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   Chapter 6 6

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 56927

Updated: 2017-11-30 00:02


L'orchestre, érigé sur une scène au fond du hall fleuri d'arbustes illuminés, attaquait le finale de la symphonie en si mineur de Borodine; bien avant minuit, la morne résignation des concerts mondains se marquait aux visages congestionnés, aux yeux fripés des femmes parquées c?te à c?te sur les premiers rangs de chaises, avec des attitudes d'attention et d'admiration contraintes; elle s'avouait ingénument dans les poses vaincues des habits noirs accoutés aux chambranles des portes, ou errant silencieusement de corridor en corridor. Quelques invités pourtant, des groupes de fumeurs indépendants, des couples de flirt insoucieux des critiques, s'étaient réfugiés dans les salons, dans les chambres toutes grandes ouvertes, où l'on pouvait trouver encore, avec une lumière moins aveuglante, un peu d'air et de fra?cheur.

Sur le canapé du petit salon qui, d'ordinaire, servait de boudoir à Maud de Rouvre, où elle avait sa bibliothèque personnelle, son piano et son bureau d'acajou anglais, Luc Lestrange, seul, à demi couché, la main droite tourmentant fréquemment la pointe de sa barbe pale, semblait attendre quelqu'un, en éveil au moindre bruit de pas qui s'approchaient de la baie ouverte sur le grand salon.

-- Enfin, c'est vous ! s'écria-t-il, en voyant para?tre Jacqueline de Rouvre... Je désespérais... Vous êtes à manger de baisers, ce soir, ajouta-t-il en parcourant du regard la jeune fille, qui, mi-sérieuse, mi-rieuse, levait du bout des doigts les c?tés de sa robe de tulle blanc, comme une danseuse de menuet, et lui faisait une révérence.

Il s'assura du regard qu'ils étaient bien seuls; jetant son bras autour de la taille de Jacqueline, il tenta d'effleurer la nuque sous les boucles rousses, mais, plus vite encore, elle glissa de ses bras, et, preste comme une bergeronnette, s'esquiva derrière le piano. Debout, un pied sur la pédale d'étouffement, elle caressa le clavier d'un arpège, si adroitement penchée que son corsage, à peine échancré, sembla lui déshabiller la poitrine.

-- Jacqueline ! murmura Lestrange.

-- Il n'y a pas de "Jacqueline" qui tienne, cher monsieur, répliqua-t-elle en s'asseyant sur le tabouret du piano, prête à esquiver une autre attaque. On ne m'embrasse plus ni le cou, ni la joue, ni les bras, ni rien. C'est mon premier soir en robe longue... Je suis une dame.

Et, pour bien établir sans doute que sa robe était une robe longue, elle croisa les jambes d'un geste vif qui découvrit tout son mollet droit. Lestrange, debout devant elle, se mordait les lèvres.

-- Si, pourtant, fit-elle... on m'embrasse la main.

Elle arracha le gant gauche d'un seul coup; le bras apparut subitement nu, tendu aux lèvres de Lestrange. Il les posa sur la pointe des doigts d'abord, puis, lentement et goul?ment, il piqua de baisers le poignet, l'avant-bras, gagnant vers le coude... Jacqueline, les yeux à demi fermés, la bouche entr'ouverte, ne bougeait pas ce bras tendu qu'elle déroba soudain, quand la moustache fauve toucha la saignée

-- Assez pour aujourd'hui fit-elle. Asseyez-vous là, et causons gentiment.

Elle montrait le canapé. Lestrange obéit.

-- Comme votre figure est dr?le, ce soir ! Qu'est-ce que vous avez ? Vous me faites les yeux que Chantel fait à ma soeur.

Lestrange affecta de rire, mais sa voix se détimbrait.

-- J'ai... que vous vous moquez de moi, comme de tout le monde, du reste. Et je vous assure que j'en souffre. De vous à moi, ?a peut vous para?tre absurde. Pourtant c'est vrai: je me prépare encore une nuit horrible.

-- Bah ! réplique Jacqueline, en jouant avec son éventail, vous devez bien conna?tre quelques gentilles amies chez qui vous pourrez passer une nuit d'insomnie... amusante, plus amusante que notre petite fête, toujours.

-- Des cocottes ?

-- Des cocottes, des actrices, des dames pour messieurs seuls, enfin... Est-ce que je sais, moi ? Vous ne voudriez pas que je vous donne des adresses, pourtant ?

-- S'il n'y a que des actrices ou des filles pour me distraire de vous ! répliqua Lestrange sérieusement.

-- Eh bien ! mais... les femmes du monde alors. La petite Mme Duclerc, justement, se frottait à vous, tout à l'heure, avec une grace ! J'ai vu cela, moi... Je vois tout. Vous lui avez demandé une fleur... La voilà à votre boutonnière.

-- Sa fleur ? Ce que je m'en moque !

Il l'arracha, la jeta par terre:

-- Une femme qui a eu trois enfants, merci, ?a ne me tente pas.

Jacqueline ramassa la fleur et la déchiqueta.

-- Voilà ce que c'est que les mauvaises habitudes, dit-elle. On prend go?t aux jeunes filles, aux fruits un peu verts; on ne peut plus s'accommoder des jolis fruits m?rs.

Un couple apparaissait sur le seuil: une femme au visage virginal encadré de bandeaux, donnant le bras à un très jeune homme chevelu, de taille médiocre; dès qu'ils virent le salon occupé, ils battirent en retraite.

-- Tenez, fit Jacqueline, la voilà, cette pauvre petite Duclerc; Henri Espiens la console de vos dédains.

-- Le romancier ? C'est un joli raseur. Il peut la garder, si elle le supporte.

Ils se turent. L'orchestre, dans l'éloignement après quelques instants de silence, attaquait le finale de la symphonie.

-- Au fond, dit Jacqueline, si j'étais homme, j'aurais votre go?t. Les mères d'une nombreuse famille, non, décidément ?a ne me comblerait pas de joie. -- J'en vois quelques-unes à la douche, chez le docteur Krauss, de celles qui sont ici ce soir, si pimpantes, si bien attifées, et je me figure la tête du séducteur quand il voit appara?tre sans voile ces trésors ! Brr ! Ce n'est pas la dame qui doit recevoir la douche, alors !... Tandis qu'une jeune personne de dix-sept ans, toute neuve, comme... Madeleine de Reversier, par exemple.

-- Ne me parlez donc pas des autres, interrompit Lestrange. C'est vous seule que je veux, vous le savez bien.

-- Je crois que vous "me voulez", en effet. Mais vous voulez également toutes les femmes qui passent à votre portée... mettons toutes les jeunes filles. Jusqu'à cette pauvre Jeanne de Chantel, si plate, si fagotée, dont vous regardiez les "salières" avec des yeux brillants. Ne dites pas non ! C'est une petite maladie, une "névrosette", comme dit mon cher docteur Krauss. Je ne vous la reproche pas et je ne suis pas jalouse, allez.

Elle s'amusait, entre ses phrases, à piquer de baisers la fleur à demi dépouillée qu'elle roulait entre ses doigts.

Lestrange murmura:

-- C'est vrai... Mais je vous... veux par-dessus tout !

Sous le regard ironique de Jacqueline, il n'osa pas, cette fois encore, dire: "Je vous aime". Elle, toujours tenant la fleur près de ses lèvres, demanda.

-- C'est sérieux, alors ?

-- Tout à fait sérieux.

-- Eh bien ! si c'est sérieux, répliqua-t-elle tranquillement, épousez-moi. Ah ! vous voyez, vous commencez à faire une tête !

-- Mais...

-- Mais si, je vous assure, vous faites une tête ! Qu'est-ce que vous espériez donc, mon pauvre Luc, voyons ? Que j'allais jouer les Madeleine de Reversier, les Juliette Avrezac, ou d'autres encore que vous savez ? Payer le silence des femmes de chambre, courir les gar?onnières, comme une honnête épouse ? Non, non, mon cher. Je suis aux premières loges pour savoir ce qu'il en co?te. On passe l'age de noces, sans avoir même eu pour se distraire une vraie aventure, et on risque un tas d'ennuis. Pas de ?a ! Je veux qu'on m'épouse. Suis-je donc un si mauvais parti ? Je suis de bonne naissance, j'ai deux cent mille francs de dot qui ne doivent rien à personne... Ce n'est pas le Pérou, mais par le temps qui court, c'est encore un bibelot d'une jolie rareté. Un peu écervelée, peut-être ? Bah ! ?a ne compte pas à cause de mon age et je saurai me tenir une fois mariée. Quant à être intacte, mon cher, vous pourrez en chercher une dans tout Paris, et même à Orléans... Vous n'en trouverez pas de plus... Jeanne d'Arc que votre servante. Même la petite Chantel, malgré ses salières, je lui rendrais des points. Dame ! je sais bien qu'on ne fabrique pas les enfants en ramant des choux, je ne suis pas une petite oie blanche, comme dit l'ami Hector. Mais mon mari n'en aura pas moins la satisfaction d'inaugurer... toute la ligne.

Elle se leva, refit un arpège sur le piano et ajouta, comme pour elle-même:

-- Et j'ai idée que l'inauguration en vaudra la peine.

Là-bas, la symphonie expirait en de lents accords décroissants. On applaudit: un remous de foule piétina vers les salons. Luc Lestrange regardait Jacqueline et ne répondait pas.

-- Voilà, mon bel ami, conclut-elle. Réfléchissez, décidez-vous. Le mariage, ou bien vous n'aurez jamais de moi autre chose que... ceci.

Et lui jetant à la figure le cadavre de la rose blanche, touchée par ses lèvres, elle s'esquiva lestement.

Lestrange, qui voulut la suivre, eut son chemin barré par les couples qui refluaient du hall. Il la vit, de loin, s'accrocher au bras du docteur Krauss: un chauve de quarante ans, au visage de tsar, promenant son tranquille regard vitré d'un lorgnon sur cette assemblée de détraqués, dont le détraquage le faisait vivre.

A l'entrée du hall, Lestrange se heurta à Paul Le Tessier qui causait avec Etiennette Duroy, debout l'un et l'autre, le sénateur couvrant d'un regard plus que paternel l'adorable décolletage de la jeune fille. Les deux hommes se serrèrent la main. Lestrange demanda:

-- Est-ce votre tour, mademoiselle ? N'allez-vous pas arrêter enfin ces déluges d'harmonie savante, en nous chantant quelque chose de simple ?

Tout tremblant encore de son entretien avec Jacqueline, il s'aiguisait le regard aux prunelles bleues d'Etiennette.

-- Non, fit-elle en souriant. Ce n'est pas encore mon tour. Mme Ucelli va chanter, et j'en suis bien aise.

-- Elle a un "trac" affreux, dit Paul. Et elle a tort, car elle aura beaucoup de succès.

-- Oh ! vous, observa le peintre Valbelle qui s'était joint à leur groupe, mon cher sénateur, vous êtes aussi troublé qu'elle. Ce que vous êtes mari de la débutante, ce soir !

Etiennette rougit. Le Tessier, mécontent, ne répliqua pas, mais il offrit son bras à la jeune fille et l'emmena.

-- Vous les avez froissés, dit Lestrange au peintre. Pourquoi avez-vous dit cela ? Très sérieux, vous savez, elle et lui. On parle d'un mariage.

-- Voilà ce qui m'agace, répondit Valbelle. De quel droit ce gros homme politique se mêle-t-il de confisquer cette jolie fille ? Elle était faite pour nous, pour les soupers et pour le couchage, comme la bonne Mathilde, sa mère, et la jolie Suzon, sa soeur. On en veut faire une bourgeoise honnête, fidèle à son gros bêta de sénateur. Tant pis ! je siffle.

-- Le fait est, dit Lestrange rêveur, qu'elle est ravissante ce soir, dans sa robe Indiana, avec ses manches à gigot, son chignon pointu et ses anglaises... Elle doit avoir le corps le plus délicieux...

Ils se prirent à détailler la jeune fille, à la déshabiller avec des mots de jockey, des pronostics sur l'inconnu de cette virginité tentante. Ils ne baissaient même pas la voix, et les gens qui passaient, repassaient par l'entrée du hall, cueillaient au vol les bribes de leur entretien. Puis ils parlèrent d'autre chose, de la fête, de la musique.

-- Dire que voilà ce qu'on peut faire de mieux à peu près en matière de divertissement mondain ! Depuis quinze jours les échos des journaux nous parlent du fameux hall, du vrai théatre, de la gracieuse ma?tresse de maison... Je trouve que cela ressemble à une soirée du Continental. Et vous ?

-- Bah ! répliqua Lestrange. Il n'y a plus de jolies fêtes. Nous sommes trop laids et tout est trop vu. La gracieuse ma?tresse de la maison, en tout cas, n'est pas surfaite. Regardez-la.

Maud, arrêtée au bras de Maxime de Chantel, conversait avec le couple inséparable de Mme Ucelli et de Cécile Ambre: Cécile en robe plate, en corsage presque montant, les cheveux noués bas comme une perruque Louis XVI, adolescente indécise et inquiétante; l'Italienne vêtue à l'Empire, une épaule et la moitié du buste à nu. Maxime -- en un habit neuf coupé par Wasse, mais marqué tout de même de sa province à tel défaut de recherche dans le linge ou la chaussure, pale, aminci encore par la consomption de sa solitude -- ne voyait, n'entendait que l'adorable créature dont la main pesait sur son bras, et la joie de la conquête, maintenant assurée, transparaissait sur ce visage inhabile, insoucieux à masquer les sentiments de l'ame. Maud, l'air ailleurs, distrait de tout, ses yeux bleus noircis comme les faisait tout grave tourment de son ame vigoureuse, parlait, écoutait parler: et, si indifférente aujourd'hui, par l'obsession de ses pensées, à l'effet de sa beauté, elle apparaissait malgré tout la reine de cette foule, d'une autre race, plus haute, plus noble, faite pour la ma?triser, la brider et la chevaucher.

De la pointe du pied posé un peu en avant, jusqu'au sommet du front casqué de cheveux chatain sombre tout moirés de roux, la ligne de sa silhouette s'esquissait avec une grace envolée, cette gloire de la forme féminine parfaite pour laquelle la vraie élégance des vêtements est de la suivre au plus près. Elle le savait, consciente de sa perfection: le crêpe glauque de sa robe s'enroulait autour de son corps comme une algue amoureuse autour d'une blanche sirène, émergeant des flots. Et la nudité absolue du col et des bras, sans un fil, sans un bijou, était chaste à force d'éclat.

-- Oui, murmura Lestrange, elle est bien belle.

Il se tut. Il évoquait un des souvenirs les plus poignants de son passé trouble, la minute de folie restée le secret de Maud et le sien, où il avait voulu go?te à ces lèvres, lui aussi, à ces lèvres de Diane irritée. La mémoire mystérieuse des sens le fit tressaillir comme si son poignet saignait encore sous la morsure exaspérée qui lui avait fait lacher prise.

-- La Ucelli va chanter, dit le peintre. Approchons-nous, cela en vaut la peine.

Déjà les femmes reprenaient leurs places aux premiers accords plaqués par les doigts virils de Cécile Ambre. L'Italienne, debout à c?té du piano, face au public, semblait une énorme statue de chair, indécente par sa monstrueuse et molle blancheur.

Elle chanta: un fougueux poème de Holmès, une invocation à Eros, ma?tre du monde: et soudain cette masse de chair s'anima, la flamme de l'art la transfigura. Ce furent d'autres yeux, d'autres lèvres, d'autres gestes; ce fut la prêtresse d'amour, saoule d'encens, br?lée de parfums, tendant vers le dieu des douloureuses délices ses lèvres sèches de la soif des baisers, ses bras tordus par l'anxiété des étreintes. La voix pure et déchirante comme elle de certains violons antiques, la voix avait une ame, une ame de passion et de spasme, et les clameurs étaient aussi des baisers, des caresses, des soupirs de désir ou d'assouvissement... Ces stances de Holmès, tous les spectateurs les avaient maintes fois entendues: et voici qu'elles frappaient les oreilles comme une musique nouvelle, inquiétant la bête sensuelle accroupie au fond des coeurs, faisant rougir les jeunes filles, pamer les femmes, incendiant les yeux des hommes.

Elle lan?a l'appel suprême: "Eros, ouvre-moi les cieux !" dans un cri si poignant, si haletant, si effroyablement passionné, que l'auditoire entier frémit, et que les voix inconscientes répondirent du creux des gorges convulsées... Puis elle tomba brisée elle-même dans les bras de Cécile Ambre et des musiciens accourus pour la soutenir.

-- Cette femme, pronon?a-t-on derrière Lestrange, chante avec son sexe.

C'était Hector Le Tessier.

-- Avez-vous remarqué, observa Valbelle, que tout le temps qu'elle chantait elle a regardé la même personne ?

Lestrange et Le Tessier se tournèrent du c?té où, effectivement, les yeux de la chanteuse étaient demeurés comme rivés. Ils virent au fond du hall, debout contre la muraille, Julien de Suberceaux, beau comme les héros de Balzac, vêtu comme eux, impassible, muet et triste. Assise près de lui, presque à ses pieds, la jolie Juliette Avrezac levait sur lui des regards d'épouse, isolée de sa mère et des autres femmes, s'offrant à lui de ses prunelles attendries, de son mélancolique sourire d'amoureuse, de la nudité délicate de ses épaules et de ses bras.

-- C'est une force d'être beau comme cela, tout de même, murmura Hector. S'il y avait une ame d'homme sous cette beauté, le monde serait à lui.

A ce moment Jacqueline de Rouvre, au bras du docteur Krauss, fr?lait le groupe des trois hommes. Non sans jeter à Lestrange un regard d'ironie, elle fit signe à Hector de s'approcher:

-- Penchez-vous, monsieur. Vous êtes trop haut pour mes confidences.

Et les lèvres à l'oreille du jeune homme:

-- Eros ayant définitivement terrassé Mme Ucelli, c'est votre petite belle-soeur qui va chante... Elle a une peur terrible. Ne quittez pas ce coin afin d'y chauffer l'enthousiasme, hein ! Maxime de Chantel défend l'aile gauche, sous les ordres de Maud: il est prêt à assommer quiconque n'applaudira pas.

-- Comptez sur moi, répondit Hector.

D'un de ces gestes en silhouette que les peintres enseignent aux mondains, il dessina en l'air le contour du décolletage de la jeune fille.

-- Très bien, fit-elle en souriant. Très en forme... Jamais je n'aurais cru aussi... Enfin... très bien !

-- Malhonnête ! répliqua Jacqueline. Et encore c'est ce que j'ai de plus maigre, mon cher. Demandez au docteur.

-- Mlle Jacqueline de Rouvre est la cliente des miennes... qui me... émeuve le plus, répliqua l'Américain dans le flegme de sa jeune barbe grise.

-- Hein ! voyez-vous ? L'amour de docteur !... Et dire qu'il nous dit à toutes la même chose...

Elle s'éloigna d'un bond de gamine, lachant Krauss. Le médecin, habitué à de telles fa?ons, demeura où on le laissait, et, serrant la main d'Hector, lui demanda sans transition des renseignements touchant une crise ministérielle qui mena?ait. Mais, sur l'estrade, Etiennette Duroy s'avan?ait au bras du célèbre pianiste Spitze... Ni Hector ni Maxime n'eurent à entra?ner le public; on l'applaudit tout de suite, avant même qu'elle e?t chanté, tant elle apparut jolie sous sa robe à volants et à crinoline, avec les manches bouffantes de son corsage échancré et sa mignonne figure ronde et fine, encadrée par le chignon pain de sucre et les papillotes. Toute rose d'émoi, elle accorda sa guitare aux accords de Spitzer; puis, parmi le silence amical de l'assistance, elle commen?a à chante. Sa voix d'abord un peu incertaine, étouffée de peur, s'assura vite, mince et solide, la voix du cristal que fr?le un archet de cheveux.

Elle chantait des romances qu'accompagnaient à merveille les sons chevrotants de la guitare et les notes du piano habilement assourdies par les doigts de Spitzer, romances délicieuses et surannées, toute une époque évoquée, le temps d'Amy Robsart et de Jane Eyre, le temps des pianos carrés, des jeunes hommes en bottes suivis de leur "tigre", des chaises de poste, des émirs, le temps des Orientales et l'enfant du miracle... Magie des résonances ! A tous ces blasés, à tous ces br?lés de Paris, elle donnait un instant l'ame vive et puérile, enthousiaste et artiste d'un Fran?ais de 1830 à 1840. Peu à peu le délire gagna toute la salle, on acclama Etiennette, les femmes lui lancèrent des fleurs, et quand elle descendit de l'estrade, on se la disputa pour l'embrasser.

Paul Le Tessier l'attendait dans la chambre de Jacqueline, qui servait de loge aux femmes: elle se jeta gentiment dans les bras qu'il lui tendait; il la baisa sur les deux joues.

-- Vous êtes content ?

-- Oh ! ma chérie, vous êtes une grande artiste. Mais, je l'espère, cette grande artiste ne sera pas pour le public.

Ils échangèrent un regard où se scellait l'accord de leur avenir.

-- Vous êtes bon, dit la jeune fille. Vous m'aimez gentiment, comme il faut m'aimer. Je me sens si seule... et c'était si effrayant de chanter ici, devant tout ce monde, avec l'inquiétude de maman que j'ai laissée bien souffrante. Maintenant, allez-vous en. Vous me compromettez. On vient.

Mme de Rouvre, presque jolie dans une robe de velours noir à paillettes clair de lune, Maud, Mme Ucelli, les Reversier, accouraient féliciter la jeune fille; Paul s'esquiva.

Rentré dans le hall, il y rencontra Julien de Suberceaux qui s'y promenait presque seul. Lui était à une de ces minutes où la joie personnelle surabondante fait aimer la vie et tous les hommes. Il serra avec une sorte d'effusion la main de Julien, tout de suite refoidi par le regard sec du jeune homme. Puis, comme il gagnait le buffet, il surprit ce bout de dialogue entre le romancier Espiens et Valbelle qu'entouraient des gens du monde administratif:

-- Vous savez le mot de la petite Duroy à son protecteur Le Tessier, en sortant de scène, tout à l'heure ?

-- Non.

-- "Oh ! mon ami, je voudrais que ma mère f?t là... Elle qui n'est fière que de ma soeur Suzanne !"

La galerie d'écouteurs rit aux éclats. "Cette bonne Mathilde !... Cette bonne Suzon !" Paul passa, chatouillé par l'envie de tomber sur ces niais méchants à coups de pied et à coups de poing. Mais il passa. A qui s'en prendre ? C'était le faux esprit de Paris, calomniateur, sans indulgence, méprisant l'effort honnête, joyeux des déchéances, hostile aux relèvements. "N'importe, pensa-t-il, je l'épouserai." Et la joie de venger la chère petite, si vaillante, de l'imposer à ces dr?les, lui réchauffait la poitrine.

Le buffet, innovation de Maud, était remplacé par des petites tables dispersées dans la salle à manger et dans le fumoir voisin, qu'on avait décorés en auberge normande. On s'asseyait ainsi en groupe sympathique, on hélait les ma?tres d'h?tel comme au cabaret.

-- C'est vraiment le dernier mot du go?t mondain moderne: les jeunes femmes, les jeunes filles pouvant s'établer paisiblement en partie double, en partie carrée, jouer à ce jeu de cocottes dont elles raffolent, sous l'oeil indulgent des pères et des maris.

Ainsi parlait Hector Le Tessier à Aaron, qui, de son oeil rond de myope, cherchait Maud dans la foule bruyante des consommateurs sans l'apercevoir.

-- Vous n'avez pas vu Mlle de Rouvre ? demanda-t-il à Lestrange qui passait.

-- Je la cherche. Jacqueline, n'est-ce pas ?

-- Non... pas Jacqueline, Maud ?

-- Oh ! Maud !Il faut être le gros monsieur calé que vous êtes pour la disputer à ses deux gardes du corps actuels. Les avez- vous observés ? Ils sont bien curieux à voir.

-- Oui, fit Hector sérieusement, curieux à voir. Mais j'ai peur du drame.

Le banquier chipotant une marquise se récria:

-- Du drame ? Est-ce qu'on en voit dans le monde, aujourd'hui ? Il n'y a plus de passions, il n'y a que des appétits. Il n'y a plus de jalousies, il n'y a que des dépits.

-- Cette pensée est de vous, monsieur ? demanda Hector très sérieusement.

-- Mais... oui, fit le banquier qui flaira l'ironie.

Parmi les groupes, Mme Ucelli passait, secouant la paresse des buveurs.

-- Allons ! su ! su !A la salle, vite, vite... Mlle Ambre va chanter des chansons fin de siècle, celles qu'elle chantait chez la duchesse... Vite !... C'est admirable ! Elle commence. Venez vite.

En effet, le piano résonnait de nouveau dans le hall. Chacun regagna sa place. Accompagnée par Mme Ucelli, la jeune chanteuse débita quelques-unes de ces fantaisies au comique pince-sansrire qui auront été, pendant cinq ans, le divertissement musical de Paris et qui, sans doute, surprendront nos successeurs par leur laborieuse ineptie. L'amie de la duchesse chantait, suivant la formule, droite et raide, sans un geste, sans qu'un muscle bougeat sur son masque, les lèvres même remuant à peine.

Comme il convenait, on applaudit. Mme Ucelli donna le signal. Mlle Ambre ne salua pas, s'assit tranquillement, tandis que l'Italienne criblait le clavier de variations brillantes. C'était l'entr'acte convenu. Maud et Jacqueline en profitèrent pour passer discrètement dans les rangs des chaises, appelant les jeunes filles qui se levèrent et les suivirent.

-- Qu'est-ce que ceci ? demanda le docteur Krauss à Mme de Reversier, sa voisine.

-- On fait sortir les demoiselles. Cela se fait couramment maintenant, dans le monde, quand on fait chanter à Bruant ou à Félicia Mallet les morceaux corsés de leur répertoire. C'est bien plus convenable.

-- En vérité ! murmura Krauss.

Il souriait en les regardant sortir, les chères petites détraquées, presque toutes ses clientes et ses confidentes. Leur théorie multicolore s'exilait sous la conduite des deux filles de la maison; quelques hommes, jeunes ou m?rs, professionnels avoués et tolérés du flirt virginal, les accompagnaient: Lestrange, Hector Le Tessier, le peintre Valbelle qui glissait des impertinences dans les frisons noirs de Dora Calvell.

L'exode fut salué de rires et d'applaudissements. Du seuil, avant de dispara?tre, Jacqueline cria:

-- Et maintenant, racontez vos petites horreurs entre vous. Notre innocence est à l'abri.

Guidé par Maud, le troupeau rieur des robes de mousseline claire, flanqué des quatre ou cinq habits noirs, se réfugia dans le petit salon où, tout à l'heure, pendant la symphonie de Borodine, Lestrange et Jacqueline s'étaient rejoints. Elles étaient une quinzaine, dont dix jolies; les autres, à part une ou deux disgraciées, assez élégantes, assez provocantes pour gagner des courtisans. Et d'être là, enfermées avec des hommes qui, tant de soirs, leur avaient tenu des propos lestes, au bruit affaibli d'une musique libertine qu'elles connaissaient bien, cela surchauffait leur petit cerveau, cela leur donnait le désir de livrer plus d'elles-mêmes à ces hommes, leurs fidèles, qu'elles étaient fières d'enlever aux femmes mariées.

Maud avait pris le bras de Jeanne de Chantel que les lumières, la musique, -- un doigt de champagne aussi, versé par Luc Lestrange, -- grisaient un peu, et qui, malgré ce qui demeurait de touchante gaucherie à sa toilette provinciale, se faisait remarquer par sa jolie taille, le fardeau de ses cheveux bruns, sa peau blanche et ses grands yeux de sainte. Jeanne demanda simplement:

-- Pourquoi ne veut-on pas que nous restions au salon ? Qu'est-ce qu'on va faire ?

Valbelle attrapa la question au vol et répliqua:

-- On va éteindre l'électricité; les messieurs prendront les dames sur les genoux et les embrasseront comme il leur plaira. Cela se fait partout dans le monde, à Paris, mais il faut être mariée, mademoiselle.

-- Il plaisante, mignonne, dit Maud en baisant le front subitement rouge de l'enfant. La vérité est qu'on ne donne plus de soirée musicale sans chansons en argot... et vraiment il est moins gênant pour nous, les jeunes filles, d'être absentes.

-- Mais ce n'est pas de l'argot du tout qu'on va chanter, observa Juliette Avrezac, mécontente d'être séparée de Julien. Cécile m'a dit le programme: Hélo?se et Abélard, le Fiacre, les stances de Ronsard... Je connais tout cela par coeur.

-- Moi aussi, avoua Marthe de Reversier.

Et les autres, Dora Calvell, Madeleine de Reversier, Jacqueline, déclarèrent avec des éclats de rire:

-- Moi aussi !... Moi aussi !

-- Moi, dit une fillette très jeune, soeur de Mme Duclerc, je connais le Fiacre et les stances de Ronsard, mais mon frère n'a jamais voulu me chanter Hélo?se et Abélard... ?a doit être dr?le.

-- Voulez-vous que je vous le chante, moi ? demanda Jacqueline.

-- Oui ! Oui !

-- Eh bien ! écoutez.

Elle sauta sur le tabouret du piano et préluda avant que Maud, mécontente, e?t pu la retenir. Elle détailla les couplets à double entente avec un imprévu talent de diseuse. Les hommes l'applaudissaient, plus troublés qu'ils ne voulaient le para?tre, l'écume légère du désir soulevée par le contraste de ces grivoiseries et de ces lèvres intactes qui les disaient, et de ces oreilles de jeunes filles qui les recueillaient.

Elles aussi, les demi-vierges, secouées de rires qui sonnaient fêlé, se grisaient de cette mousse d'impudeur et s'appuyaient avec plus de langueur contre leurs cavaliers.

Luc Lestrange, l'oeil fripé et luisant, s'était approché de Jeanne de Chantel. Il guettait l'effet de chaque allusion sur ce visage chaste et pensif. Mais le même sourire de complaisance et d'incompréhension fleurissait les lèvres de l'enfant.

-- Le sale bonhomme ! pensa Hector qui les observait.

Il apercevait pour la première fois, lui, sceptique indulgent aux vices de son temps et de son monde, l'odieux de ce r?le de déflorateur professionnel; il l'apercevait aujourd'hui, parce que la santé menacée par le fléau éta

it celle d'une ame qui, mystérieusement, insensiblement, lui était devenue chère.

Jacqueline achevant le dernier refrain dans les acclamations, Lestrange demanda à Mlle de Chantel en lui caressant les yeux de son regard:

-- Eh bien ! mademoiselle, que pensez-vous de cette romance ?

-- Mais, répliqua Jeanne avec la même na?veté distraite, c'est charmant... Jacqueline la chante très bien.

-- N'est-ce pas qu'on ne peut pas dire plus spirituellement des choses plus... inconvenantes ?

Jeanne redevint toute rose: sans bien entendre ce qu'on lui voulait, elle devina le mauvais dessein, l'intention de mener sa pensée par des chemins interdits. Et cela lui donna le sentiment que la vraie jeune fille aura toujours devant les propos d'amour dont la tendresse est exclue: la peur. En même temps elle eut honte de ses bras, de ce coin de gorge que les yeux de cet homme voyaient nus: cette pudique nudité lui fit mal. D'instinct, elle chercha l'appui, le refuge; mais en regardant autour d'elle, elle vit pour la première fois où elle était, qui l'entourait. Ces groupes de toilettes virginales et d'habits noirs, elle comprit ce qui s'y disait, elle surprit les fr?lements à peine dissimulés. La révélation fut subite, foudroyante: le réveil de la vierge chrétienne enivrée de pavots et ranimée dans une maison de Suburre.

Lestrange, mépris sur la nature de cet émoi, continuait de parler, la voix atténuée; il abandonnait le sujet de la grivoiserie chantée, trop scabreux décidément pour l'ignorance de Jeanne; avec quelques compliments de transition, il servait une fois de plus le morceau qu'il savait par coeur, l'ayant dit à tant d'autres ! et qu'il jugeait excellent, infaillible pour attaquer, sous des dehors d'admiration et d'amitié, les nerfs, la sensibilité physique d'une jeune fille.

-- Voyez, disait-il, cette cruauté des relations du monde à Paris. Nous nous rencontrons ce soir: le hasard fait que nous causons amicalement, je puis m'imaginer un instant que vous appartenez à moi seul, si jolie, si fine; je devine le délicieux être de tendresse que vous serez un jour... et nous nous quittons, peut-être pour ne plus nous revoir... Et c'est un autre qui aura ce trésor: ces beaux yeux-là se voileront pour un autre, il aura votre front, vos lèvres et tout ce que je devine de vous par ce que je vois...

-- Monsieur ! murmura Jeanne.

Elle sentait les regards de Lestrange la dévêtir, violer son corsage et sa robe... Elle allait défaillir et il continuait, grisé lui-même, prisonnier de son piège.

-- Cet homme ne sera pas moi... mais rien ne peut m'empêcher de rêver à vous. Je vous regarde et je vous garde, et suis s?r de mon rêve qui, seul, va vous faire repara?tre auprès de moi, quand je voudrai. Toutes ces choses exquises de vous, absente, seront à moi alors, et il n'y aura de vous rien de si mystérieux que je n'effleure...

Cette phrase-là, cette phrase fr?leuse, à combien de jeunes filles ne l'avait-il pas débitée, s?r de les voir frémir comme d'une caresse ? Mais cette fois il n'eut pas le temps de l'achever. Hector Le Tessier, passant brusquement entre lui et Mlle de Chantel, coupa net la phrase.

-- Voulez-vous, mademoiselle, que je vous ramène auprès de Mme de Chantel ?

-- Oh ! oui, monsieur, s'écria-t-elle, avec un merci dans le regard.

-- Mais, mon cher Le Tessier... observa Lestrange.

Hector le regarda en face:

-- Je suis à vous tout à l'heure, mon cher.

Cette scène se perdit dans le frou-frou de la sortie joyeuse et bruyante des jeunes filles. Le concert était fini, on rangeait les chaises le long des murailles pour le bal, la foule refluait au buffet. Jeanne, trop émue pour parler, prit le bras d'Hector Le Tessier: ils traversèrent les deux salons, atteignirent le hall. Maxime vint à eux.

-- Sais-tu où est maman ? demanda la jeune fille.

-- Elle est dans la chambre de Mme de Rouvre. Elle se repose un peu. Veux-tu que je t'y conduise ?

-- M. Le Tessier va me conduire.

Dans le corridor, ils se trouvèrent seuls un instant.

-- Je vous remercie, monsieur, dit Jeanne, levant ses larges yeux sur son compagnon. Je vous rends votre liberté... Je vous remercie de tout mon coeur.

Elle lui tendit sa main: doucement, prêt à céder si cette main se dérobait, Hector mit un léger baiser sur le bout du gant gris. La jeune fille avait disparu qu'il était encore là, tout remué, des picotements au coin des yeux. Il se gourmandait:

"Que je suis bête ! me voilà ému parce que j'ai garé de ce sale Lestrange une petite fille niaise et innocente... Car, pour blanche, cette petite oie est blanche."

Et quelque chose riait doucement et chantait en lui, malgré l'ironie des paroles. Puis, songeant à la courte scène de tout à l'heure, avec Lestrange, il suspecta le comique de ce facile héro?sme de salon. "Une affaire pour cette petite que je connais à peine et dont je me fiche radicalement, c'est trop coco tout de même... Mais cet animal-là me dégo?te !"

Comme il rentrait dans le "cabaret normand", il se trouva face à face avec Lestrange. Il lut la blague railleuse sur ce visage intelligent et sensuel.

-- Je suis à vos ordres, mon cher, dit-il.

-- A mes ordres ? ricana Lestrange... Un duel ? pour votre sortie de tout à l'heure ? Je pense que vous ne dites pas cela sérieusement. Je ne me trouve offensé en rien et n'ai pas envie d'être ridicule. J'ignorais absolument que Mlle de Chantel vous...

-- Mlle de Chantel ne m'est rien, interrompit Le Tessier. Laissons-là tranquille. Du reste vous avez raison. Je n'ai aucun motif de vous en vouloir personnellement; je ne suis pas plus bégueule que vous, vous les savez, et je cote à son prix l'innocence de mes jeunes contemporaines... Cependant, justement parce que c'est très rare, quand on trouve une tout à fait d'aplomb, on ne doit peut-être pas la faire chavirer. ?a vous est égal, je suppose, une de plus ou de moins ? Vous en avez tant initié !... Je me demande même comment ?a vous amuse encore.

-- ?a m'amuse ! Pas tant que vous croyez, bien s?r, répliqua Lestrange, brusquement assombri. Toutes ces gamines prétentieuses et névrosées, je n'y tiens pas plus qu'à une cigarette... Mais ce qu'il me faut, c'est les avoir eues, vous m'entendez; les avoir vues en état d'amour par mon fait, et puis après elles peuvent se livrer au premier venu, se marier, se faire nonnes ou filles, je m'en fiche ! Krauss appelle mon cas une "névrosette", para?t-il. Le diminutif est de trop. Je vous assure que j'en souffre, à l'angoisse... comme les monomanes. Il y en a qui s'en est aper?ue; elle me tient, il faudra que je l'épouse.

Il n'y avait pas à douter: cet homme était sincère. Hector fut gagné par cet aveu singulier, imprévu, séduit par le "cas" amusant qu'il dévoilait.

-- Allons, fit-il, je ne vous en veux pas, mon cher.

Ils se serrèrent la main avec le pardon facile, le "bon camaradisme" indifférent que les Parisiens professent pour les vices les uns des autres.

-- Un mot encore cependant, objecta Le Tessier. Avec la détestable réputation que vous avez (car votre réputation est détestable, n'est-ce pas ?), comment les mères vous permettent-elles de fréquenter leurs filles ? Et comment les filles se laissent-elles prendre à vous, qui n'épousez guère, qui n'aimez pas, -- et elles le savent ?

-- Les mères seraient humiliées qu'un homme, courtisan avéré de toutes les jeunes filles, dédaignat leurs filles. Quant à nos chères petites demi-vierges (le mot est de vous, n'est-ce pas ?), voici leur secret qui est fort simple: donnez-leur vingt romans innocents et glissez dans le tas le Portier des Chartreux, vous pouvez être s?r qu'elles liront d'abord celui-là. Eh bien ! moi, je suis un mauvais livre relié en drap et en batiste par Wasse et Charvet. Toutes veulent m'avoir lu.

L'attaque vivement rythmée d'une valse coupa leur entretien. Bousculés par un groupe joyeux qui laissait le cabaret pour le bal, ils rentrèrent dans le hall déblayé. Déjà les mères se rangeaient le long des murailles; Mme de Rouvre et Mme de Chantel s'asseyaient tout au fond de l'immense salle, sous une tente faite de draperies et de plantes, sorte de salon isolé où la ma?tresse de la maison pouvait, à l'abri du fr?lement des jupes et du piétinement des danseurs, recevoir comme à son jour, tout en jouissant du bal.

Lestrange courut saisir la taille de Jacqueline, l'entra?na dans le tourbillon: on le voyait, tout en valsant, pencher ses moustaches rousses si près de la nuque rousse, qu'on n'e?t pu dire si le geste cachait ne parole ou un baiser. Et l'on entendait au passage la fillette rire de la gorge, comme une pigeonne. Valbelle, infidèle à Dora Calvell, enla?ait Marthe de Reversier, pale comme une vierge de cire, la longue robe blanche semblait seule effleurer le parquet, tant sa grace de lys avait de svelte élan. La petite Mme Duclerc s'encastrait dans un corps-à-corps assez peu psychologique avec Henri Espiens. Hector, à l'écart, appuyé contre le chambranle de la porte où se réfugiaient les non-danseurs, oubliant déjà l'accès de généreuse indignation de tout à l'heure, observait complaisamment cette envolée de couples, distrait des femmes, curieux surtout des décolletages pudiques, des robes aux couleurs tendres. Il les regardait se mouvoir dans leur grace de vingt ans, ses petites camarades du monde, dont l'esprit na?f et pervers, dont la fra?cheur piquée l'amusaient, piment le plus actif de son plaisir de mondain. "Les voilà contentes, pensait-il. Pendant deux heures la musique a frotté leurs nerfs; les clameurs amoureuses de la Ucelli, les romances sentimentales d'Etiennette, les grivoiseries de l'autre, répercutées par Jacqueline, et surtout le propos à mi-voix, les regards lascifs des hommes les ont bien entra?nées. Elles sont à point, la gorge sèche, les yeux humides, le poignet fiévreux. La valse arrive à temps pour donner à leurs chers petits sens une satisfaction bien méritée... Soyez contentes, mes mignonnes..."

-- Comment allez-vous, mon cher ami ? Je vous cherche dans cette foule depuis deux heures, sans pouvoir vous joindre.

C'était Maxime de Chantel. Hector lui serra a main en souriant.

-- êtes-vous bien s?r de m'avoir cherché ? Moi, je vous ai aper?u plusieurs fois: j'aurais eu scrupule à vous déranger.

-- Ah ! mon ami, répliqua Maxime sans se justifier, comme je suis heureux ! Venez...

Il l'entra?na. Le besoin de dire sa joie faisait déborder les mots de ses lèvres:

-- Je suis arrivé hier matin à Paris, dit-il, et, comme vous pensez, dès les premières heures de l'après-midi, je me suis rendu avenue Kléber. Sans savoir pourquoi, j'étais horriblement inquiet, triste. Il me semblait que je n'étais plus rien pour elle, qu'elle allait me recevoir en étranger, ou ne pas me recevoir du tout. Je vous assure qu'il a tenu à presque rien que je n'entre pas, que je rebrousse chemin.

-- ... "Entrasse" et "rebroussasse", pensa Hector qui observait Maxime avec une pitié un peu jalouse. Mais la passion excuse tout.

-- J'ai tout de même sonné. On m'a introduit. Mon cher, j'ai trouvé une Maud nouvelle, transformée par la retraite qu'elle s'est imposée pendant mon absence, si simple ! si bonne ! Elle m'a re?u et cette chère Mme de Rouvre aussi, et même cette petite espiègle de Jacqueline, comme un enfant de la maison. On était en pleins préparatifs du bal, tout sens dessus dessous, chacun s'y occupait; on m'a mis à l'oeuvre avec les autres, j'ai grimpé sur des échelles, j'ai enfoncé des clous, j'ai fait le tapissier. Ah ! que j'étais heureux !... Nous ne pouvions nous parler beaucoup, n'étant jamais seuls, mais chaque fois que je cherchais ses yeux je les rencontrais, tels que je les aime, des yeux que je sens pour moi, sérieux, doux, plus du tout ironiques.

" La Circé ! pensa Hector. Elle m'a changé mon Chantel ! De ce héros de roman elle a fait un tapissier galant. C'est égal, je l'aimais mieux avant, avec sa jalousie féroce et ses tirades."

Et tout haut:

-- Mais, fit-il, les graves questions, vous les avez abordées ? Qu'a-t-elle répondu ? Car, pour ce qui vous concerne, vous me paraissez décidé.

-- Ma vie lui appartient. Elle en fera ce qu'elle voudra, jamais je n'aimerai qu'elle au monde. Hier elles s'est dérobée.

-- Le moment était mal choisi, fit Hector en souriant, au milieu des employés de Belloir, grimpé sur une échelle et le marteau en main...

-- Elle l'a pensé, sans doute. Elle a remis notre entretien à aujourd'hui, à maintenant. Mais elle a été telle avec moi depuis le commencement de la soirée que vraiment...

Il s'interrompit. Dans le bruit même de l'orchestre, une sorte de vide silencieux se faisait, le froissement du parquet peu à peu se taisait. Hector et son ami regardèrent. Maud de Rouvre et Julien de Suberceaux venaient d'entrer dans le bal au milieu d'une valse, et, en quelques instants, la curiosité, l'admiration que requéraient invinciblement ces deux êtres, surtout lorsqu'on les voyait ensemble, avaient élargi l'espace autour d'eux: ils avaient comme balayé la foule, et maintenant, presque seuls dans le coin du hall voisin de l'orchestre, on les regardait valser.

Hector observa Maxime: celui-ci ne disait rien, mais ses joues devenaient subitement grises.

"Le vrai Chantel n'est pas mort tout de même, pensa Le Tessier. Il me pla?t ainsi: rageur et jaloux."

La jalousie de Maxime n'avait pas besoin de commentaire: les deux valseurs semblaient tellement faits l'un pour l'autre ! On sentait qu'ils devaient s'aimer. Leur valse, pourtant, était correcte: rien des embrassements suspects, des valses-caresses auxquelles s'abandonnaient, tout à l'heure, Jacqueline, Dora, Juliette Avrezac, les petites Reversier. Suberceaux et Maud dansaient un peu à l'écart l'un de l'autre: elle ne le touchait que par sa taille demi-appuyée sur le bras, par sa main effleurant la manche de l'habit, et les deux autres mains se fr?laient à peine du bout des gants. Pourtant la symétrie, l'harmonie de leurs gestes était si parfaite qu'ils semblaient rivés, rien que par ces légers contacts, comme ces couples ailés qu'on voit, aux fins d'été, voler unis, se touchant à peine, bercés ensemble au remous de l'air. Leurs lèvres paraissaient ne point bouger; et cependant ils se parlaient.

-- êtes-vous contente de moi ? demandait Suberceaux avec un calme ironique.

-- Oh ! je ne suis contente qu'à demi.

-- J'ai observé la consigne pourtant, je ne vous ai pas dérangés.

-- Vous êtes un enfant boudeur, vous affectez de vous isoler: croyez-vous qu'on ne le remarque pas ?

-- Comment ? Je n'ai pas quitté la petite Avrezac.

-- Elle ne vous a pas quitté, dites plut?t. Elle vous mangeait des yeux, pauvre petite !... elle et les autres femmes aussi, du reste. La Ucelli en pamait sur son estrade. Car ce soir, vous êtes très bien.

Elle le caressa d'un regard d'amoureuse qui mit un léger voile de sang sur le masque pale de Julien. Il la serra imperceptiblement contre lui à un tournant du salon.

-- Je vous adore, murmura-t-il. Vous avez ma vie, faites-en ce qu'il vous en plaira.

-- Et moi, je t'aime ! je te veux ! répliqua-t-elle. Laisse-moi faire, ne sois pas jaloux. Chaque fois que tu seras tenté, pense à notre chambre de la rue de Berne. Mais prends garde ! On nous voit.

A l'évocation -- par cette bouche même qui lui versait l'énervement et l'oubli -- de leurs plus poignantes caresses, il avait perdu une seconde la ma?trise de soi; son bras avait serré la taille de Maud en amant. Ce fut une seconde, aussit?t il se contint... La valse expirait.

-- Ramène-moi à ma place, fit Maud. Nous nous verrons demain, à moins que la mère d'Etiennette soit plus gravement malade. D'ici là, songe à mes lèvres.

Ils arrêtèrent court leur tournoiement, pourtant sans brusquerie, auprès du salon de feuillages où tr?naient les mères. Julien salua sa danseuse qui répondit par une légère révérence. Personne, même Hector si avisé, même Maxime que la morsure de la jalousie tenait en éveil, n'e?t soup?onné quel lendemain ce froid personnage et cette mondaine correcte venaient de se promettre.

Maud demeura à peine quelques instants auprès de Mme de Rouvre; tandis qu'un prélude de quadrille convoquait les couples, elle traversa, toute seule, le hall en diagonale et arriva devant M. de Chantel.

-- Voulez-vous me donner votre bras, monsieur, lui dit-elle, et me mener jusqu'au salon des accessoires ? J'ai besoin de vous.

Il hésita, mais il obéit et, sans répondre, offrit son bras. Ils s'éloignèrent, fendirent les groupes, gagnèrent le salon des accessoires, petite pièce voisine de la chambre de Jacqueline. Mais là, Maud dit à Maxime qui s'arrêtait:

-- Non. Allons plus loin, j'ai à vous parler.

Elle le précéda, traversant un court corridor, puis une lingerie, jusqu'à sa propre chambre. C'était une vaste pièce d'angle à trois fenêtres, meublée de rares et admirables meubles laqués vert pale, quelques grandes fleurs chimériques jetées ?à et là sur les lisses surfaces.

Maxime l'y suivit, le coeur étranglé par l'émotion. C'était la chapelle de l'idole, ce coin de maison; le parfum personnel de Maud, si pénétrant, une odeur d'ambre et de fougère mêlée à une autre essence inconnue, qu'elle tenait secrète, s'y condensait avec l'émanation de ses cheveux et de sa peau. Là elle s'habillait, elle se couchait, elle dormait. Il souffrit aussit?t d'un étrange vertige, comme un buveur plein de vins capiteux que le grand air frappe au visage. L'attitude que sa jalousie de l'instant d'avant lui avait composée tomba.

Maud dit simplement:

-- Nous serons tranquilles ici, personne ne viendra nous déranger. Je ne consentirais jamais, comme maman et Jacqueline, à livrer l'intimité de mon appartement à des étrangers, -- même un soir de bal.

Ces mots, qui le mettaient si nettement à part dans la pensée de la jeune fille, achevèrent de panser le coeur de Maxime. Il s'assit, comme elle l'y invitait, sur une chaise longue couverte de coussins; elle-même s'assit sur une chaise. Une tablette chargée de mille objets de toilette féminine les séparait; la lampe d'argent, avec un abat-jour d'argent, sans fanfreluches, mais d'un exquis travail d'orfèvrerie Renaissance, posée sur un chiffonnier voisin du lit, éclairait un cercle étroit d'une clarté assez vive, laissant noyé de crépuscule le reste de la chambre.

-- Vous voyez que je vous tiens parole, dit Maud; je vous avais promis un moment de causerie en tête-à-tête: nous sommes tranquilles ici, et si j'ai tardé jusqu'à présent, ne croyez pas que ce soit par caprice. Je ne voulais pas vous parler des choses graves qui nous intéressent avant que nous nous fussions retrouvés dans le monde.

-- Mais... interrompit Maxime.

-- Laissez-moi m'expliquer. Nous ne nous sommes pas beaucoup vus, mais comme je vous ai bien observé et que j'ai beaucoup pensé à vous, il me semble que je vous connais bien. Vous croyez m'aimer...

-- Oh ! Maud !

-- Ma phrase ne vous convient pas ? Je la change: vous m'aimez à votre fa?on, c'est-à-dire avec un fonds de rancune contre moi et contre le penchant qui vous porte vers moi. Ne dites pas non: vous enragez d'aimer une Parisienne, une mondaine, il suffit que vous m'aperceviez mêlée au monde pour que cette rancune se réveille. Tout à l'heure, parce que je dansais avec un ami d'enfance, vous avez douté de moi une fois de plus.

Elle pausa un instant sur ce reproche qui fit baisser la tête à Maxime. Il s'apparut comme un coupable indigne de pardon, et combien la contrition lui fut douce !

-- Vous doutez de moi parce que je valse avec un de nos invités, le soir d'un bal chez moi. Et vous n'avez encore aucun droit sur moi ! Si je vous en donne, comment en userez-vous ! Comprenez-vous pourquoi j'hésite à vous choisir pour ma?tre ?

Maxime répondit à voix basse:

-- Je vous aime... si fort que vous n'en avez même pas l'idée. Mais j'ai horreur du monde que je vois autour de vous.

-- Le monde où je vis ? Vous savez bien que je le prise ce qu'il vaut. Mais nous ne sommes pas ici dans une terre seigneuriale du Poitou, nous sommes à Paris, où je ne puis voir que le monde de Paris. Est-ce ma faute, je vous le demande, si ce monde est mêlé et si le mélange est trouble ? Certes, une fois mariée, ma fa?on de vivre dépendra de l'homme que j'épouserai, comme elle dépend aujourd'hui de ma famille. Mais je ne veux pas que cet homme pense se risquer ou déchoir en m'épousant. Que voulez-vous ? C'est peut-être de l'orgueil fou et déplacé: je veux être épousée les yeux fermés; il me semble que je vaux cela.

Elle s'était levée sur ces derniers mots, que la br?lure de son amour-propre, tant de fois corrodé par le doute ironique du monde, faisait sincères. Maxime la vit si hautaine qu'il sentit sa propre chétivité; il s'aper?ut que, peut-être, il allait la perdre, et l'effroyable éclair de désespoir qui traversa son coeur à cette pensée lui montra combien elle lui était nécessaire.

Il se leva à son tour, il balbutia:

-- Mais je n'ai jamais dit, jamais pensé rien de pareil. Je vous respecte et je crois en vous. Je vous supplie humblement de ne pas me repousser.

-- Encore un mot, interrompit Maud, sans atténuer la sévérité triste de son regard. Je vous disais tout à l'heure: ma vie de femme dépendra de mon mari. Donc si mon mari m'impose de vivre loin du monde, j'obéirai, seulement je ne sais pas si, loin du monde, je serai heureuse: j'ai le go?t d'un certain décor d'élégance, d'un certain milieu d'art et d'esprit... Il me semble que cela n'existe guère hors de Paris. Si l'on m'éloigne de Paris pour toujours, je serai peut-être dépaysée, comme nos oiseaux des colonies qui dépérissent ici. Je ne serai peut-être point heureuse, et, vous le savez, si l'un souffre, l'autre souffre aussi. Réfléchissez bien à tout cela, mon ami, ajouta-t-elle, en adoucissant lentement sa voix.

Et elle laissa prendre ses mains par Maxime qui se pencha dessus, n'osant la regarder. D'une voix si passionnée qu'elle en sentit frémir les échos dans son coeur:

-- Je suis à vous, murmura-t-il, sans conditions et comme vous voudrez. Je suis votre esclave, votre chose. Si vous refusez d'être ma femme, oh ! dites-le-moi maintenant: je n'ai plus de force pour l'incertitude. Si vous me repoussez, je crois que je mourrai, mais je mourrai sur le coup. Cette mort lente de l'incertitude est épouvantable.

Il avait glissé à ses pieds, un genou sur le tapis; elle lui laissait ses mains qu'il appuyait contre son visage, mais elle ne le relevait pas.

-- Je vous en prie ! Je vous en prie !

Elle répondit:

-- Je vous demande une foi absolue en moi, telle que vous l'avez en votre mère ou en votre soeur.

Il répéta, avec les mêmes mots:

-- J'ai foi en vous, comme en ma mère ou en ma soeur.

Alors Maud le releva lentement. Il n'osait la regarder, lire l'arrêt dans ses yeux.

Elle demanda:

-- Votre mère et votre soeur... leur avez-vous parlé d'un mariage possible avec moi ? Qu'en pensent-elles ?

-- Ma mère et Jeanne sont des êtres si simples que vous leur imposez un peu; peut-être elles s'effrayent de voir épris de vous un campagnard tel que moi: je le suppose, car elles ne m'ont pas questionné et je ne leur ai pas dit mes projets. Mais toutes deux, je vous le jure, vous respectent comme elles le doivent, et elles aimeront la femme que je me choisis.

-- Alors, dit Maud simplement, que Mme de Chantel vienne demain demander pour vous ma main à ma mère. Moi, je vous la donne.

Comme Maxime restait muet et immobile devant elle, sous le choc de ce brusque bonheur, elle tendit lentement, gravement son front. Dès qu'il l'eut touché de ses lèvres, il retrouva la force de serrer la jeune fille contre soi, en lui balbutiant des mots de tendresse... Cette fois il ne la sentit point se dérober, se raidir sous son étreinte, car Maud, d'un effort surhumain, ma?trisait ses nerfs, domptait ses sens, enragée de leur rébellion intime pour ce seul baiser de fian?ailles, épouvantée du partage entrevu dans l'avenir, -- mais résolue pourtant.

Ils regagnèrent le hall, le vert réduit où s'étaient maintenant réunis tous es intimes de la maison. Mme de Chantel était assise à c?té de Mme de Rouvre; les deux Le Tessier causaient avec Etiennette. Hector, aux visages de Maud et de Maxime, comprit ce qui venait de se passer. Il aima Maud pour le triomphe qu'elle venait de remporter; il envia Maxime pour sa défaite. "être le mari de cette femme unique, pensa-t-il, cela ne vaut-il pas des années de jalousie, des mois d'angoisse et le coup de pistolet final ? Heureux les aveugles et les fous !..." Maxime s'approcha de Jeanne, la baisa sur la joue: à cette effusion, elle aussi comprit tout. Hector vit monter à ses yeux des larmes aussit?t refoulées. Paul, lui, ne vit rien: il regardait Etiennette; il jouissait longuement de cette sorte de printemps que l'homme sent refleurir en lui, non sans surprise, la quarantaine passée, lorsque l'amour le reprend à l'improviste. "Gros bêta, pensa Hector avec l'affectueuse ironie de leur fraternité, le voilà, à son age, aussi toqué que ce soldat-laboureur." Au fond, il l'enviait aussi. "Décidément, il n'y a que moi pour résister," se dit-il, résolu à ne pas sentir la vapeur d'attendrissement, d'alanguissement sentimental qui montait en lui au spectacle de ces tendresses, si étrangement écloses en ce milieu de fête.

L'heure s'avan?ait, le bal ralenti faisait trêve: c'était le repos qui précède le cotillon. Jacqueline et Suberceaux, qui devaient le conduire, surveillaient l'arrangement des chaises.

-- Regardez, dit Hector à Maxime: excellente occasion pour mesurer l'innocence des jeunes filles. Quelques-unes vont s'asseoir dans des coins inaccessibles avec leur danseur: Dora Calvell, la soeur de Mme Duclerc, les petites Reversier. Pour celles-là, le cotillon n'est qu'un prétexte à isolement et à flirt... Celles qui, bravement, au contraire, se campent au premier rang et défendent leur place, sont de bonnes petites filles, avides de trémoussement et de transpiration. Vite il faut les épouser, avant qu'elles ne cherchent les petits coins, car, t?t ou tard, elles finissent par là !

Chantel souriait, l'esprit absent. A ce moment Joseph, le valet de chambre, traversa le hall et, s'approchant de Maud, lui murmura quelques mots à l'oreille. Quand il eut achevé, Maud lui demanda tout haut:

-- Il y a des voitures en bas ?

-- Oh ! s?rement, mademoiselle !

-- Faites-en avancer une.

A son tour, elle courut parler à l'oreille d'Etiennette qui devint toute pale; elles sortirent aussit?t. Paul Le Tessier suivit les deux jeunes filles. Ce manège, inaper?u des autres invités, avait suspendu les conversations autour de Mme de Rouvre.

-- Qu'est-ce que c'est ? demanda celle-ci à Jeanne de Chantel. Vous avez entendu ?

-- Non, madame. Il m'a semblé qu'il était question de la mère de cette jeune fille. Quand Mlle Maud lui a parlé tout bas, elle a dit: "Ah ! mon Dieu, maman..."

-- Ce sont de mauvaises nouvelles, dit Hector. La pauvre femme est condamnée.

Maud rentrait, on la questionna.

-- Oui, c'est sa mère, elle est au plus mal; une voisine est venue chercher Etiennette.

Oh ! s'écria Jeanne de Chantel... sa mère ! Mais c'est horrible, au milieu d'un bal !... Et cette pauvre jeune fille s'en va toute seule... Si nous allions avec elle ?

-- Etiennette n'est pas seule à soigner sa mère, répondit Maud. Il y a une domestique, une soeur de charité et cette voisine, précisément, qui est venue la chercher... Nous ne servirions à rien. Elle n'a même pas voulu de M. Paul Le Tessier.

Julien de Suberceaux reparaissait avec Jacqueline, un flot de rubans à la boutonnière, frappant la peau, fouettant les grelots du tambourin. L'orchestre attaqua la valse d'une opérette à la mode. A la suit de Julien et de Jacqueline, les premiers couples choisis se mirent à tourbillonner. Comme Julien passait près d'elle, Maud se leva, le retint. Elle dit à demi-voix, mais de fa?on à être entendue de Maxime:

-- Ne nous donnez pas d'accessoires; nous ne voulons pas danser, M. de Chantel et moi.

Plus bas, de cette voix inarticulée, lèvres immobiles, dont ils usaient pour se parler devant le monde, malgré le monde, elle ajouta:

-- La mère d'Etiennette se meurt. Impossible chez elle. J'irai rue de la Baume demain matin: il faut que je te voie.

Des yeux, Julien acquies?a. Maud se rassit près de Maxime qui lui jeta un regard de remerciement pour lui avoir sacrifié le plaisir du bal.

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