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   Chapter 8 8

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 38102

Updated: 2017-11-30 00:02


-- Tu es réveillée ?

-- Oui. Entre, chérie.

Etiennette, la porte refermée derrière elle, courut embrasser Maud encore couchée. Leurs bouches et leurs mains se caressaient, avec cette tendresse à fleur de peau, démonstrative, empressée, complimenteuse, que les jolies femmes se témoignent volontiers, quand l'absence des hommes supprime entre elles la concurrence... Du reste, depuis qu'elles vivaient ensemble à Chamblais, leur amitié, puisée aux sources de l'ancienne intimité de couvent, s'était échauffée dans les confidences, l'aveu des espoirs prochains, la communion des inquiétudes. Toutes deux, Maud si résolue dans sa marche révoltée, Etiennette si rudement enseignée par la vie, restaient l'une pour l'autre de simples jeunes filles amies. Qui les e?t entendues converser ensemble, e?t, la plupart du temps, admiré l'innocence de leurs propos, leur adorable puérilité.

Les caresses matinales échangées à profusion, leur bavardage quotidien s'amor?a en compliments sur leur visage, en discussions de chiffons ou de toilettes.

-- Tu devrais toujours t'habiller de crépon noir, comme à présent, disait Maud. Rien ne sied mieux à ton teint et à tes cheveux. Oh ! les amours de cheveux ! C'est de l'or neuf, ces nattes-là...

Elle en prenait une, la posait sur l'oreiller, au milieu de la soie plus obscure de ses propres cheveux défaits.

-- Tiens ! regarde... les miens paraissent presque bruns... Jamais je ne devrais me montrer auprès de toi. Tu m'éteins complètement.

-- Veux-tu bien te taire ! répliquait Etiennette. Est-ce qu'on lutte contre ?a, tiens ! et contre ?a, contre ?a ?...

Elles passa ses doigts dans la souple et douce coulée des boucles brunes qui s'allumèrent aussit?t de reflets roux, elle entr'ouvrit le col à volant, formant écharpe, de la chemise de linon, elle découvrit la naissance de la gorge et y posa ses lèvres.

-- C'est toi, chérie, qui es trop jolie... trop reine. Près de toi, j'ai l'air de ta petite femme de chambre. Mais ?a m'est égal, je t'aime.

Elles s'embrassèrent encore.

-- A propos, dit Maud, je me suis décidée pour le grand peplum tombant droit sur la robe à taille...

-- Celle de chez Laferrière ?

-- Oui. Seulement je la modifie un peu, en rétrécissant l'empiècement du corsage. Tu vas comprendre.

Elle s'expliqua, interrompue par Etiennette qui, elle aussi, avait eu son inspiration pendant la nuit, pour modifier le modèle de Laferrière. Et c'était vraiment un tableau à tenter un pinceau de l'école de Valenciennes, ces deux jolie filles mi-sérieuses, mi-rieuses, discutant, prenant des poses, dans la vaste chambre du chateau d'Armide, boisée de riches coquilles, de courbes gracieuses, meublée de vraies pièces de musée.

Elles n'étaient pas tombées d'accord quand la porte de la chambre s'ouvrit. Betty apportait le courrier du matin.

-- Vous avez ma lettre aussi, Betty ? demanda Etiennette.

-- Oui, mademoiselle. J'ai vu que Mademoiselle n'était pas dans sa chambre... Alors, j'ai tout porté ici. Il y a deux lettres pour mademoiselle Etiennette.

-- Tiens ! fit la jeune fille étonnée... Qui est-ce qui peut ?...

Elle n'attendait une lettre que de Paul Le Tessier. Il lui écrivait chaque jour, même lorsqu'il venait déjeuner ou d?ner à Chamblais. Chaque jour aussi, elle lui répondait, heureuse de se prouver ainsi quotidiennement qu'elle n'était pas tout à fait seule au monde.

Aujourd'hui l'enveloppe blanche, avec l'estampille gaufrée: Sénat, était bien là, comme chaque jour. Elle ne l'ouvrit pas la première, elle tenait entre ses doigts hésitants l'autre enveloppe, longue, rouge brique, marquée d'un timbre étranger.

-- Qu'est-ce que tu as ? demanda Maud, quand Betty fut sortie. De qui est cette lettre ?

-- C'est de Suzon, répondit Etiennette. Cela vient de Hollande.

-- Ah ! c'est bien ennuyeux. Elle aurait pu attendre encore un peu avant de donner de ses nouvelles, Suzon.

Elle traduisait la pensée d'Etiennette. Maintenant que la mère était morte, l'obstacle au mariage avec Paul, c'était cette folle Suzanne qui avait soupé, fêté, couché avec tout Paris. Sa longue absence, le long silence, point rompu même à la mort de Mathilde, commen?aient à la faire oublier de Paris qui oublie vite. Allait-elle rentrer en scène ?

"... Je t'écris d'Amsterdam, où je suis arrivée avec la troupe. Mais j'ai quitté le théatre. Je suis avec un jeune négociant très calé, très chic, que je compte bien amener à Paris. Peut-être déciderons-nous aussi son frère à nous accompagner: il est riche aussi, il ne fait rien et tu serais tout à fait son type.

"J'espère que maman va bien. Si elle a besoin de quelque chose, elle n'a qu'à m'écrire H?tel Mille-Colonnes. Henri est très gentil et j'ai tout ce que je veux..."

Deux pages sur ce ton d'incohérence et d'inconscience, un verbiage de lorette qui navrait Etiennette et l'humiliait. "J'espère que maman va bien... Henri a un frère qui ne fait rien: tu serais son type..." Voilà comment elle comprenait la famille !

-- Je n'ose pas te lire cela, dit-elle à Maud. Je voudrais ne l'avoir pas lu.

Pourtant, elle songea qu'elle l'avait crue morte, elle aussi, emportée par cette phtisie qui la minait. Alors elle eut honte d'avoir accepté cette hypothèse sans chagrin, et peut-être avec soulagement. N'était-ce pas tout ce qui lui restait de l'autrefois, cette folle Suzon avec qui elle jouait, gamine, ne sachant encore ni l'une ni l'autre rien de la vie vraie.

Elle dit tout haut:

-- Pauvre petite ! Je suis bien contente tout de même d'avoir de ses nouvelles. Elle a si peu de santé ! Si on pouvait la rendre raisonnable ! Son coeur est excellent.

Dans cette offre même qui l'avait choquée tout à l'heure, la bonne volonté de la pauvre fille s'affirmait. On est bienfaisant comme on peut, suivant sa situation et ses moeurs... Pauvre Suzon !

Elle consulta Maud:

-- Faut-il dire à Paul que j'ai re?u des nouvelles ?

-- Moi, je ne le dirais pas. Cela lui sera désagréable. Si Suzon revient, il l'apprendra toujours assez t?t. Et puis, qui sait ? reviendra-t-elle ?

Etiennette embrassa son amie.

-- C'est vrai, tu as raison. Comme tu vois juste toujours !... Mais je t'ennuie avec mes affaires. As-tu des nouvelles, toi ?

-- Rien, répliqua Maud, vannant du bout des doigts les lettres, les enveloppes ouvertes, nichées dans le creux du lit, entre ses genoux... Des fournisseurs, l'inévitable Aaron qui nous invite à déjeuner pour le jour du vernissage, John Arthur qui offre un h?tel à louer, rue Lincoln... C'est tout... plus Maxime, naturellement.

-- Et... ?

-- Non, pas un mot.

-- Quel jour lui as-tu écrit, toi ?

-- Mercredi.

-- Près d'une semaine. Ce n'est pas naturel. Il boude.

Maud se renversa en arrière, sur les oreillers, les mains à plat, l'air las:

-- Que veux-tu ? ma chère, il boudera. Je ne peux pourtant pas, moins de quinze jours avant de me marier, passer mes après-midi dans un entresol de la rue de la Baume. Je ne veux pas de tyrannie. Le délai que je lui impose n'est pas tellement long: il peut vraiment patienter. D'ailleurs, qu'il le veuille ou non, je m'en tiendrai à ce que je lui ai écrit: je ne sortirai plus seule à Paris. Est-ce que le conseil que je lui donnais n'est pas le plus sage, voyons ? Qu'il parte, qu'il aille faire un tour à l'étranger... un tour d'un mois ou deux... il est en fonds, justement: il gagne tout ce qu'il veut au cercle, en ce moment-ci. Quand il reviendra, tout sera casé et tassé; je serai vicomtesse de Chantel... et je me charge de l'avenir de Julien.

Elle attendit quelque temps l'approbation d'Etiennette; puis, comme celle-ci ne parlait pas, regardant distraitement la lettre de Le Tessier qu'elle venait de parcourir, elle se redressa, s'appuya du coude au traversin:

-- Tu ne m'écoutes pas ?

-- Si, fit la jeune fille. Mais, tu sais, moi, je suis un peu bête pour tout cela. Tu m'étonnes toujours. Je ne te comprendrai jamais bien.

-- C'est pourtant assez clair !

-- Oh ! pardonne-moi ! reprit Etiennette en glissant calinement son bras à c?té du bras plié de Maud. D'avance, je te dis: C'est toi qui as raison, c'est moi qui suis une petite niaise... Moi, tout ce que je désire au monde, c'est d'être auprès de quelqu'un qui m'aime bien, que j'aime bien... Le reste m'est si égal ! Tu ne peux pas te le figurer ! Je suis une bourgeoise: je vivrais avec trois mille francs par an, en province. Alors, tu con?ois, à ta place, aimant Julien comme tu l'aimes (ne dis pas non, tu l'aimes à en avoir fait des imprudences, ce qui est extraordinaire de ta part !), je l'aurais épousé tout simplement... Dirigé par toi, Julien, qui est paresseux, mais qui n'est pas sot, aurait fait son chemin... Tu aurais été moins riche que ne le sera la vicomtesse de Chantel, mais tu n'aurais pas été mise dans cette alternative: ne plus voir un homme que tu aimes, ou passer ta vie dans une atmosphère de drame... car ils ne sont commodes ni l'un ni l'autre, tes deux amoureux. Vivre dans le drame, moi, c'est au-dessus de ma nature. J'aime mieux la tranquillité la plus médiocre.

Tout cela était dit d'un ton paisible, insinuant, presque caressant, avec ce mélange d'assurance et de modestie, charme singulier de la fille de Mathilde Duroy. Maud, qui l'avait écoutée sérieusement, répondit, la voix un peu altérée:

-- Ce que tu dis là est vrai pour toi et pour bien d'autres; ce n'est pas vrai pour moi... Oh ! je ne me mets pas au-dessus de toi, comprends-moi, ni de personne. Mais, je le sens, je ne me résignerai jamais à être la femme d'un homme comme Julien, parce que je ne veux pas être déclassée, comprends-tu ? Plut?t être une simple cocotte, comme... (elle allait dire: "comme ta soeur," elle se reprit à temps) tant d'autres qui ont commencé par le couvent et fini par la galanterie... J'aimerais mieux devenir la ma?tresse avérée d'Aaron qui me répugne... Au moins, comme cela, la coupure est franche; on n'est plus du monde, on n'y songe plus, et puis on a le grand luxe et la "rosserie" pour se rattraper.

-- Et l'amour ? dit en souriant Etiennette.

-- L'amour ? Ce que tu entends par l'amour c'est-à-dire le coin du feu, le monsieur assagi, comme Paul, qui vous prend sur ses genoux et vous dorlote, en vous disant des tendresses, et à qui, en échange, on prépare des grogs et des pantoufles ! J'en ai horreur de cet amour-là, entends-tu ? horreur ! horreur !... Je ne suis pas tendre, on ne se refait pas; les tendresses me portent sur les nerfs.

-- Mais Julien, cependant ? questionna Etiennette un peu surprise.

Maud s'appuya des deux coudes au bord du lit et, la voix sourde et ardente:

-- Julien !... Ah ! ce n'est pas de la tendresse en pantoufles qu'il y a entre nous deux, va ! Tu disais que je l'aime... Eh bien ! non, je suis s?re de ne pas l'aimer. Je le vois tel qu'il est, pas supérieur comme intelligence, vaniteux, égo?ste, paresseux... Oh ! je le connais bien... Mais il y a en lui quelque chose de tellement supérieur aux autres hommes, malgré tout cela ! Il est tellement un être plus beau, plus fort, plus délicat, plus élégant, plus... comment dire ? je ne sais pas; il n'y a pas de mots pour exprimer cela... il n'est qu'une chose, mais il l'est extrêmement... il est l'Amant. Me comprends-tu ?

Elle s'abattit de nouveau, le dos sur son lit, fermant les yeux, et d'une voix plus lente:

-- Tous les hommes... même ce pauvre Christeanu qui faisait pamer jeunes et vieilles... ils me répugnent un peu. Maxime n'est pas laid, n'est-ce pas ? J'ai envie de le mordre après qu'il a baisé mon front que je lui tends... Il n'y a que Julien. J'aime ses mains, sa bouche, ses yeux. Je le désire, il me semble, comme les hommes nous désirent, même en nous ha?ssant... Tu ne comprends pas cela non plus, toi. Peut-être tu ne le comprendras jamais, comme je ne comprends pas les rêves en pantoufles. Moi, je ne suis amoureuse que d'un homme unique, mais je le suis terriblement. D'où me vient ce tempérament-là ? Ma mère est calme comme une marmotte, Jacqueline n'est dévergondée qu'en paroles... De papa, peut-être, qui était très amateur... ou de quelque nègre, à moitié sauvage, un a?eul imprévu du c?té de maman... En tout cas, j'en patis, moi.

Elle se tut un instant, puis elle ajouta:

-- Te rappelles-tu, un soir, à la maison, ce graphologue belge qui a lu dans nos écritures ? Il a mis sur mon signalement: très sensuelle... Et ce petit imbécile d'Espiens, lisant cela pardessus mon épaule, ricanait: " Ah ! ah ! très sensuelle..." Je l'ai fait taire d'un coup d'oeil et je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire: "Il n'y a pas de quoi rire... Si vous croyez que c'est dr?le !..." Ils ne savent pas, vois-tu, ni toutes ces poupées, ni tous ces claqués, ce que c'est que d'avoir des sens... Il y a des moments où je suis tentée de croire qu'il n'y a que deux amants à Paris: Julien et moi.

Elle se tut assez longtemps. Etiennette, un peu effrayée par cette vue brusquement ouverte sur l'ame de son amie, songeait: "Comme elle doit être émue pour parler ainsi, elle qui se surveille si bien !" Mais Maud se retournant vers elle, la voix et l'attitude remises:

-- Que dit le cher sénateur ?

-- Il dit qu'il vient déjeuner ce matin comme c'était convenu. Hector aussi, probablement.

-- Certainement, fit Maud en souriant, puisque Mme de Chantel amène Jeanne.

Etiennette, le rire aux lèvres, se leva et embrassa Maud.

-- Allons, dit-elle, je vais me faire belle pour recevoir mon amoureux.

-- Il n'est pas à plaindre, ton amoureux. Seulement, veux-tu un conseil ? Ne laisse pas tra?ner le flirt trop longtemps.

Le jeune fille , de la porte, envoya un signe d'assentiment.

-- Et crois-moi, conclut Maud, pas un mot de Suzon.

Elle sonna Betty. Dès que l'Anglaise fut là, lui présentant les mules, Maud sauta en bas du lit, laissant aussit?t glisser de ses épaules sur le tapis, où vite l'Anglaise le ramassa, le souple tissu de linon. Tandis qu'on préparait le tub dans le cabinet de toilette, la jeune fille erra, tranquillement nue, de la commode où elle choisit elle-même les bas, la chemise, le pantalon qu'elle allait mettre, à la glace de la cheminée devant laquelle elle s'amusa à faire jouer dans ses boucles les reflets roussis du jour. Et cette blanche forme, de la nuque brune aux seins menus, aux hanches larges et pourtant tombantes, aux genoux étroits, aux pieds délicats, soignés comme des mains, toute cette blanche forme de Diane était si parfaite qu'elle restait chaste, de l'impudeur sacrée des marbres de déesse.

Ensuite, allongée sur le canapé du cabinet de toilette, Betty agenouillée la tamponna légèrement avec des serviettes floconneuses, lima minutieusement les ongles des orteils, massa les jointures polies. Maud s'attardait agréablement à ces fr?lements agiles, discrets, de doigts féminins: "Encore, Betty... un peu plus fort..." Durant cette demi-heure de massage, elle rêvait à l'aise, elle préparait sa journée dans le silence... "Maxime... Julien... les deux p?les de ma vie, à présent." Jusqu'à ce jour, elle avait tenu Julien par le servage des sens altérés, puis rassasiés, ne lui laissant jamais entre deux rendez-vous le temps de la réflexion ou de la révolte. Il fallait aujourd'hui changer de tactique. Quand elle se rendait chez Suberceaux, elle avait le pressentiment d'être guettée par des yeux hostiles... "C'est fou vraiment d'y être retournée, même une seule fois, depuis que Maxime est à Paris... Si quelqu'un lui disait !..." Elle le trouvait embruni parfois, inégal, distrait, chaviré dans des silences brusques, à certains mots qui, sans doute, évoquaient le souvenir de paroles prononcées ailleurs. "Il a d? recevoir des lettres anonymes... J'ai tant d'ennemies ! Je n'ai que des ennemies... Cette abominable Ucelli, Aaron enragé contre mon mariage, qui lui ?te ses dernières chances, me poursuivent d'espionnages. Ils sont capables d'acheter mes domestiques, et Betty sait tout !"

Pour la première fois, elle frissonnait devant l'avenir, devant la chance de la catastrophe. "Si cela casse, cette fois, c'est fini... la vie est manquée..." Une suggestion puissante le lui certifiait. Ce mariage manqué, que devenait sa vie ? la chute dans le hasard, dans l'inconnu... l'horrible avenir de médiocrité, Oh ! non... cela, jamais, jamais !" La face humble et obstinée d'Aaron glissait dans son rêve. Elle savait ce qu'il voulait, lui: il avait osé le lui dire un jour, grace au tête-à-tête forcé d'un grand d?ner, il lui avait coulé dans l'oreille, alors qu'elle ne pouvait ni le faire taire, ni refuser de l'entendre, ses projets louches de conquête, et, tandis qu'elle le cinglait d'insultes à voix basse, elle l'entendait encore répétant: "Votre ami, toujours... on ne sait pas ce que l'avenir réserve... vous me trouverez toujours... toujours... et, vous savez, j'ai toujours réussi à ce que je voulais !" Oh ! le misérable !... Cette déclaration cynique lui avait laissé l'impression d'un contact de bête impure, de bête gluante fr?lée par mégarde... Pourtant, l'avenir, si le mariage manquait, c'était cela ou la misère... "Nous sommes à la veille de la débacle," pensa-t-elle, évoquant d'autres soucis, des soucis d'argent qui la travaillaient trop souvent, bien qu'elle s'effor?at de les écarter. "On nous laisse encore tranquilles, parce que mon mariage est annoncé officiellement. Si tout manquait, quel assaut !"

Mais bient?t, demi-vêtue devant la haute psyché au cadre gris fileté de bleu, elle se rassurait. Julien, Maxime, l'un et l'autre étaient trop esclaves pour s'affranchir: elle tenait trop bien leur pensée, ils ?teraient plut?t d'eux-mêmes le pigment de leurs prunelles, la couleur de leurs cheveux. "D'autres se sont libérés pourtant et m'ont oubliée..." Elle se rappelait les mariages manqués comme une injure inguérissable... "C'est que je ne m'étais pas donné la peine de me faire aimer," pensa-t-elle.

Betty fixait les dernières agrafes de la robe en cachemire gris à longs plis indéplissables, et Maud, debout à la fenêtre entr'ouverte, regardait les massifs fleurissants qui s'arrondissaient devant le chateau... Malgré la jeunesse de la saison, l'haleine précoce de l'été flottait, éparse dans l'air, exhalée des profondeurs déjà touffues de parc d'Armide où, parmi la verdure des taillis, se détachaient ?à et là, en reflets de marbre, les blanches statues. Quelle ame jeune résiste à l'appel puissant, à l'invocation au bonheur jaillis d'une tiède matinée de printemps ? Maud souriait, tout à fait calme, confiante en soi, confiante en l'avenir.

-- Tiens ! murmura-t-elle... Hector est déjà là.

Il descenda les marches du perron; Jacqueline le suivait, l'ombrelle ouverte. Leurs ombres, sur les marches blanches, paraissaient à peine lavées de bleu dans le poudroiement ténu du soleil. Presque aussit?t, Paul Le Tessier parut à son tour, avec Etiennette dont la nuque était d'or sous l'or du jour. Les deux couples se suivirent quelques pas... Puis, tandis que Jacqueline et Hector s'enfon?aient dans le parc, le sénateur s'assit avec Etiennette sur un des bancs de pierre ci

rculaires qui garnissaient, de place en place, les alentours du bassin.

-- Allez voir, dit Maud à Betty, si les Chantels sont arrivés. Je n'ai plus besoin de vous.

Etiennette et Paul Le Tessier, sur le banc où, sans doute, la danseuse Héro et son financier s'étaient, aux temps jadis, becquetés tendrement, causaient en bons amis affectueux, Paul gardant dans ses mains d'athlète la main de la jeune fille. Il lui contait les démarches faites pour elle, la veille, à Paris.

-- Voilà, chère amie. Tout est réglé pour l'assurance... Il est convenu que c'est moi qui toucherai, à votre majorité, les vingt mille francs que vous prétendez me devoir pour rembourser mes avances: vous me permettrez bien, je l'espère, de les mettre dans la corbeille, puisqu'ils sont à vous... Les grosses difficultés pour la succession sont aplanies: votre soeur n'ayant pas donné signe de vie au décès de votre mère, tout fait supposer qu'elle ne réclamera pas sa part de l'héritage.

Etiennette eut envie de l'interrompre, d'avouer la lettre de Suzanne. Elle n'osa pas et, dès lors, liée par son silence, l'aveu devint impossible.

-- L'appartement reste à votre nom jusqu'à l'expiration du bail, dans dix-huit mois. D'ici là, nous serons mariés, je suppose, et vous déciderez ce qu'il vous plaira. De mon c?té, toutes mes affaires sont en ordre: j'ai vu Krauss qui me signera un certificat de maladie me permettant d'avoir un congé de trois mois. Avec les mois de vacances, cela nous fera la moitié d'une année. Nous nous marierons à Londres; nous irons passer ensuite quelque temps à Vézeris, chez le jeune couple Chantel, et nous rentrerons à Paris, ajouta-t-il en souriant, tout parfumés d'aristocratie par le frottement de la haute noblesse poitevine.

Il déguisait sous un ton de plaisanterie un plan longuement, sagement m?ri. Il voulait épouser Etiennette sous le patronage des Chantel et des Rouvre, dont les noms éclatants faisaient rentrer dans l'ombre les origines et les alliances de Mlle Duroy.

"Il y a tant de Duroy par le monde... Et puis qu'importe le nom d'une femme le lendemain de son mariage ?"

-- Comme vous êtes bon ! murmura la jeune fille, le caressant de ses yeux calins.

Bouleversé par ces vagues de puissante tendresse qui battent les coeurs de quarante ans, tendresse inquiète et na?ve à la fois, prête à douter de tout et à tout espérer, il lui répondit, d'une voix qui tremblait:

-- Je vous aime tant. M'aimerez-vous un peu, au moins ?

-- Vous savez bien que je vous aime !

"Oui, elle m'aime, pensait-il en buvant la douceur de ces yeux bleu clair, en respirant cette odeur de jeune printemps qu'elle évaporait. Elle m'aime, mais comment m'aime-t-elle ? surtout comment m'aimera-t-elle ? Une sorte de tendresse filiale lui suffit aujourd'hui. Mais quand je serai son mari ? Oh ! m'aimera-t-elle avec tout elle-même, comme un amant ?"

Le voeu tenace, rongeur des coeurs trop jeunes pour leurs années, le tenaillait plus cruellement à mesure qu'il approchait de la possession. Il e?t fait bon marché de la tendresse, de la dilection d'ame à ame. Il ne désirait que la palpitation de ce jeune corps dans les caresses, l'amour de la chair pour la chair. N'est-ce pas le voeu de tous les amants ?

Hector revenait, avec Jacqueline, des bords de l'étang. Paul, l'apercevant, envia sa silhouette plus mince et plus alerte, ses cheveux drus et bruns, sa figure juvénile, ses trente ans.

"L'animal, se dit-il avec un peu d'humeur, il a la jeunesse et l'emploie à cette chose bête qu'ils appellent le flirt, au lieu d'aimer !"

Et, si triste de ses quarante-cinq ans qu'il en oublia un instant la profonde affection qui l'unissait à son frère, il dit à Etiennette silencieuse, anxieuse un peu:

-- Rentrons, voulez-vous ?

Hector et Jacqueline, retour du bois, devisaient d'amour sur un tout autre ton.

Jaqueline, quand ils s'assirent à leur tour, sur l'un des bancs de marbre, concluait l'entretien commencé:

-- Si toutes les jeunes filles pensaient comme moi, mon cher, nous ferions notre petit 89, et nous gagnerions nos libertés de vive lutte.

-- Quelles libertés ?

-- Liberté de sortir et de voyager seule, d'abord. Liberté de rentrer chez nous à l'heure qu'il nous pla?t, de ne rentrer que le matin, par exemple. Vous n'imaginez pas ce que cela m'amuserait de noctambuler. Liberté de dépenser de l'argent à notre fantaisie, liberté d'avoir des amants... Oui, des amants... Vous avez bien de ma?tresses !

-- Elles seront difficiles à marier, vos jeunes filles d'après 89.

-- Pourquoi ? Vous vous mariez bien, vous, quand vous vous êtes affichés pendant dix ans avec cocottes ? Ce serait un usage à établir, voilà tout. On dirait: "Mademoiselle Une-telle a eu une jeunesse orageuse, mais ce sont les jeunes filles comme celle-là qui font les meilleures femmes. Mieux vaut courir avant le mariage qu'après, etc." Tout ce qu'on dit pour vous.

-- Nous verrons peut-être ces moeurs-là, fit Hector. Moi, je ne m'en plaindrai pas.

-- Oh ! vous serez trop vieux pour en profiter, mon cher. Vous serez comme les gens du Tiers qui sont morts vers 1790, juste avant d'avoir eu le plaisir de voir guillotiner des nobles. Moi aussi, d'ailleurs. C'est pour cela que je suis une jeune fille parfaitement sage, qui ne laissera pas toucher le moindre petit acompte avant le mariage.

Hector, souriant, réfléchissait. Il regardait Jacqueline, la trouvait infiniment désirable, et pensait à Lestrange avec le pire sentiment de jalousie male: celui qui jalouse la possession, sans désir personnel, pour le plaisir que l'autre en aura.

Il demanda:

-- Alors, c'est décidé, ce mariage avec l'homme blond ?

-- êtes-vous discret ?

-- Trop pour le divertissement de mes contemporains.

-- Eh bien ! oui, c'est fait, en principe. Je vous le raconte parce que je sais que cela amusera votre dilettantisme. Cela s'est passé avant-hier soir. J'avais fait inviter tout seul l'homme blond, comme vous dites. "Il faut bien que j'aie mon amoureux de temps en temps, moi aussi, avais-je dit à maman, tout le monde a le sien dans la maison." Je m'étais un peu décolletée... et puis j'ai un secret pour que, quand on est près de moi, on ne puis penser qu'à moi, on ne respire que moi. Devinez !... Au d?ner, naturellement, Lestrange s'est allumé, allumé, à ce point qu'il ne pouvait plus manger et qu'il n'entendait plus ce qu'on disait. Savez-vous une des raisons qui m'ont donné du penchant pour lui, qui n'est pas beau ? C'est que je l'excite extrêmement: je le chavire, ce gar?on. Toutes les femmes, me direz-vous ? Non. Moi, davantage. Après d?ner, on a été dans la serre. Prodigieux endroit de flirt, mon cher, votre serre, sous les palmiers du fond. Ma soeur jouait du Berlioz; maman faisait des patiences. Nous étions vraiment là dedans, Luc et moi, comme en cabinet particulier. Nous avons causé. J'ai un peu activé Luc en lui déclarant que j'en avais tout à fait assez de ma chasteté professionnelle, que je ne demandais qu'à changer d'état; je lui racontai que j'avais des insomnies, des réveils très énervés...

-- Est-ce vrai ? demanda Hector.

-- Mais oui, mon cher, c'est vrai. Voilà le plus dr?le de l'affaire. Tiens ! il para?t que ?a vous agite un peu, vous aussi, sage ami, ce que je vous raconte là ? Lestrange ne se tenait plus. Il me prenait les mains, balbutiant: "Jacqueline ! Jacqueline !" comme un amoureux de quinze ans... Je l'ai achevé en lui avouant que dans ces insomnies, dans ces énervements, c'était à lui, Lestrange, que je pensais.

-- Et c'était encore vrai ?

-- Encore. Ceci pour vous calmer, vous. Alors, mon amoureux, à bout de résistance, a pris brusquement son parti: "Jacqueline, je vous veux ! Vous savez que j'ai horreur du mariage: pourtant je suis prêt à vous épouser. Seulement, je vous préviens: j'ai peur d'être un assez mauvais mari. J'ai besoin de la société des femmes; même marié avec une femme qui me passionne, comme vous, peut-être ce besoin persistera-t-il. J'abhorre la cha?ne, l'entrave à la liberté. Serez-vous jalouse ?" Je lui ai ri au nez. "Jalouse, moi ? écoutez Luc, confiance pour confiance. Je ne suis pas folle du mariage, moi non plus; ce n'est pas moi qui l'ai inventé; mais puisqu'on se déclasse quand on ne se marie pas, je me marie. Vous concevez déjà le respect que je professe pour l'institution. Vous me plaisez, je vous plais: épousons-nous, je crois que nous ferons très bon ménage ensemble, outre les petits moments particulièrement agréables, qui n'ont qu'un temps, je le sais. Nous serons associés pour ces petits moments-là et aussi pour les intérêts sérieux de la vie: vous vous y entendez, avec vos airs de libertin, et moi aussi, tout écervelée que je parais. Hors cela, de part et d'autre, liberté complète. Je ne suis pas assez niaise pour imaginer qu'un viveur comme vous, qui ne peut pas voir une robe sans pamer, va devenir subitement chaste, ou même fidèle, après le lunch de noces. Vous continuerez à courir, sans cesser pour cela de penser à moi, car vous êtes de la variété qui cumule, vous. Moi, de mon c?té, je ne demande pas mieux que d'être une perle de fidélité, une Barberine. Mais que voulez-vous ? Ma petite expérience m'a démontré que les Barberine ne se prodiguent plus dans la vie réelle. A quoi serviraient des promesses de résistance à une tentation que j'ignore ? Ce que je vous promets formellement, c'est de vous garder toujours ce qui vous est d? et de ne jamais vous rendre ridicule. A cela près, je veux être libre. A mon tour de vous adresser votre question de tout à l'heure: Serez-vous jaloux ?"

-- Et qu'a-t-il répondu ?

-- Il a réfléchi un instant, pas longtemps, puis m'a dit: "Vous avez raison. Le mariage tel que vous le comprenez est le seul qui ne nous mènera pas au divorce... Vous êtes une femme exquise et je vous remercie de m'avoir prouvé qu'il fallait vous épouser..." Là-dessus, afin de sceller nos fian?ailles, je lui ai tendu mes lèvres et pour la première fois qu'un homme les touchait (pourquoi ricanez-vous ? je vous jure que c'était la première fois), j'espère n'avoir pas semblé trop gauche. Voilà... Moi, je me sauve et je vous laisse. Voici venir les Chantel, je ne veux pas que la jolie Jeanne m'arrache les yeux... car elle est et elle sera jalouse, celle-là, je vous le garantis !

Sans attendre la réponse, elle se leva et, lestement, gagna la maison. Lui la regardait s'éloigner, d'une grace perverse et provocante que sa démarche accentuait. En même temps, par le chemin qui débouchait du bois de chênes à peine feuillé, une charrette à quatre places de vis-à-vis montait, amenant les Chantel. En avant, on voyait la silhouette immobile de Jeanne; Hector devinait ses yeux noirs, limpides comme l'onyx, fixés sur lui qu'elle aimait, il le savait bien à présent, un peu triste de la facilité de cette conquête, pressentant bien qu'elle le mènerait au mariage, et triste à la pensée de cette mort de sa liberté. Il marcha au-devant de la voiture. Il songeait: "Ces deux enfants, Jacqueline et Jeanne, sont après tout les deux solutions raisonnables du mariage contemporain. Si l'on veut lui garder les caractères chrétiens qui faisaient sa noblesse, l'indissolubilité, la fidélité, la fécondité, il faut chercher la femme exceptionnelle, l'oiseau rare, ou la petite oie blanche, comme Jeanne... Si l'on veut le comprendre à la moderne, une fa?ade correcte avec la licence derrière, mieux vaut, comme les Lestrange, se prévenir d'avance et s'entendre l'un avec l'autre. Les moeurs n'y perdent rien. La franchise y gagne."

Mais, en vue de la voiture, le sourire de Jeanne, si innocent, si joyeux, le ravit.

"Chère petite, se dit-il... Je crois que je l'aime bien tout de même !"

La charrette vira devant le perron du chateau d'Armide, déchirant le sable. Hector tendit à Jeanne l'appui de sa main, qu'elle toucha à peine, tout de suite rougissante, et sauta à terre. Mme de Chantel, au contraire, courbatue aux jointures, se laissa presque porter de la voiture à l'escalier. Trois mois de Paris, les conversations écervelées de Mme de Rouvre, les stations chez les couturières, chez les modistes, chez les joailliers, les promenades au Bois ne l'avaient pas changée. C'était le même visage aristocratique et vide, la même tournure gauche et souffreteuse sous l'éternel deuil provincial. Plut?t elle avait déteint sur Mme de Rouvre, vouée maintenant au noir par sympathie pour sa noble amie, noir fanfreluché, sans doute, égayé de dentelles et de rubans... Maxime, sur le conseil d'Hector, gardait sa fa?on un peu sérieuse et militaire de se vêtir, corrigé par la coupe d'un bon tailleur parisien. Mais Paris avait vraiment transformé Jeanne. Elle aussi avait couru la rue de la Paix, de compagnie avec Maud, et ses yeux avivés par le désir de plaire à quelqu'un eurent vite fait de juger ce qui la différenciait d'une Parisienne. Aujourd'hui, sa toilette noire et blanche en taffetas mille raies, la jupe cloche à volants déchiquetés, le corsage drapé, le grand chapeau Gainsborough tout noir la transformaient, faisaient valoir sa taille exceptionnelle à Paris, son allure de Vendéenne souple et solide, de petite aristocrate guerrière.

-- Charmant, ceci, dit Hector en silhouettant du pouce la ligne cambrée, de la nuque au dernier volant.

-- Oh ! vous vous moquez de moi, encore ! fit Jeanne d'un ton chagrin. Ce n'est pas bien.

-- Je vous assure, répliqua le jeune homme, que votre toilette est du meilleur Paris.

-- Vrai ? Oh ! je suis contente. J'avais si peur qu'elle ne vous dépl?t, ajouta-t-elle ingénument. Tu vois, Maxime, M. Le Tessier trouve ma robe très bien.

Maxime sourit, la pensée absente. Ils entraient dans le jardin d'hiver où la table était dressée: Jacqueline, Etiennette et Mme de Rouvre les y attendaient avec Paul Le Tessier. Maud n'y était pas encore, et c'est elle que cherchaient les yeux de l'ancien officier.

Il profita du moment où s'échangeaient les politesses de bienvenue pour tirer Hector à part:

-- Maud est absente ?

-- Non, je l'ai aper?ue tout à l'heure à la fenêtre de sa chambre.

-- J'aurai à lui parler sérieusement avant le déjeuner.

-- Encore jaloux ? Vous êtes incorrigible, gronda doucement Hector.

Que de fois, depuis un mois, il avait re?u les confidences de Maxime, assailli par les délations obscures que Maud pressentait !

-- Au contraire, répliqua Maxime, j'ai gravement offensé Mlle de Rouvre et je veux m'excuser auprès d'elle.

-- Vous êtes décidément un fiancé rempli d'imprévu. Eh bien ! mais, sortons... attendons-là dans le vestibule... Maud sera forcée de passer devant nous lorsqu'elle descendra.

Ils la rencontrèrent sur le seuil même, attardée à fixer au ruban de sa ceinture un pétunia double, bizarre de forme et de couleur comme une orchidée. Hector, point trop rassuré sur l'issue de l'entretien, s'effor?a de plaisanter:

-- Voici monsieur, chère miss Maud, qui souhaite vous "prendre une conversation", comme disent les gazettes... Le petit salon est vide et peut servir à l'interview, n'est-ce pas ?

Il le leur ouvrit avec une affectation de politesse et de sérieux, s'effa?a pour les laisser passer et s'esquiva.

Maud, inquiète, voulut aussi para?tre gaie:

-- C'est vrai, Maxime, vous avez quelque chose à me dire ?

Elle ramassait sa volonté pour ne rien trahir de son angoisse. Tout de suite, elle avait pensé: "Julien !..."

Mais Maxime, gravement, lui prit les mains et posant son front dessus:

-- Je vous demande grace ! fit-il, la voix basse, comme consumée par l'émotion... Je me suis conduit en mauvais ami. Je ne suis plus digne de vous.

Maud ne comprenait pas:

-- Qu'avez-vous donc fait ? Vous avez encore douté de moi ?

-- Ah ! si vous saviez ce que j'ai souffert, à douter. Mais pensez que, chaque jour, depuis que vous êtes à Chamblais, je re?ois des lettres, des lettres tellement précises sur vous... sur vos habitudes... un tel mélange de faits que je sais, que je vois vrais... comme vos toilettes de la journée, comme telle ou telle course que vous avez faite, et que vous me racontez le lendemain et le soir... un tel mélange de cela et de calomnies...

-- Que vous avez cru les calomnies, n'est-ce pas ? répliqua Maud en retirant ses mains.

-- Maud, supplia Maxime, je pourrais ne rien vous avouer... Ne me condamnez pas parce que je me confesse à vous. Voilà ce que j'ai fait, écoutez. Quatre fois déjà, j'avais re?u une lettre écrite à la machine; on me disait: "Ce soir... vers cinq heures et demie, Mlle de R... ira rue de la Baume, deuxième porte à droite dans la rue, en venant de l'avenue, chez..." Non, jamais je n'oserai vous dire l'infamie qui était écrite.

-- "Chez son amant," acheva Maud. Pourquoi ne pas la prononcer, cette infamie, puisque vous l'avez crue ?

-- Je ne l'ai pas crue. Quatre fois j'ai déchiré cette lettre et je ne vous en ai même parlé... Hier... j'ai été fou... je...

-- Vous m'avez fait suivre ?

-- Non. J'ai été rue de la Baume. Un peu avant six heures, un fiacre s'est arrêté devant la porte et il en est descendu une femme de votre taille... du moins il m'a semblé... Je me suis élancé... mais la petite porte était déjà refermée... Ah ! Maud, si j'ai péché contre vous... l'heure -- plus d'une heure -- que j'ai passée sur ce trottoir, le long de ce mur qui borde un grand jardin, m'a bien fait expier...

Maud écoutait, rassurée maintenant, mais surprise et mordue par une jalousie secrète... "Ah ! Julien se console; il re?oit des femmes, à présent..."

-- Continuez, dit-elle. A quelle heure suis-je sortie ?

-- Passé sept heures... Quand j'ai vu la porte de fer se rouvrir, j'ai perdu la tête, j'ai bondi au-devant de cette femme... je l'ai arrêtée par le bras, je l'ai forcée à montrer son visage sous la lanterne de la voiture.

-- Et c'était ? demanda Maud, dont la voix altérée e?t donné l'éveil à un observateur plus avisé.

Maxime hésita:

-- Je n'ai pas le droit de la nommer.

-- Je vous l'ordonne. J'ai le droit, moi, de démasquer les misérables qui me calomnient.

-- C'est une prétendue jeune fille que j'ai vue à votre bal... qui se faisait remarquer en courtisant ouvertement Julien de Suberceaux.

-- Juliette Avrezac ? dit Maud.

-- Oui.

Elle ne parla plus. Maxime, qui la regardait anxieusement, prit pour lui la colère de son front, de ses yeux, de sa bouche crispée.

-- Oh ! pardonnez-moi... fit-il à genoux, le front dans sa jupe.

Elle revint à elle:

-- Levez-vous, fit-elle presque durement. Je n'aime pas qu'un homme s'agenouille. Soit. J'oublie. Si cela a pu vous guérir, tant mieux... Car l'avenir m'inquiète, avec un coeur tel que le v?tre.

Il sollicita son front, ce coin de chair embaumé par les cheveux, le seul qu'elle lui e?t jamais donné le droit d'effleurer depuis leurs fian?ailles. Elle lui tendit son cou, qu'elle laissa un instant sous des lèvres qui la br?laient, avec un obscur désir de vengeance, l'envie de trahir, à son tour. Jamais Maxime n'avait tant re?u d'elle; jamais baiser de Maxime ne lui crispa les nerfs si douloureusement.

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