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   Chapter 10 10

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 25905

Updated: 2017-11-30 00:02


Le quartier Saint-Sulpice, au milieu des bouleversements de voirie qui ont rendu méconnaissable presque toute la rive gauche de la Seine, a gardé sa curieuse physionomie sacerdotale. A l'ombre des tours justement comparées par Victor Hugo à des clarinettes monstrueuses, à l'ombre du grand séminaire, où ne furent point changées les dalles du parloir depuis le temps où elles se mouillèrent des pleurs de Manon, toutes les industries la?ques qui vivent du prêtre et du fidèle s'y groupent dans la pénombre d'installations discrètes, boutiques silencieuses ouvrant sur des voies étroites, presque obscures, marchands de statues, marchands de cierges, marchands de chasubles, librairies qui vendent des missels, des bréviaires, des horae diurnae. Les rues elles-mêmes portent des noms fanés, vieillots, ecclésiastiques: rue Saint-Placide, rue Princesse, rue Cassette, rue du Vieux-Colombier. C'est aussi le quartier d'h?tels spéciaux, fréquentés par des prêtres en voyage, par des religieuses en obédience, par quelques pieuses familles de province aussi, lesquelles y sont adressées par l'évêque de leur endroit. Dans ces h?tels, les chambres ont un air d'infirmerie, avec les plafonds à solives échampis de blanc, les lits à flèche d'où tombent les rideaux de calicot, les sujets de piété ornant la cheminée et les murailles. La propreté y est étriquée et méticuleuse: on est tout surpris que la femme de chambre ne porte pas la cornette, la guimpe et le crucifix battant les genoux au bout d'un long chapelet. Pour salle à manger, un vrai réfectoire, avec la vaisselle lourde, les grosses carafes, le linge parfaitement net, étoilé de reprises savantes. Les jours de maigre, on doit prévenir le matin pour avoir un bifteck à son déjeuner, et le domestique, en le servant, vous jette un regard de méfiance. Le bureau de l'h?tel est meublé en acajou, décoré de vases remplis de ces brindilles panachées que l'on appelle des "balais" dans le Midi. Sur la table, on trouve la Croix, avec son Christ saignant parmi des rayons, l'Univers, la Revue du Monde catholique... Et ces h?tels, outre le charme singulier de leur décor usé, ancien, sacerdotal, avec leur coucher et leur cuisine honnêtes, seraient assurément des meilleurs de Paris, s'il n'y régnait cette atmosphère de tristesse et d'acrimonie dégagée par les gens qui touchent au clergé et ne sont pas des prêtres.

Tel cet h?tel des Missionnaires où demeurent, à Paris, Mme de Chantel, sa fille et son fils. Ils occupaient, au second, un appartement partie en fa?ade sur la rue Notre-Dame des Champs, partie sur des jardins de couvent découpés en bosquets, en massifs, en piécettes d'eau, avec des statues pieuses semées ?à et là, dans la verdure. Mme de Chantel et Jeanne avaient les deux plus jolies chambres, qui communiquaient. Celle de Maxime, plus petite, regardait les jardins de couvent et le décor, en arrière-plan, du grand séminaire. Vraie chambre d'un Tiberge arrivant à Paris et attendant la rentrée au séminaire. Sous l'angle des rideaux blancs, le lit étroit ne devait abriter que des sommeils paisibles, des sommeils de science et de piété, purs de toute mauvaise image. Le mobilier, en noyer verni, c'était ce lit, la petite table de nuit posée auprès, une commode dont le marbre se parait de carreaux tricotés, quelques chaises, l'une assez basse pour servir de prie-Dieu, une table et une petite bibliothèque en planche et en batons articulés. Il n'y avait de glace qu'au-dessus de la cheminée, ornée de deux gros coquillages. Une gravure décorait la muraille, d'après la Descente de croix de Rembrandt, extraite du Magasin pittoresque.

La petite chambre sacerdotale certes n'avait pas encore accueilli un pèlerin à ce point travaillé de passions contradictoires. Elle voyait, suivant les jours, Maxime exalté de joie, oubliant les heures à regarder un portrait de Maud, à repenser à telles minutes exceptionnelles passées près d'elle, -- ou ramassé sur lui-même dans une horrible et douloureuse rêverie, tenaillé d'envies de départ, de fuite là-bas, vers la solitude de Vézeris. Car le pays natal, à chaque accès de souffrance, s'évoquait ainsi qu'un désirable, inviolable asile.

La vraie passion peut se reconna?tre à l'incomparable isolement qu'elle fait autour de l'ame. Le viveur, touché par cette force mystérieuse, peut continuer sa vie dissipée: il n'en est pas moins seul parmi les hommes et, pour un temps, il traverse le monde comme s'il n'en était pas. Qu'on imagine cette prodigieuse force d'isolement s'exer?ant sur une ame de taciturne, seul par go?t et par état depuis l'enfance. -- Maxime, sauf les deux ans de Saint-Cyr et les trente mois de régiment, avait vécu à Vézeris, entre sa famille, des paysans et un vieux précepteur ecclésiastique. Pendant cette sortie à travers le monde que furent les années militaires, il avait subi la crise de virilité qu'un médecin e?t prédite à sa jeunesse chaste et entravée; mais avant même de revenir à Vézeris, une remontée de dégo?t contre soi, contre la femme instrument à sensations, payée pour cela, l'avait guéri, soumis à l'abstinence. La gourme était jetée. Maxime n'en demeurait pas moins un sentimental doué d'un tempérament brutal, impérieux. L'obsession de la femme aimée devint tout de suite pour lui aigu?, monomaniaque. Il souffrait de son absence et de sa présence, irrité qu'elle ne f?t pas là à toute heure, irrité de sa propre gaucherie qui, près d'elle, le paralysait, lui ?tait le courage de mendier une caresse, dans la peur de déplaire. Et, par contrecoup, il souffrait de l'effondrement de sa volonté, du désordre présent de son énergie. Ce n'était pas ainsi, il en était s?r, -- un sens droit, une ferme conscience le lui proclamaient, -- qu'on devait aller au mariage, d'avance immolé à l'épouse. Tant de fois, dans sa solitude, il avait jadis imaginé son avenir conjugal: l'union d'une volonté et d'une intelligence dominatrice, avec une sensibilité douce et résignée, comme sa soeur Jeanne, fa?onnée par lui ! Et voilà qu'il se fian?ait, d'avance vaincu, sentant bien que l'aimée était de race plus fine, plus dominatrice, un peu dans l'état de coeur où durent être les chefs barbares, ma?tres de Rome, que des Romaines daignèrent aimer: esclaves ombrageux, méprisant et adorant leur servitude. Maxime, irrité de la protestation secrète de sa dignité, lui avait résolument imposé silence. "Je veux être ainsi... Je veux obéir..." Comme ces catholiques qui jouissent à immoler leurs go?ts, à mortifier leur esprit, il offrait ce renoncement à la pensée consumatrice de celle qu'il chérissait.

Mais ce qu'il ne pouvait faire taire, ni cesser d'entendre, c'était la voix sagace qui avait parlé, le jour où il s'était enfui de Saint-Amand; la voix qui lui avait parlé de nouveau, le soir où il entrait à l'Opéra avec Hector Le Tessier, le soir encore du d?ner de Chamblais, et qui depuis, sans cesse, lui répétait: "Cette femme n'est point celle qu'il te faut. C'est folie à toi de chercher ta compagne dans le monde factice dont tu n'es point... Le jour où tu l'as aimée, tu as chéri l'erreur, invoqué la catastrophe..." Cette voix obstinée troublait les meilleures minutes de contentement, timbrait d'une fêlure les sonores carillons de joie qui retentissaient en son coeur, à certains retours de Chamblais, après l'ensorcellement d'une après-midi entière passée aux c?tés de Maud... Et même près d'elle, il en était harcelé, quand parfois, inquiète de son air, elle lui demandait: "A quoi pensez-vous ?" N'importe ! Il acceptait cette destinée hors de ses go?ts, hors de ses projets. Il se laissait tra?ner chez les couturières, chez les modistes, chez les tapissiers de Paris, l'ame engourdie d'une tristesse lourde, infinie, comme un soldat brave à qui l'on ferait casser des pierres sur une route, un jour de bataille, mais paré à tout, acceptant tout pour demeurer plus longtemps dans le parfum de Maud, la regarder et lui parler. Même après les mauvaises journées, où l'anxiété l'avait rendu le plus taciturne, quand il la quittait, quand il pensait: "Jusqu'à demain je ne la verrai plus !" il se sentait si effroyablement délaissé, si dégo?té des minutes de sa vie où elle ne participait pas, qu'il faisait amende honorable, qu'il se frappait le coeur comme un pénitent, s'accusait de mal aimer, adorant les caprices de l'amie et n'ayant plus de force que pour vouloir une chose: qu'elle f?t là toujours, près de lui, pour l'aimer, pour le torturer, mais là... Dans ce désarroi de son coeur, dans cette fièvre de ses sens, les lettres dénonciatrices qui accusaient Maud étaient tombées sur lui, coup sur coup, le mariage une fois résolu, comme autant d'avertissements providentiels. Il avait juré à Maud qu'il avait foi en elle, il ne voulait pas douter; mais comment lire sans torture des lettres tellement précises, qui semblaient si informées, décrivaient minutieusement ses toilettes, notaient ses heures de sortie, ses démarches de la journée ? Il souffrit, il combattit avec lui-même, il chercha un appui contre le doute dans le souvenir des paroles d'Hector: "Il n'y a pas de jeune fille mondaine, à Paris, à qui l'on n'ait prêté des camarades à de vilains jeux... Et Mlle Maud de Rouvre est belle avec trop d'éclat pour n'avoir pas suscité la calomnie. Lestez-vous de patience, cuirassez votre coeur..."

Malgré tout, malgré ses raisonnements, malgré l'argument rassurant que lui fournissait l'irréprochable tenue de Maud, malgré le mépris que tout honnête homme garde à la dénonciation anonyme, malgré sa volonté et son amour, enfin sans avoir jamais osé se dire à lui-même: "Je doute !" il doutait continuellement, cruellement.

Tout ce qu'on dira, tout ce qu'on écrira sur l'inanité et l'ignominie des lettres anonymes n'empêchera pas l'homme le plus sensé d'être bouleversé par une telle lettre lui dénon?ant la fraude d'une femme chérie, e?t-il pour cette femme le respect le mieux confirmé. Car la lettre anonyme, c'est, au moins, le rappel de l'esprit de l'amant à ce problème effroyable: "Qu'y a-t-il derrière le front de ma ma?tresse ? Que sais-je de sa pensée ?" Ah ! si intime et si abandonnée qu'elle vous soit apparue, l'homme raisonnable sait bien qu'il ne sait jamais tout ! Le doute et la défiance ce sont la raison même, car une ame est un mystère pou une autre ame: c'est la confiance qui est l'abdication, le volontaire aveuglement. Voilà ce que rappelle à l'amant le plus croyant l'infame papier sans signature qui lui dit: "Cette femme vous ment..." Or Maxime n'était venu à la confiance que par un acte de volonté comparable à l'effort d'un prêtre pour retenir la foi qui s'échappe, et avec la foi, le repos du coeur ! Tout l'édifice fut par terre, du coup: ils sont si fragiles, ceux que construit laborieusement notre vouloir raisonné ! Les seuls solides se sont batis tout seuls, dans l'irréflexion.

Maxime connut l'horrible travail intérieur que la pensée industrieuse accomplit dans le silence, dans l'insomnie, malgré vous, le travail qui va chercher les souvenirs épi par épi, les réunit, les dresse en une gerbe monstrueuse qu'on ne peut plus ne pas apercevoir. Sa mémoire travaillait avec persévérance, l'infatigable glaneuse ! Saint-Amand... la première entrevue... "La mère a bien mauvais genre... la petite soeur aussi... Elle est belle et se tient bien, mais elle n'a pas l'air d'une jeune fille..." Et déjà, il s'en souvenait maintenant, dès ce premier jour d'automne, il avait besoin de se rassurer, de croire en Maud; il était tout heureux d'entendre Mme de Chantel lui dire: "Oh ! ce sont des gens charmants et très bien..." Jeanne ne disait rien: il comprenait cependant qu'elle n'aimait pas la société des demoiselles de Rouvre; mais Jeanne était si timide !... De longs mois se passent, des mois de solitude où s'achève, dans l'absence, la conquête de tout son être, mais le doute n'est jamais exclu de sa pensée fidèle. Puis c'est le retour à Paris, l'entrée dans le salon de l'avenue Kléber, Maud si reine, qui semble ne pas voir les allures déshonnêtes, ne pas entendre les entretiens abominables... "Quoi ! pure dans ce milieu impur ? Est-ce possible..." Et le doute se fait plus fort, étreignant plus étroitement l'amour qui grandit. Il le suit pas à pas, il cro?t avec lui... Voici le vestibule de l'Opéra: Suberceaux, la face décomposée, force d'un regard Maud à quitter le bras de Maxime, et ils échangent des paroles secrètes. Maud les explique bien à Maxime et l'explication le satisfait alors, parce qu'il est près d'elle, dans son air, dans son rayonnement; mais combien elle lui para?t puérile aujourd'hui ! La menterie en est manifeste; il sait bien, connaissant à présent ce monde, que Julien de Suberceaux n'est pas épris de Marthe de Reversier... Encore une étape, c'est le d?ner de Chamblais, l'inoubliable et romanesque promenade sur cet étang magique, parmi cette clarté de rêve, lune et brume, l'hiver et le printemps fondus dans une tiédeur délicate, et le premier baiser qu'il tente, et auquel elle

se dérobe. Pourquoi ? Par innocence, par pudique révolte ? Il l'a pensé alors. Mais l'industrieuse raison se fait ironique: "Allons donc ! parmi ces petites jouisseuses et ces débauchés professionnels, une jeune fille, même sage, ne s'effare pas d'un baiser sur le front !" Alors quoi ? C'était le coup de glaive dans son coeur: "Elle aime l'autre... Elle a horreur d'un contact qui n'est pas le sien. Pourrais-je, moi, effleurer seulement une autre femme ?..." Si inexpérimenté qu'il f?t à l'amour d'une jeune fille, il aimait trop, avec une sensibilité trop éveillée, pour ne pas souffrir de cet invincible effroi rétractile que ses tentatives de caresses provoquaient chez Maud. Mais, conduit à cette constatation par la logique de ses réflexions, il se réveillait, il se révoltait, il ne voulait plus croire: c'était trop douloureux aussi, trop effroyable à imaginer que celle qu'il adorait e?t horreur de lui: c'était plus affreux encore que la pensée d'être trahi. Il se for?ait de nouveau à se rassurer: "Comme elle est douce avec moi, comme elle cherche évidemment à ne pas me déplaire !... Durant toute mon absence, n'a-t-elle pas renoncé au monde ?... Ne vit-elle pas maintenant à part des gens qui l'entouraient ? Ne m'a-t-elle pas dit ce qu'elle en pensait avec tant de sincérité ?..." Il revivait les jours adorables, ceux où les soucis d'installation et de trousseau faisaient trêve. Alors, il déjeunait à Chamblais, y passait l'après-midi, y d?nait, revenant à Paris par un train du soir. Quand le temps était beau et sec (et par ce printemps béni, il l'était presque tous les jours), il allait à pied de la gare au chateau d'Armide, par un raccourci à travers bois qui réduisait le trajet à moins de deux kilomètres: et, sachant l'heure de son arrivée, Maud avait imaginé d'avancer à sa rencontre jusqu'à la porte lattée qui, du parc, ouvrait sur le bois... Oh ! cette silhouette claire, de loin aper?ue dans l'aurore verte des bois ! ce visage adoré, toujours nouveau ! l'effleurement de cette longue main fine !... le retour au chateau d'Armide, près d'elle... C'était le meilleur moment de la journée, avec quelques instants de l'après-midi où parfois ils étaient seuls dans la serre. Dès que d'autres se trouvaient avec eux, f?t-ce Mme de Rouvre, Etiennette ou Jacqueline, Maxime devenait maussade, irrité de ne pouvoir plus lui dire librement qu'il l'adorait. Elle, son aisance de reine jamais ne l'abandonnait, mais le tête-à-tête avec Maxime ne semblait point lui déplaire et plusieurs fois elle lui avait marqué, pour son esprit et son caractère, une estime certainement non jouée. Après ces journées heureuses, Maxime regagnait, vers onze heures du soir, sa petite chambre de séminariste, enivré, fou: le sommeil ne le tentait pas; il le fuyait; il voulait repasser, revivre la journée. Alors il ne doutait plus, il était s?r d'elle et s?r de lui, jusqu'à ce qu'un nouvel avis anonyme, ou seulement l'hostile élaboration de sa pensée, le rejetat au désarroi de la jalousie et du doute.

Ce qui doublait pour lui l'horreur de ses souffrances intimes, c'est qu'il souffrait seul. Quel appui moral e?t-il trouvé dans sa mère, dans sa soeur, qu'il sentait des intelligences inférieures à la sienne, et des coeurs aussi passionnés, aussi bouleversables que le sien ? Elles assistaient à ses luttes intimes sans oser y demander leur part, ni même en soliciter la confidence, car elles gardaient pour Maxime le respect inné des nobles familles pour le chef de la maison, qui porte le nom et défend l'honneur. Pourtant leur amour avait sa clairvoyance et, regardant souffrir ce chef chéri et respecté, elles souffraient, elles étaient anxieuses par contre-coup. C'était le sujet de leurs constants entretiens, les noires mélancolies de Maxime, les journées où son visage décomposé, la distraction de sa pensée (quoiqu'il s'effor?at de ne rien laisser transpara?tre et qu'il n'avouait rien) trahissaient l'effroyable combat intérieur. Mme de Chantel, honnête esprit tout à fait borné à sa vie de solitude et de pureté, était bien incapable de pénétrer le mystère ce cet esprit plus complexe et plus inquiet: elle avait seulement éprouvé, en aimant ellemême de tout son coeur, que l'amour ne va pas sans mélancolies, sans angoisses, et elle se disait: "Il aime trop sa fiancée, il est impatient..." Cela n'étonnait pas son ame honnête qui avait été en même temps extrêmement passionnée, mais pour un seul être humain, pour son mari: bon mari, ardent avec un peu d'inconstance, qu'elle servit et chérit en esclave amoureuse, et qu'elle pleurait depuis sept ans avec les chaudes larmes du lendemain de la mort... Jeanne n'avait même pas cette expérience pour expliquer le désarroi moral de son frère. Elle ne voyait qu'une chose: il souffrait, il souffrait depuis qu'il connaissait Maud, donc il souffrait par elle. N'ayant connu, toute sa jeunesse, d'autre ami que ce frère, son véritable éducateur, et quel éducateur tendre et fervent ! elle n'e?t pas été femme si un levain de jalousie n'e?t germé dans son coeur contre l'autre jeune fille qui lui volait Maxime. Elle domina ce sentiment par abnégation de chrétienne, le jugeant malsain, coupable...mais sa résolution d'aimer Maud ne tint pas contre le chagrin de son frère, qu'elle lui reprocha. Maud, d'instinct, ne lui plaisait pas: d'instinct presque spécifique, comme certaines races animales sont hostiles. Elle se mit à la détester. Pourtant elle n'e?t, en ce moment, demandé qu'à être heureuse, à regarder, à sentir fleurir un sentiment nouveau dans son coeur. Elle commen?ait à aimer comme peut aimer une vierge absolument innocente (et qu'il faut de circonstances d'éducation exceptionnelle pour garder cette innocence à une vierge de nos jours, jusqu'aux approches de la vingtième année !); elle aimait avec la joie ingénue de découvrir en soi une force, une ardeur ignorées. Tel un aveugle qui, insensiblement, sentirait s'amincir et se diaphaniser devant ses prunelles le voile qui les sépare du jour. Elle n'osait le dire encore à sa mère, il lui semblait qu'elle n'oserait jamais, et pourtant elle savait bien qu'il faudrait l'avouer, car elle aimait comme cette mère avait aimé, comme Maxime aimait, avec l'ardeur la conviction de nécessité qui dit: "Il faut," ou la vie est brisée.

Au moins, la mère et la soeur avaient, outre leurs confidences communes, l'appui de la prière. Que de matinées les virent monter à pied les pentes de la rue Lepic ou de la rue Caulaincourt, vers le sanctuaire déjà vénérable qui dresse au fa?te de la ville ses blanches colonnes, ses blanches arcades encore échafaudées ! Que d'après-midi elles passèrent dans l'ombre discrète, pailletée de mille cierges allumés, de Notre-Dame des Victoires ! Elles demandaient ardemment le bonheur de l'a?né, la digne perpétuation de la famille par une fidèle gardienne de son honneur... Et Jeanne osait mêler à cette prière désintéressée une prière plus égo?ste, implorant pour elle-même le bonheur d'être aimée. Cela lui paraissait si lointain, presque impossible ! et pourtant l'admirable foi des vingt ans innocents lui disait: "Cela sera."

Maxime, lui, ne priait pas. Tandis que Julien de Suberceaux, aux heures de crise aigu?, retrouvait les balbutiements pieux de son enfance et, avec eux, l'échauffement de coeur que n'avaient pas étouffé les cendres de la débauche, Maxime, si chaste, d'une vie si droite, élevé religieusement, ne priait plus, parce qu'il ne croyait plus... A peine homme, la foi s'en était allée de lui, comme tombent les cheveux à quelques-uns, sans cause apparente, sans souffrance. Impénétrable mystère, ce souffle de croyance qui, librement, anime les uns, délaisse les autres, contrarie les éducations et les hérédités par un caprice qui ne se prévoit ni se s'évite. Maxime était incroyant

avec une telle sincérité que l'idée de la prière ne lui venait même pas: signe indiscutable de l'athéisme vrai.

Dépourvu d'appui où fonder sa résistance, il arriva ce qui devait arriver: une dernière lettre eut raison de ses résolutions. La lettre, "typée" à la machine, disait:

Vous ne voulez pas voir, décidément et vous allez vous marier avec une créature ! Cette lettre est la dernière que vous écrira la personne qui s'intéresse à vous: prenez-y garde ! Si vous n'êtes pas un enfant ou un fou, trouvez-vous aujourd'hui, jeudi, entre cinq et six heures, rue de la Baume, en vue d'une petite porte de fer, la seconde, en venant de l'avenue Percier. Que vous en co?te-t-il d'aller voir ? Personne ne le saura, si ce que nous vous disons n'est pas vrai, et, dans ce cas, vous serez rassuré définitivement..."

Le correspondant mystérieux, homme ou femme, qui signait sa lettre: Prudence, était certes un psychologue assez avisé. Les deux arguments qui terminaient décidèrent Maxime. L'un s'adressait aux moins nobles sentiments: "Personne ne le saura." Mais que vaut notre conscience, la plupart du temps, isolée de la conscience universelle ? L'autre argument faisait miroiter l'espoir de la délivrance: c'était le flacon de morphine montré au néphrétique à qui l'on dit: "Vous ne souffrirez plus après la piq?re..." A cinq heures, il était rue de la Baume. Il vit entrer celle qu'il prit pour Maud; il attendit cinq quarts d'heure devant la porte de fer, quand elle fut entrée. Cinq quarts d'heure durant lesquels il eut la certitude que Maud était là, dans les bras de Suberceaux... Cinq siècles ? Point. Ce ne fut ni long ni court, ce ne fut pas du temps à proprement dire: toute catégorie de succession avait disparu: il souffrit à chaque seconde tout son martyre... Qu'on imagine, après cette passion, la résurrection de ce damné, quand il constata, de ses yeux, que la femme entrée chez Suberceaux n'était point Maud. Non seulement cela le rassurait pour cette fois, mais, du coup tout était expliqué: on prenait pour Maud une autre femme. La lettre anonyme avait bien dit: Maxime ne pouvait être plus complètement rassuré.

Et cet incident, d'apparence romanesque, n'était même point ce que notre ignorance des causes appelle ordinairement le hasard. Comme tous les voluptueux professionnels, Julien, sachant l'incertitude des rendez-vous de Maud et leur rareté, avait des doublures à ce premier r?le, des obéissantes qui venaient au moindre signe et occupaient les heures devenues libres, atroces d'énervement. Dès que Maud implorée par lui l'avait averti qu'elle ne venait pas, il avait télégraphié à Juliette Avrezac, ou plut?t à Mme Duclerc leur intermédiaire complaisante, et la jeune fille était venue, docilement, trop heureuse de ce rendez-vous inattendu dans le délaissement où, depuis longtemps, l'abandonnait Julien.

Maxime regagna l'h?tel des Missionnaires, ce soir-là, ivre de cette excessive joie dont la fièvre intense emprunte l'aspect de la folie. Sa mère et sa soeur l'attendaient, pou le d?ner qu'ils prenaient à une petite table, dans la salle commune du rez-de-chaussée, parmi les vieilles dames à coques blanches, les bonnes soeurs, les grands ensoutanés barbus, convives habituels de la maison.

Maxime embrassa les deux femmes avec un élan d'allégresse qu'elles ne lui connaissaient plus, qui les rasséréna, les remplit d'une joie fiévreuse, presque égale à la sienne: c'était le fils, le frère perdu qu'enfin elles retrouvaient. Les vieilles dames à cheveux blancs, les prieures en cornette, les grands gaillards à barbe et à soutane se scandalisèrent quelque peu, sans doute, de la gaieté qui régnait à cette table de trois convives, si morne d'habitude, et où l'on osa, ce soir là, -- un samedi, jour de demi-pénitence ! -- déboucher une bouteille capsulée d'étain, d'où s'émulsionnait un liquide sucré, et qui portait sur le cartouche de sa panse une image pieuse avec ce titre surprenant: Véritable Champagne Saint-Joseph.

Par une miséricorde de la destinée, cette griserie joyeuse de Maxime ne se dissipa point aussit?t. Elle fut durable. Le doute était mort. Son coeur contenait à la place un immense besoin de s'humilier aux pieds de Maud, de lui confesser son péché contre elle: à nul prix il n'e?t consenti à garder sur sa conscience cette faute et ce secret. Quand, le lendemain, il eut avoué, et que le premier baiser un peu consenti de Maud e?t scellé la rémission, sa fièvre s'apaisa. La journée s'acheva dans cette parfaite accalmie; tout conspirait pour l'embellir: le sourire du ciel, la sérénité des visages, l'espoir d'un bonheur proche où chacun prendrait sa part. Rentré dans sa chambre de séminariste, vers onze heures du soir, Maxime ne chercha pas à s'endormir. Il voulait prolonger dans le silence de cette nuit traversé par des vols de carillons, par les sonneries d'heures aux campaniles des chapelles voisines, la béatitude de son coeur enfin comblé. Le crépuscule du matin bleuissait les fenêtres quand il s'endormit.

A la même heure, Suberceaux, rentré chez lui, ruiné et calme, fermait ses yeux sous le poids d'un sommeil pesant où seule vivait cette foi: "Le mariage ne se fera pas..."

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