose à se dire; qu'ils ne se quitteraient pas ainsi. Maud, sans doute, pensait: "Il dépend de moi de le reprendre... Essayerai-je ?" Mais sur cette ame d'aventurière héro?que, point vulgaire, bien que dévoyée, la vue de Suberceaux effondré et fuyant avait eu le même contre-coup que sur Maxime. Le mensonge la dégo?ta subitement.

-- écoutez-moi, Maxime, dit-elle. Je ne veux vous dire qu'un seul mot. Je ne vous ai pas trompé: c'est cet homme qui a menti; je n'ai jamais été sa ma?tresse. Vous me croirez, car j'ajoute qu'il m'a aimée, que je l'ai aimé... que je l'aimais peut-être encore hier. Donc, tout est fini, n'est-ce pas ? Je ne cherche pas à vous persuader, à vous retenir malgré vous.

Il n'est point d'amant sincère qui n'e?t, à ces paroles, entrevu la lueur d'une espérance.

-- Alors, fit Maxime...

Et ses yeux, des yeux d'amant toujours, d'amant passionné, imploraient une explication complète, rassurante.

Pour la première fois peut-être, Maud comprit le leurre de cette prétendue dignité personnelle qu'elle avait cru conserver parmi les compromis et les duperies. Il n'y avait pas moyen, l'e?t-elle voulu, d'expliquer la vérité à Maxime. Il e?t fallu mentir, encore mentir.

-- Ce qui s'est passé entre lui et moi, reprit-elle, dans un violent besoin de sincérité, de rachat devant soi-même, non... ne me le demandez pas. Je ne puis pas vous le dire. Il vaut mieux pour vous que vous ne restiez pas ici, que vous ne pensiez plus à moi.

L'horreur de la séparation imminente fit palir Maxime. Une fois encore, il voulut espérer. Tous deux, lentement, s'étaient remis en marche vers le chateau:

-- Maud, je ne suis venu dans votre vie que depuis bien peu de temps. Le passé ne m'appartient pas, je n'ai pas de droit sur lui. Puisque... Puisqu'il a menti, pourquoi me défendre de penser à vous ?

Elle le regarda, reprise d'hésitation, elle aussi... Ce fut une minute fatidique, le tranchant du destin dont parle le Tirésias de Sophocle. Maxime reprit:

-- Si je vous aimais assez pour vous pardonner ?

Ce mot de pardon rompit brusquement la trêve; Maud fut décidée d'un coup.

-- Je ne veux pas de pardon, répliqua-t-elle. Croyez-moi, Maxime, quittons-nous. Vous vous rappellerez que c'est moi qui vous ai dit: "Partez !" à un moment où, peut-être, j'aurais pu vous ressaisir. Il ne faudra pas penser à moi haineusement. Vous me le promettez ?

Maxime comprit, au sérieux de ces paroles, que vraiment l'adieu était formel, qu'il fallait se quitter.

-- Je vous le promets, dit-il, la voix grave et troublée.

-- Adieu !

Et ce fut tout. Il la vit s'éloigner: la tache mauve s'estompa quelque temps à travers les pousses feuillues des taillis, puis s'effa?a. Alors, alors seulement il comprit que son rêve était fini, que Maud était perdue.

Une statue, près de là, dans un enfoncement de l'allée, une Hébé de marbre versait dans sa coupe ronde une invisible liqueur; au pied de la statue, il y avait un banc. Maxime s'assit sur le banc et, le front sur ses mains, s'écroula dans l'ab?me de cette idée fixe: "Maud est perdue... Maud n'existe plus !"

Maud n'existait plus: à sa place, il voyait maintenant, les écailles tombées de ses yeux, une fille pareille aux autres filles de cet affreux monde, sans pudeur, sans croyances, où elle vivait, et dont il l'avait mise à part, parce qu'il l'aimait. Le mot d'Hector le Tessier: demi-vierge ! lui traversa la mémoire, et il sourit d'amertume. Elle aussi, l'idole, l'épouse choisie, une demi-vierge ! Car il comprenait tout, à présent, préparé à la soudaine évidence par les longues angoisses des doutes antérieurs. Aimer une telle ame, désirer un corps ainsi pollué, non !... C'était si impossible à cet être simple et sain, qu'il n'eut pas même l'idée de courir à cette maison, toute proche, où elle s'en était retournée, de la rejoindre, de la reprendre. Vraiment il ne l'aimait plus, il ne la voulait plus: elle pouvait appartenir à qui il lui plairait: la jalousie ni le désir ne le tourmenteraient plus... Sa souffrance, et elle était l'agonie même ! c'est que quelqu'un était perdu irréparablement, était mort; quelqu'un en qui il avait cru, qu'il avait adoré. Elle était morte, la fiancée, l'amante: il la pleurait comme une morte...

Et toute sa vie il la pleurerait.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soir même, Maud de Rouvre était réinstallée à Paris. Sa résolution, comme toujours, avait été prompte et définitive. Après avoir quitté Maxime, elle avait regagné le chateau d'Armide, s'était enfermée seule dans sa chambre et, là, avait considéré les événements comme un chef d'armée inspecte ce qui lui reste de troupes après une défaite. Car pourquoi chercher de vaines dissimulations ? C'était une défaite, la ruine d'espérances précieuses. Reconquérir Maxime, elle n'y songea même pas. Si, près d'elle, au moment de la perdre pour toujours, il avait pu hésiter une seconde, certes, maintenant, dans la solitude, il s'était déjà repris. "Il ne m'oubliera jamais, mais jamais il ne reviendra !" Jamais ! Ce mot épouvante tellement notre humanité que la rancune de Maud fut traversée de tristesse.

Maxime disparu, que faire de sa vie ? Recommencer la lutte pour le mariage ? C'était possible. Seulement les chances de succès étaient largement entamées par l'échec présent. "Vont-ils être contents, ceux qui me guettent, Aaron, la Ucelli, et tous les petits claqués qui paradaient à la maison !..." Elle eut un instant de lassitude découragée à prévoir une nouvelle campagne pour le mariage, avec l'échec probable encore au bout de l'effort. "C'est donc impossible, maintenant, de se marier ?" Recommencer ! et comment ? Où trouver l'argent pour continuer à dépenser comme hier, où trouver trois cents louis par mois ? Déjà toute sa fortune personnelle était mangée... La rentrée à Paris, c'était la banqueroute avérée, l'assaut des fournisseurs que l'espoir du mariage riche avait fait patienter, la saisie...

"Oh ! cela... jamais !"

Alors, que faire ? Elle n'envisagea même pas l'hypothèse d'un mariage avec Suberceaux. La rancune avait trop exalté sa fierté pour laisser parler encore la voix du désir: et maintenant c'était de lui, et non de Maxime, qu'elle souhaiter se venger. "Oui... lui faire du mal..." Elle voulait lui briser le coeur, pour le mal qu'elle avait souffert de sa trahison. Or -- elle y songea tout de suite -- la vengeance était à sa portée, avec la solution immédiate de tous les ennuis d'argent, avec l'avenir assuré. "Ma?tresse d'Aaron..." Soit ! Dans cette lutte entre trois hommes, pour sa conquête, elle appartiendrait au plus tenace, au plus habile, à celui dont les lentes et s?res machinations avaient déjoué, anéanti l'effort des deux autres. "Ma?tresse d'Aaron !" Elle pronon?a tout haut ces mots horribles, imaginant le désespoir de Julien s'il les entendait, et la joie de faire ainsi souffrir l'homme qu'elle accusait de sa déchéance triompha de l'horreur inspirée par l'odieux amant qu'elle acceptait.

Désormais, elle fut résolue. D'abord il fallait partir, rentrer à Paris pour quelques jours, presser le mariage de Jacqueline avec Lestrange, puis quitter la France, aller passer un mois ou deux à l'étranger avec Mme de Rouvre. On ne se fixerait de nouveau à Paris que s?re de l'avenir, la vie restaurée, rebatie à neuf.

"Il y aura quelques mauvaises années... mais je saurai bien le tenir en bride, le juif !... Il est marié, mais on divorce. Et un jour, qui sait ? -- On ne chicane pas sur le passé d'une femme de banquier, quand elle a huit cent mille francs de rente."

Elle sonna Betty:

-- Faites les malles, Betty. Ce soir, nous couchons à Paris.

Et comme, l'instant d'après, Mme de Rouvre affolée, ne comprenant rien à cette révolution imprévue, tombait dans la chambre, pleine d'émoi et de questions, Maud répliqua brièvement:

-- Nous partons parce qu'il faut partir; entends-tu ? il le faut. Je t'expliquerai cela à Paris. Pour le moment, je n'en ai pas envie. Crois-moi sur parole. Il le faut ! Dépêche-toi.

-- Mais nos amis Le Tessier qui viennent d?ner ?...

-- Ils verront bien que nous ne sommes pas là. D'ailleurs, je vais leur télégraphier.

-- Mais Mme de Chantel et Jeanne ?

-- Mme de Chantel et Jeanne ne viendront pas.

Cela l'exaspérait, cette série d'interrogations et d'effarements, à mesure que la nouvelle du départ passait, dans la maison, d'une personne à une autre. Etiennette s'en aper?ut, ne questionna pas. Jacqueline dit seulement:

-- Oh ! moi, ?a ne m'étonne pas, j'attendais le coup. Ma malle est faite. Je campais !... Qu'est-ce que tu comptes faire à Paris ? demanda-t-elle à Maud, non sans ironie.

-- Je ferai ce qui me conviendra, répliqua Maud.

-- Naturellement. Je te prie seulement d'attendre que je sois la légitime épouse de Luc... Après, c'est ton affaire.

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