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   Chapter 7 7

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 21812

Updated: 2017-11-30 00:02


La chambre où agonisait Mathilde Duroy e?t raconté à un observateur la vie accidentée et ballotée de la mourante, rien que par son ameublement composite, stratifié par couches successives, pour ainsi dire; car Mathilde, tracassée de superstitions, ne se séparait pas volontiers des objets compagnons de son passé et, suivant les diverse fortunes de ses années, les acquisitions, les cadeaux, les souvenirs s'accumulaient sur un fonds de décoration tristement banale, peluche frangée et fausse turquerie, qu'elle aimait, qui représentait son idéal de confort, et dont en vain Etiennette, tellement plus affinée, tellement d'autre race intellectuelle, avait essayé de la dégo?ter. Sur la cheminée rendue de peluche bleue, à garniture de cuivre repoussé, un daguerréotype enchassé dans un cadre noir ovale, à vitre bombée, montrait l'image miroitante, jaunie, à demi effacée, d'une jolie première communiante, blanche et fra?che, souriante comme une fleur d'aubépine. Mathilde faisait, soir et matin, sa prière devant ce cadre, sa propre image de petite campagnarde innocente. Deux autres photographies, plus récentes, ornaient les angles: celle de la mère de Mathilde, une paysanne à bonnet breton; celle du mari de Mathilde, car Mathilde avait été mariée à un contre-ma?tre parisien. Du temps de son mariage il ne demeurait que ce portrait, et la folle Suzanne, que Mathilde avait eue du contre-ma?tre. Lui était mort jeune, et tout de suite, presque dans le cortège, où il y avait des patrons, de grands industriels à l'h?tel et à mail, la jolie veuve avait trouvé le consolateur. Une bibliothèque genre Boule, en bois de rose marqueté, dénon?ait le style de la première installation. Peu à peu des amitiés plus artistiques laissèrent comme reliques trois admirables fauteuils Louis XIV, en bois sculptés et doré, recouverts de gobelins pure soie, meubles qui se fabriquaient dans les manufactures royales, à la destination spéciale de présents royaux. Quelques ébauches amusantes représentaient une jeune femme, le haut du buste nu, en corset ou en chemise (Mathilde Duroy avait été célèbre pour ses épaules et ses bras). Et plus d'une fois, au coin des pochades, comme sur la garde de tels romans nichés dans la bibliothèque Boule, cette dédicace revenait, souscrite de signatures célèbres: "A la bonne Mathilde... son ami". La bonne Mathilde ! Bonne, ?'avait été son surnom toute la vie; une bonté vide et vaine, un peu niaise, passant de la prodigalité à l'avarice, toujours préoccupée d'amasser une fortune et se décavant subitement de toutes ses économies pour le plus sot caprice, parfois même par toquade de charité. Que serait-elle devenue si, durant vingt années de sa vie, elle n'avait pas gardé l'amitié généreuse et accommodante d'Asquin, à qui suffisait, lorsqu'il venait à Paris, le plaisir de retrouver une sorte de famille entre une ma?tresse encore jolie et la jolie Etiennette, bien élevée au couvent de Picpus, qui l'appelait papa ? La mort subite du député monarchiste de l'Aude, sans testament, réveilla rudement la pauvre femme de joie, endormie dans cette confiance puérile qu'elles ont presque toutes, qu'avait du moins cette génération-là, car la contemporaine est plus pratique. Du coup s'aggrava une infirmité cardiaque, jamais soignée, traitée par la fête jusqu'à quarante ans: Mathilde tomba malade. Suzanne, déjà lancée, jeta un peu d'argent dans la maison; mais la sagesse d'Etiennette évita la débacle. Etiennette était sortie de Picpus à la mort d'Asquin: elle avait dix-sept ans. Le jour de sa naissance, son père, ordonné, charitable dans ses incartades, avait versé à son bénéfice, à une compagnie d'assurances sur la vie, une somme d'environ sept mille francs qui, vingt ans plus tard, constituaient une dot de vingt mille francs. L'avenir immédiat était donc assuré, aux conditions d'une vie modeste. Tout en accomplissant ses deux années de Conservatoire, Etiennette liquida la situation de sa mère qui, décidément, ne guérissait pas, installa le petit appartement de la rue de Berne avec le produit de la vente de quelques bijoux de valeur, aussi en empruntant sur son contrat qui fut ainsi escompté tout entier trois ans à l'avance.

élevée à l'écart par la volonté de son père, sortant seulement lorsqu'il était à Paris, la jeune fille n'avait souffert que de loin de la situation de sa mère et de sa soeur. La maladie de Mathilde, la fuite de Suzon suivirent d'assez près sa sortie du couvent. Pourtant, en ces quelques mois, elle ne vit que trop les dessous de ces deux vies; son coeur vieillit aussit?t, et de là vint, sans doute, la résolution d'honnêteté qui la sauvegarda au Conservatoire, où tant d'autres prennent leurs premiers grades de filles galantes. Les amis de "cette bonne Mathilde" la visitèrent assid?ment pendant les premiers temps de maladie; mais une femme de plaisir, malade, n'a plus de raison d'exister. Bien peu montèrent encore l'escalier de la rue de Berne; les derniers sept mois, quand Mathilde hydropique cessa de se lever, elle ne vit plus guère que les deux Le Tessier. Puis Hector lui-même se fit rare. Paul resta l'h?te assidu, quotidien; il trouvait auprès d'Etiennette la délicieuse distraction qu'est pour l'homme affairé une amie jeune fille, jolie et point surveillée. Tel est l'égo?sme de Paris devant la maladie de ceux qui, comme les courtisanes et les artistes malades, ne servant plus son plaisir.

Paul cependant, Etiennette l'avait dit à Maud, n'était égo?ste qu'à la surface, ou plut?t son égo?sme avait une fissure: la souffrance d'un être qui l'aimait l'e?t ravagé. Il offrit vingt fois à la jeune fille, la voyant si courageuse dans sa lutte contre la pauvreté, de la tirer d'embarras, protestant qu'il ne demanderait rien en échange, et il était sincère: son coeur contenait cette lie d'attendrissement que la quarantaine fait remonter à la surface des ames de viveurs. Etiennette refusa: elle ne voulait rien recevoir de lui, justement parce qu'elle l'aimait un peu. Certes, ses sens tranquilles n'appelaient point d'amour: Paul l'avait conquise par la continuité de sa présence, trouvant chaque jour quelques heures pour elle dans une des vies les plus disputées de Paris. Elle lui gardait la tendresse spéciale des femmes chastes qui veulent donner leur corps en preuve de suprême abandon, mais pour cela même, sachant combien il souille l'amour, elle repoussait l'argent de l'homme qu'elle aimait. Paul céda au charme de cette tendresse désintéressée. Il s'y enlisa peu à peu: on n'échappe guère, surtout à pareil age. Peu à peu il n'imagina plus Etiennette hors de sa vie; mais comment y demeurait-elle s'il ne l'épousait ? A la vérité il s'exagérait encore l'opiniatreté de sa résistance; il ne soup?onnait pas que la jeune fille, instruite par toutes les compromissions qu'elle avait connues, souhaitait d'être honnête femme, sans trop de foi... Si elle lui e?t avoué son voeu secret: réussir comme artiste, gagner sa vie et, dès lors, se donner sans conditions, l'égo?sme de Paul Le Tessier e?t sans doute accepté. Elle ne dit rien, point par habileté, par vraie pudeur. Et Paul s'habitua à l'idée qu'il l'épouserait un jour, plus tard, à une sorte de retraite de la vie officielle et mondaine. Insensiblement, il rapprocha cette échéance... "Pourquoi pas bient?t ? La mère n'en a pas pour un an... la soeur a disparu..." Voilà à quels raisonnements tient l'héro?sme bourgeois des meilleurs d'entre nous.

Quand Etiennette rentra chez elle, accompagnée par sa voisine, une certaine Mme Gravier, il était cinq heures du matin environ, la nuit était noire...

-- Madame va un peu mieux, dit la petite bonne en ouvrant la porte, elle a l'air de dormir.

-- Est-ce que le docteur est là ? demanda Mme Gravier.

-- Oui.

Etiennette, son manteau de bal jeté au hasard sur un meuble, courut à la chambre. Elle se heurta au médecin qui en sortait, accompagné de la garde. C'était un homme encore jeune, robuste et sanguin, à cheveux noirs pommadés, à barbe noire. Il caressa du regard, en amateur, cette jolie fille décolletée, blonde et blanche.

-- Madame est la fille de... ? demanda-t-il à la garde, qui fit "oui" de la tête.

-- Mon Dieu ! madame... mademoiselle, du moins, reprit-il avec un sourire d'amabilité, j'ai vu la malade... Elle est assoupie en ce moment... Vous savez, n'est-ce pas, que le cas est sérieux... Le coeur est bien pris... Enfin, je ne puis pas vous dire exactement...

-- Enfin, docteur, interrompit la jeune fille avec un peu d'impatience, tout est-il désespéré ? Dites-le-moi clairement. Je veux savoir.

Il hésita encore, puis prenant son parti:

-- Eh bien ! mademoiselle, puisque vous êtes courageuse, oui... c'est la fin. Je suis tout à fait inutile ici. Il n'y a plus qu'à asseoir à c?té du lit et à attendre... Votre mère, heureusement, ne souffrira pas trop, tout se passera sans secousses. Voilà, mademoiselle.

Etiennette, debout, ne répondit rien. Une grosse émotion indécise lui gonflait le coeur, sans faire monter encore les larmes à ses yeux.

-- Dois-je aller... pour les sacrements ? demanda Mme Gravier.

-- Oui, je vous en prie.

-- Mademoiselle... fit le docteur.

Il la salua, se frottant de nouveau le regard au frais éclat de la gorge nue. Etiennette rentra dans la chambre.

Comme l'avait dit le médecin, Mathilde Duroy était assoupie. Etiennette s'approcha du lit qu'une lampe, sur la table de nuit, éclairait vivement. Mathilde reposait sur le dos, la tête et le bras droit découverts. Son corps, d'une ampleur normale jusqu'aux environs de la ceinture, bombait démesurément les couvertures, à la fa?on d'un difforme édredon qu'on e?t installé sur les jambes. La face encadrée par un joli bonnet de nuit très blanc, d'où sortaient quelques mèches bizarrement nuancées, grises sous le blond artificiel des teintures, semblait au contraire presque maigre, d'une paleur de vieille cire décolorée: un tremblement intermittent agitait les traits, surtout les paupières et la bouche, et toute cette face revêtait une expression lasse et hostile, si navrante ! Un vagissement inarticulé, qui semblait pourtant voiler des paroles, sortait des lèvres entr'ouvertes... La jeune fille prit dans ses mains la main courte et grasse de sa mère, et dessus appuya son front. Les bagues, enchassées dans la graisse des doigts, lui meurtrissaient le front.

"Maman va mourir !"

Assurément cette pensée n'avait pas encore atteint la frontière mystérieuse où l'idée confine à la sensibilité. Etiennette était horriblement triste, mais les larmes ne venaient toujours pas. Un doigt posé sur son épaule nue la fit retourner. La garde et Mme Gravier étaient derrière elle. Elle se retourna.

-- Je m'en vais, dit Mme Gravier, à la chapelle de la rue de Turin. Voilà bient?t six heures, il doit y avoir déjà du monde debout. A tout à l'heure.

Elle embrassa Etiennette qui se laissa faire et quitta la chambre. La garde, une femme m?re

, sèche et brune, avec de gros membres, dit:

-- Je vais vous aider à vous déshabiller, mademoiselle... bien vite... Si le curé vous voyait comme cela...

Alors seulement Etiennette se rappela qu'elle était en toilette de bal. Elle défit vivement son corsage et sa robe et, restant en jupon, passa une matinée. Elle vint s'asseoir au pied du lit; elle attacha ses yeux aux paupières fermées et attendit. La garde s'était réinstallée sur la chaise longue; elle avait machonné quelque temps une tablette de chocolat, puis s'était endormie. Etiennette fut bien aise d'être seule à penser dans cette chambre d'agonie.

Car l'agonie commen?ait à travers le sommeil, le souffle s'accrochait péniblement aux bronches et à la gorge; crispée sur le drap, la main droite tentait de le ramener avec une débilité, une maladresse enfantines. Et les lèvres s'agitaient de plus en plus, s'essayaient à un discours indistinct et volubile. Que disaient-elles ? Des articulations de voix per?aient maintenant. Etiennette se prit à écouter. Peu à peu il lui sembla qu'elle comprenait; oui, bien s?r elle distinguait des mots... "argent... mort..." Ces lèvres tremblantes les répétaient parmi un bafouillage confus. Puis ce furent des moitiés de noms: "Etienne... Suz...", les noms de ses filles mêlés à des noms d'amants de jadis, "Maurice... Asq... Berly..." Puis une phrase vide de sens: "Elle n'a pas voulu... voulu dire pourquoi elle était partie..." De nouveau la voix charria des résidus de mots méconnaissables, longtemps, longtemps, combien de temps ? Etiennette souffrait de se sentir plut?t nerveuse qu'attendrie: "Je ne pleure pas, pourquoi ?... Cependant j'ai du chagrin..." Pour se forcer à pleurer, elle se replia sur soi-même. "Je vais être toute seule..." Certes, la pauvre Mathilde, depuis de mois, n'égayait point la maison. C'était pourtant la famille, la chair commune, la pensée qui vous a connue toute petite... "Seule... Je n'ai personne au monde..." Les larmes vinrent aussit?t à cet appel de l'égo?sme humain. "Qu'est-ce que je vais devenir ? Je n'ai personne au monde..." La figure, la voix de Paul Le Tessier traversèrent sa pensée: "Je voudrais qu'il f?t là. Il allait venir, pourquoi ai-je refusé ?" Elle sentit bien que, sa mère une fois morte,elle se réfugierait dans les bras de cet ami, qu'il ferait d'elle ce qu'il lui plairait, pourvu qu'il la gardat, pourvu qu'il ne la laissat pas toute seule.

-- ... Oh ! les hommes, j'en ai assez !

Cette phrase, jaillie toute claire des lèvres de la mourante, parmi son balbutiement aussit?t recommencé, épouvanta Etiennette, comme si un mort ou un fant?me avait parlé auprès d'elle. Elle la connaissait bien, pourtant, l'exclamation familière de la pauvre Mathilde devant les déboires de sa vie d'entretenue ! C'était le dégo?t du métier, l'horreur de la domestication du sexe, l'appel au ch?mage, à la grève... "Oh !les hommes, j'en ai assez !" A travers le vagissement indistinct de l'agonie, la phrase revenait maintenant ab?mée, boiteuse, informe, mais reconnaissable pour Etiennette qui la guettait et, chaque fois, à la reconna?tre, sentait une br?lure à son coeur: "Pourvu que la garde n'entende pas !" Etiennette écouta: la garde ronflait doucement. Alors la jeune fille se leva, elle murmura: "Maman..." en essayant de prendre cette main crispée qui s'agitait, et qu'elle lacha aussit?t en étouffant un cri, car la main lui avait serré les doigts, entrant les ongles dans la peau. Et l'horrible phrase revenait toujours dans l'éboulis des syllabes: "Oh !... les hommes... j'en ai assez !"

A genoux près du lit, bouchant ses oreilles pour ne plus entendre, Etiennette se mit à prier... Prier ? Elle avait eu la piété de toutes, la piété facile et coquette des couvents, si vaine, si affleurante que l'homme le plus vaguement déiste est souvent plus près de la foi qu'une congréganiste à médaille. En deux ans, le souffle cruel de la réalité avait tout emporté, même les prières du matin et du soir, même les pratiques les moins gênantes. Le chagrin présent, l'effroi de l'isolement ressuscitèrent les pieuses paroles sur les lèvres de la jeune fille: "Je vous salue, Marie, pleine de grace... Souvenez-vous, ? très miséricordieuse Vierge Marie..." et les gestes de piété se rapprirent d'eux-mêmes aux mains infidèles, le frappement de la poitrine, le baiser sur la croix du pouce et de l'index. Sainte piété, si précieuse que son plus faible écho console encore un misérable qui l'invoque !

Du bruit dans la chambre... Etiennette se redressa: un prêtre venait d'entrer, accompagné de Mme Gravier, et tandis que celle-ci, aidée de la garde, préparait les huiles pour les sacrements, ce prêtre s'approchait du lit, prenait la main, disait: "Ma chère fille, m'entendez-vous ?" Etiennette écouta avec le prêtre: elle per?ut l'écho de l'horrible phrase reconnaissable pour elle seule: "Oh ! les hommes, j'en ai assez !"

-- On m'appelle bien tard, dit sévèrement le prêtre à la jeune fille.

Il était maigre et petit, avec des cheveux gris tout frisés, une soutane de fantaisie en cachemire fin.

-- écartez-vous, dit-il encore à l'enfant tout en larmes.

Etiennette alla rejoindre au bout de la chambre la garde et Mme Verdier qui s'étaient agenouillées; elle-même s'agenouilla et essaya de prier. Le prêtre murmurait les paroles de l'onction: "Misereatur tu? omnipotens Deus... Indulgentiam, absolutionem et remissionem peccatorum..." Son oraison latine, sifflante et chantante, s'unissait maintenant au vagissement de l'agonisante de plus en plus rauque et indistinct, et pourtant Etiennette y distinguait toujours la même exclamation désespérée, que sa mère éructait maintenant coup sur coup, sans intervalle: "Oh ! les hommes... j'en ai assez !"

L'horrible mot, dont nul autre qu'elle ne conna?trait le secret ! Comme cela cautérisait le coeur, et pour toujours ! Ah ! de cette vie-là, de l'esclavage abominable aboutissant à cette agonie, jamais, jamais pour elle-même ! L'alanguissement qui, tout à l'heure, s'était emparé de son coeur à songer combien elle serait seule désormais, se dissipa. "Jamais je ne dépendrai d'un homme, dussé-je être ouvrière, femme de chambre ou morte."

Ayant fini les onctions, le prêtre dit une courte prière au chevet de la mourante, puis il appela Etiennette et l'emmena dans le salon. Il lui parlait d'un ton sévère, comme irrité de la trouver si jolie dans ses larmes:

-- Votre mère avait-elle des habitudes religieuses, mon enfant ?

-- Mais... monsieur l'abbé... oui, je crois... Elle faisait ses prières matin et soir.

-- Elle ne fréquentait pas les sacrements ?

Etiennette hésita:

-- Je ne crois pas, dit-elle.

-- Il faut prier pour elle, mon enfant. Dieu est très miséricordieux, mais il n'accorde rien à qui ne demande rien.

Après un silence, il ajouta:

-- Avez-vous d'autre famille ?

Etiennette rougit si vivement que le prêtre comprit et pardonna le mensonge de sa réponse: "Non, monsieur," et il sembla même s'adoucir un peu.

-- Ma pauvre enfant ! murmura-t-il, que le bon Dieu vous ait en sa garde ! Vous voilà toute seule dans la vie... Si vous vous sentez le coeur trop gros ces jours-ci, venez rue de Turin; vous demanderez le P. de Rigny.

En balbutiant des remerciements, la jeune fille reconduisit le prêtre jusqu'à l'antichambre. Elle traversait de nouveau le salon quand elle entendit un grand cri; elle se précipita dans la chambre... Mme de Gravier et la garde étaient déjà agenouillées et récitaient le De profundis. Etiennette s'affaisa près d'elles et pleura, cette fois, du fond du coeur.

Elle resta ainsi jusqu'à ce que la voix de Mme Gravier lui dit à l'oreille:

-- Il faut vous étendre un peu, ma petite, ou vous prendriez mal, vous aussi.

Elle obéit machinalement. Quand elle fut debout, elle vit avec surprise qu'on avait tiré les rideaux des fenêtres. Il faisait dans la chambre un petit jour rose et gai de printemps. Mathilde, les yeux clos, avait repris dans la mort sa figure amicale des jours de santé.

Vers huit heures du matin, Etiennette, cédant aux instances de son obligeante voisine, buvait distraitement un peu de café sur un coin de table, dans la salle à manger, quand la petite bonne, Ursule, entra en annon?ant confidentiellement:

-- C'est la "demoiselle". Elle est avec M. Paul.

La "demoiselle" était le nom dont Ursule désignait cette élégante et mystérieuse visiteuse qui, depuis deux mois, avait des rendez-vous assez fréquents dans l'ancienne chambre de Suzanne avec un élégant et mystérieux visiteur qu'Ursule nommait, aussi vaguement, le "monsieur".

Etiennette rougit au rappel de cette complaisance... Elle était gênée de revoir Maud à présent. Non, elle n'aurait plus permis cela. De l'événement, pourtant si prévu, de la mort de sa mère, il lui demeurait, en même temps qu'une résolution plus robuste de vivre honnête et indépendante, un renouveau de pudeur juvénile vis-à-vis des choses qu'elle avait jusqu'ici considérées comme inévitables, avec quoi son deuil la faisait rompre.

-- Qu'est-ce qu'il faut dire, mademoiselle ? demanda la petite bonne.

-- Dites que j'y vais.

Elle rejoignit Maud et Le Tessier. Tous deux l'embrassèrent tendrement sur ses larmes qui jaillissaient de nouveau.

-- Ma chérie !

-- Ma pauvre enfant !

Ils s'assirent, la tenant entre eux. Etiennette, par brèves réponses, racontait la nuit.

-- Et que vas-tu faire maintenant ? demanda Maud.

Elle eut un geste d'incertitude et de découragement.

-- écoutez, ma chère enfant, dit Paul Le Tessier. Maud et moi, nous sommes d'avis que vous ne pouvez pas demeurer ici, dans cette maison vide, tout de suite après la mort de votre mère. Voici donc ce que je vous propose,d'accord avec elle et avec Mme de Rouvre... Oh ! soyez tranquille, reprit-il, répondant à un geste de refus qu'il devinait. Je ne vous offre aucune espèce de secours, bien que, vous le savez, je sois à votre disposition, comme pourrait l'être un frère a?né... Mme de Rouvre va venir pendant un mois s'installer à Chamblais, avec Maud et Jacqueline...

-- Oui, interrompit Maud. Tu devines pourquoi, n'est-ce pas ? Il n'y a pas d'autre moyen, je crois, de calmer la jalousie de qui tu sais. Et puis, du reste, j'ai horreur de Paris... Veux-tu venir avec nous ? C'est maman et moi qui t'invitons; aucune raison de refuser.

Etiennette ne répondit pas tout de suite. Sa logique de fille raisonnable et expérimentée lui disait: "Décidément, Paul songe à m'épouser... Et Maud a peur de Suberceaux si elle reste à Paris. Cette combinaison arrange tout le monde. N'importe, c'est bien de m'avoir fait une part dans leurs projets."

Elle embrassa Maud:

-- J'accepte, ma chérie, et je te remercie.

Et comme Paul à son tour l'embrassait, elle se sentit soudainement si réconfortée par cette étreinte qu'elle pensa, plus tendrement que jamais: "Il m'aime bien... C'est bon d'être aimée ! Cher ami !"

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