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   Chapter 44 No.44

Le Chevalier de Maison-Rouge By Alexandre Dumas Characters: 12144

Updated: 2017-11-30 00:04


Les préparatifs du chevalier de Maison-Rouge

Pendant que la scène décrite dans le chapitre précédent se passait à la porte du greffe donnant dans la prison de la reine, ou plut?t dans la première chambre occupée par les deux gendarmes, d'autres préparatifs se faisaient au c?té opposé, c'est-à-dire dans la cour des femmes.

Un homme apparaissait tout à coup comme une statue de pierre qui se serait détachée de la muraille. Cet homme était suivi de deux chiens, et, tout en fredonnant le ?a ira, chanson fort à la mode à cette époque, il avait, d'un coup de trousseau de clefs qu'il tenait à la main, raclé les cinq barreaux qui fermaient la fenêtre de la reine.

La reine avait tressailli d'abord; mais, reconnaissant la chose pour un signal, elle avait aussit?t ouvert doucement sa fenêtre et s'était mise à la besogne d'une main plus expérimentée qu'on n'aurait pu le croire, car plus d'une fois, dans l'atelier de serrurerie où son royal époux s'amusait autrefois à passer une partie de ses journées, elle avait de ses doigts délicats touché des instruments pareils à celui sur lequel, à cette heure, reposaient toutes ses chances de salut.

Dès que l'homme au trousseau de clefs entendit la fenêtre de la reine s'ouvrir, il alla frapper à celle des gendarmes.

-Ah! ah! dit Gilbert en regardant à travers les carreaux, c'est le citoyen Mardoche.

-Lui-même, répondit le guichetier. Eh bien, mais, il para?t que nous faisons bonne garde?

-Comme d'habitude, citoyen porte-clefs. Il me semble que vous ne nous trouvez pas souvent en défaut.

-Ah! dit Mardoche, c'est que cette nuit la vigilance est plus nécessaire que jamais.

-Bah! dit Duchesne, qui s'était approché.

-Certainement.

-Qu'y a-t-il donc?

-Ouvrez la fenêtre, et je vous conterai cela.

-Ouvre, dit Duchesne.

Gilbert ouvrit et échangea une poignée de main avec le porte-clefs, qui s'était déjà fait l'ami des deux gendarmes.

-Qu'y a-t-il donc, citoyen Mardoche? répéta Gilbert.

-Il y a que la séance de la Convention a été un peu chaude. L'avez-vous lue?

-Non. Que s'est-il donc passé?

-Ah! il s'est passé d'abord que le citoyen Hébert a découvert une chose.

-Laquelle?

-C'est que les conspirateurs que l'on croyait morts sont vivants et très vivants.

-Ah! oui, dit Gilbert: Delessart et Thierry; j'ai entendu parler de cela; ils sont en Angleterre, les gueux.

-Et le chevalier de Maison-Rouge? dit le porte-clefs en haussant la voix de manière à ce que la reine l'entend?t.

-Comment! il est en Angleterre aussi, celui-là?

-Pas du tout, il est en France, continua Mardoche en soutenant sa voix au même diapason.

-Il est donc revenu?

-Il ne l'a pas quittée.

-En voilà un qui a du front! dit Duchesne.

-C'est comme cela qu'il est.

-Eh bien, on va tacher de l'arrêter.

-Certainement, qu'on va tacher de l'arrêter; mais ce n'est pas chose facile, à ce qu'il para?t aussi.

En ce moment, comme la lime de la reine grin?ait si fortement sur les barreaux, que le porte-clefs craignait qu'on ne l'entend?t, malgré les efforts qu'il faisait pour la couvrir, il appuya le talon sur la patte d'un de ses chiens, qui poussa un hurlement de douleur.

-Ah! pauvre bête! dit Gilbert.

-Bah! dit le porte-clefs, il n'avait qu'à mettre des sabots. Veux-tu te taire, Girondin, veux-tu te taire!

-Il s'appelle Girondin, ton chien, citoyen Mardoche?

-Oui, c'est un nom que je lui ai donné comme cela.

-Et tu disais donc, reprit Duchesne, qui, prisonnier lui-même, prenait aux nouvelles tout l'intérêt qu'y prennent les prisonniers, tu disais donc?

-Ah! c'est vrai, je disais qu'alors le citoyen Hébert, en voilà un patriote! je disais que le citoyen Hébert avait fait la motion de ramener l'Autrichienne au Temple.

-Et pourquoi cela?

-Dame! parce qu'il prétend qu'on ne l'a tirée du Temple que pour la soustraire à l'inspection immédiate de la Commune de Paris.

-Oh! et puis un peu aux tentatives de ce damné Maison-Rouge, dit Gilbert; il me semble que le souterrain existe.

-C'est aussi ce que lui a répondu le citoyen Santerre; mais Hébert a dit que, du moment où l'on était prévenu, il n'y avait plus de danger; qu'on pouvait, au Temple, garder Marie-Antoinette avec la moitié des précautions qu'il faut pour la garder ici, et, de fait, c'est que le Temple est une maison autrement ferme que la Conciergerie.

-Ma foi, dit Gilbert, moi, je voudrais qu'on la reconduis?t au Temple.

-Je comprends, cela t'ennuie de la garder.

-Non, cela m'attriste. Maison-Rouge toussa fortement; la lime faisait d'autant plus de bruit qu'elle mordait plus profondément le barreau de fer.

-Et qu'a-t-on décidé? demanda Duchesne quand la quinte du porte-clefs fut passée.

-Il a été décidé qu'elle resterait ici, mais que son procès lui serait fait immédiatement.

-Ah! pauvre femme! dit Gilbert. Duchesne, dont l'oreille était plus fine sans doute que celle de son collègue, ou l'attention moins fortement captivée par le récit de Mardoche, se baissa pour écouter du c?té du compartiment de gauche. Le porte-clefs vit le mouvement.

-De sorte que, tu comprends, citoyen Duchesne, dit-il vivement, les tentatives des conspirateurs vont devenir d'autant plus désespérées qu'ils sauront avoir moins de temps devant eux pour les exécuter. On va doubler les gardes des prisons, attendu qu'il n'est question de rien moins que d'une irruption à force armée dans la Conciergerie; les conspirateurs tueraient tout, jusqu'à ce qu'ils pénétrassent jusqu'à la reine, jusqu'à la veuve Capet, veux-je dire.

-Ah bah! comment entreraient-ils, tes conspirateurs?

-Déguisés en patriotes, ils feraient semblant de recommencer un 2 Septembre, les gredins! et puis, une fois les portes ouvertes, bonsoir!

Il se fit un instant de silence occasionné par la stupeur des gendarmes. Le porte-clefs entendit avec une joie mêlée de terreur la lime qui continuait de grincer. Neuf heures sonnèrent. En même temps, on frappa à la porte du greffe; mais les deux gendarmes, préoccupés, ne répondirent point.

-Eh bien, nous veilleron

s, nous veillerons, dit Gilbert.

-Et, s'il le faut, nous mourrons à notre poste en vrais républicains, ajouta Duchesne.

?Elle doit avoir bient?t achevé?, se dit à lui-même le porte-clefs en essuyant son front mouillé de sueur.

-Et vous, de votre c?té, dit Gilbert, vous veillez, je présume; car on ne vous épargnerait pas plus que nous, si un événement comme celui que vous nous annoncez arrivait.

-Je crois bien, dit le porte-clefs; je passe les nuits à faire des rondes; aussi je suis sur les dents; vous autres, au moins, vous vous relayez, et vous pouvez dormir de deux nuits l'une.

En ce moment, on frappa une seconde fois à la porte du greffe. Mardoche tressaillit; tout événement, si minime qu'il f?t, pouvait empêcher son projet de réussir.

-Qu'est-ce donc? demanda-t-il comme malgré lui.

-Rien, rien, dit Gilbert; c'est le greffier du ministère de la guerre qui s'en va et qui me prévient.

-Ah! fort bien, dit le porte-clefs. Mais le greffier s'obstinait à frapper.

-Bon! bon! cria Gilbert sans quitter sa fenêtre. Bonsoir!... adieu!...

-Il me semble qu'il te parle, dit Duchesne en se retournant du c?té de la porte. Réponds-lui donc.... On entendit alors la voix du greffier.

-Viens donc, citoyen gendarme, disait-il; je voudrais te parler un instant.

Cette voix, tout empreinte qu'elle paraissait être d'un sentiment d'émotion qui lui ?tait son accent habituel, fit dresser l'oreille au porte-clefs, qui crut la reconna?tre.

-Que veux-tu donc, citoyen Durand? demanda Gilbert.

-Je veux te dire un mot.

-Eh bien, tu me le diras demain.

-Non, ce soir; il faut que je te parle ce soir, reprit la même voix.

-Oh! murmura le porte-clefs, que va-t-il donc se passer? C'est la voix de Dixmer.

Sinistre et vibrante, cette voix semblait emprunter quelque chose de funèbre à l'écho lointain du sombre corridor. Duchesne se retourna.

-Allons, dit Gilbert, puisqu'il le veut absolument, j'y vais. Et il se dirigea vers la porte.

Le porte-clefs profita de ce moment, pendant lequel l'attention des deux gendarmes était absorbée par une circonstance imprévue. Il courut à la fenêtre de la reine.

-Est-ce fait? dit-il.

-Je suis plus qu'à moitié, répondit la reine.

-Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il, hatez-vous! hatez-vous!

-Eh bien, citoyen Mardoche, dit Duchesne, qu'es-tu donc devenu?

-Me voilà, s'écria le porte-clefs en revenant vivement à la fenêtre du premier compartiment.

Au moment même, et comme il allait reprendre sa place, un cri terrible retentit dans la prison, puis une imprécation, puis le bruit d'un sabre qui jaillit du fourreau de métal.

-Ah! scélérat! ah! brigand! cria Gilbert. Et le bruit d'une lutte se fit entendre dans le corridor. En même temps, la porte s'ouvrit, découvrant aux yeux du guichetier deux ombres se colletant dans le guichet et donnant passage à une femme, qui, repoussant Duchesne, s'élan?a dans le compartiment de la reine.

Duchesne, sans s'inquiéter de cette femme, courait au secours de son camarade.

Le guichetier bondit vers l'autre fenêtre; il vit la femme aux genoux de la reine; elle priait, elle suppliait la prisonnière de changer d'habits avec elle.

Il se pencha avec des yeux flamboyants, cherchant à reconna?tre cette femme qu'il craignait d'avoir déjà trop reconnue. Tout à coup il poussa un cri douloureux.

-Geneviève! Geneviève! s'écria-t-il. La reine avait laissé tomber la lime et semblait anéantie. C'était encore une tentative avortée. Le guichetier saisit des deux mains et secoua d'un effort suprême le barreau de fer entamé par la lime. Mais la morsure de l'acier n'était pas assez profonde, le barreau résista. Pendant ce temps, Dixmer était parvenu à refouler Gilbert dans la prison, et il allait y entrer avec lui, quand Duchesne, pesant sur la porte, parvint à la repousser. Mais il ne put la fermer. Dixmer, désespéré, avait passé son bras entre la porte et la muraille. Au bout de ce bras était le poignard, qui, émoussé par la boucle de cuivre du ceinturon, avait glissé le long de la poitrine du gendarme, ouvrant son habit et déchirant les chairs. Les deux hommes s'encourageaient à réunir toutes leurs forces, et, en même temps, ils appelaient à l'aide. Dixmer sentit que son bras allait se briser; il appuya son épaule contre la porte, donna une violente secousse et parvint à retirer son bras meurtri.

La porte se referma avec bruit; Duchesne poussa les verrous, tandis que Gilbert donnait un tour à la clef.

Un pas résonna rapide dans le corridor, puis tout fut fini. Les deux gendarmes se regardèrent et cherchèrent autour d'eux.

Ils entendirent le bruit que faisait le faux guichetier en essayant de briser le barreau.

Gilbert se précipita dans la prison de la reine; il trouva Geneviève à ses genoux et la suppliant de changer de costume avec elle.

Duchesne saisit sa carabine et courut à la fenêtre: il vit un homme pendu aux barreaux, qu'il secouait avec rage et qu'il essayait vainement d'escalader.

Il le mit en joue.

Le jeune homme vit le canon de la carabine se baisser vers lui.

-Oh! oui, dit-il, tue-moi; tue!

Et, sublime de désespoir, il élargit sa poitrine pour défier la balle.

-Chevalier, s'écria la reine, chevalier, je vous en supplie; vivez, vivez! à la voix de Marie-Antoinette, Maison-Rouge tomba à genoux. Le coup partit; mais ce mouvement le sauva, la balle passa au-dessus de sa tête. Geneviève crut son ami tué et tomba sans connaissance sur le carreau.

Lorsque la fumée fut dissipée, il n'y avait plus personne dans la cour des femmes.

Dix minutes après, trente soldats, conduits par deux commissaires, fouillaient la Conciergerie dans ses plus inaccessibles retraites.

On ne trouva personne; le greffier avait passé calme et souriant devant le fauteuil du père Richard.

Quant au guichetier, il était sorti en criant:

-Alarme! alarme! Le factionnaire avait voulu croiser la ba?onnette contre lui; mais ses chiens avaient sauté au cou du factionnaire.

Il n'y eut que Geneviève qui fut arrêtée, interrogée, emprisonnée.

* * *

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