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   Chapter 9 9

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 24413

Updated: 2017-11-30 00:02


Depuis que la mort de Mathilde Duroy et le départ de Maud pour Chamblais avaient mis fin à leurs entrevues, Julien de Suberceaux ne quittait guère le club, refusant les invitations mondaines, évitant le théatre et tous les endroits où des gens de connaissance pouvaient lui parler de Maud ou de Maxime. Il jouait beaucoup. La partie était forte en ce moment, grace à deux riches étrangers, deux frères qui, chaque nuit, risquaient un village de Pologne. Commencée à cinq heures, elle ne s'interrompait qu'au "ces messieurs sont servis" du ma?tre d'h?tel et reprenait avant minuit. Suberceaux arrivait le premier et partait le dernier: il jouait sans s'arrêter, avec une effroyable chance, une de ces chances de condamnés qui font peur au joueur heureux lui-même, lorsqu'il rentre le soir, bourré de billets de banque, stupide et perclus. En six jours, il avait gagné près de trois cent mille francs. Cette fièvre unique que donne aux plus solides le mystère sans cesse renaissant des cartes fatidiquement rassemblées pour la ruine ou pour la fortune, seule parvenait à le distraire du désespoir inerte où il sombrait, depuis que Maud, en ces termes impersonnels, inintelligibles à tout autre qu'à lui, dont elle déguisait, comme d'un chiffre, sa correspondance secrète, lui avait signifié la nécessité d'interrompre leurs rendez-vous jusqu'après le mariage.

Ainsi, la nuit passait, et le peu de la journée qui suivait le sommeil noir où il tombait au retour, vers six heures du matin. Mais l'heure mauvaise était neuf heures, quand, le d?ner fini, le cigare fumé, les camarades s'en allaient au spectacle, au foyer de l'Opéra, ou simplement -- car ces soirs étaient d'une tiédeur estivale -- se faisaient voiturer jusqu'au Bois dans une victoria du cercle. Lui ne voulait pas de spectacle, pas de café-concert, pas de Bois, rien qui lui rappelat une vie mondaine, aucun endroit où l'on rencontrat des gens qui pourraient lui parler de Maud et de Chantel. Et les lentes minutes coulaient une à une, dans le silence étouffé du club vide où tra?nait l'odeur du tabac refroidi. Il songeait: "Que fait-elle maintenant ? Est-il auprès d'elle ? Que font-ils ?..." Et sa solitude lui pesait cruellement.

En apercevant, un de ces soirs, Hector Le Tessier qui, vers neuf heures et demie, traversait les salons déserts pour gagner le cabinet de correspondance, il ne put se tenir d'aller à sa rencontre. Hector lui serra la main avec plaisir: une secrète sympathie l'attirait vers le superbe animal humain que Julien représentait à son dilettantisme, et il concédait volontiers à un tel être, comme à Maud, toute licence sur le vil troupeau des contemporains.

-- Vous allez écrire ? demanda Julien.

-- Oui... un bleu. Cinq minutes et je vous appartiens. Voulez-vous m'attendre ?

Tout en écrivant son télégramme, il continuait la conversation, coupée de silences:

-- Que faites-vous dans ce désert, à cette heure, vous, l'homme des fêtes ?

-- J'attends la partie.

-- Vous feriez mieux d'aller au Bois. L'air est délicieux.

-- Le Bois m'ennuie.

--Allez entendre Yvette.

-- Yvette m'ennuie.

Hector, mouillant et fermant le télégramme, se retourna à demi:

-- Eh bien ! mais... les femmes ? fit-il en souriant.

-- Oh ! par exemple, celles-là, je les ai en horreur ! Si j'étais s?r de ne pas en rencontrer, peut-être je sortirais.

-- Bah ! s'écria Hector, quel pessimisme !

Il alla jeter son télégramme dans la bo?te du cercle, revint s'asseoir à califourchon sur une fumeuse et, allumant une cigarette:

-- Vaille que vaille, reprit-il, les femmes me paraissent un des divertissements les plus indiscutables à travers cette vallée de larmes.

-- Moi, réplique Julien sourdement, les mains appuyées à plat sur la molesquine du canapé, la tête penchée d'un air d'accablement, moi, elles me dégo?tent à vomir...

Son visage se contracta d'une vraie nausée. Sous ce vaste silence des pièces vides, aux hautes baies entr'ouvertes, silence élargi encore par l'apaisement des bruits de Paris, par l'accalmie de l'après-d?née, il continua, pensant tout haut, mais content d'avoir une oreille près de lui pour écouter sa rancune:

-- Oui... elles me dégo?tent ! Toutes les paroles des livres de théologie sur elles, sur leur basse animalité, sont encore trop adoucies pour exprimer ce que j'en pense. Je voudrais supprimer du passé le temps que je leur ai donné. Il me semble qu'elles ont tout corrompu en moi: l'envie du travail, l'ambition, jusqu'au go?t de la vie et au désir de l'avenir.

Hector se gardait bien d'interrompre. Julien poursuivit après une pause:

-- Dire qu'on rêve d'elles, de les posséder, d'être désiré par elles, depuis la fin de son enfance, dès qu'on a appris à les voir, dès qu'on devine l'amour ! Au collège, je ne pensais pas à autre chose. Comme j'étais chez des prêtres et que j'étais encore très religieux, savez-vous ce qui me navrait d'avance ? C'est qu'il ne me serait jamais permis de posséder toutes les femmes... Toutes ! Il me les fallait toutes pour que la vie me par?t désirable ! Et j'étais chaste, avec cela.

-- C'est curieux, murmura Hector, ces enfances d'amant... Vous étiez un prédestiné, un amant-né. Moi, au collège, j'avais déjà une ma?tresse, les jeudis soirs, une bonne fille de Paris, avec laquelle je partageais mes petits revenus. Et cela ne me troublait guère. Aussi, dans la vie, je n'ai pas été un amant. Il est vrai que je ne suis pas irrésistible.

-- Bah ! ne vous moquez pas de moi ! Vous avez eu autant de femmes que moi... peut-être davantage... car, vrai, je ne pose pas avec vous, vous savez ? certaines femmes ont peur de moi. Je me ridiculiserais à raconter cela à tout le monde; mais plus d'une m'a répondu: "Non... décidément, vous êtes trop beau..." être beau, c'est un médiocre moyen d'action sur elles... c'est leur propre escrime. Elles y sont toujours plus fortes que nous... Du reste, qu'est-ce que cela fait ?... On a toujours trop de femmes... Elles sont tellement pareilles, tellement des petites bêtes de luxure, toutes... la plus honnête, je me charge de la transformer en une nuit. Leur chasteté, leur honnêteté, ce n'est jamais que du respect humain, de la vanité ou de l'habitude... Leur ame est un chiffon qu'on reteint à la couleur de la sienne. Il n'y a que leur corps qui diffère... Et, franchement, un programme de vie qui consiste à promener ses caresses sur le plus grand nombre de corps possible... ?a finit par appara?tre tout à fait écoeurant et niais.

Un valet de pied entra, rangea des papiers, glana des journaux épars sur les tables vertes. Tant qu'il vit l'habit brodé, les gros mollets blancs r?der dans la salle, Julien se tut. Mais son coeur n'était pas encore tout à fait vidé, car, dès qu'il se retrouva seul avec Hector, il reprit:

-- Moi, cette fois, c'est fini... Je crois que je suis guéri... Aucune ne me fera plus envie, à présent: j'ai retrouvé la chasteté au fond de la débauche... Tenez... aujourd'hui, il en est venu une chez moi, une débutante... ce qu'il y a de mieux comme aventure dans la société contemporaine, n'est-ce pas ? une jeune personne qui passe pour jolie, qui se dit neuve. Elle est venue chez moi, elle y est restée une heure, sa gouvernante dans le fiacre, en bas, devant ma porte... Si je sais pourquoi je la recevais, par exemple !... par désoeuvrement, pour tacher d'oublier mes embêtements. Elle est restée là plus d'une heure, complaisante comme les filles ne le sont qu'avec les banquiers... et tout le temps, moi, je pensais: "Si tu savais comme tu m'écoeures... et comme tu m'ennuies !" Allons ! conclut-il en se levant et en se rapprochant d'Hector, ne parlons plus de tout cela. ?a m'énerve et ?a vous assomme. Allez-vous quelque part, ce soir ? Si vous voulez, je sortirai avec vous, je vous conduirai... et j'attraperai plus facilement l'heure de la partie.

Hector se leva:

-- Je vais passer une heure à l'Opéra, où j'ai une petite amie en ce moment. Sortons. Excusez-moi si vous me voyez un peu abasourdi par tout ce que je viens d'entendre. Il n'en faudrait pas tant. Et même je me demande si vous ne m'avez pas fait poser.

-- Oh ! mon cher, je vous jure...

-- Voyons pourtant, beau Julien, reprit Hector, curieux de le pousser à bout... je vous ai observé, je vous connais. Vous ne me ferez pas croire que toutes les femmes, toutes, vous soient indifférentes...

Suberceaux se redressa:

-- De qui voulez-vous parler ? dit-il, la voix, le regard subitement glacés.

Hector soutint le choc du regard sans rien dire, et, tout de suite, la franchise de son attitude eut raison de la mauvaise humeur de Julien.

-- Après tout, fit celui-ci, vous avez raison. Comme tout le monde et, je pense, comme vous, je mets Mlle de Rouvre à part des autres femmes. Mais, ajouta-t-il, avec un effort d'ironie, elle n'appartient plus à notre admiration aujourd'hui. Est-ce que la date du mariage est fixée ?

Il tachait de se dompter, mais sa voix brisée avouait.

-- C'est pour le 18... dans neuf jours, par conséquent.

-- Ah ! fit Suberceau.

Il ne disait plus rien, figé sur place, les yeux à la pointe de ses escarpins. Et tout d'un coup il tendit la main à Hector:

-- Je vous quitte, cher ami... j'oubliais que j'ai une course à faire, une course pressée, ce soir. Adieu.

Il ne se donna pas la peine de chercher une autre excuse; il sortit aussit?t. Hector entendit les portes massives du vestibule s'ouvrir et se refermer. Puis, par la fenêtre, il aper?ut Julien s'éloignant à pied, d'un pas rapide d'abord, vite ralenti au poids des lourdes réflexions.

-- Voilà un homme, pensa-t-il, qui est à bout, et qui médite la péripétie du drame. Que faire, moi ?

Le r?le de Providence répugnait à son scepticisme indulgent. "être Providence, c'est prendre parti pour le bonheur des uns contre le bonheur des autres.. Qui en a le droit ?..."

Il lui sembla tout de même, à la réflexion, que le mariage de Maud avec Chantel était encore la meilleure solution, celle du "malheur minimum".

"Et puis j'ai promis à Maud mon alliance." Il se décida, écrivit et jeta à la bo?te un petit billet que Maud devait recevoir le lendemain matin à Chamblain: "Veillez, chère amie... je viens de rencontrer au cercle, bien surexcité, un de nos amis, le plus beau de nos amis." Puis il sortit et acheva sa soirée à l'Opéra, content d'une journée où il avait go?té cette sensation assez rare: entrevoir le fond d'un coeur humain en était de passion.

Julien cependant, de ce pas accablé, vaincu, qu'Hector avait guetté de la fenêtre, tournait l'angle de la rue Saint-Honoré, la remontait vers Saint-Philippe du Roule, gagnant inconsciemment sa maison. Mais, devant sa porte, il revint à lui... Rentrer là, retrouver éparse dans l'air, attachée aux tentures, reflétée dans l'au-delà mystérieux des glaces, cette poussière, cette fumée du Soi aboli que laissent tra?ner les jours échus, oh ! non, plut?t s'échapper même du présent, s'oublier, oublier ! Il rebroussa chemin à la hate, comme s'il e?t peur de voir, par la petite porte grise subitement ouverte, sortir des fant?mes pareils à lui-même.

Droite et vide, une rue, qui ouvrait de l'autre c?té du boulevard sa longue perspective éclairée par les deux chapelets d'étoiles jaunes, l'attira, propice à une marche distraite. Il s'y engagea, il sa suivit, étonné du bruit de ses pas sur l'asphalte sec, étonné de son ombre girante à chaque bec de gaz, étonné de se sentir vivre. Car le problème de la vie, de la personnalité permanente, oublié dans le train-train des jours sans événements, requiert impérieusement l'être humain aux heures de crise grave. Celui qui marchait sans but en ce moment, machine désorientée et folle, rien que pour faire jouer ses rouages, voyait un autre être vivre, penser, patir, et cet être était lui-même: et, à constater que c'était bien lui, en effet, il avait, de minute en minute, l'émoi d'une chute pesante, inattendue.

"Dans neuf jours ! Mariée dans neuf jours..." Il pronon?ait ces mots à mi-voix et, chaque fois, il lui semblait qu'il disait quelque chose de contradictoire avec sa propre vie, avec l'existence ambiante des choses réelles, comme s'il e?t dit: "Je suis mort," ou bien: "C'est du rêve, ce so

nt des images vaines, ces maisons, cette rue, ce bruit de mon pas..." Chaque fois, après le choc de la pensée: "Maud se marie... c'est fini... c'est fait..." il rappelait la vie d'une aspiration spasmodique, en asphyxié qui cherche l'air désespérément, dans l'atmosphère sans air. Vite comme le rêve, où les années s'entassent dans quelques secondes, passaient, repassaient devant sa mémoire les faits, les dates, les paroles, le tissu du passé qui devait, lui semblait-il, emmailler le présent, le contraindre à n'être pas la séparation, la fin. La force d'espoir et de conquête qu'il avait sentie palpiter, quand, six ans auparavant, il arrivait à Paris, glorieux, ambitieux, avide, cette force vivait encore, voulait vivre, se révoltait contre la défaite: "Ce n'est pas possible. Ce ne sera pas. Je ne veux pas..."

Sa pensée désorientée ressaisit des bribes de raisonnements, tout le puéril scepticisme opposé naguère aux scrupules traditionnels de sa conscience et de son éducation. "La possession d'une femme doit être aussi indifférente à l'être moral qu'un verre bu d'une liqueur agréable... La morale, le sentiment surajoutés à cet acte sont des rêvasseries de moine et de poète. L'homme fort, sain de raison, usera des femmes comme d'un autre bien terrestre, pour son plaisir, pour son intérêt."

Oui, les raisonnements vivaient toujours dans le cerveau désemparé. Mais pourquoi, à cette heure de souffrance, victime à son tour par une femme, pourquoi une impulsion robuste, irrésistible comme une force de la nature, l'inclinait-elle aux convictions contradictoires, à celles du passé, de l'enfance chaste et religieuse ?

"Il y a une loi morale imposée à l'amour humain. Cette étreinte fugitive comme le contact du verre plein sur les lèvres, elle atteint par contre-coup les facultés de souffrance de tout l'être humain... Et tu vois bien que tu souffres, aujourd'hui, d'autre chose que du plaisir aboli..."

Il souffrait d'autre chose. Ce qui le tenaillait, ce n'était pas la jalousie théorique, celle que les psychographes ont inscrite et démontrée dans leurs théorèmes, l'échauffement de colère provoqué par l'image d'une autre go?tant la volupté volée. Plus que jamais, au contraire, ce dégo?t de la chair si violemment ressenti, aux heures de crise sentimentale, par les vrais voluptueux, proscrivait toute évocation de lubricité. Sa jalousie, sa rancune, c'était de penser que Maud s'affranchissait de le désirer, lui, l'Amant, qu'il n'était plus nécessaire, tandis que lui-même ne pouvait s'affranchir. Il l'avait éprouvé aujourd'hui, quand il serrait dans ses bras une autre femme, convoquée par dépit. Son corps même, ses nerfs refusaient l'émotion. L'Absente, l'infidèle gardait malgré tout son domaine; le désir éperdu de la dernière minute le for?ait encore, de loin, à la fidélité.

"Mais elle aussi souffre, sans doute !"

C'était l'espoir de sa jalousie, qu'elle montat son calvaire, elle aussi.

"Elle n'a pas cessé de m'aimer comme cela, brusquement, par une raison d'intérêt. Elle souffre... à moins que ?"

Le doute surgit, et avec lui la jalousie vulgaire, l'horreur des baisers pris par d'autre lèvres d'homme, l'affolement de haine qui rend meurtrier. Et, avec cette jalousie, le désir de chair le ressaisit.

La netteté d'un souvenir -- Maud, les bras nus, rajustant ses cheveux, dans l'ancienne chambre de Suzanne du Roy -- subitement le dégrisa et le rejeta à la réalité. "Où suis-je ?" Autour de lui, c'était la trouée claire du pont de l'Europe. Une corde secrète de la mémoire, frappée par le souvenir des caresses, avait vibré... "Quoi ! cet endroit même ?..." Ainsi l'instinct le ramenait, comme une bête blessée, à toutes ses remises familières.

Il dut obéir, en pleine conscience, maintenant; il s'engagea dans la rue de Saint-Pétersbourg, puis dans la rue de Berne. De pauvres filles de joie, déjà, y faisaient le guet de l'amour aux alentours des petits débits de vins à lanterne rouge... La soirée était douce, poudreuse, large et gaie.

Devant la maison de Mathilde, il hésita. La porte était fermée, comme chaque soir. "Que dire à la concierge ? On ne me laissera pas monter dans l'appartement de cette morte..."

Mais aussit?t il pensa qu'on lui obéissait toujours quand il mettait un certain air de volonté dans sa voix.

Il gagna la loge. La femme y était seule, essuyant des vaisselles. Elle fut un instant interdite quand Julien, d'un ton d'autorité qui prévient la réplique, demanda la clef de l'appartement. Le peuple de Paris a le respect de la mort, il n'en a guère d'autre.

-- J'ai laissé là-haut un nécessaire que je veux reprendre, dit Suberceaux, consentant à rassurer cette ame simple.

La concierge donna la clef. Julien monta les trois étages aussi prestement qu'aux jours de rendez-vous. Enfin, il désirait quelque chose ! Dans le désarroi de son coeur, il fut heureux de retrouver l'envie irraisonnée de revoir cette chambre complice, même vide, dans l'appartement vide et mort.

La mort, du reste, en le visitant, n'y avait rien changé; il le constata dès qu'il eut allumé le bougeoir posé comme de coutume sur un buffet bas, dans l'antichambre. Ni un meuble, ni une tenture, ni un cadre n'étaient hors de place, dans cette antichambre, dans la salle à manger qu'il traversa; seulement la fadeur de l'inhabité imprégnait l'air, combattue par cette odeur délicate que laisse longtemps après soi la peau parfumée des femmes, là où elles se sont maintes fois habillées, déshabillées, où elles ont dormi maintes nuits. Mais surtout dans leur chambre, dans "la chambre de Suzon", l'hier vivait encore épars dans l'air, blotti dans les plis des rideaux, tissu aux mailles du couvre-pied, sur le lit intact, figé en gouttes dans les flacons, empoussiérant d'atomes l'attirail des menues toilettes que Maud n'avait pas eu le temps ou le souci d'emporter.

Julien, le coeur opprimé d'émotion, entra, alluma les candélabres de la cheminée, refit ce cher ménage d'amour si souvent, si allègrement faut au temps des entrevues d'hiver. L'étreinte des fant?mes qu'il avait fuie tout à l'heure, à la porte de son logis, il la cherchait ici; il la voulait pour son atroce volupté. Mais l'hallucination se dérobait. Vainement, assis dans le fauteuil voisin de la fenêtre, il fermait les yeux, écoutant le bruit des rares voitures. Malgré l'identité du décor, hier refusait de se confondre avec aujourd'hui. Il n'eut même pas la seconde d'illusion qu'il implorait. Il souffrit seulement davantage, d'une sorte de désespoir sans attendrissement, sans pleurs.

Bient?t il se leva, gémissant, cherchant d'instinct l'arme, l'objet, la chose qui peut donner la mort.

"J'ai mal !..."

L'horreur de vivre le pénétra. Il se jeta sur le lit, arracha les couvertures, mordit les draps dont la neuve blancheur ne rappelait même plus l'Absente. Une fureur de détruire, d'anéantir le passé l'agitait; il saccagea le lit comme un enfant bat un meuble qu'il a heurté. Et soudain, de dessous le traversin, un chiffon de batiste roula, une chemise de Maud, une chemise de jeune fille longue, chaste, point transparente, quoique si fine, comme il convient à un vêtement qui n'est pas fait pour l'amour. Son odeur d'ambre et de fougère, vivifiée par l'émanation de la chair, y restait enrésillée. Longtemps étouffée, elle monta brusquement aux narines: choc léger, qui fit jaillir l'émotion humaine, les larmes de l'amour vrai, pareil a celui des autres hommes, auquel il avait menti, contre lequel il avait péché...

"Maud, Maud chérie !..."

Ce cri sortait de ses sanglots, tandis qu'abattu, effaré de sa solitude, la face dans cette chose inerte et vivante, tout ce qui lui restait de Maud ! il gémissait.

Or, si désespéré, les croyances de l'enfance, en une minute, refleurirent en lui: elles vivaient donc, sous la poussière malsaine qui les avait si longtemps recouvertes ? Il pria; il mêla aux divins noms jadis implorés le nom de celle dont il avait profané le corps adorable. Et il fut ainsi, sincèrement, l'être religieux qui foule aux pieds toute raison, demande en un cri de foi les graces qui contredisent la foi et la morale. Comme jadis, quand, petit gar?on, désirant une sortie ou un cadeau, il faisait des promesses à la Vierge, aux saints Patrons, -- il engagea l'avenir: "Je me marierai... Je travaillerai... Je vivrai sainement avec elle. Mais rendez-la-moi !"

Tragiques, les vagissements désespérés de cet homme, parfaitement beau, parfaitement jeune; ces prières proférées, les lèvres dans le linge fait pour vêtir la pudeur d'une vierge, et qui avait servi d'accessoire à des caresses passionnées !

Quand il redescendit, onze heures avaient sonné. La concierge le guettait sur le seuil de sa loge; il coupa court aux questions en lui glissant un louis dans la main en même temps que la clef... Dehors, il marcha d'un pas plus solide, comme si, parmi les décombres, surgissait malgré tout l'espoir d'une restitution. C'est que des larmes saines avaient coulé sur son chagrin; c'est qu'il avait touché le fond de sa conscience et y avait retrouvé, avec ce qui y restait de moralité et de foi, l'indéfectible espérance qui dort au creux des ames désespérées.

"Cela ne se fera pas. Elle n'épousera pas Chantel." Un sentiment puissant lui disait cela, hors de toute preuve. Comment l'événement se produirait-il, par lui ou sans lui ? Il l'ignorait. Il concevait seulement son droit d'intervention dans le dénouement, sans savoir non plus comment il en userait, ni même s'il en userait.

Il souffrait toujours, mais d'une douleur sourdement engourdie: qui ne se raisonnait pas, qui se réfléchissait à peine sur la conscience, -- une douleur qui ne pensait pas. A partir de ce moment, il reprit sa vie ordinaire. Il rentra chez lui, s'habilla avec le soin minutieux habituel. Qui l'e?t vu sortir, passé minuit, en frac sous le léger pardessus printanier, une fleur au revers gauche, un cigare aux dents, descendre la rue Saint-Honoré à pied, d'un pas de flanerie, gagner le cercle et s'asseoir à la table de jeu, à c?té d'un panier de jetons, -- certes n'e?t pas imaginé que cet homme, depuis plus de quinze jours, vivait dans un état de fièvre continue, et, depuis six, presque en démence, -- que deux heures plus t?t, il avait agonisé en serrant contre ses lèvres le chiffon de batiste qui, soigneusement plié, à peine plus volumineux qu'un mouchoir, bombait légèrement la poche de son frac.

Au club, la partie était commencée. Il ponta quelques instants, puis, dès qu'une suite de banque fut libre, il la prit. Il la tint toute la nuit et perdit constamment, lentement, chaque banque soldée par quelques milliers de louis. On leva la partie vers cinq heures, dans l'effervescence de joie na?ve, insolente, où les banques mauvaises mettent les pontes heureux. De fait, tout le monde gagnait autour de Suberceaux, qui perdait trois cent mille francs, son gain de la semaine.

Joueur toujours impassible: mais, ce jour-là, il for?a l'admiration des plus hostiles. Il avait laissé couler cette fortune entre ses doigts avec une insouciante absolue; et, quand il sortit du club, quand il regagna son logis, il respirait l'air cordial de cette matinée de printemps, les poumons joyeux et larges.

Faut-il le dire ? il éprouvait, de la continuité de sa malechance, une sorte de satisfaction. me de féticheur, il s'était fait en lui-même, à son insu, cette "réussite" étrange: "Si je perds, cette nuit, c'est que le mariage n'aura pas lieu..." Il avait perdu autant qu'il pouvait perdre; il rentrait chez lui n'ayant plus à lui, peut-être, que ses vêtements; aussi rapportait-il cette foi instinctive: le mariage ne se ferait pas. Il ne s'attarda pas à chercher comment; il était tranquille; il sentait dans le chaos de sa tête germer des projets qui suivraient leurs cours le lendemain, encore aussi indistincts que la fleur dans ces oignons qu'une nuit fait pousser, germer, fleurir. Il se coucha paisiblement et s'endormit calme, la chemise de Maud épandant son parfum sous ses narines.

C'était bien une ame de joueur à travers la vie, à la fois outrancière et puérile, superstitieuse et téméraire, l'ame des joueurs, l'ame des femmes, l'ame aussi des conquérants, quand il pla?t au hasard.

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