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   Chapter 4 4

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 25310

Updated: 2017-11-30 00:02


Presque toutes les maisons qui bordent le boulevard Haussmann entre l'avenue Percier et la rue de Courcelles ont une seconde issue, ordinairement réservée au service, sur la paisible rue de la Baume. Les appartements qui regardent cette rue ont l'avantage, si rare à Paris, d'ouvrir leurs fenêtres sur un jardin, celui de l'h?tel de Ségur, dont les magnifiques pelouses finissent à quelques pas de la rue de Courcelles. Jardin princier, guetté par les entrepreneurs de batisses modernes, les rossignols le peuplent au printemps, comme un parc rustique; l'hiver, ses grands arbres, souvent ouatés de brouillard, cachent encore de leur ramure enchevêtrée les maisons de la rue La Boétie, éloignent à l'infini le Paris affairé et bruyant du faubourg Saint-Honoré.

Julien de Suberceaux occupait depuis quatre ans un de ces appartements si heureusement orientés. C'était la moitié de l'entresol d'un h?tel, transformé autrefois en logis de gar?on, sans doute pour la commodité de quelque fils de famille, avec son escalier, sa sortie particulière sur la rue de Baume, -- et depuis, loué toujours à part, l'h?tel restant assez vaste pour se passer de cette annexe.

Quand Julien vint pour la première fois à Paris, en 1885, du fond de sa province natale, -- un village de l'Aude, -- il accompagnait, à titre de secrétaire, M. Asquin, viticulteur considérable des environs de Limoux, élu député avec toute la liste monarchiste. Julien, à vingt et un ans, dernier male d'une de plus anciennes familles du pays, se savait beau, se sentait intelligent et souffrait d'être pauvre. Résolu d'avance à toutes les compromissions, cuirassé par un orgueil supérieur au jugement d'autrui, il posa le pied sur le sol de Paris comme ces admirables et chimériques héros balzaciens qui disent à la Ville: "Tu seras mienne."

Mais le temps a marché depuis les du Tillet et les Rubempré. Paris n'est plus une proie féodale à partager entre quelques aventuriers hardis: c'est un champ morcelé en mille parcelles où chaque appétit démocratique assouvit sa fringale. Rastignac est devenu légion: les scrupules n'encombrent personne, et quand la fortune élit celui-ci, celui qu'elle dépouille n'était pas plus digne. Puis Julien, réellement beau, réellement séducteur, n'était Rastignac qu'à demi: lui-même aimait trop les femmes. L'irréductible sincérité de son désir paralysa ses projets de conquête. Jusqu'au jour où il rencontra Maud de Rouvre, il fut seulement un jeune méridional très élégant et très fêté. Il menait assez large vie, grace au bonheur du jeu et aux libéralités d'Asquin qu'il payait en complaisances; car le député, la soixantaine passée, restait coureur et, naturellement, dissimulait ses fantaisies eux catholiques électeurs de l'Aude. L'appartement de la rue de la Baume fut ainsi loué et payé par Asquin au nom de son secrétaire, qui l'habita à la condition de le livre de temps en temps aux rendez-vous du député.

Julien de Suberceaux fut présenté aux Rouvre par Paul Le Tessier, depuis sénateur, alors député de Niort. Il connaissait M. de Rouvre pour avoir vu ce haut gentilhomme à favoris blancs, à fa?ons correctes, assis à toutes les tables de baccarat de Paris, et pour l'avoir rencontré dans tous les soupers de filles. On le réputait riche, ignorant les brèches effroyables que le jeu et les femmes avaient faites à la dot d'Elvira Hernandez, depuis que la famille vivait à Paris. Lorsque Julien se dit alors: "J'épouserai Maud," il pouvait se persuader encore qu'il suivait son programme de fortune et de conquête; la vérité, c'est que Maud, du premier coup, subjugua ce coeur infirme, masqué en aventurier. Elle le domina par sa beauté, certes, par la royauté de sa grace; mais elle l'asservit surtout parce qu'il reconnut en elle une ame pareille à celle qu"il se souhaitait à lui-même et qui lui manquait: -- une ame ardente et implacable de révoltée, décidée, co?te que co?te, à vaincre la fortune et à piétiner la foule. Maud, à dix-huit ans, se savait ruinée, réduite à l'héritage d'un oncle maternel. Courtisée par les hommes presque depuis l'enfance, experte à les surprendre, elle avait éprouvé déjà la difficulté de les garder à soi, de les conduire jusqu'au mariage, avec une dot si médiocre. Deux fois, elle connut l'affreux déboire des "flirts" affichés dans Paris, aboutissant à la disparition du prétendu, le jour où la vraie fortune était connue. Elle ha?ssait déjà son père pour l'avoir ruinée, elle étendit sa haine à tous les êtres vaniteux et sceptiques qui voulaient seulement se divertir d'elle, jouir de sa beauté, se faire honneur de ses préférences. Le mariage, dès lors, lui fut la terre qu'il faut conquérir de violence ou de ruse: c'est ainsi qu'ils se rencontrèrent, elle et Julien, comme deux adversaires armés.

Et le monde, à leur rencontre, se rangea pour ainsi dire en cercle autour d'eux, curieux de les voir aux prises, tant il semblait évident qu'ils devaient s'aimer, eux, le plus beau couple de Paris, eux de la même race, d'une aristocratie de forme et d'élégance si manifeste que, là contre, même la jalousie désarmait. On eut l'impression d'une fatalité, d'une loi hors les vouloirs humains, et cette fatalité, cette loi, eux-mêmes la subirent malgré la révolte de leur arbitre. Julien fut le plus aveugle et le mieux possédé; mais Maud, enragée contre cette défaite imprévue, dut s'avouer qu'elle aussi était conquise, et que ses résistances ne tenaient pas contre un baiser de l'homme à qui, malgré tout, elle ne voulait pas se donner. Elle lui fit payer cruellement sa faiblesse: elle lui déclara qu'elle se marierait quand il lui plairait; qu'elle lui cédait, en quelque sorte, le provisoire de sa vie; elle ne s'accorda qu'à demi. Julien se soumit; il aimait; puis l'influence de Maud affermissait ses résolutions hier flottantes... Soit ! Il serait l'amant incomplet de cette admirable fille jusqu'au jour où elle se marierait; il serait son amant le lendemain du mariage. N'était-ce pas là un piétinement assez crane des lois convenues, une belle revanche de sa vie ballottée d'à présent ?

Dès l'année qui suivit leur rencontre, les circonstances adverses les aigrirent encore, et leur résolution s'en fortifia de marcher unis et complices contre la société dont ils souffraient. Sur les conseils de Maud, Mme de Rouvre avait demandé et obtenu le divorce; quelques mois après le jugement, M. de Rouvre mourut. Sa succession liquidée, il restait à la veuve une soixantaine de mille francs, deux cent mille à Maud, autant à Jacqueline. Vivant ensemble, les trois femmes pouvaient faire figure mondaine sans écorner leur capital. Mais Maud entendait ne point déchoir de son luxe d'hier. Il fallut un vaste appartement, trois domestiques, un attelage de deux mille francs par mois. Ce qui manquait au revenus, Maud l'empruntait sans hésiter à son propre capital, car elle ne voulait pas déposséder sa mère, et Jacqueline était avisée et avare pour son bien. N'importe ! Maud avait foi dans l'avenir; elle se ruinait avec une confiante sérénité. Les événements faillirent lui donner raison. Un jeune gentilhomme roumain, prodigieusement riche, le comte Christeanu, s'éprit d'elle au point de demander sa main dans la semaine qui suivit leur première entrevue. Bien accueilli, il retourna dans son pays pour obtenir l'agrément de sa famille. Pour quel motif se prit-il de querelle, pendant ce séjour, avec un camarade de cercle ? On ne le sut jamais: il se battit au sabre et fut tué. Maud porta le deuil. Hector Le Tessier dit à ce propos: "Cette femme ne sera aimée que parmi des drames."

Presque en même temps, Julien, lui aussi, était atteint dans ses oeuvres vives. Aux élections de 1889, M. Asquin échouait contre son concurrent républicain. Le jeune secrétaire se trouvait seul à Paris, n'ayant plus à sa portée la bourse complaisante du député qui, du moins, lui laissa l'appartement de la rue de la Baume, loué pour plusieurs années. La fortune du jeu se montrait déjà moins fidèle. Suberceaux connut des passes ardues, d'où le tiraient les voyages d'Asquin à Paris, tous les deux mois environ: le vieux provincial venait voir sa ma?tresse Mathilde Duroy, sa fille Etiennette, et dans ce milieu facile, où Suberceaux avait pris Suzanne du Roy pour ma?tresse, il revivait quelques semaines sa vie de fêteur parisien. A la fin de 1890, il mourut subitement. Suberceaux comptait sur un legs; mais pour lui comme pour Etiennette, le testament fut muet. Encore Etiennette devait-elle bénéficier, à sa majorité, des vingt mille francs d'une assurance contractée sur sa tête le jour de sa naissance.

Ce temps où Maud et Julien sentirent s'appesantir sur eux les serres de la destinée, fut celui où ils s'aimèrent le plus fougueusement. Julien venait chaque jour chez les Rouvre, il passait des heures entières dans la chambre de Maud qui avait imposé sa présence; il s'accoutuma à la dangereuse saveur de cet amour inachevé, dispensé à leurs élus par des vierges savantes, plus poignant cent fois que les faciles et complets bonheurs des amours ordinaires. Avec son tempérament de grande amoureuse, avec son impudeur résolue, elle fit de Julien son serf, sa chose; elle fit plus: elle lui recréa l'ame à l'image de la sienne, lui suggéra ses propres sentiments, galvanisa sa volonté. Près d'elle, Julien regarda la vie avec ses yeux: une lutte sans merci pour la fortune et la domination; il accepta ce plan effroyable: n'être qu'à demi l'amant de sa ma?tresse jusqu'au mariage, demeurer son amant après le mariage... Il ne l'accepta pas sans luttes intimes. Sceptique et hardi en présence de sa ma?tresse, la solitude le laissait retomber à l'indécision. Maud appartiendrait à un autre, serait femme par un autre ! Pouvait-il souffrir cela sans révolte ? Comme tous les coeurs faibles, il comptait sur la destinée pour arranger l'avenir: le coup de sabre providentiel du Roumain.

Les projets de Maud sur Maxime de Chantel tout de suite lui firent peur, lui firent pressentir un vrai péril. Il devina Maud cette fois résolue au mariage, co?te que co?te, malgré lui-même. N'avait-elle pas gardé jusqu'au dernier moment, pendant plus de six mois, le secret de la rencontre à Saint-Amand ? N'avait-elle pas (il le comprenait, à présent) modifié sa vie depuis ces dix mois, surveillé ses mots et ses gestes, de fa?on que pour le monde, si prompt à changer ses jugements, elle pouvait appara?tre irréprochable ? "Je me suis laissé duper, pensait Suberceaux; Maud a manqué de loyauté. Si je suis vraiment son allié, elle devait au moins me tenir au courant de ses projets... L'aimerait-elle, par hasard ?..."

Ces pensées le torturaient, par cette fin d'après-midi obscure de février où, fiévreux, agité, il attendait Maud chez lui. C'était la nuit déjà, les becs de gaz allumés dans la rue tapissée de neige, et la neige encore descendait en lourds et rares flocons derrière les vitres, sur les trottoirs et la chaussée, sur le grand parc vide aux ramures noires et blanches.

Cinq heures sonnèrent à la petite pendule Empire, en forme d'amphore, qui décorait un guéridon.

"Elle ne viendra pas," pensa-t-il. Et sa rage de la veille le ressaisissait, assoupie tout le jour par les paroles qu'hier Maud lui avait jetées dans le vestibule de l'Opéra. Un bref roulement du timbre électrique le redressa. Il courut ouvrir, reconquis, vaincu, défaillant.

La porte refermée, tout de suite il enla?a de ses bras avec une passion de désespéré cette forme noire frémissante. Il ne trouvait point de mots, que le nom cent fois répété: "Maud... Maud..." répété comme une caresse, comme un baiser dans son oreille, dans ses cheveux, dans sa gorge, -- puis, l'instant d'après, quand il l'eut entra?née dans la chambre, assise sur un fauteuil, il le soupirait encore dans le creux de sa robe, sur le fin cou-de-pied qu'il touchait de ses lèvres, ce nom, ces syllabes vivantes qui, pour l'amant, résument la grace, l'esprit, l'odeur et la forme de l'adorée.

"Maud... Maud chérie !..."

Elle avait posé ses mains, vite dégantées, sur l'épaule de Julien; à son tour, elle baissait sa bouche pour lui toucher le front et les yeux, tandis qu'elle réchauffait à son cou, à ses joues br?lantes, le froid de ses doigts. Elle aussi, cette heure, ce lieu, cette présence la troublaient.

-- Je t'aime... Je t'aime... lui dit-elle de cette voix basse et changée qu'il connaissait seul... Je t'aime...

Elle lui parlait si près du visage que l'haleine et le bruit des mots le caressaient comme des baisers d'une ténuité infinie.

-- Oh ! murmura Julien, comme j'ai souffert, hier soir !... Vous faisiez exprès de me torturer.

Elle se leva lentement, le for?ant à se lever aussi; elle l'

amena dans le salon voisin de la chambre.

-- Asseyez-vous près de moi, lui dit-elle, et soyez sage. Nous avons à causer sérieusement. C'est pour cela que je suis venue.

-- Pour cela seulement ? murmura-t-il, humble et lache.

-- Pour cela d'abord. Vrai, c'est grave, ami, écoutez-moi.

Il obéit, il s'assit près d'elle. En lui parlant, elle fixait sur lui ses prunelles bleu sombre qui semblaient noires à la lumière, elle y concentrait la suggestion. Et lui, magnétisé, se laissait infiltrer l'essence de ce vouloir supérieur.

-- Ecoutez-moi... Vous savez que je n'aime que vous, que je n'aimerai jamais que vous. Il faut être le fou que vous êtes pour imaginer que je vous préfère un M. de Chantel. Voilà ce qui est certain, ce que vous verrez clair comme le jour, si vous voulez regarder et réfléchir... Seulement (elle plongea plus profondément son regard dans les yeux de Julien), seulement JE VEUX ME MARIER, et je veux épouser M. de Chantel.

Elle fit une courte pause. Julien ne dit rien. Les mots de tout à l'heure: "Je n'aime que vous, je n'aimerai jamais que vous", avaient, pour un temps, comme assoupi son coeur.

-- Je veux me marier, poursuivit Maud, affermissant l'autorité de sa voix. Ma vie actuelle est minée tout autour de moi; si je vous disais combien de temps elle peut durer encore !... ce n'est pas long. Je pense que vous m'aimez assez pour ne pas souhaiter me voir dans la débacle; en tout cas, moi, je ne veux pas de débacle, entendez-vous ? Donc, il faut que je me marie: c'est mon droit, je vous ai toujours annoncé que c'était ma volonté, nous avons toujours été d'accord là-dessus: libres l'un en face de l'autre, avant tout. Est-ce vrai ?

-- C'est vrai.

-- Eh bien ! tenons-nous parole, ami. Nous nous sommes évadés des conventions misérables fait pour d'autres que pour nous: j'en suis fière, pour ma part. Nous sommes des révoltés et des aventuriers, soit ! Mais l'un pour l'autre, gardons notre parole, n'est-ce pas ? -- ou brisons-là et quittons-nous.

Julien lui saisit les mains:

-- Oh ! Maud... Nous quitter ! Ne dites pas ce mot... Vous pourriez me quitter, vous ?

-- Je vous jure, déclara Maud en se levant, que si, malgré nos conventions et vos promesses, malgré ma volonté et mon droit, vous cherchiez à empêcher mon mariage, je vous jure que de ma vie je ne vous reverrais.

Et aussit?t, prenant dans ses mains la tête de Julien, elle l'approcha de sa bouche:

-- Mais je t'aime, fit-elle... Et je te garderai.

Julien, brisé et grisé, murmura:

-- Et si vous aimez votre mari. Qui sait ?

-- Tu es fou, répliqua-t-elle. Je te jure de n'aimer que toi, de t'appartenir pour la vie. Je ne veux que toi... Allons, sois digne de m'aimer ! Pas de défaillance... Mon mariage t'affranchit, car tu ne tenteras rien, je le sais, tant que je ne serai point mariée. Veux-tu, toute ta vie, courir aux expédients ? Veux-tu que je donne des le?ons de piano ? C'est parce que je t'aime que je te désire riche et libre: tu dois me vouloir reine, si tu m'aimes. Taillons-nous de vive force notre part de fortune sur des êtres inférieurs à nous, de race moindre que nous, dont nous devons nous servir sans scrupule, comme on met sans scrupule un mors et une selle à un cheval... Et restons l'un à l'autre par-dessus e monde que nous méprisons et que nous piétinons. C'était ton rêve quand je t'ai rencontré. Qu'est-ce qui a fléchi en toi, depuis ?

Julien lui baisa les mains:

-- Tu as raison.

Le mirage suscité par les paroles de Maud surgissait de l'avenir, citadelle de rêve qu'il fallait conquérir, à tout prix. En cette minute, vraiment il sentit bouillonner en soi une volonté aussi ardente que celle de Maud: il se délia des morales conventionnelles avec la même mépris du droit des autres.

Maud le vit dompté.

-- Il est tard, fit-elle. Il faut que je parte.

-- Oh ! supplia Julien, reste... rien qu'un instant... Là...

Il montrait, du regard, la chambre voisine, pleine d'ombre. Dans les yeux de la jeune fille il lut le consentement. Il l'emporta comme une proie. Les lèvres jointes, ils défaillirent ensemble contre cette couche fermée que, deux fois en quatre années, Maud avait fr?lée de sa robe: lui si vite anéanti par cette étreinte que, cette fois encore, Maud n'eut point à se refuser.

-- Rue de Berne, 22... vite...

Maud jeta cette adresse, en remontant dans le coupé qui l'attendait rue de la Baume. La neige tombait toujours, mêlée maintenant d'un peu de pluie, et le cheval avan?ait avec peine, le long du boulevard Hausmann, où les tramways restaient en panne, puis à travers la place de l'Europe lumineuse comme en plein jour, ses mille lumières réverbérées par la neige. Il fallut près d'une demi-heure pour arriver chez Etiennette.

C'était un de ces maisons à loyers que des sociétés construisent économiquement, défra?chies au bout de six mois, par l'insuffisance des matériaux et la négligence de l'entretien.

Maud ouvrit avec répugnance la porte d'une loge assez malpropre:

-- Mademoiselle Etiennette Duroy ?

-- Au troisième, la porte en face, dit sans se tourner une grosse femme qui cuisinait dans une sorte de placard.

Maud monta les trois étages. Les stucs écaillés, les plafonds fendus, la rampe noircie, les cordons de sonnette amputés de leur gland, le tapis élimé aux angles des marches, tout signifiait la demi-pauvreté, l'indigence à décor, la pire de toutes. Maud entrevit pour elle-même, dans l'avenir, une pareille maison, une pareille vie... C'était ce qui l'attendait si elle n'épousait pas Maxime de Chantel.

-- Oh ! cela, jamais ! pensa-t-elle.

Et sa résolution se fortifia, d'asseoir l'avenir sur des fondations solides, malgré tout.

Le coup de sonnette évoqua un pas léger; la porte, s'ouvrant, laissa voir Etiennette, vêtue d'une très simple robe de drap bleu, avec un tablier de batiste à bavette, épinglé sur les seins, noué à la taille.

-- Dieu ! que tu es mignonne comme cela ! s'écria Maud en l'embrassant. Je viens te rendre ta visite.

-- Vrai ? répliqua gaiement la jeune fille. C'est gentil. Tu vas rester à d?ner. Oh ! si toute seule avec moi... Maman est souffrante, ajouta-t-elle, elle a ses douleurs de coeur. Elle est couchée.

-- Non, chérie, ce n'est pas possible. On m'attend chez moi, ce soir: les Chantel d?nent dans l'intimité. Mais j'ai une demi-heure à te donner.

Elle suivit Etiennette à travers l'étroite antichambre, jusqu'au salon, bas de plafond, étouffé de tentures, crevant de meubles, où se devinaient les épaves d'une autre installation, plus ample.

Etiennette s'en expliqua tout simplement:

-- Tu vois, nous sommes bien mal à l'aise, mais je n'ai pas voulu vendre au hasard ce qui avait un peu de valeur, quand nous avons déménagé. Je tacherai de gagner un logement à tout cela avec ma guitare.

-- Justement, dit Maud en s'asseyant, je viens te parler de ta guitare et de tes chansons. Hier, je t'ai à peine entrevue, à l'Opéra. Je n'ai pas eu le temps. Voici ce que j'ai projeté, vois si cela te convient. Maxime de Chantel va quitter Paris dans quelques jours...

-- Le jeune homme à qui tu donnais le bras, hier, à la sortie de l'Opéra ?

-- Oui. Il est amoureux de moi, il me convient: je veux l'épouser... ceci entre nous. M. de Chantel, te disais-je, quitte Paris dans quelques jours pour ses terres du Poitou. Tu comprends que si nous donnons une fête, j'aimerais autant qu'il f?t là.

-- Bien s?r.

-- Il reviendra vers le milieu de mars. Un mois nous reste pour préparer la fête, que je veux donner presque au lendemain de son arrivée, afin de le ressaisir tout de suite, car c'est un étrange gar?on: quelques semaines de solitude suffisent à l'ensauvager. Prépare donc ton répertoire et tes toilettes. Tu as tout juste le temps.

-- Comme tu es bonne ! dit Etiennette, baisant son amie de nouveau.

-- Mais non, je ne suis pas bonne. C'est toi qui es mignonne à plaisir et qu'on est en joie d'obliger. Et puis ne sommes-nous pas alliées ? Pauvre chérie, ajouta Maud après une courte pause, nos situations sont plus semblables que tu ne penses, va ! Toutes les deux nous avons souffert par le lache égo?sme des hommes, nous vivons toutes les deux où nous souhaiterions ne pas vivre... Nous attendons la délivrance de l'avenir. Aidons-nous l'une l'autre, c'est tout simple.

Etiennette répondit en souriant:

-- Moi, je suis ta servante, dispose de moi. Tu n'as pas encore eu besoin de notre hospitalité ? Quand en useras-tu ? J'ai préparé ta chambre, veux-tu la voir ?

-- Oui, bien volontiers, répliqua Maud, contente qu'Etiennette parlat la première du véritable objet de sa visite. Car tout à l'heure, en quittant Julien, sentant le besoin de le tenir en haleine, dans la crise présente, par de plus fréquentes entrevues, elle l'avait enivré par la promesse inattendue des rendez-vous chez Mathilde Duroy.

Etiennette, prenant sur un guéridon une minuscule lampe nickelée, précéda Maud.

-- Tu vois, fit-elle, il n'y a même pas besoin de traverser le salon. De l'antichambre, tu entres dans la salle à manger où jamais tu ne rencontreras personne. Voici la chambre.

C'était une pièce rectangulaire, de dimension médiocre, avec un cabinet de toilette minutieusement installé.

-- Ce n'est pas ta chambre, au moins ? questionna Maud.

-- Oh ! non. Ma chambre est à c?té de celle de maman.

Et, un peu rose, Etiennette ajouta:

>-- C'était la chambre de Suzanne. L'an passé, elle est revenue demeurer avec nous. Elle était souffrante: elle n'a pas la poitrine très solide. Au bout d'un mois passé en famille, elle allait mieux. Malheureusement, elle s'est toquée d'un acteur du Gymnase. Il n'y a plus eu moyen de la garder.

-- Où est-elle, maintenant ?demanda Maud distraitement, inspectant la pièce et les meubles.

-- Nous ne savons pas... Nous croyons qu'elle est à Londres, avec cet acteur. Pauvre Suzon !

Etiennette essuya quelques larmes qui glissaient jusqu'à ses cils.

-- Et ta mère, demanda Maud, où couche-t-elle ?

-- Au delà du salon et de ma chambre... Et comme elle est condamnée à rester tout le jour au lit ou sur une chaise longue, tu vois qu'on est ici tout à fait tranquille.

-- Les domestiques ?

-- Les domestiques, dit Etiennette en souriant, sont tout simplement une petite bonne à tout faire que j'aide beaucoup, et qui, d'ailleurs, reste presque constamment après de maman... Les jours où tu auras besoin de cette chambre, préviens-moi par un "bleu". Je te donnerai une clef de l'appartement, tu n'auras même pas à sonner.

Elle disait tout cela na?vement et simplement, heureuse de servir son amie, sans discuter la qualité du service. Si chaste de moeurs, si pure elle-même de telles intrigues, les spectacles de sa jeunesse l'avaient pourvue pour le libertinage d'autrui d'indifférence ou d'indulgence: triste et touchant produit de ce Paris qui produisait ailleurs des demi-virginités d'autre sorte, comme celle de Maud, de Cécile Ambre, des petites Reversier.

Elles avaient regagné le salon. Maud, déjà, voulait partir.

-- Sept heures moins un quart, pense ! Avec cette neige, il me faut vingt-cinq minutes pour arriver chez moi. Et ma toilette ! J'ai à peine une heure devant moi. Adieu.

-- Adieu, puisque tu le veux... As-tu vu Paul depuis hier soir ? demanda Etiennette sur le seuil de l'antichambre.

-- Non. Tu l'as vu, toi, petite cachottière ?

-- Oh ! il vient ici à peu près tous les jours, mais si tu savais comme c'est convenable, nos entrevues ! Donc je l'ai re?u aujourd'hui, après le déjeuner. Nous avons parlé de toi. Son frère et lui ont le projet de nous réunis tous à Chamblais avant le départ de Maxime de Chantel. C'est ta mère qui recevriat et qui me chaperonnerait. Tu savais cela ?

-- Non, mais c'est gentil de la part d'Hector... car l'idée doit venir d'Hector ?

-- D'Hector et de Paul, je crois. Paul, tu comprends, souhaite le plus possible se montrer avec moi dans des milieux convenables.

-- Alors ?... ce mariage ?

-- Mon Dieu... je crois que Paul commence à m'aimer assez pour y songer.

-- Bonne chance !

-- Bonne chance aussi, chérie !

Les deux amies s'embrassèrent. Maud redescendit vivement les trois étages et remonta dans le coupé qui partit assez vite, car la neige avait cessé de tomber et fondait rapidement en boue dans l'air adouci. Recognée à l'angle de la voiture, les mains dans son manchon, les pieds sur la boule chaude, Maud sentait effervescente en soi la douce fièvre du succès proche, et, s?re de l'avenir maintenant, elle laissait glisser sa pensée aux souvenirs de sa visite chez Julien, au rêve des futures entrevues dans la chambre discrète de Suzanne du Roy.

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