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   Chapter 2 2

Les Demi-Vierges By Marcel Prevost Characters: 47318

Updated: 2017-11-30 00:02


La visiteuse était déjà introduite dans le petit salon: une mignonne blonde, un peu grasse, aux yeux gris, aux traits ronds et fins, aux cheveux de balle d'avoine, blottie comme une caille dans les plumes de sa palatine, de son manchon, de son chapeau.

En voyant Maud venir à elle, si grande, si brillante, si "dame", elle balbutia un timide:

-- Bonjour, mademoiselle... Je vous...

Mais Maud l'embrassa joyeusement.

-- Mademoiselle !... Vous !... Veux-tu bien rentrer ces vilains mots-là, Tiennette, et me parler comme à la pension !

Etiennette, les joues animées par une réaction de contentement, rendit les baisers.

-- Oh ! c'est gentil, fit-elle, de te rappeler... Moi qui hésitais à venir... J'avais peur d'être mal re?ue, figure-toi !

-- Et pourquoi cela, grand Dieu ? répondit Maud, faisant asseoir son ancienne amie et s'asseyant elle-même.

-- Parce que... Mon Dieu !... Le couvent, c'est un vieux souvenir... Plus de quatre ans ! cela suffit à bien des gens pour oublier. Et puis, ajouta-t-elle en baissant la voix, je supposais que, connaissant maintenant ma situation...

Maud sourit:

-- Crois-tu que je ne la connaissais pas au couvent, "ta situation", comme tu dis ?

-- Comment, tu savais ?... On t'avait dit ?... Qui ?a ?

-- Mais... les Le Tessier... L'a?né, Paul, celui qui est sénateur depuis l'an passé, était lié avec ce député de l'Aude, avec monsieur... comment donc ?

-- M. Asquin ? demande Etiennette.

Et, sur un signe affirmatif de Maud, elle ajouta, en rougissant un peu, mais sans affecter l'embarras:

-- C'était mon père. Nous l'avons perdu, il y a deux ans.

-- Ah ! c'était ton père ? Cela, je l'ignorais. Je savais seulement qu'il... allait chez ta mère, avec les deux Le Tessier et M. de Suberceaux.

-- M. de Suberceaux était le secrétaire de papa... Il...

Elle s'arrêta court, ressaisie par sa timidité de tout à l'heure. Maud de Rouvre lui prit la main:

-- Voyons, Tiennette, aie donc confiance. Je te dis que je suis au courant de tout... oui, de tout... Je sais aussi l'histoire de Julien avec ta soeur Suzanne.

-- Oh ! je pense bien, répliqua Etiennette en s'essuyant les yeux, cela, tout Paris l'a su... Ma soeur est une telle folle ! Elle s'est affichée avec Suberceaux, comme elle s'affiche avec tant d'autres depuis... C'est égal, fit-elle après un temps, Julien n'a pas bien agi avec nous. Mon père l'aimait beaucoup, maman le recevait comme notre frère. Il aurait d? laisser Suzon tranquille. Et depuis sa rupture avec elle, croirais-tu qu'il n'est même pas revenu à la maison ? Il sait pourtant que maman est malade, et elle était si bonne pour lui ! Enfin, moi, je ne l'aime pas.

Mlle de Rouvre répondit sérieusement:

-- N'en dis pas de mal, Tiennette. Julien est de nos amis.

D'un de ces gestes mutins et calins qui la faisaient si captivante, Etiennette jeta ses bras autour du cou de son amie, et, presque à genoux:

-- Oh ! pardonne-moi, fit-elle, je ne savais pas... C'est ton ami ? Vois ! je te fais de la peine la première fois que nous nous revoyons... Tu ne m'en veux pas ?

-- Je ne t'en veux pas, répliqua Maud, lui baissant le front. Maintenant, dis-moi pourquoi tu es venue. J'espère que c'est pour me demander de te servir.

Etiennette rougit:

-- Oui... Il a fallu vraiment que j'eusse bien besoin de toi pour oser... J'ai déjà subi tant d'avanies à cause de maman et de Suzanne !... Enfin, tu es bonne, je te remercie. Voici donc ce qui m'amène. Je ne suis pas bien vieille, mais j'ai vu la vie d'assez près pour être s?re d'une chose: que c'est affreux, pour une femme, de dépendre des hommes. On m'a fait la cour, tu comprends, dans le milieu où j'ai vécu...

-- Je crois bien, jolie comme tu es. Sais-tu que tu es devenue un amour ?

Elle remercia d'un sourire, mais les compliments, visiblement, la laissaient indifférente.

-- Entre autres, reprit-elle, quelqu'un que vous connaissez bien (il ne faut pas le répéter, je te dis cela à toi)... M. Le Tessier.

-- Hector ?

-- Non... son frère... le sénateur, le sous-gouverneur de la Banque de France. Il venait beaucoup chez nous, du vivant de papa, et il m'aimait alors comme on aime une gamine... Depuis que j'ai grandi, dame !... je crois que je lui plais... autrement...

-- Eh bien ! fit Maud, qu'il t'épouse !

Etiennette sourit tristement:

-- Oh ! voyons ! ce n'est pas possible.

-- A cause de sa fortune ?

-- Non. Je crois que mon défaut d'argent ne l'arrêterait pas. Mais il y a... tout le reste... N'en reparlons pas, cela me chagrine, tu comprends. Paul Le Tessier ne peut vraiment pas être le beau-frère de Suzanne du Roy.

"Et le gendre de Mathilde Duroy, pensa Maud. Elle a raison."

-- Pauvre chérie ! dit-elle tout haut.

-- Il me reste donc, continua Etiennette du même ton résigné, à être sa ma?tresse... car de tous ceux qui m'ont fait la cour, c'est encore lui que j'aime le mieux, parce qu'il est bon... Un peu égo?ste, tous les hommes le sont. Mais lui est bon, il souffre à voir souffrir les gens qu'il aime: c'est beaucoup. Seulement... je vais avoir l'air de dire une bêtise... je ne peux pas me décider à franchir ce pas-là. Suis-je née avec un tempérament de petite bourgeoise sage, ou bien est-ce tout ce que j'ai vu autour de moi qui m'a donné le go?t de la régularité ? je ne sais pas... Je ne condamne personne, je ne juge personne... je ne suis pas du tout s?re de finir honnête, car ce n'est pas facile, va! partie d'où je pars. Mais enfin, je veux essayer de vivre indépendante, d'avoir ma chambre et mon lit bien à moi, de me suffire.

Elle s'arrêta un instant, quêtant du regard l'approbation de Maud.

-- Continue, fit celle-ci. C'est tout à fait curieux ce que tu me dis là.

-- Alors, voilà, poursuivit Etiennette... J'ai passé par le Conservatoire, tu sais, après Picpus. J'ai eu un accessit de chant et deux premiers prix pour le piano et le solfège. Donner des le?ons de piano, ?a rapporte trop peu et trop péniblement. J'ai donc appris à jouer de la guitare; je m'en tire assez bien, aussi bien que n'importe quel artiste à Paris, je crois... Ma voix est petite, mais juste et agréable. Je me suis fait un répertoire de chansons 1830... on est à cela maintenant. Je crois que cela pourrait plaire.

-- Certainement cela plairait, s'écria Maud, séduite aussit?t par le c?té artistique du projet... Jolie comme tu es... avec tes cheveux... Tu dois avoir une gorge adorable... On t'habillerait en gravure Tony Johannot, chignon pain de sucre à anglaise, manches à gigot, crinoline; tu chanterais du Lo?sa Puget sur la guitare... Tout le monde te voudra.

Etiennette rit d'un rire clair: -- Oh ! ce n'est pas si aisé que cela. Il faut des relations, des gens du monde qui vous lancent... Oui... il y a les Le Tessier... Paul y avait songé: une fête champêtre à Chamblais, leur admirable propriété, sur la ligne du Nord... Mais, décidément, présentées par des célibataires, cela avait encore l'air trop cocotte, trop "petite femme"... -- Mon Dieu ! fit Mlle de Rouvre en riant, quelle passion de respectabilité ! -- Il faut tout au rien, ma chère, en ces matières, il me semble... Et ce n'était pas commode. Depuis mon enfance, je n'ai vu que des hommes à la maison, ou des femmes... qui m'auraient encore moins recommandée. Alors j'ai pensé à toi... Tu es riche, tu as de belles relations... Maud l'interrompit: -- D'abord je ne suis pas riche... Quant à nos relations... nous connaissons beaucoup de gens... mais ce n'est pas encore ce que je souhaiterais. Quand nous sommes revenus en France, en 84, il nous restait de la fortune. Papa, qui était de bonne noblesse, aurait pu nous faire fréquenter le meilleur monde. Il a préféré perdre son argent dans les tripots et le semer chez des demoiselles. Nous tra?nons le boulet de ce passé-là, même après le divorce et la mort... Nous connaissons un tas de cercleux, de dames étrangères, de gens de Bois, de plages et de villes d'eaux. Tout cela changera quand je serai mariée, je t'en réponds. Je suis, comme toi, lasse du monde que j'ai vu chez moi, et je ne me marierai qu'avec un homme du vrai monde, ayant le seul vrai chic, le chic rare, qui consiste en un vieux nom, une grosse fortune territoriale, une famille sans tare et des relations irréprochables... Cela dit, je ne demande pas mieux, faute d'autres, que de mettre à ta disposition les relations que j'ai. Ce sont des gens riches et qui aiment le plaisir; ils ne te seront pas inutiles. Le visage d'Etiennette sourit, d'une gaieté de pensionnaire. -- Oh ! merci, fit-elle... Que tu es bonne ! -- Nous arrangerons quelque chose, poursuivit Maud. Une fête ici... On peut en donner de superbes, dans un halle mobile grand comme les salons de Continental... Compte sur moi, je vais y réfléchir... Tu avais déjà une jolie voix à Picpus. Elle doit être tout à fait posée maintenant. -- Oui, répondit Etiennette... Elle est assez agréable... Si tu veux, nous pouvons essayer. As-tu quelque romance vieux jeu ?

Le piano était tout proche. Elles fouillèrent ensemble dans les cartons.

-- Tiens ! fit Etiennette, ceci est moderne, mais je le chante.

C'était une romance de Chaminade, intitulée l'Anneau d'argent.

-- Peux-tu m'accompagner ?

-- Oui, fit Maud.

Elle s'assit au piano et préluda, tandis qu'Etiennette, appuyée d'une main au piano, penchée sur la musique, chantait:

Le cher anneau d'argent que vous m'avez donné

Garde en son cercle étroit vos promessesse encloses...

La voix était d'un faible volume, mais pure comme le cristal effleuré par un archet; l'artiste la ménageait, la conduisait en musicienne experte.

Comme elle achevait le second couplet, es applaudissements éclatèrent derrière les jeunes filles; une voix féminine, puissamment timbrée, cria, accentuant le mot l'italienne:

-- Brava ! brava !... Tout à fait bien !

-- Ah ! Mme Ucelli, dit Maud.

L'opulente personne, dont le masque romain, les yeux noirs s'harmonisaient assez mal avec des cheveux blondis artificiellement, ouvrit le bras à Mlle de Rouvre et la baisa fortement sur le cou. Mme Ucelli n'était pas seule; une femme, jeune fille ou jeune femme, brune et mince, d'une laideur étrange, l'accompagnait.

-- Mlle Cécile Ambre, une bonne amie de la duchesse et de moi... n'est-ce pas, sciasciona mia, ajouta-t-elle en tapant amicalement sur les joues de la jeune fille. Elle est à Paris pour quelques semaines, chez moi. Je me suis permis de vous l'amener. Elle chante les chansons fin de siècle en perfection. A la Spezzia elle fait a joie de la duchesse et de sa cortina.

Maud tendit la main:

-- Soyez la bienvenue, mademoiselle.

-- Mais vous, ma belle, reprit Mme Ucelli, vous avez decouvert une grande artiste... Oui, mademoiselle, poursuivit-elle en s'adressant à Etiennette qui cachait le bas de sa figure derrière son manchon de plumes... Vous avez une voix de pur soprano, la voix de nos castrats d'autrefois. E quanto è carina ! N'est-ce pas, Cécile ? On dirait un angiolo de Sienne.

Mlle Ambre dit simplement:

-- Oui, madame est très jolie et chante très bien.

Maud présenta:

-- Mlle Etienne Duroy, un de mes amies de pension.

-- Vous êtes au théatre, mademoiselle ?

-- Non, madame... pas encore.

-- Nous la ferons conna?tre, n'est-ce pas, madame ? reprit Maud. Elle s'accompagne admirablement avec la guitare.

-- Oh ! cara ! la guitare ! je l'aime tant... Mais tout de suite il faut faire cela, un concert, un grand concert... Je chanterai... et vous aussi, Cecilia, n'est-ce pas ? Quand le donnons-nous, Maud ?

-- Nous y songions, répliqua Maud en souriant. Ce sera pour le mois de mars ou le mois d'avril prochain. Nous inaugurerons le grand hall, vous savez ? le hall mobile.

-- Je crois bien... Un hall admirable, Cecilia, la moitié de la Scala... Cela se monte avec un ascenseur. C'est un appartement... prodigieux, merveilleux, regardez, Cécile. E come bèn accommodato !... Gosto inglese...

Elles se mirent à parler italien, Mme Ucelli faisait admirer à son amie le go?t singulier, bien moderne, des tentures et du mobilier. Maud, à mi-voix, disait à Etiennette:

-- Je l'ai en horreur, et au fond, elle m'exècre, à cause de Julien qui a été obligé un jour de la mettre de force hors de chez lui... Oui, ma chérie. Ah ! c'est un vrai tempérament, celle-là, une ame à deux sexes également impérieux. Elle m'exècre; elle corrompt mes gens pour m'espionner: plus d'une fois je l'ai surprise ici en conférence avec Betty ou Joseph. N'importe, si elle peut vraiment chanter à la soirée, cela attirera du monde. Tu lui as plu, parce que tu es jolie... Ne la vois pas trop: vous vous brouilleriez vite.

-- Tu es un amour, répliqua Etiennette. Merci. Je m'en vais tout heureuse... Merci, du fond de mon coeur. Quel dommage que je ne puisse te servir en rien !

Les deux visiteuses, dans le grand salon, palpaient la soie légère des rideaux de vitrage.

-- Reviens me voir souvent, fit Maud, ce sera la meilleure fa?on de m'être agréable... Je n'ai point de confidents, et j'ai parfois le coeur oppressé, va ! Et puis, ajouta-t-elle après un instant de réflexion, peut-être, moi aussi, te demanderai-je quelque chose. Pourrais-tu me recevoir chez toi... chez ta mère... mettre une pièce de l'appartement à ma disposition de temps en temps ?

-- Mais tout l'appartement si tu veux, chérie. D'autant que maman étant souffrante et ne bougeant guère de sa chaise longue, -- des rhumatismes au coeur, tu sais, -- je suis vraiment ma?tresse de maison, maintenant, c'est moi qui mène tout.

-- C'est que, poursuivit Maud en domptant son hésitation et en affermissant sa voix, j'aurais besoin à mon tour d'y recevoir quelqu'un... quelqu'un que tu connais.

-- Julien ?

-- Cela t'ennuie ? Cela te compromet ?

-- Oh ! me compromettre, répliqua tristement Etiennette. Est-ce qu'on me compromet, moi ? Fais ce qui te plaira. La maison t'appartient.

-- Merci. Compte donc sur moi. C'est un petit traité d'alliance que nous signons, n'est-ce pas ? Tu verras que je ne suis pas une mauvaise amie.

Elles rejoignirent, les bras enlacés, Mme Ucelli et Mlle Ambre.

-- Excusez-moi, chère madame, fit Maud. Mlle Duroy, qui nous quitte, me donnait une commission...

-- Vous partez, mademoiselle ? dit Mme Ucelli. Tous nos compliments... Vous aurez le plus grand succès... Venez me voir, rue de Lisbonne, 21, les jeudis soirs... Nous faisons de bonne musique, dans l'intimité.

Etiennette remercia et salua.

-- A propos, reprit l'Italienne, on vous verra demain à la Walkyrie, n'est-ce pas ?

Etiennette répondit:

-- Mon Dieu, madame, je n'ai point de places pour les premières.

-- Oh ! vous n'iriez point, vous, cara, répliqua l'Italienne en lui saisissant les mains comme à une ancienne amie... Une telle artiste... Et si jolie... Che peccato !... Venez dans ma loge... Baignoire 15... Il y aura Mlle Ambre, le comte Rustoli... Qui encore ? Peut-être M. Luc Lestrange, un ami de ces dames de Rouvre.

La porte du grand salon s'ouvrait, poussée par le valet de pied, ganté de blanc, qui n'annon?a pas. Un homme d'environ trente-cinq ans, blond, d'une jolie figure un peu fanée et usée, très correct, s'avan?ait en souriant.

-- J'ai entendu mon nom... Que disait-on de moi ?

Il baisa les mains. Mme Ucelli s'écria:

-- Ah ! signore Lucca ! Voilà qui est bien plaisant: nous parlions justement de vous... Et vous apparaissez comme un fant?me.

Etiennette prenait congé et sortait, reconduite par Maud. Quand celle-ci revint, on s'assit autour de la cheminée.

La cheminée était en marbre blanc, de style néo-grec, presque nue, décorée d'une seule statuette de Tanagra, une vestale tenant un br?le-parfums, et de deux sveltes vases où trempaient deux orchidées. Dans l'atre une grosse b?che br?lait sans flammes, toute noire avec un coeur de braise.

Presque aussit?t, de nouveau la porte s'ouvrit, livrant passage à une dame agée, accompagnée de deux jeunes filles habillées pareil, assez jolies, l'air anémique. Elles s'appelaient Marthe et Madeleine. Madeleine plus alerte, plus gaie; Marthe plus silencieuse, souvent distraite, les yeux fuyants, la rougeur prompte. Et pourtant, elles se ressemblaient. Maud présenta:

-- M. Luc Lestrange, chef de cabinet du ministre de l'intérieur; Mme de Reversie, Mlles de Reversier... Mais, au fait, vous vous connaissez, je crois ?

-- Est-ce que M. Lestrange ne conna?t pas toutes les jeunes filles de Paris ? dit en riant Mme Ucelli.

-- Non, lui répondit Lestrange à demi-voix. Je ne vois que certaines spécialités.

-- Comment va votre chère mère ? demanda Mme de Reversier en s'asseyant.

-- Elle est un peu souffrante... Nous ne la verrons guère avant cinq heures, je crois.

-- Et Jacqueline ?

-- Jacqueline est allée à son cours de littérature. Mais il est quatre heures et demie. Elle devrait être rentrée. Vous allez la voir.

Mme Ucelli, qui causait avec Lestrange, interrompit:

-- Qu'est-ce donc que ce cours, Maud ? Celui de la rue Saint-Honoré, où un jeune homme de trente ans enseigne la morale aux demoiselles ?

-- Aux demoiselles et aux messieurs, chère madame, rectifia Maud, il y en a pour les deux sexes.

-- Mêlés ?

-- Mêlés. Le cours est mixte.

-- Tiens ! fit Lestrange, il faudra que j'aille prendre là quelques notions de morale.

-- On ne vous laissera pas entrer, birbante; vous avez une trop mauvaise réputation auprès des mères de famille; vous compromettez les demoiselles.

-- Mais non. C'est elles qui me compromettent, je vous assure.

Maud changea la conversation:

-- Qui va à l'Opéra, demain, pour la Walkyrie ?

-- J'ai un fauteuil, fit Lestrange.

Mme de Reversier déclara:

-- On nous a offert des places. Je ne trouve pas que la Walkyrie soit un spectacle convenable pour mes filles.

On se récria... Mme de Reversier jugeait le second acte horriblement inconvenant. Mme Ucelli protestait bruyamment au nom de l'art. Madeleine et Marthe de Reversier prirent part à la discussion, donnèrent leur avis.

-- Mais, demanda Lestrange à Madeleine, puisque vous connaissez parfaitement le livret, à ce que je vois, quel inconvénient y a-t-il à vous mener voir la pièce ?

-- Il y a l'inconvénient que c'est en public, mon cher, et que d'autres "voient que nous entendons". Oseriez-vous dire tout haut les bêtises que vous nous dites en particulier, à ma soeur, à moi, à Jacqueline, à nous toutes ?... Hein, répondez ? Qu'est-ce que vous avez à me regarder comme cela ?

-- Je regarde vos lèvres, fit Lestrange, et je penses à des folies pires que toutes celles que je vous ai jamais dites.

Madeleine de Reversier sourit:

-- Eh bien ! attendez encore un instant avant de me les dire. Il n'y a pas assez de monde... Maman écoute. Elle se méfie de vous, vous savez.

-- Oh ! votre maman est très raisonnable, dit Lestrange. D'ailleurs, voici du monde.

-- Non, c'est le thé.

La valet de chambre entrait, portant la table avec le samovar, les tasses, les gateaux. Derrière lui, Jacqueline de Rouvre parut: on lui fit fête... Les femmes l'embrassèrent; elle serra la main de Lestrange. C'était une toute petite personne, rousse et grasse, le contraire de Maud et le portrait de sa mère, en plus fin, plus dégagé, plus Parisien, -- une peau de soie, des yeux glauques, toujours à demi cachés par les paupières qui semblaient lourdes d'une langueur de volupté, des formes déjà m?res, des seins et des hanches d'épouse, avec la taille la plus mignonne et une puérilité voulue de geste, de parole et de toilette, des robes courtes de gamine qui remontaient à chaque instant, laissant voir des mollets ronds et rebondis; enfin un être extraordinaire et troubleur, fait pour enflammer le désir des hommes et leur injecter de la folie dans les yeux et dans le sang.

Quand elle fut assise entre Luc Lestrange et Mme de Reversier, celle-ci lui dit en souriant:

-- On parlait de votre cours de morale, Jacqueline. Quel sujet a traité le jeune ma?tre, aujourd'hui ?

Jacqueline baissa les paupières et répondit, sur un ton comique d'innocence:

-- De l'amour dans le mariage, madame.

-- Voilà un beau sujet; qu'en disait-il ?

-- Oh ! je vous referais son discours mot à mot.

Elle se leva, sauta derrière une chaise avec une grace de bergeronnette, et commen?a, composant son visage, virilisant sa voix: "L'amour conjugal, Mesdemoiselles et Messieurs, est constitué par deux éléments, aussi étroitement unis en lui que le sont l'oxygène et l'hydrogène dans l'eau... Ces éléments sont la tendresse et la (un temps, il ménage son effet)... et la sensualité. Vous savez tous ce qu'est la tendresse. Le foyer paternel, quand vos mères vous ber?aient sur leurs genoux... (etc..., grande tirade, je passe). Reste la sensualité..."

-- Jacqueline, interrompit Maud, tu vas dire des inconvenances !

-- Pas du tout. On m'envoie au cours, j'en profite. Je reprends: "La sensualité, Mesdemoiselles et Messieurs, est plus malaisée à définir, surtout devant un pareil auditoire. Contentons-nous d'y reconna?tre l'appel généreux de l'être humain vers la beauté, l'attrait des yeux pour la forme." A ce moment quelqu'un interrompit: "Et les aveugles ?" Le jeune ma?tre fait semblant de ne pas entendre. Juliette Avrezac, qui est ma voisine, me dit à l'oreille: 'Ils ont le toucher si développé !"

Tout le monde riait, y compris les petites Reversier et leur mère, qui semblait avoir oublié les sévères principes énoncés l'instant d'avant. Mme Ucelli ne put se tenir d'aller embrasser Jacqueline.

-- E un fiore... pèro un fiore !

Maud reprit son sérieux:

-- Allons, Jacqueline, assez de folies. Tu ferais bien mieux de servir le thé. Madeleine et Marthe vont t'aider.

Elles s'y mirent toutes les trois, les deux têtes chataines et la tête rousse penchées autour de la table, les souples tailles courbées en jolies révérences quand elles offraient la tasse. C'était une mode nouvelle de servir, à Paris, le thé fait à même chaque tasse, dans une coupe surmontée d'une petite passoire en porcelaine. On admira.

-- C'est vous, Maud, qui avez découvert cela ?

-- Bon... C'est notre ami Aaron qui m'a rapporté cela de Londres. Il nous comble de cadeaux.

-- Vous avez de la chance, fit na?vement Mme de Reversier. Les "flirts" de mes filles ne nous donnent jamais rien.

-- Ah ! s'écria Maud joyeusement, les voilà... tous les deux... C'est gentil...

Les visiteurs qui entraient, si bien accueillis, étaient deux hommes, l'un jeune, l'autre grisonnant.

Mme Ucelli, en leur tendant la main, répéta:

-- Tous les deux ! Un jour de Sénat !... Ah ! monsieur Paul Le Tessier, ce n'est pas chez moi qu'on vous verrait si fidèle... Peccato ! il faut cette enchanteresse de Maud !

-- Nous espérions bien, chère madame, répliqua Paul Le Tessier, vous trouver ici. Moi, du reste, c'est un peu par hasard que je suis libre. Notre collègue Briard est mort cette nuit; comme d'ailleurs le gouvernement n'était pas prêt pour mon interpellation, on a levé la séance.

Il parlait d'une voix forte et égale, attachant un regard paisible sur son interlocutrice. Toute sa personne robuste, un peu épaisse, sa face fra?che, sa barbe carrée, blonde mêlée de fils gris, ses yeux brun clair qu'il remuait peu, lui donnaient un air de sécurité, de sérénité.

Son frère lui ressemblait, quoique sans barbe, les cheveux drus, plus mince et plus vif, mais avec la même carrure de lutteur, allégie par les sports et la vie active... Et les yeux, bruns aussi, avaient au fond je ne sais quelle lueur plus rieuse, plus ironique, plus sceptique.

-- Quant à M. Hector, dit Mme de Reversier, c'est un fidèle des mardis de Rouvre.

-- Oui, inte

rrompit Jacqueline. Il aime les jeunes filles et il sait qu'on en trouve ici de pas trop bêtes.

-- On en trouve même une qui a trop d'esprit, mademoiselle, réplique Hector à demi-voix, en s'approchant de Jacqueline.

Lestrange avait isolé dans un coin les petites Reversier, et elles riaient, d'un rire un peu nerveux, aux choses qu'il leur disait en sourdine. Mme Ucelli se leva.

-- Décidément, cara, je renonce à voir Mme de Rouvre.

-- Oh !restez, chère madame, fit Maud... Maman va descendre, elle sera désolée.

Mais l'Italienne avait des courses et des visites à faire. Maud, assez contente de la voir partir avant l'arrivée des Chantel, n'insista plus.

-- Qu'est-ce que c'est que cette belle taciturne qu'elle promène? demanda Paul Le Tessier après la sortie des deux femmes.

-- C'est une Ni?oise, répliqua Maud, une dame d'honneur de la duchesse de la Spezzia.

-- Jolie recommandation !

Le cercle s'était resserré autour de la cheminée, tous se sentant maintenant en intimité plus étroite. Mais les apartés continuèrent. Mme de Reversier recommandait à Paul une oeuvre de bienfaisance à laquelle elle voulait intéresser le gouvernement; Jacqueline faisait des coquetteries à Lestrange pour l'enlever aux petites Reversier. Hector causait avec Maud, à demi-voix.

-- Pourquoi cette convocation spéciale aujourd'hui ? demanda-t-il.

-- Nous attendons la première visite de gens avec qui je veux faire des relations. Je tenais à votre présence pour décorer notre salon, voilà tout.

-- Dieu ! que je suis flatté ! Et qui attendons-nous ?

Maud sourit. Hector insinua:

-- Un mari ?

Elle ne répondit pas à la question, elle dit seulement, après un temps:

-- êtes-vous un ami, Hector ?

Le jeune homme fut touché par le ton sérieux de la question.

-- Certes, dit-il, ma chère enfant... Mon frère a été plut?t l'ami de votre père; mais moi, je vous ai connue toute petite...

Et, s'apercevant qu'il s'attendrissait à ce retour sur le passé, il se ma?trisa aussit?t et plaisanta:

-- Vous savez bien que j'ai eu un faible pour vous, vers quinze ans.

-- Ne blaguez pas, cher, je vous prie, répliqua Maud. Vous n'avez jamais eu de faible pour moi, je le sais; je ne vous en veux pas... Mais je vous crois incapable de chercher à me faire tu tort.

Il protesta du geste.

-- Bon. Je le sais. Rappelez-vous que j'aurai peut-être besoin de vous...

Les éclats de rire l'interrompirent. On écoutait Jacqueline. Elle disait:

-- ... Non, je vous assure, il n'a pas le même coup de lance avec toutes ses clientes... Avec les vieilles dames qui l'appellent "M. de docteur Krauss", il douche mélancoliquement, par devoir, en détournant la tête: l'eau tombe où elle peut. Avec les jolies femmes un peu m?res, il plaisante, il dit des bêtises, il s'amuse à leur arracher des petits cris, à les chatouiller avec son jet, à leur faire peur. Mais pour les jeunes filles, il a la douche virginale, caressante, pudique. A peine s'il vous effleure, jamais un mot leste, jamais une brusquerie. Et il vous parle de musique, de littérature, de bals... tandis qu'on est toute nue en face de lui; rien n'est plus comique...

Elle s'interrompit:

-- Chut ! Taisons-nous... On a sonné... Ce sont les raseurs.

Avant qu'on n'ouvr?t la porte, déjà elle était assise près de la table à thé, sérieuse et correcte comme une pensionnaire sous l'oeil de la surveillante.

Le domestique, cette fois, annon?a:

-- Mme la vicomtesse de Chantel... Mlle de Chantel... M. Maxime de Chantel.

Un peu cérémonieusement, silencieusement presque, les politesses de bienvenue furent échangées. Jacqueline souffla à l'oreille de Marthe:

-- Hein, sont-ils assez de leur province ? Madame, son gar?on et sa demoiselle... Non, mais regarde-les !

Certes, l'entrée des Chantel dans ce salon ultra-moderne, parmi ces hommes élégants, ces femmes pimpantes, habillées par Doucet, chapeautées par Reboux, contrastait assez plaisamment. Les trois Chantel étaient vêtus de noir, d'un de ces innombrables deuils de cousins qui enténèbrent chaque année les grandes maisons de province; et ce deuil, maladroitement taillé, gauchissait encore, diminuait les deux femmes, vieillissait Maxime par la coupe surannée de la redingote en drap uni, de l'étroite cravate noire nouée sous le col rabattu.

-- C'est égal, répondit Marthe de Reversier à Jacqueline, ils "ont de la branche", tous les trois.

Elle aussi avait raison? Accoutrés en provinciaux, ils gardaient l'air de nobles de province, mais de vraie race, d'une aristocratie terrienne sans macule de sang roturier. Mme de Chantel, maigre, petite et sèche, montrait un visage de religieuse, blanc comme une hostie; la forme du chapeau couvrait presque entièrement les cheveux à peine grisonnants; mais ses yeux noirs souriaient, d'une douceur imprévue, à la fois innocents et passionnés, tout pareils aux yeux de sa fille Jeanne qui, d'ailleurs, lui ressemblait. Jeanne avait les mêmes cheveux abondants, noirs et miroitants comme le jais de son corsage; plus grande que Mme de Chantel, moins émaciée, sa paleur tout de suite rougissait au moindre mot, sa timidité s'effarait... Et Maxime, avec sa redingote provinciale, son pantalon d'ancêtre, sa chemise dont le col recouvrait la mince cravate nouée en forme d'X, Maxime maigre et solide, les traits pensifs, les yeux ardents comme ceux de sa mère et de sa soeur, évoquait l'officier de province, mais l'officier noble, en bourgeois.

-- Monte prévenir maman qu'ils sont arrivés, dit Maud à l'oreille de Jacqueline. Qu'elle passe sa robe de grenadine noire. Pas de jaune, pas de vert. Et qu'elle mette un corset.

-- Bon. Je la sanglerai moi-même, s'il le faut, répliqua la petite en s'esquivant.

Un silence assez froid s'était répandu dans le salon après l'arrivée des Chantel. Maud avait près d'elle Mme de Chantel: elles se complimentaient avec un peu de gêne. Jeanne, à c?té de sa mère, ne bougeait pas, ne levait pas les yeux de terre. Assis en face de Maud, entre Mme de Reversier et Hector Le Tessier, Maxime, fort pale, mordait par un tic familier le bout gauche de sa courte moustache. Il se for?ait à regarder les meubles, les tentures, l'installation de la maison, mais ses yeux revenaient à Maud, invinciblement à Maud, qui lui avait distraitement serré la main, qui ne le regardait plus, et qu'il voyait si jolie, d'une beauté renouvelée, recréée dans ce cadre choisi par elle, orné par elle, à ce point qu'il ne la reconnaissait plus, qu'il se demandait comment il avait osé là-bas, parmi la solitude d'une petite ville d'eaux forestière, hausser jusqu'à elle une pensée de son coeur, et depuis enfouir en soi la semence du souvenir, la laisser germer, grandir, épanouir les plus dangereuses fleurs de l'amour.

Hector Le Tessier observait le nouveau venu et le sondait du regard. Parisien avisé, informé des dessous de ce monde aux moeurs commodes où il fréquentait sans s'y fixer, il devina l'intrigue qui se nouait ici, dans ce salon, autour de cette cheminée et de ce samovar, et supputa en dilettante les chances qu'elle avait de virer à la comédie ou au drame... "Les Rouvre sans le sou, derrière la fa?ade de luxe... Maud lasse de la société où elle vit, résolue à se caler dans le monde par un mariage solide... Le provincial emballé à fond de train, prêt à sauter le pas... Oui... Mais Suberceaux ?... Il est amoureux, elle est amoureuse... même leur mode un peu animal de s'aimer les rend sympathiques, malgré leur tempérament d'aventuriers... Beau sujet de pièce ! Heureusement, je n'y suis qu'un indifférent spectateur !" Il se réjouit de la neutralité promise à Maud tout à l'heure: "Spectateur indifférent... et j'en suis bien aise."

Maxime, à présent, s'oubliait tout à fait, ne détachait plus ses yeux de Maud qui ne le regardait point.

-- C'est bizarre, pensa Hector. Ce visage-là ne m'est pas inconnu.

Mme de Rouvre entrait. Elle était vêtue de grenadine noire, et ce noir la rajeunissait, l'embellissait. Mais, entre les seins, dans l'échancrure pointue du corsage, l'aigrette de vieux strass étincelait.

-- Pourquoi as-tu laissé maman mettre ?a ? dit à voix basse Maud à Jacqueline, qui suivait sa mère.

-- Ah ! fit la petite, j'ai essayé; mais si tu crois que c'est facile !

A la vue de Mme de Rouvre, Mme de Chantel s'était levée; éclairée d'une vraie joie, elle allait vers elle; elles s'embrassèrent et se mirent à causer aussit?t, l'absence oubliée, leur verbiage de malades raccordé au passé, tout naturellement:

-- Oh ! chère amie... comment allez-vous ? votre genou ?

-- Hélas ! je suis bien reprise, ma bonne amie. J'ai passé ma journée étendue. Mais vous ? votre épaule ?

-- Beaucoup, beaucoup mieux. Imaginez que j'ai découvert les pilules du docteur Levert...

Elles s'assirent dans un coin, chacune pressée de parler, n'écoutant point l'autre, toute à la confidence de ses misères.

Hector s'était rapproché de Maud:

-- Comment les appelez-vous exactement ? demanda-t-il. J'ai mal entendu leur nom, quand on a annoncé.

-- Chantel. Vicomtesse de Chantel.

-- Alors c'est bien cela. J'ai connu Maxime de Chantel.

Maud demanda vivement:

-- Vrai ? Où cela ?

-- Au régiment. Il y a huit ans. Il a été mon sous-lieutenant, à Chalons, quand j'étais volontaire dans les dragons.

-- En effet. Il a passé par Saint-Cyr et est resté trois ans officier... Il a d? donner sa démission à la mort de son père pour s'occuper de ses terres du Poitou qui sont immenses. Il ne vous a pas reconnu ?

-- Oh ! c'est trop naturel. Je n'étais pas un dragon tellement éminent ! Et puis, en ce moment, il me parait hors d'état de reconna?tre qui que ce soit. Dois-je me rappeler à lui ?

Maud réfléchit un instant:

-- Vous n'avez pas oublié votre promesse ?

-- Non... Même, si je puis vous servir en quelque chose ?

-- Oui, vous le pouvez. Rappelez-lui où vous l'avez-vu. Apprivoisez-le. C'est un sauvage, vous savez !

-- Pour le moment, répliqua Hector, je crois qu'il flanquerait volontiers quinze jours de prison à son ancien cavalier. Regardez !

En effet, Maxime, le visage ravagé, les traits crispés, guettait l'entretien d'Hector et de Maud, leur allure de confidents.

-- Je vais le calmer, fit Hector.

Il profita du remous causé par l'entrée du peintre Valbelle -- grand gar?on athlétique, teint coloré, poil grisonnant -- pour joindre Maxime.

-- Monsieur, voulez-vous me permettre d'invoquer de vieux souvenirs ? J'ai eu l'honneur de servir sous vos ordres, à Chalons. Monsieur Hector Le Tessier.

L'ironie légère dont Hector saupoudra le respect apparent de sa phrase échappa à Maxime. Sa figure se détendit, s'éclaircit. Il sera la main d'Hector.

-- Ah ! monsieur, je suis enchanté... Je me rappelle fort bien... Le Tessier... Vers 84, n'est-ce pas ?

-- 83, rectifia Hector.

-- 83... Vous êtes des Deux-Sèvres ?

-- Oui, monsieur: de Parthenay. Je reconnais, à la fidélité de votre mémoire, l'excellent officier que vous étiez.

-- J'aimais beaucoup mon métier, déclara Maxime, la voix timbrée d'un peu de tristesse.

Paul Le Tessier s'approchait, puis Mme de Chantel et Mme de Rouvre, surprises de voir les deux hommes en si promptes relations. On admira le hasard qui les réunissait à dix ans de distance.

-- Pas bien romanesque, le hasard, observa Paul Le Tessier. M. de Chantel a été officier pendant trois ans, il a connu à peu près deux mille recrues... Il doit en avoir rencontré plus d'une dans la vie, depuis.

-- Oh ! le vilain arithméticien, dit Mme de Rouvre. Toujours des chiffres, toujours des preuves que ce qui arrive devait arriver ! Moi, je dis que c'est une rencontre extraordinaire, et qui prouve que ces messieurs doivent être amis. Voilà.

-- J'accepte l'augure, madame, déclara Hector. Et si M. de Chantel reste quelque temps à Paris, j'espère qu'il se servira des deux vieux Parisiens que nous sommes, mon frère et moi, quoique natifs de Parthenay... Vous nous ferez bien, d'abord, la grace de d?ner au cabaret avec nous, demain ?

Maxime accepta; leur entretien se poursuivit, d'un ton de camaraderie sincère; tous deux, à parler du passé, revivaient un peu cette première jeunesse irrevivable, déjà regrettée, la trentaine proche. D'autres visiteurs entraient, cependant: une Mme Duclerc, femme d'un pastelliste à la mode qu'on ne voyait jamais avec elle, jouant à des fa?ons de grisette rendues piquantes par son visage de vierge à bandeaux; le romancier "féministe" Henri Espiens, méridional chevelu, têtu et bavard; Mme Avrezac et sa fille Juliette, deux brunes, minces et jolies, qui semblaient deux soeurs; enfin une cousine de Maud, Dora Calvell, petite Cubaine aux joues de citron clair, aux cheveux quasi bleus, au parler roucoulant scandé par des regards d'incendie. Elle venait seule, sa dame de compagnie laissée dans l'antichambre.

Maud attira Jacqueline à l'écart:

-- Eh bien ! cela ne va pas mal, n'est-ce pas ?

-- Oui, mais il ne faudrait pas trop d'amitié entre Chantel et les Le Tessier... Tu sais, les hommes entre eux, c'est des alliés contre nous.

-- Oh ! je suis s?re d'Hector.

-- Et de Paul ?

-- Tu as raison. Mais Paul, je le tiens.

Elle fit, du doigt, signe à Paul de les rejoindre.

-- Beau sénateur, lui dit-elle d'un ton enjoué, vous aurez manqué aujourd'hui ma plus jolie visiteuse.

Paul sourit:

-- Je sais. C'est moi qui vous l'ai envoyée.

-- Allons donc ! La petite cachottière ! Elle ne me l'a pas dit.

-- Elle n'osait pas venir. Je lui ai assuré que vous étiez un bon et loyal camarade... pour ceux qui ne barrent pas votre chemin, ajouta-t-il avec un sourire.

-- Et moi, j'ai promis de la faire débuter ici et de convoquer tout Paris à ses débuts. Savez-vous qu'elle est adorable et que vous êtes un heureux sénateur ?

-- Oh !fit Paul Le Tessier: comme disent les rois d'opérette, je ne suis pour cette jeune fille qu'un père.

-- Qui voudrait de l'avancement, fit Jacqueline entre ses dents. Enfin ma soeur est gentille pour votre fille, n'est-ce pas ?

-- En revanche, poursuivit Maud en baissant la voix, je vous demande votre alliance pour des projets à peine ébauchés, mais dont le succès me tient au coeur.

Paul visa Maxime, du regard.

-- Lui ?

-- Oui. Hector est mon allié. Et vous ?

-- Moi aussi, bien s?r...D'autant qu'il ne sera pas à plaindre, ce soldat-laboureur. Tiens !... Aaron avec Julien !...

Suberceaux, correct et impassible, entrait, suivi d'un petit homme rond et couperosé, ventru et suant, l'air usurier de Francfort, malgré la coupe anglaise de sa vêture, le gardénia rouge de sa boutonnière, malgré le lustre vif de son chapeau et de ses bottines. On présenta pompeusement:

-- Le baron Aaron, directeur du Comptoir catholique.

Le gros homme saluait à droite et à gauche, serrait des mains, semblait rouler sur le tapis du salon comme une boule qu'on se renvoie.

-- Mademoiselle, balbutia-t-il en s'approchant de Maud et en tirant une enveloppe de sa poche, voici la loge, pour demain... pour l'Opéra...

-- Ah ! merci, fit simplement Maud. Et elle déposa l'enveloppe sur une console.

On s'était dispersé dans les deux salons, suivant l'élection des affinités. Espiens avait attiré Mme Avrezac dans le boudoir de Maud; on ne les voyait plus; seulement, de temps en temps, on entendait un rire étouffé, tout de suite suivi d'un arpège jeté sur les touches du piano. Juliette Avrezac, isolée près de Suberceaux, lui parlait à voix basse, avec des gestes brusques de nerveuse, qui semblaient souligner des reproches; et lui écoutait indifférent, les yeux à une ébauche de Turner, cadeau d'Aaron, nouvellement accrochée au mur. Autour de la table à thé, Valbelle et Lestrange plaisantaient Dora Calvell, à la vive joie de Jacqueline, de Marthe et de Madeleine: et la petite créole, le sang brunissant ses joues de citron, roucoulait comme un ramier, donnant, parmi ses rires, joyeusement la réplique aux deux hommes:

-- Une sauvage ! monsieur Valbelle ! ... Vous voulez me faire poser une petite sauvage... Ah ! non, je vous remercie... Vous êtes poli.

-- Mais non, comprenez donc, disait Valbelle: ce n'est pas une sauvage comme les autres, c'est Rarahu.. la poésie... l'amour... enfin, tout à fait votre type.

-- Et le costume vous ira divinement, observa Lestrange.

-- Comment est-il, ce costume ?... Oh ! vous vous moquez de moi, parce que vous savez que je suis bête... Je suis s?re qu'il n'y a pas de costume du tout.

-- Mais si... il y a des feuilles... beaucoup de feuilles de palmier... C'est très convenable, on en met autant qu'on veut.

-- Bien s?r, dit Jacqueline; moi, je poserais cela tout de suite à M. Valbelle, si j'avais le type.

A l'oreille de Marthe elle ajouta: "Tu vas voir, Dora va dire oui. Elle est adorable."

Dora, après réflexion, objecta:

-- Maman ne voudra jamais.

-- Oh ! fit Lestrange, il n'y a pas besoin de lui dire... Vous vous ferez accompagner à l'atelier par cette bonne Mlle Sophie.

C'était la dame de compagnie de Dora, célèbre dans un certain monde de fêteurs parisiens pour sa docilité et son mutisme. On l'asseyait sur une chaise, dans l'antichambre, elle s'endormait aussit?t et ne bougeait que lorsqu'on venait la réveiller.

La petite Calvell méditait. Enfin elle proféra cette réponse qui fit tomber ses amies dans des convulsions de fou rire:

-- Eh bien ! je veux bien... Mais promettez-moi qu'on ne verra pas ma figure.

Maxime, qu'Hector avait laissé seul après s'être fait présenter à sa soeur Jeanne, regardait, écoutait; et il se demandait: "Est-ce que je rêve ? Suis-je né dans un monde à part ? est-ce là les moeurs et le langage du monde moderne ? Ces propos de brasserie, qui valent encore mieux, il me semble, que telle causerie à voix basse... Ces gestes de fr?lement qu'on ne se donne pas la peine de dissimuler... Et ce mot odieux qui résonne sans cesse comme un appel de libertinage: "Mon flirt... Elle a flirté... Nous avons flirté... C'est un flirt de ma fille..." Voilà les gens qui entourent Maud... Voilà ce qu'elle voit... ce qu'elle entend... Alors ?"

Maud ne lui avait pas encore adressé la parole. A ce moment, elle le regarda, trop proche à son gré des caillettes libertines qui entouraient Lestrange et Valbelle; elle devina son étonnement irrité; elle vint à lui, tout droit:

-- A quoi pensez-vous, monsieur de Chantel ? dit-elle en rivant sur lui son regard.

Et elle recula vers l'angle du salon, for?ant le jeune homme à l'y suivre.

-- Je pense, répondit Maxime très grave, que ma solitude de Vézeris est l'asile qu'on ne devrait jamais quitter, lorsqu'on est, comme moi, un provincial et un paysan.

Malgré lui, il avait mis dans ses paroles toute l'amertume qu'il avait go?tée, en se comparant, sous les yeux de la femme qu'il aimait, à ces hommes élégants, brillants, causeurs aisés, comme Lestrange, Le Tessier, Suberceaux.

-- Alors, demanda Maud lentement, vous allez retourner à Vézeris ?

-- Oui. J'ai accompagné ma mère à Paris, parce qu'elle ne sait pas voyager seule. Elle va y rester plus ou moins longtemps, suivant les prescriptions du docteur Levert. Moi je ne sers à rien ici: je repartirai pour Vézeris et ne reviendrai plus que pour la chercher. Paris est trop grand pour moi: même quand j'y suis, comme aujourd'hui, j'ai l'impression d'en être absent. Mon pays natal, avec ses faibles coteaux, ses plaines aux horizons mystérieux, est plus près de mon coeur.

-- Ah ! fit Maud, baissant lentement les paupières.

Maxime reprit, s'exaltant peu à peu au son de sa propre voix:

-- Ces solitudes m'ont fait tel que je suis, à leur image, voyez-vous. J'ai le même coeur que mes bergers, immobiles d'un crépuscule à l'autre en face de l'horizon: mes sensations sont lentes et profondes, si profondes qu'une fois éprouvées leur seul ressouvenir suffit à combler ma pensée durant de longs mois... Ici, on éprouve vite et peu; la parole est rapide et brève comme la sensation; moi, je suis lent à parler, parce qu'on ne saurait exprimer vite de si lointaines sensations... Pardonnez-moi, je ne sais pourquoi je vous dis ces choses.

-- Parlez-moi, au contraire, fit Maud. Rien de ce qu'on raconte là (elle montra les groupes de Suberceaux, de Jacqueline, de le Tessier) ne saurait m'intéresser autant.

-- Vous êtes bonne de me le dire, au moins... Voyez, je ne suis même pas assez ma?tre de moi pour vous cacher cette émotion ! Tout ce qui me rappelle une chose passée... une chose heureuse, me bouleverse ainsi. Et ma présence ici, après des mois, me rappelle si vivement nos quatre jours de Saint-Amand...

Maud l'interrompit:

-- Je ne les ai pas oubliés, moi non plus.

Ils se turent. En relevant les yeux sur M. de Chantel, la jeune fille fut effrayée de leur flamme.

"Assez de roman pour aujourd'hui," pensa-t-elle. Et, coupant court d'avance aux mots de passion qu'elle devinait pressants sur les lèvres de Maxime, elle dit tout haut, de fa?on à être entendue:

-- Il faut venir à l'Opéra demain, dans notre loge: c'est convenu ? Jeanne viendra aussi, n'est-ce pas ? Où est-elle, notre Jeannette ? Comment ! elle parle, elle s'apprivoise !

Jeanne de Chantel causait d'un air timide avec Hector Le Tessier. La phrase de Maud suspendit net la conversation, et l'enfant, toute rougissante, vint se réfugier auprès de son frère. On rit un peu.

-- Comment l'avez-vous apprivoisée ? demanda Maxime en promenant ses doigts dans les boucles brunes de sa soeur.

-- Je lui ai parlé de vous, monsieur.

Tout de suite, cette ame neuve avait requis la curiosité d'Hector. Il la devinait si différente des petites ames, fripées sous leur masque de virginité, qu'il guettait à travers les salons de Paris, non par go?t de débauche, comme Lestrange ou Suberceaux, mais par dilettantisme spécial de collectionneur. Il l'avait questionnée doucement, paternellement presque, lui parlant de ce frère qu'il avait connu, de ce Poitou, leur pays commun; et l'enfant livrait bient?t sa confiance, avec l'abandon des timides, une fois rassurés. D'une voix paisible, atténuée, comme ouatée par l'habitude du silence, elle contait son enfance, sa jeunesse là-bas, sans fêtes, sans compagnes, -- élevée par sa mère, enseignée par Maxime.

-- Oh ! chérie ! dit Maxime, embrassant la jeune fille sur le front.

-- Voyons, fit Maud, un peu impatiente, que décidons-nous pour demain soir ? M. Aaron et M. de Suberceaux ont leurs places, ainsi que vous, messieurs, ajouta-t-elle en s'adressant aux Le Tessier; vous êtes du Tout-Paris. Mme de Chantel et Jeanne partagent notre loge. M. de Chantel voudra bien conduire ces dames ?

-- Je d?ne avec vos amis, mademoiselle, répondit Maxime, mécontent que Maud e?t brisé l'entretien, tout à l'heure.

-- Eh bien ! vous nous rejoindrez avec eux, après d?ner, voilà tout. C'est entendu, n'est-ce pas ?

Elle fixait sur lui un regard adouci: il s'inclina. Suberceaux affectait de ne pas les voir et semblait causer fort attentivement avec Paul Le Tessier.

Mme de Chantel se leva. Aaron baisa la main de Mlle de Rouvre. Il était près de sept heures, tout le monde prit congé.

Suberceaux s'approcha de Maud. Elle lui dit:

-- Bien. Un bon point. Vous vous faites pardonner votre méchante humeur de tant?t. Vous avez été convenable.

-- C'est lui ? demanda dédaigneusement le jeune homme, en montrant du regard le dos de Maxime de Chantel.

-- Oui.

-- Il a l'air bien provincial.

Maud dit sèchement:

-- C'est un fort galant homme, mon cher, et il vaut mieux...

-- Que moi ?

Maud répliqua:

-- Que nous... Maintenant, ajouta-t-elle, sauvez-vous; n'ayez pas l'air de rester ici après les autres. A demain.

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