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   Chapter 5 5

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 15616

Updated: 2017-11-30 00:02


Vézeris, mars 1893

Et voici pourtant que j'ose vous écrire, sans savoir comment vous nommer, vous dont j'ose à peine prononcer le nom quand je pense à vous, c'est-à-dire à toute heure. Je vous ai si peu vue ! Je vous ai si peu parlé ! Maintenant que la distance s'est replacée entre nous, il me semble que je dois n'être plus rien dans votre souvenir. Oh ! comme je me sens loin de vous, pas seulement par des lieues et des lieues, mais par la distance autrement grande de nos fa?ons d'être et de vivre. Je vous en supplie, ne croyez pas que je dise là des mots au hasard, que j'essaie de modeler ma gaucherie sur l'adresse complimenteuse de vos courtisans. C'est l'intime de mon coeur que je vous dévoile; vrai, je me sens aussi loin de vous que je sens loin de moi le plus simple, le plus sauvage de mes bergers.

"Il y a des moments où je m'en désole: je souhaite alors être pareil à vos amis parisiens; les mots qu'il faut vous dire ou vous écrire me viendraient naturellement, je parlerais votre langue, vous me comprendriez mieux... Mais à jouer un r?le qui n'est pas fait pour moi, je serais si maladroit, si ridicule ! Sur ce terrain-là, je suis vaincu d'avance; vous avez autour de vous vingt admirateurs, plus séduisants, hélas ! que l'humble solitaire de Vézeris. Moi, je ne mets à vos pieds que ma tendresse passionnée, et cela ne luit pas, je le sais, et cela n'attire pas. Que faire ? Je vous supplie de vous laisser aimer. Je vous demande une grace invraisemblable, imméritée; je vous dis: "Je suis le moindre de tous; cependant préférez-moi !"

"Je vous aime tant ! Laissez-moi vous crier ce mot qui m'étouffe, maintenant que je suis loin. On ne vous adorera pas ainsi. Personne au monde, cela, j'en suis s?r, personne ne vous donnera tout soi, comme je vous le donne, sans s'inquiéter d'autre chose que d'être à vous et de vous faire heureuse. Et si je connais mon indignité, il est pourtant une chose dont je m'enorgueillis: c'est que je vous donne une ame meilleure, plus haute, plus digne de vous que ceux de Paris, dont le vide ou le vice m'épouvantaient. Par grace, n'aimez pas un de ces hommes ! Quand je songe que peut-être, en ce moment, il en est un auprès de vous, qui vous parle, qui va vous plaire, tout ce qui fermente de violence en moi s'exaspère, et je voudrais rentrer de force les fausses paroles dans les bouches menteuses, vous isoler de force de tout ce qui n'est pas digne de vous, qui ne doit pas approcher de vous. Pardonnez-moi de vous écrire ainsi, cela me torture il faut que je vous le dise !...

"Savez-vous le rêve que je fais, que je refais mille fois dans mon isolement ? Je vous imagine toute petite, près de moi déjà homme; telle je trouvai ici, il y a dix ans, ma soeur Jeanne, quand je revins à Vézeris, le coeur brisé de quitter mon régiment... Cette ame enfantine, encore toute gourmée d'ignorance, je l'adorai aussit?t. Je résolus d'y verser seul la connaissance et la réflexion, afin qu'elle f?t le meilleur de moi, éclos en elle; et je me suis tenu parole. Jeanne n'a pas eu d'autre éducateur ni d'autre ami; hors des besognes toutes féminines auxquelles ma mère l'a fa?onnée, chacune de ses pensées a sa source en moi. Oh ! vous avoir connue enfant, Maud, vous avoir élevée et fait grandir ainsi ! Vous seriez peut-être, vous seriez s?rement moins éclatante, moins "reine". Mais j'aurais à toute heure la clef de vos rêves, je ne serais pas réduit à r?der ombrageusement autour de votre mystère !

"Pourtant, attardé à ce regret, j'hésite. Ce que j'ai adoré aveuglément en vous, c'est peut-être le contraire de ce que j'aime en Jeanne. Votre royauté mystérieuse, qui m'effraye, m'a subjugé. Pardonnez-moi: je me trompais, je me mentais. Je ne vous veux pas autre que vous n'êtes. Les derniers mots que vous m'avez dits me rassurent: notre heure de solitude, ces minutes exaltées que j'ai vécues près de vous, juste avant de vous dire adieu, leur souvenir me rend le courage. Pour indigne que je sois de vous, vous voulez bien consentir à être servie par moi. C'est tout ce que je vous demande dans le présent, et j'ai peur de rêver quand je pense que vous m'avez permis cela.

"Soyez bonne: écrivez-moi. Je ne sollicite rien de plus que ce qui est, mais je vous supplie de me dire: "Cela est toujours." Il me faut ce réconfort pour continuer à vivre jusqu'à l'heure où je vous reverrai.

"Moi, je ne pense qu'à vous, je ne vis plus que pour vous. La sécheresse de mon coeur pour tout ce qui n'est pas vous m'épouvante. Il me semble que je n'aime plus ce qui m'était le plus cher. L'absence de ma mère m'est indifférente, je ne jouis plus de la présence de Jeanne qui s'en désole, la pauvre chérie ! Je me sens dans la vie effroyablement seul. Ce n'est plus moi qui marche, qui parle, qui travaille ici: c'est une espèce de fant?me désintéressé, que je regarde agir, que j'écoute parler. Il faudrait, pour vous peindre cela, d'autres mots que les mots qui me viennent, mais vous savez tout comprendre, vous, et vous me comprendrez à travers cette parole infirme..."

Paris, mars 1893.

"Je n'ai jamais tant regretté, mon cher Maxime, de n'être point comme mon frère a?né -- l'illustre Paul -- un législateur et un administrateur de banque; un bonne apparence excuserait au moins le retard de cette lettre... La v?tre, sous son allure contenue, marquait un peu de nervosité et d'inquiétude: elle valait une réponse plus prompte. Hélas ! je serai éternellement, comme je l'entends dire depuis dix ans dans notre petit coin de monde, "celui des Le Tessier qui ne fait rien". Ne méprisez pas trop mon inactivité, vous le laborieux. Je ne fais rien, c'est vrai, je suis lent à l'effort au point de retarder quinze jours une lettre à un ami que j'aime, mais j'ai commencé à ne rien faire par conscience, par honnêteté, du jour où je me suis aper?u que je ne faisais rien mieux que n'importe qui. Un terrible "à quoi bon ?" m'a condamné à l'éternelle inaction, ou plut?t je me suis résigné à n'être qu'un spectateur des gestes d'autrui, autant que possible attentif et intelligent.

"N'en faut-il pas pour cette jolie comédie de la vie, si captivante ? Voyez comme elle vous a pris, vous, l'étranger, pour quelques représentations que vous en avez eues... Votre lettre, mon cher lieutenant, palpite de curiosité. Vous voulez savoir la suite de la pièce: soyez satisfait, je vais tacher de vous renseigner, principalement sur ce qui vous tient le plus au coeur.

"D'abord -- par une co?ncidence dont vous saurez peut-être débrouiller le mystère -- depuis que vous avez quitté Paris, nous n'avons vu nos amis de Rouvre guère plus que vous-même. Mme de Rouvre est toujours souffrante, ses filles ont invoqué ce motif pour refuser toutes les invitations de la saison: d?ners, théatre, tout. J'ai cependant vu miss Maud chaque mardi, car je suis, ce jour-là, un fidèle de la maison. J'y ai rencontré Mme de Chantel, qui me semble en meilleure santé; vous avez lieu, sur ce point, d'être fort rassuré. Miss Maud, elle, est toujours la royale magicienne que vous savez; un peu distraite en ce moment, un peu indifférente à ses propres sortilèges. Elle nous confiait, l'autre jour, à mon frère Paul et à moi, son horreur présente de Paris, son violent désir d'absence. Et nous de remettre bien vite Chamblais à sa disposition, Chamblais que nous n'habitons pas, qui est merveilleux par ce hatif printemps ! Mme de Rouvre accepterait, je crois, si elle pouvait se résigner à quitter sa grande amie, votre mère.

"Maintenant, les "potins" vous intéressent-ils ? Je n'en sais rien. Vous me demandez des renseignements sur les gens que vous avez rencontrés autour de nous: je vous les donne pêle-mêle. Sachez donc que nous avons possédé à Paris, pendant quelques jours, la duchesse de la Spezzia et toute sa cortina, ce qui nous a valu nombre d

e d?ners, de soirées, de courses en mail où ont brillé la Ucelli et son inséparable Cécile qui devient spectrale à force de morphine. Sachez que le beau Suberceaux compromet en ce moment la petite Juliette Avrezac, sous le patronage de la mère, une charmante femme qui sait parfaitement l'homme qu'est Julien et ne voudrait pour rien au monde lui donner sa fille. Autre bruit plus surprenant: il est question d'un mariage entre Jacqueline de Rouvre et Luc Lestrange. L'adroite petite soeur de la magicienne fixerait ce célibataire résolu. Marthe de Reversier s'en fondra les yeux, bien s?r.

"Telles sont les nouvelles de nos chères "demi-vierges". Si j'ajoute que le directeur du Comptoir catholique vient de gagner quelques millions, en vendant des actions de mine d'argent américaines avant la baisse, et que Mlle Suzanne du Roy, la soeur de la jolie Etiennette que vous avez admirée à Chamblais, est toujours absente en un pays inconnu, que sa mère est fort malade et menace de rendre au ciel son ame de bonne fille rangée sur le tard, je vous aurai conté tout ce que je sais de neuf touchant les événements de mon Paris.

"Hélas ! en vous les contant, j'ai envie de pleurer sur leur niaiserie, sur leur néant. Dire que j'ai trente ans bient?t, que je m'en vais achever ce qui me reste de jeunesse à regarder gigoter tous ces fantoches indifférents: les Suberceaux, des filles de rue et des filles de salon, des tireurs à cinq, des cercleux, des mères de comédie -- et moi-même ! La pièce es telle vraiment si

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dr?le que cela ? N'en ai-je pas vu déjà assez de scènes ? N'est-ce pas une reprise à laquelle j'assiste sans le savoir, et avec des doublures encore ? Ah ! mon ami, ne me jugez pas sur mon inertie ni sur mes divertissements, je vous en prie. Si vous saviez combien de fois j'ai souhaité planter là tous ces faux amis, tous ces faux vivants, et m'en aller résolument être un autre homme, ailleurs. Mais cet autre "soi", on ne le devient pas seul; il faut une main féminine pour changer la vie d'hommes de mon age. Où la trouver, la petite main forte et franche ? Et si on la trouve, prendra-t-elle la peine de se tendre à la v?tre ?

"...J'ai des amis ici qui riraient bien s'ils lisaient par-dessus mon épaule. Ils m'attendent, en ce moment, pour d?ner avec des demoiselles plus bêtes et plus guindées que des mondaines; après quoi on ira un instant au spectacle, puis on remangera dans un cabinet en clinquant, puis on se couchera. Ohé ! ohé ! Vive la vie !

"Plaignez-moi, pensez à moi, écrivez-moi. Et (ceci est un secret de vous à moi) dites-moi si la douce petite compagne de votre solitude a tout à fait oublié ses amis de Paris..."

Paris, mars 1893

"...Pourquoi, cher monsieur et ami, m'écrire des lettres qui me mettent dans l'embarras, que je suis forcée d'oublier presque, d'avoir l'air de n'avoir point lues, pour garder le droit de vous répondre ? Je le demande à votre loyauté: si vous surpreniez une lettre d'Hector Le Tessier à votre soeur Jeanne (je ne choisis point ces noms au hasard), écrite sur le ton de la dernière que vous m'avez adressée, seriez-vous bien satisfait ? Ne jugeriez-vous pas qu'une jeune fille veut être plus ménagée dans l'expression d'une affection, même sincère et respectable ?... Eh bien ! j'ai le droit d'exiger les mêmes ménagements que notre chère Jeanne. Même dans le monde où je vis et qui ne me convient pas plus qu'à vous, personne ne me les refuse. Ne pas les recevoir de vous me causerait un chagrin particulier.

"Maintenant, ma petite gronderie est finie, je répondis à ce que, de votre lettre, je consens à avoir lu. Vous vous sentez, dites-vous, aussi loin de moi que l'est de vous le plus rustique de vos bergers. Eh bien ! moi, j'avoue me sentir tout près de vous, cher monsieur et ami. J'ai tout de suite reconnu en vous, comme on reconna?t les sites de son pays natal, les qualités que je prise entre toutes, la loyauté et la bonté, avec un peu de cette brusquerie qui va bien à un honnête homme. Plus que vous, je suis lasse des sceptiques indulgents, des résignés, des énervés qui sont la société masculine contemporaine; aucun de ceux-là, allez ! ne me prendra jamais une pensée. C'est eux que je sens loin de moi: je suis proche des énergiques, des résolus, j'allais dire des violents. Et ce que j'aime le mieux de vous, c'est justement cette ardeur un peu ombrageuse qui échauffe vos affections. Restez donc pour moi ce que vous êtes: mais quand vous pensez à votre amie Maud, ne pensez qu'à elle. Oubliez ce qui l'entoure et qui, pour elle, ne compte pas.

"Vous allez bient?t revenir avec cette mignonne petite sauvage de Jeanne: nous vous recevrons en fête, afin de vous réconcilier avec Paris et de vous faire provisoirement oublier Vézeris. Je ne suis point sortie le soir, ni pour le bal, ni pour le théatre, depuis votre absence. Je ferai ma "rentrée dans le monde" sous vos yeux, chez nous. Nous avons, le 3 avril, une grande réception: de la musique jusqu'à minuit; après minuit, on dansera et on soupera. Ne manquez pas d'arriver à temps ! Je ne vous pardonnerais pas une absence, et cependant je devine combien sont à craindre vos caprices de la dernière heure !

"Donc, à bient?t. D'ici là, pensez à moi comme je veux que vous y pensiez, c'est-à-dire avec respect et avec foi. J'embrasse de tout mon coeur la jolie Jeannette, en qui j'aime, avec tant de joie, ce que j'admire en vous, ce que vous lui avez donné.

"Maud".

Vézeris, mars 1893.

"C'est décidé, mère chérie, nous quittons Vézeris pour Paris après-demain matin; Maxime a tout mis en ordre: ma malle est finie déjà, tant j'ai hate de partir et de vous embrasser. Il me semble qu'il y a une éternité que je ne vous ai vue. Figurez- vous que, moi qui pense sans cesse à vous, je ne vois plus bien votre visage, ou du moins, c'est une image qui s'efface tout de suite, que je ne peux pas faire revivre à volonté. Cela me cause bien du chagrin et me fait bien pleurer, allez, mère chérie !

"Les vilaines semaines que j'ai passées ici, loin de vous ! Je ne vous le disais pas pour ne pas vous tourmenter, mais j'étais si triste. Maxime est si changé ! Il a l'air de m'aimer si peu ! Il me parle à peine; quand je lui parle, je vois qu'il ne m'écoute pas. De temps en temps, il me prend encore sur ses genoux et m'embrasse très fort, à me faire mal, mais ce n'est plus sa bonne affection égale d'autrefois. Il ne m'aime plus par-dessus tout. Il aime mieux la belle Maud de Rouvre. Alors pourquoi ne nous le dit-il pas ? Je ne demande pas mieux que de l'aimer aussi, cette demoiselle, si elle l'aime et le rend heureux. Et pourtant, voyez-vous, maman, elle me fait un peu peur: elle est trop belle, elle parle trop bien; près d'elle, je me sens toute honteuse d'être la petite bête que je suis. Du reste, je n'ose vraiment parler qu'avec Maxime et avec vous. Et voilà que Maxime commence à m'intimider aussi !

"Il para?t que nous allons, le 3 avril, à un grand bal chez les de Rouvre. Comme je vais m'ennuyer ! J'aime bien danser, vous le savez, mère chérie ! mais il faut aussi causer avec les danseurs, à Paris, et ces jeunes gens que je ne connais pas, quand ils me parlent, je ne sais que leur répondre.

"Ici, rien de nouveau depuis ma dernière lettre. Le temps est resté clair, et tellement chaud qu'on se croirait en été. Ah ! si, une nouvelle. Mathilde Sorbier, la servante du Croisset, qui a épousé Joseph Lepéroux (le second des Lepéroux), il y a quatre mois, vient d'avoir un joli petit gar?on. Elle est bien contente qu'il soit venu si vite, il para?t que c'est une sorte de merveille d'avoir si t?t un petit enfant. On l'a baptisé, mardi, à la chapelle de la Vierge.

"A bient?t, maman aimée. Votre petite Jeanne vous embrasse respectueusement et tendrement, et elle est bien heureuse de vous revoir."

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