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   Chapter 3 3

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 28631

Updated: 2017-11-30 00:02


Non, déclara Hector Le Tessier (il achevait de d?ner avec son frère et Maxime, au restaurant Joseph), le monde où nous nous sommes rencontrés hier, mon cher Chantel, n'est pas absolument un monde d'exception; ces jeunes filles que vous avez vues faire la roue devant les hommes, que vous avez entendues rire à des plaisanteries louches, répondre sur le même ton, -- et encore elles se tenaient devant vous ! -- ne sont pas des jeunes filles tellement exceptionnelles... C'est le monde oisif contemporain, et c'est la jeune fille contemporaine de ce monde-là. -- Si Dora Calvell est sans contredit un peu... coloniale, les autres échantillonnent en juste proportion la jeune personne de Paris jouisseur, celle qui a des parents à l'aise et sans morgue qui va au Bois, au bal, au théatre, à Aix, à Trouville, qui fait de l'hydrothérapie, du tennis, des parties de rallies; vous y verrez représentés tous les degrés de l'échelle sociale entre la grisette et l'héritière des hautes familles historiques. Mme de Reversier est la femme d'un brave Berrichon un peu noble, ancien préfet de l'Ordre moral: intérieur correct, jolie fortune. M. Avrezac, de son vivant, fabriquait des produits chimiques, en grand, au Vésinet; sa veuve est riche... Vous connaissez sans doute les excellentes origines de la famille de Rouvre: Jacqueline a été fort bien élevée... Non, ce n'est aucunement du monde mêlé, du demi-monde. Ce ne sont pas des déclassées. Je ne vois de douteuses, parmi les jeunes filles qui fréquentent ce salon, que la petite Dora, bien née d'ailleurs, et une certaine Cécile Ambre, dont le masque e?t fait rêver Baudelaire, mais qu'on re?oit partout comme dame d'honneur d'une princesse italienne... Toutes, et telles autres que vous conna?trez, sont aussi naturellement le produit du Paris libertin et jouisseur que cette fine champagne est le produit des vins blancs de Charente... Ni l'une ni l'autre ne me déplaisent, ajouta-t-il en avalant ce qui restait dans son petit verre.

Paul Le Tessier choisissait un cigare, avec de longues précautions:

-- Voilà Hector à cheval sur son dada, dit-il. Au chapitre des jeunes filles, il est inépuisable.

Maxime, qui avait peu parlé pendant le repas et qui ne fumait point, répondit:

-- Mais je le trouve très intéressant.

Les paroles d'Hector Le Tessier visaient si juste les secrètes anxiétés de son coeur ! De cette visite de la veille, il était sorti bouleversé et ensorcelé. Maud si belle, qui avait eu des mots si pénétrants pour lui rappeler la communion de leurs souvenirs, certes, celle-ci, il l'avait trouvée irréprochable, telle qu'il la souhaitait. Mais les autres ? Ces chattes fr?leuses, dont le titre et la vêture de vierges rendaient les discours, les allures plus déconcertants ? Elles étaient les soeurs, elles étaient les compagnes de Maud, un peu plus jeunes qu'elle, seulement... Maud les entendait, leur répondait, pensait d'accord avec leur pensée, peut-être !... A imaginer cela, l'ancien dragon sentait germer un ferment de colère contre ces gens, contre ce Paris qui peut-être avaient souillé l'ame blanche de la femme élue par lui presque au lendemain de l'avoir vue, aimée depuis avec l'ardeur concentrée des ames fortes où la solitude, l'absence, loin de les abolir, échauffent les passions... Mais peut-être aussi Maud, parmi ces impuretés, demeurait-elle pure, ignorante du mal, traversant le monde sans le comprendre, comme sa propre soeur à lui, Jeanne, que rien n'avait choquée, la veille... Oh ! le cruel mystère ! Comment, comment être s?r ?... Il écoutait Hector avec une sorte d'attention contractée, le désir d'apprendre et la peur de savoir.

Mais Hector se gardait de parler de Maud. Il dissertait sur les généralités, le verbe aisé, alerte, causeur de salon et de d?ner, habitué à la faveur de ceux qui l'entourent. De temps en temps son frère a?né interrompait la conférence par quelque incise d'amicale et paterne ironie.

-- C'est que, voyez-vous, poursuivait Hector, il s'est passé à Paris, depuis une quinzaine d'années, des événements -- deux événements graves, deux "kracks", dirait mon frère -- dont vous n'avez même pas senti le contre-coup le plus amorti là-bas, dans votre terre de Vézeris, mon cher, au milieu de vos étalons, de vous chiens et de vos faisans...

-- Et c'est ? demanda Maxime.

-- Premièrement, le krack de la pudeur. Notre époque est comparable à la décadence latine ou à la Renaissance, au point de vue de l'amour. Nos jeunes filles (j'entends, toujours, celles du monde oisif et jouisseur) ne servent plus toutes nues à la table des Médicis, elles n'ornent pas leur cou d'emblèmes générateurs; mais elles sont aussi savantes des choses de l'amour que ces Florentines et ces Romaines. Qui se gêne pour parler devant elles du scandale d'hier ? A quelles pièces ne les mène-t-on pas ? Quels romans n'ont-elles pas lus ? Et encore la conversation, le livre, le théatre, ce n'est que des paroles... Il y a, à Paris, dans le monde, des professionnels de la défloration, des hommes à l'aff?t de l'innocence: tel ce Lestrange que vous avez entrevu hier... La première le?on est donnée aux jeunes filles le soir du premier bal; le cours se poursuit pendant la saison; vienne l'été, les promiscuités de la ville d'eaux ou de la plage permettront au déflorateur professionnel de mettre à son oeuvre la dernière main.

-- La droite, observa Paul, car je suppose qu'il a commencé par la gauche. Alors tout est bien qui finit bien.

-- Non, reprit Hector. Le déflorateur n'épouse guère, et ce qui est vraiment admirable, c'est que les jeunes filles le savent: bien mieux, elles ne tiennent pas du tout à ce qu'il épouse, car d'ordinaire c'est un aventurier sans grande fortune, comme Lestrange ou Suberceaux: et la jeune fille moderne veut l'argent par le mariage.

Le gar?on entrait, sonné par Paul qui réclama l'addition. Hector attendit qu'il f?t sorti pour continuer:

-- Le second krack que je vous dénon?ais tout à l'heure, c'est le krack de la dot, aussi pernicieux pour la vierge moderne que celui de la pudeur. Il n'y a plus de jeune fille innocente, mais il n'y a pas davantage de jeune fille riche. Le millionnaire donne deux cent mille francs de dot à sa fille, c'est-à-dire six mille francs de rente, c'est-à-dire rien, pas même de quoi louer un coupé au mois... Donc jamais la jeune fille n'a dépendu de l'homme à ce point, et comme elle n'a qu'une arme pour le conquérir, -- l'amour -- les mères les laissent apprendre l'amour le plus t?t possible, par dévouement maternel...

Contre ce mot de dévouement, Maxime eut un geste de protestation. Hector insista:

-- Mais si, par dévouement maternel... Et ce n'est pas le seul effet de ce dévouement. A mon sens, l'altération universelle du type "jeune fille" d'autrefois est imputable, avant tout, aux mères de la génération présente. Jadis la vierge était élevée dans un clo?tre, généralement en parfaite innocence, car vous ne prenez pas au sérieux, je pense, ce que racontent les philosophes de table d'h?te sur l'immoralité des couvents ? Elle sortait de là pour se marier avec un homme qu'elle connaissait à peine, mais que l'accord des parents avait élu: donc les luttes d'intérêt (presque toutes les discordes conjugales) étaient évitées. Le mari était vraiment l'initiateur, chance considérable d'être aimé ! D'autre part, issue du clo?tre le plus aristocratique de Paris, la fiancée trouvait dans le ménage le plus modeste un accroissement de confortable et d'élégance. On était à l'abri des deux fameux kracks. Qu'arriva-t-il ? Quelques hystériques de cette heureuse génération, quelques Jane de Simerose trouvèrent brusque et désagréable la surprise de l'alc?ve, crièrent à la trahison et au viol. Elles crièrent si fort qu'elles persuadèrent les autres. Il ne fut si placide bourgeoise qui ne soupirat: "Elever une enfant hors de la famille ! Marier une vierge ignorante ! Quels crimes !" Et elles se promirent de ne pas commettre ces crimes sur la personne de leurs filles... Vous voyez le résultat. La jeune fille ne souffre plus de l'isolement, de l'inconfortable du clo?tre, mais elle s'habitue, dès quinze ans, à la large aisance que ses parents mirent quarante ans à conquérir. Elle ne se mariera plus ignorante, oh ! non... mais elle ne se contente pas, d'ordinaire, d'apprendre la théorie de l'amour: elle la fortifie d'expériences préparatoires, pour plus de s?reté. Et c'est le marié, maintenant, à qui l'alc?ve nuptiale ménage des surprises.

Les trois convives restèrent quelque temps silencieux. Le gar?on rentrait avec la note. Paul Le Tessier la paya et dit:

-- Nous sortons ? Il est dix heures et demie, j'ai un rapport à corriger et je veux monter à cheval demain matin. Vous allez à l'Opéra, je crois, monsieur de Chantel ?

-- J'irai, dit Maxime de Chantel, si votre frère m'y accompagne. Sinon, j'attendrai simplement ma mère à la sortie.

-- Mais je vous accompagne, c'est convenu, répliqua Hector... Et même, si vous voulez, nous allons partir... Il est temps. Nous arriverons pour la Chevauchée.

Ils vêtirent leurs pardessus et descendirent. A la porte du restaurant, le sénateur trouva son coupé. La nuit ouvrait un pan de ciel pur et glacé sur l'emplacement vide de l'ancien Opéra-Comique. Une mince couche de neige dure, cirée par les semelles des passants, vernissait le sol; les clartés du gaz, les feux des globes électriques luisaient fixement, dans l'air condensé. C'était, sur la Ville, une belle nuit d'hiver, claire, sereine, sonore.

-- Montez-vous dans mon coupé ? demanda Paul Le Tessier. Si vous voulez, je vous jetterai à l'Opéra.

-- Non, fit Hector. Deux minutes de footing nous feront du bien. Va-t'en à tes rapports, sénateur.

Tandis que le coupé virait, Hector et Maxime gagnèrent le boulevard. Hector avait allumé un cigare. Maxime marchait d'un pas distrait, la pensée bien loin du spectacle, pourtant brillant, pourtant rare pour lui, que voyaient ses yeux.

-- Vous rêvez, mon lieutenant ? questionna Hector.

Maxime s'arrêta net, comme un cheval sous un coup de cave?on. Ses traits maigres, tendus plus qu'à l'ordinaire, ses yeux dont l'arrière-flamme s'avivait, le mordillement de sa courte moustache dénon?aient le trouble de ses nerfs.

-- Ecoutez, Te Tessier, fit-il... Vous avez parlé tout à l'heure des jeunes filles qui fréquentent Mlle de Rouvre et même de sa soeur dans des termes qui m'ont affligé. J'ai pour elle, quoique je la connaisse depuis peu de temps, une estime absolue, je tiens à vous le dire...

-- Mais, mon cher, réplique Hector, je n'ai pas même prononcé le nom de Mlle de Rouvre, je crois ?

Déjà Maxime condamnait sa brusquerie.

-- Pardonnez-moi... j'ai tort de vous parler sur ce ton. J'ai confiance en vous, très large confiance, ajouta-t-il en lui posant la main sur le bras et en se remettant à marcher... Pensez combien je suis désemparé ici, ignorant Paris, mal fait à votre vie. Je suis un paysan, mais un paysan qui pense et se fie volontiers à l'air des visages pour juger les ames, comme à l'aspect du ciel pour prévoir le temps. Je vous sais tout le contraire de moi, et cependant je suis s?r que vous valez d'être mon ami. Vous le serez, n'est-ce pas ?

-- Mais certainement, mon cher Maxime, répliqua Hector, touché.

Il pensait: "Voilà des paroles qu'on n'entend pas souvent entre la rue Favart et le Vaudeville. Quel Danube passe donc à Vézeris ?"

-- Mlle Maud de Rouvre, reprit-il lentement, tandis qu'ils montaient vers l'Opéra par la chaussée d'Antin et la rue Meyerbeer, Mlle Maud de Rouvre est belle avec trop d'éclat pour n'avoir pas suscité l'envie et la calomnie. Vous entendrez médire d'elle, je vous en préviens; lestez-vous de patience et cuirassez votre coeur. Vous n'avez pas besoin, certes, que je vous donne des raisons de confiance en une femme qui vous a... beaucoup séduit, n'est-ce pas ?... Voilà pourtant deux grosses observations que je vous soumets: ne les jugez pas niaises avant d'y avoir réfléchi. La première, c'est qu'il n'est aucune jeune fille jolie et mondaine, dans le monde oisif de Paris, à qui l'on n'ait prêté, sinon des amants, du moins des camarades à de vilains jeux. Que voulez-vous ? La chose est vraie si souvent qu'il faut excuser la médisance. Les robes de tulle blanc, bleu, rose ou mauve tendre que vous allez voir tout à l'heure, au balcon des loges, revêtent si peu de corps tout à fait intacts ! Il y a tant de demi-vierges parmi ces vierges ! Les honnêtes patissent de la déshonnêteté des autres. Ma seconde observation, c'est que, si dans le Paris mondain il est à peu près impossible de savoir si une jeune fille est honnête, -- il ne l'est pas moins de savoir si elle a défailli gravement. L'aventure, d'ordinaire, a lieu sans témoins, surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Celle-ci ne la raconte pas, n'est-il pas vrai ? C'est donc le partenaire qui trahit, l'amant ou le... demi-amant, et combien il est digne de méfiance ! En somme, l'on ne sait rien: innocente ou perverse, réservée ou provocante, la jeune fille, surtout pour qui l'aime, est un sphinx.

Ils avaient atteint la cour de l'Opéra, en segment de cercle, que bordent les rues Glück et Halévy; ils arpentaient lentement ce coin isolé dont le silence désert, demi-obscur, contrastait avec le frémissement lumineux des équipages, les attelages piaffant déjà le long des trottoirs.

"Si Maud m'avait entendu, pensait Hector, je suppose qu'elle e?t été contente de moi. Je n'ai d'ailleurs rien dit contre ma conscience."

Maxime murmura, comme pour lui-même:

-- Mais quels maris trouveront-elles, celles que vous appelez des demi-vierges ?

-- Les demi-vierges ? Elles épouseront des barons en "toc", d'importants industriels guettés par la faillite, des hommes splendides, rongés de maladies mortelles, toutes sortes de maris de fa?ade qui s'écroulent un mois ou un an après la noce, car c'est un étrange chatiment de ces petites trompeuses d'être leurrées presque infailliblement par le mariage, avec quoi elles voulurent biaiser. Et puis, comme la Providence est une fantaisiste de plus gaies, quelques-unes aussi se marieront avec un honnête homme et seront des épouses modèles, doublées (pour leur mari) de ma?tresses expertes. N'importe ! Le risque est trop grand, je ne prendrai jamais femme à Paris. C'est folie d'y vouloir chercher la m

erlette blanche: trop de merlettes noires se teignent en blanc... Je me contenterai d'un volatile moins rare, dont la couleur est plus solide.

-- Lequel ?

-- Une petite oie blanche, née et nourrie dans un coin de province.

Et s'apercevant que le visage de Maxime se contractait de nouveau, il ajouta:

-- A moins de rencontrer une fille supérieure, comme Mlle Maud de Rouvre, un caractère d'une trempe rare, au-dessus de toutes les calomnies.

Hector eut la récompense de cette phrase aussit?t, à voir s'éclairer le visage de Maxime; il surprit l'ébauche d'un geste, aussit?t réprimé, pour lui prendre la main et la serrer.

"Suis-je coupable, pensa-t-il, d'agir avec ce gar?on comme un médecin avec un malade ? Si je lui disais la vérité, il se tuerait ou tuerait quelqu'un. Et la vérité, la sais-je moi-même ? On ne sait jamais rien. D'ailleurs, il peut être heureux avec elle, quoique trompé, et, comme dit Werther, est-ce une duperie que le bonheur ?"

La cour s'emplissait de l'agitation de l'entr'acte.

-- Nous entrons ? demanda Hector.

-- Si vous voulez.

Maxime suivit son compagnon, qui se dirigeait avec une s?reté d'habitué à travers les escaliers et les corridors. Ce cadre monumental, cette moire de clarté sur les marbres, cette foule bruissante et parée, il sentit confusément tout cela hostile, il sentit qu'il entrait dans le péril, chez l'adversaire.

"Une femme poursuivie là, prise là, n'est point celle qu'il me faut."

En lui fermentait aussi la rancune du solitaire, malgré tout gauchi par sa solitude, contre la société alerte, aisée de la Ville, la rancune de la province, même intelligente, contre Paris.

"Vais-je donc lier ma vie, tout à l'heure, dans ce milieu de griserie factice, si loin du recueillement rêvé ?"

Mais le besoin de revoir Maud, de lui parler, de confirmer la foi qu'il voulait lui garder, le poussait malgré tout, contre tout. Et, l'apercevant de l'orchestre, au bord d'une loge de face, entre Jacqueline et Jeanne, il se dit, pour la première fois, avec l'énergie exaltée qui animait toutes ses décisions: "Je la veux..."

Quelques minutes après, tous deux pénétraient dans la loge. Aaron, affairé et obséquieux, en sortit au même instant: ils n'y trouvèrent que les deux mères et les trois jeunes filles. Maud quitta aussit?t sa place que prit Hector, entre Jeanne et Jacqueline; elle rejoignit Maxime de Chantel, dans le salon voisin.

"Toute folie est excusable pour une pareille femme, pensa Hector, qui la suivait des yeux. Heureux ceux qui ont le courage d'être des fous !"

Vraiment, ce soir, Maud éblouissait: de ses cheveux noirs, touchés de roux, à ses pieds, dont les souliers découvraient la cambrure de race, elle apparaissait reine, fait pour respirer d'en haut les hommages anonymes et unanimes des foules. Assis près d'elle, sur le canapé rouge, Maxime la contemplait, d'une admiration jalouse à le faire trembler. Elle portait un corsage rose, presque mauve aux lumières, lamé d'entre-deux en dentelle d'or; la robe en mousseline du même ton, tout unie. Rien de plus chaste que l'échancrure du col, laissant à peine deviner la naissance des seins: mais l'épaule droite montrait sa rondeur presque nue, l'étroite épaulette attachée par une simple agrafe, une turquoise ancienne taillée en scarabée. Dans la lumière factice des lampes à incandescence, les cheveux rougissaient, le bleu sombre des yeux s'ambrait, le teint éclatait de blancheur plus mate. Maxime la contemplait, torturé, jaloux... et heureux... et il s'avouait à lui-même: "On ne peut pas ne pas aimer cette femme !"

Elle lui parlait, cette reine inaccessible. Elle lui parlait avec une volonté de bienveillance, la marque d'un choix. Elle le remerciait d'être là, lui qui l'adorait pour lui avoir permis de l'y rejoindre. Ah ! lui dire ce qu'il éprouvait, se tra?ner à ses pieds et crier dans la poussière: "Je vous aime ! Je vous aime ! Je suis à vous ! Je crois en vous !"

Et il avait douté d'elle, tout à l'heure ! Il avait accueilli un instant le soup?on qu'elle donnat à un autre des droits sur cette intangible beauté !... Il exécrait maintenant ce soup?on comme un sacrilège.

Maud, tout en parlant de choses qui étaient loin de leur pensée, de la pièce, des spectateurs, des rigueurs de l'hiver, sentait toute proche la chaleur de ce puissant foyer d'admiration et de désir. Et malgré tout, elle s'enorgueillissait de sa conquête inattendue, soudaine, point pareille aux autres.

Elle avait, de quelques mots, conté sa journée; elle acheva le récit en disant:

-- Et vous, qu'avez-vous fait dans ce grand Paris ?

Il ne lui confessa point qu'il avait, dès le matin, passé sous ses fenêtres, à cheval, avant la promenade au Bois où il essayait de couper sa fièvre, de secouer son inquiétude par une galopade furieuse. Il dit seulement:

-- J'ai monté à cheval avant le déjeuner; j'ai déjeuné à l'h?tel des Missionnaires, près de Saint-Sulpice, où je suis descendu avec ma mère et Jeanne... Après, j'ai fait quelques courses, une visite à un ancien camarade de régiment, et...

Il s'interrompit:

-- Mais pourquoi vous conter tout cela ? Ma vie n'a rien qui vous intéresse. Laissez-moi vous dire seulement que toute cette journée, toute la nuit d'avant je n'ai eu qu'une pensée...

Maud se leva en souriant:

-- Voici les musiciens à l'orchestre. Restez avec nous; nous causerons en sortant. Restez aussi, Hector, dit-elle à Le Tessier qui lui rendait sa place.

Toute sa vie, Maxime de Chantel devait se rappeler l'heure où, sous l'éclat atténué des lustres, aux sons de la plus extra-humaine des musiques, dans le prestige d'un décor de féerie, il sentit que sa destinée se nouait mystérieusement, par un sortilège comparable à ceux qui, dans le drame, fixaient la destinée des héros. La salle n'était pas si noyée d'ombre qu'il n'y reconn?t les visages rencontrés la veille chez Mme de Rouvre: la blonde Ucelli décolletée jusqu'à la taille, répandant sa poitrine sous les yeux de l'énigmatique Cécile Ambre; Mme de Reversier et ses deux filles, dans une loge voisine tout encombrée d'habits noirs, Luc Lestrange, tout au fond, fr?lant de sa barbe pale la nuque grêle de Madeleine; et surtout, à l'orchestre, se retournant impatiemment, à chaque instant, vers la loge des Rouvre, -- Julien de Suberceaux, beau, étrangement élégant, point de mire de vingt lorgnettes de femmes... Maxime, une fois de plus, se rendit compte qu'il s'engageait dans une route ignorée et périlleuse; mais encore cette fois, il ramassa sa volonté comme une bête de sang, puis l'éperonna en lui rendant la main dans le vide... Que lui importaient les emb?ches, les précipices, s'il marchait vers Maud ?... Maud dont les yeux, en ce moment, il en était s?r, pensaient à lui, voulaient l'attirer, le garder.

"Elle sera ma femme ou ma vie se brisera."

Auprès de Maud, tandis que Jacqueline échangeait avec un des plastrons de la loge Reversier les signaux presque imperceptibles d'un langage mystérieux que Londres venait d'envoyer à Paris, Jeanne de Chantel, immobile, l'air ailleurs, regardait la scène. Des flots pourpres, de temps en temps, inondaient son jeune visage, sans cause apparente, mus par le magnétisme d'un fluide intérieur. C'étaient l'émotion de cette entrée subite dans un monde nouveau, le voisinage d'hommes si différents, par leur vêtement, par leurs fa?ons, des h?tes de Vézeris; peut-être le contentement secret d'avoir occupé l'un d'eux, hier et aujourd'hui, car tout à l'heure, pendant que Maxime et Maud s'isolaient dans le salon de la loge, -- à elle d'abord, avant Jacqueline, Hector Le Tessier avait parlé. Son coeur ardent et neuf s'étonnait d'une température inaccoutumée; mais comme Maxime, plus que Maxime, une pesante mélancolie la pénétrait, une tristesse d'exilée, à se voir entourée de gens étrangers à sa vie morale, à ses go?ts de scrupuleuse décence, de recueillement, de piété. Pour se rassurer soi-même, elle était obligée de se répéter: "Puisque je suis là avec maman et Maxime, c'est qu'il n'est pas mal d'y être."

Et de toute cette foule dont les clameurs des Walkyries fouaillaient l'énervement, ces deux êtres simples, Maxime et Jeanne, peut-être étaient seuls qui pensaient, qui ressentaient vraiment, consciemment, s?rs de leur pensée et de leur coeur. Les autres, aveulis, usés par cet affreux Paris qui fausse, qui émousse, qui anesthésie, les autres n'étaient que des épaves incertaines, ignorant même leur désir, ne sachant s'ils jouissaient d'être là ou s'il leur plairait que toute cette musique fit silence, -- excédés du jour monotone, apeurés par la nuit insomniaque, détraqués, distraits, "claqués", l'ame sourde et paralytique, le sens fallacieux ou défaillants... Pensait-elle, cette pauvre cervelle vide de Mme de Rouvre, hantée de fant?mes de souvenirs, de coquetteries puériles, d'effroi de souffrir ? Pensaient-ils, ces hommes au regard trouble et louche, comme Lestrange, tenaillés par les envies anormales d'un sensualité qu'ils n'étaient pas bien s?rs de pouvoir satisfaire, ramenés à leur besogne d'énerver les femmes comme à une tache de monomane, d'où le plaisir est exclu, qui, à la longue, se fait presque angoisse ? Pensaient-elles, ces poupées nerveuses, Jacqueline, Marthe ou Madeleine de Reversier, Juliette Avrezac, Dora Calvell, fatiguées par les stériles secousses, le coeur désert, l'esprit meublé seulement des propos d'hommes en amour ? Cette Ucelli, usée de débauches hors nature, en qui toutes les sensations, même celles de l'art, se traduisaient par l'excitation des sens, pensait-elle, la main crispée à chaque appel des Walkyries, sur le bras maigre de Cécile Ambre, qui, de l'autre main, cherchait dans sa poche la seringue Pravaz, toujours à sa portée, plusieurs fois par soir usitée sous la pénombre des loges, au théatre... Et lui non plus ne savait pas où le menait sa pensée, ce qu'il souhaitait, ce qu'il éprouvait, ce Julien de Suberceaux, sondant son coeur enténébré, surpris d'y entrevoir la jalousie c?te à c?te avec la rancune de l'aventurier, le scepticisme du déflorateur... Et auprès d'eux, c'étaient d'autres groupes de mondains, des jeunes filles, des mères, des oisifs, combien de même race, menant la même existence désaxée et désorientée, las de vivre et cramponnés à la vie, sensuels et inertes, intelligents et puérils ? et les artistes clairsemés parmi eux, le génie actif de la Ville pourtant, combien aussi tatonnaient dans la nuit, mal certains de leur idéal, besogneux d'argent, aveuglés par la jalousie du succès des autres, enivrés jusqu'à la démence par leur propre succès ?

De toute cette foule, les meilleurs sans doute étaient les résignés, ceux qui, comme Etiennette Duroy, dont le joli visage souriait paisiblement derrière les épaules de Mme Ucelli, comme Hector Le Tessier, dilettante curieux des passions d'autrui, jugeaient et condamnaient le monde où ils vivaient, s?rs d'en sortir un jour, s?rs que leur voie, dans l'avenir, les conduirait ailleurs.

La pièce était finie. Les femmes, à la hate, vêtaient leurs amples manteaux, les hommes soldaient le pourboire des ouvreuses, toute la salle se vidait par cent fuites soudaines. Maxime descendit les marches lucides du grand escalier, le bras nu de Maud posé sur son bras. Les mots qui, tout à l'heure, avaient failli s'échapper de sa gorge: "Je vous aime ! Je vous veux !" sa gorge serrée maintenant ne leur donnait plus d'issue, sous l'irradiante lumière, parmi les remous de la foule. Tant de fois pourtant, dans la solitude de Vézeris, il avait rêvé Maud ainsi, à son bras, en face du monde ! Le rêve s'accomplissait et voilà que c'était presque une souffrance.

Mlle de Rouvre quitta subitement le bras de Maxime sous le péristyle. Julien de Suberceaux était derrière eux, drapé dans une longue cape noire à col de velours, la figure si bouleversée, si tragique que Maxime, bien inhabile à déchiffrer de telles ames complexes, soup?onna le drame. Il s'écarta avec une affectation d'indifférence, mordu pourtant par la jalousie. Maud s'était approchée de Suberceaux: sous cette vo?te de fête, parmi cette cohue parée, mouvante et bruyante, ils croisèrent leurs regards.

-- Vous êtes fou, voyons, murmura-t-elle... Tenez vous, si vous ne voulez pas me perdre.

-- Maud... balbutia-t-il.

Elle le magnétisa du regard.

-- Demain, fit-elle à voix basse... A quatre heures, chez vous, rue de la Baume... Attendez-moi.

Et le laissant ma?trisé, rivé soudain par le sortilège de ces mots brefs, elle reprit le bras de Maxime.

-- Pauvre gar?on, dit-elle aussit?t d'un ton naturel, sans attendre les questions, il est épris de Madeleine de Reversier qui ne l'aime pas, et d'avoir vu Lestrange tout le temps "flirter" avec elle, il est comme fou... Je lui ai dit deux mots pour le calmer. C'est un vieil ami d'enfance... Nous avons joué ensemble aux Tuileries. Vous voyez que, dans ce Paris sceptique et frivole, il y a place encore pour la passion sincère...

Maxime crut ce que disait Maud: il fut rassuré. Et cette foi, comme lui l'aurait eue tout coeur garrotté par l'amour.

Au pied des marches, sur la droite du monument, les voitures, une à une, tournaient prestement, emportant leurs charges élégantes de macferlanes, de pelisses, de mantes brodées d'hermine. La voiture de Mme de Rouvre, un de ces coupés de remise magnifiquement attelés, comme les grands loueurs parisiens en tiennent un ou deux à la disposition des riches étrangers, re?ut Jeanne et sa mère que les Rouvre ramenaient à l'h?tel des Missionnaires.

Maxime, lui, partit seul, à pied... Il avait perdu Hector dans la foule et ne se souciait plus de rejoindre. Il voulait cuver son enivrement en pleine solitude. Il marcha au hasard, à travers la Ville où roulait le fracas des sorties de théatre, peu à peu apaisé, raréfié, vers les déserts quartiers de la rive gauche. Même, ayant rejoint l'h?tel fort tard, il n'alla point, comme d'habitude, baiser le front de Jeanne endormie.

Tout le passé était balayé par la tempête présente. -- Dans sa chambre froide et conventuelle d'h?tel ecclésiastique, en s'abattant sur un fauteuil, il traduisit son coeur par ces mots qu'il pronon?a tout haut:

-- Ah ! quand on aime une femme comme j'aime celle-ci, il faudrait l'avoir connue enfant, tout enfant, et l'avoir élevée d'année en année comme une soeur !

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