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   Chapter 12 No.12

La petite roque By Guy de Maupassant Characters: 17330

Updated: 2017-11-30 00:04


La noce eut lieu vers la mi-décembre. Elle fut simple, les mariés n'étant pas riches. Césaire, vêtu de neuf, se trouva prêt dès huit heures du matin pour aller quérir sa fiancée et la conduire à la mairie; mais comme il était trop t?t, il s'assit devant la table de la cuisine et attendit ceux de la famille et les amis qui devaient venir le prendre.

Depuis huit jours il neigeait, et la terre brune, la terre déjà fécondée par les semences d'automne était devenue livide, endormie sous un grand drap de glace.

Il faisait froid dans les chaumières coiffées d'un bonnet blanc; et les pommiers ronds dans les cours semblaient fleuris, poudrés comme au joli mois de leur épanouissement.

Ce jour-là, les gros nuages du nord, les nuages gris chargés de cette pluie mousseuse avaient disparu, et le ciel bleu se déployait au-dessus de la terre blanche sur qui le soleil levant jetait des reflets d'argent.

Césaire regardait devant lui, par la fenêtre, sans penser à rien, heureux.

La porte s'ouvrit, deux femmes entrèrent, des paysannes endimanchées, la tante et la cousine du marié, puis trois hommes, ses cousins, puis une voisine. Ils s'assirent sur des chaises, et ils demeurèrent immobiles et silencieux, les femmes d'un c?té de la cuisine, les hommes de l'autre, saisis soudain de timidité, de cette tristesse embarrassée qui prend les gens assemblés pour une cérémonie. Un des cousins demanda bient?t:

-C'est-il point l'heure?

Césaire répondit:

-Je crais ben que oui.

-Allons, en route, dit un autre.

Ils se levèrent. Alors Césaire, qu'une inquiétude venait d'envahir, grimpa l'échelle du grenier pour voir si son père était prêt. Le vieux, toujours matinal d'ordinaire, n'avait point encore paru. Son fils le trouva sur sa paillasse, roulé dans sa couverture, les yeux ouverts, et l'air méchant.

Il lui cria dans le tympan:

-Allons, mon pé, levez-vous. V'là l' moment d' la noce.

Le sourd murmura d'une voix dolente:

-J' peux pu. J'ai quasiment eune froidure qui m'a g'lé l' dos. J' peux pu r'muer.

Le jeune homme, atterré, le regardait, devinant sa ruse.

-Allons, pé, faut vous y forcer.

-J' peux point.

-Tenez, j' vas vous aider.

Et il se pencha vers le vieillard, déroula sa couverture, le prit par les bras et le souleva. Mais le père Amable se mit à gémir:

-Hou! hou! hou! qué misère! hou, hou, j' peux point. J'ai l' dos noué. C'est que'que vent qu'aura coulé par ?u maudit toit.

Césaire comprit qu'il ne réussirait pas, et furieux pour la première fois de sa vie contre son père, il lui cria:

-Eh ben, vous n' d?nerez point, puisque j' faisons le r'pas à l'auberge à Polyte. ?a vous apprendra à faire le têtu.

Et il dégringola l'échelle, puis se mit en route, suivi de ses parents et invités.

Les hommes avaient relevé leurs pantalons pour n'en point br?ler le bord dans la neige; les femmes tenaient haut leurs jupes, montraient leurs chevilles maigres, leurs bas de laine grise, leurs quilles osseuses, droites comme des manches à balai. Et tous allaient en se balan?ant sur leurs jambes, l'un derrière l'autre, sans parler, tout doucement, par prudence, pour ne point perdre le chemin disparu sous la nappe plate, uniforme, ininterrompue des neiges.

En approchant des fermes, ils apercevaient une ou deux personnes les attendant pour se joindre à eux; et la procession s'allongeait sans cesse, serpentait, suivant les contours invisibles du chemin, avait l'air d'un chapelet vivant, aux grains noirs, ondulant par la campagne blanche.

Devant la porte de la fiancée, un groupe nombreux piétinait sur place en attendant le marié. On l'acclama quand il parut; et bient?t Céleste sortit de sa chambre, vêtue d'une robe bleue, les épaules couvertes d'un petit chale rouge, la tête fleurie d'oranger.

Mais chacun demandait à Césaire:

-Ous qu'est ton pé?

Il répondait avec embarras:

-I' ne peut pu se r'muer, vu les douleurs.

Et les fermiers hochaient la tête d'un air incrédule et malin.

On se mit en route vers la mairie. Derrière les futurs époux, une paysanne portait l'enfant de Victor, comme s'il se f?t agi d'un baptême; et les paysans, deux par deux, à présent, accrochés par le bras, s'en allaient dans la neige avec des mouvements de chaloupe sur la mer.

Après que le maire e?t lié les fiancés dans la petite maison municipale, le curé les unit à son tour dans la modeste maison du bon Dieu. Il bénit leur accouplement en leur promettant la fécondité, puis il leur prêcha les vertus matrimoniales, les simples et saines vertus des champs, le travail, la concorde et la fidélité, tandis que l'enfant, pris de froid, piaillait derrière le dos de la mariée.

Dès que le couple reparut sur le seuil de l'église, des coups de fusil éclatèrent dans le fossé du cimetière. On ne voyait que le bout des canons d'où sortaient de rapides jets de fumée; puis une tête se montra qui regardait le cortège; c'était Victor Lecoq célébrant le mariage de sa bonne amie, fêtant son bonheur et lui jetant ses v?ux avec les détonations de la poudre. Il avait embauché des amis, cinq ou six valets laboureurs pour ces salves de mousqueterie. On trouva qu'il se conduisait bien.

Le repas eut lieu à l'auberge de Polyte Cacheprune. Vingt couverts avaient été mis dans la grande salle où l'on d?nait aux jours de marché; et l'énorme gigot tournant devant la broche, les volailles rissolées sous leur jus, l'andouille grésillant sur le feu vif et clair, emplissaient la maison d'un parfum épais, de la fumée des charbons francs arrosés de graisses, de l'odeur puissante et lourde des nourritures campagnardes.

On se mit à table à midi; et la soupe aussit?t coula dans les assiettes. Les figures s'animaient déjà; les bouches s'ouvraient pour crier des farces, les yeux riaient avec des plis malins. On allait s'amuser, pardi.

La porte s'ouvrit, et le père Amable parut. Il avait un air mauvais, une mine furieuse, et il se tra?nait sur ses batons, en geignant à chaque pas pour indiquer sa souffrance.

On s'était tu en le voyant para?tre; mais soudain, le père Malivoire, son voisin, un gros plaisant qui connaissait toutes les manigances des gens, se mit à hurler, comme faisait Césaire, en formant porte-voix de ses mains:-Hé, vieux dégourdi, t'en as ti un nez, d'avoir senti de chez té la cuisine à Polyte.

Un rire énorme jaillit des gorges. Malivoire, excité par le succès, reprit:-Pour les douleurs, y a rien de tel qu'eune cataplasme d'andouille! ?a tient chaud l' ventre, avec un verre de trois-six!...

Les hommes poussaient des cris, tapaient la table du poing, riaient de c?té en penchant et relevant leur torse comme s'ils eussent fait marcher une pompe. Les femmes gloussaient comme des poules, les servantes se tordaient, debout contre les murs. Seul le père Amable ne riait pas et attendait, sans rien répondre, qu'on lui f?t place.

On le casa au milieu de la table, en face de sa bru, et dès qu'il fut assis, il se mit à manger. C'était son fils qui payait, après tout, il fallait prendre sa part. à chaque cuillerée de soupe qui lui tombait dans l'estomac, à chaque bouchée de pain ou de viande écrasée sur ses gencives, à chaque verre de cidre et de vin qui lui coulait par le gosier, il croyait regagner quelque chose de son bien, reprendre un peu de son argent que tous ces goinfres dévoraient, sauver une parcelle de son avoir, enfin. Et il mangeait en silence avec une obstination d'avare qui cache des sous, avec la ténacité sombre qu'il apportait autrefois à ses labeurs persévérants.

Mais tout à coup il aper?ut au bout de la table l'enfant de Céleste sur les genoux d'une femme, et son ?il ne le quitta plus. Il continuait à manger, le regard attaché sur le petit, à qui sa gardienne mettait parfois entre les lèvres un peu de fricot qu'il mordillait. Et le vieux souffrait plus des quelques bouchées sucées par cette larve que de tout ce qu'avalaient les autres.

Le repas dura jusqu'au soir. Puis chacun rentra chez soi.

Césaire souleva le père Amable.

-Allons, mon pé, faut retourner, dit-il. Et il lui mit ses deux batons aux mains. Céleste prit son enfant dans ses bras, et ils s'en allèrent, lentement, par la nuit blafarde qu'éclairait la neige. Le vieux sourd, aux trois quarts gris, rendu plus méchant par l'ivresse, s'obstinait à ne pas avancer. Plusieurs fois même il s'assit, avec l'idée que sa bru pourrait prendre froid; et il geignait, sans prononcer un mot, poussant une sorte de plainte longue et douloureuse.

Lorsqu'ils furent arrivés chez eux, il grimpa aussit?t dans son grenier, tandis que Césaire installait un lit pour l'enfant auprès de la niche profonde où il allait s'étendre avec sa femme

. Mais comme les nouveaux mariés ne dormirent point tout de suite, ils entendirent longtemps le vieux qui remuait sur sa paillasse; et même il parla haut plusieurs fois, soit qu'il rêvat, soit qu'il laissat s'échapper sa pensée par sa bouche, malgré lui, sans pouvoir la retenir, sous l'obsession d'une idée fixe.

Quand il descendit par son échelle, le lendemain, il aper?ut sa bru qui faisait le ménage.

Elle lui cria:-Allons, mon pé, dépêchez-vous, v'là d' la bonne soupe.

Et elle posa au bout de la table le pot rond de terre noire plein de liquide fumant. Il s'assit, sans rien répondre, prit le vase br?lant, s'y chauffa les mains selon sa coutume: et, comme il faisait grand froid, il le pressa même contre sa poitrine pour tacher de faire entrer en lui, dans son vieux corps roidi par les hivers, un peu de la vive chaleur de l'eau bouillante.

Puis il chercha ses batons et s'en alla dans la campagne glacée, jusqu'à midi, jusqu'à l'heure du d?ner, car il avait vu, installé dans une grande caisse à savon, le petit de Céleste qui dormait encore.

Il n'en prit point son parti. Il vivait dans la chaumière, comme autrefois, mais il avait l'air de ne plus en être, de ne plus s'intéresser à rien, de regarder ces gens, son fils, la femme et l'enfant comme des étrangers qu'il ne connaissait pas, à qui il ne parlait jamais.

L'hiver s'écoula. Il fut long et rude. Puis le premier printemps fit repartir les germes; et les paysans, de nouveau, comme des fourmis laborieuses, passèrent leurs jours dans les champs, travaillant de l'aurore à la nuit, sous la bise et sous les pluies, le long des sillons de terre brune qui enfantaient le pain des hommes.

L'année s'annon?ait bien pour les nouveaux époux. Les récoltes poussaient drues et vivaces; on n'eut point de gelées tardives; et les pommiers fleuris laissaient tomber dans l'herbe leur neige rose et blanche qui promettait pour l'automne une grêle de fruits.

Césaire travaillait dur, se levait t?t et rentrait tard, pour économiser le prix d'un valet.

Sa femme lui disait quelquefois:

-Tu t' f'ras du mal, à la longue.

Il répondait:-Pour s?r non, ?a me conna?t.

Un soir, pourtant, il rentra si fatigué qu'il dut se coucher sans souper. Il se leva à l'heure ordinaire le lendemain; mais il ne put manger, malgré son je?ne de la veille; et il dut rentrer au milieu de l'après-midi pour se reposer de nouveau. Dans la nuit, il se mit à tousser; et il se retournait sur sa paillasse, fiévreux, le front br?lant, la langue sèche, dévoré d'une soif ardente.

Il alla pourtant jusqu'à ses terres au point du jour; mais le lendemain on dut appeler le médecin qui le jugea fort malade, atteint d'une fluxion de poitrine.

Et il ne quitta plus la niche obscure qui lui servait de couche. On l'entendait tousser, haleter et remuer au fond de ce trou. Pour le voir, pour lui donner les drogues, lui poser les ventouses, il fallait apporter une chandelle à l'entrée. On apercevait alors sa tête creuse, salie par sa barbe longue, au-dessous d'une dentelle épaisse de toiles d'araignées qui pendaient et flottaient, remuées par l'air. Et les mains du malade semblaient mortes sur les draps gris.

Céleste le soignait avec une activité inquiète, lui faisait boire les remèdes, lui appliquait les vésicatoires, allait et venait par la maison; tandis que le père Amable restait au bord de son grenier, guettant de loin le creux sombre où agonisait son fils. Il n'en approchait point, par haine de la femme, boudant comme un chien jaloux.

Six jours encore se passèrent; puis un matin, comme Céleste, qui dormait maintenant par terre sur deux bottes de paille défaites, allait voir si son homme se portait mieux, elle n'entendit plus son souffle rapide sortir de sa couche profonde. Effrayée, elle demanda:

-Eh ben, Césaire, que que tu dis anuit?

Il ne répondit pas.

Elle étendit la main pour le toucher et rencontra la chair glacée de son visage. Elle poussa un grand cri, un long cri de femme épouvantée. Il était mort.

à ce cri, le vieux sourd apparut au haut de son échelle; et comme il vit Céleste s'élancer dehors pour chercher du secours, il descendit vivement, tata à son tour la figure de son fils et, comprenant soudain, alla fermer la porte en dedans, pour empêcher la femme de rentrer et reprendre possession de sa demeure, puisque son fils n'était plus vivant.

Puis il s'assit sur une chaise à c?té du mort.

Des voisins arrivaient, appelaient, frappaient. Il ne les entendait pas. Un d'eux cassa la vitre de la fenêtre et sauta dans la chambre. D'autres le suivirent; la porte de nouveau fut ouverte; et Céleste reparut, pleurant toutes ses larmes, les joues enflées et les yeux rouges. Alors le père Amable, vaincu, sans dire un mot, remonta dans son grenier.

L'enterrement eut lieu le lendemain; puis, après la cérémonie, le beau-père et la belle-fille se trouvèrent seuls dans la ferme, avec l'enfant.

C'était l'heure ordinaire du d?ner. Elle alluma le feu, tailla la soupe, posa les assiettes sur la table, tandis que le vieux, assis sur une chaise, attendait, sans para?tre la regarder.

Quand le repas fut prêt, elle lui cria dans l'oreille:

-Allons, mon pé, faut manger.

Il se leva, prit place au bout de la table, vida son pot, macha son pain verni de beurre, but ses deux verres de cidre, puis s'en alla.

C'était un de ces jours tièdes, un de ces jours bienfaisants où la vie fermente, palpite, fleurit sur toute la surface du sol.

Le père Amable suivait un petit sentier à travers les champs. Il regardait les jeunes blés et les jeunes avoines, en songeant que son éfant était sous terre à présent, son pauvre éfant. Il s'en allait de son pas usé, tra?nant la jambe et boitillant. Et comme il était tout seul dans la plaine, tout seul sous le ciel bleu, au milieu des récoltes grandissantes, tout seul avec les alouettes qu'il voyait planer sur sa tête, sans entendre leur chant léger, il se mit à pleurer en marchant.

Puis il s'assit auprès d'une mare et resta là jusqu'au soir à regarder les petits oiseaux qui venaient boire; puis, comme la nuit tombait, il rentra, soupa sans dire un mot et grimpa dans son grenier.

Et sa vie continua comme par le passé. Rien n'était changé, sauf que son fils Césaire dormait au cimetière.

Qu'aurait-il fait, le vieux? Il ne pouvait plus travailler, il n'était bon maintenant qu'à manger les soupes trempées par sa belle-fille. Et il les mangeait en silence, matin et soir, et guettant d'un ?il furieux le petit qui mangeait aussi, en face de lui, de l'autre c?té de la table. Puis il sortait, r?dait par le pays à la fa?on d'un vagabond, allait se cacher derrière les granges pour dormir une heure ou deux, comme s'il e?t redouté d'être vu, puis il rentrait à l'approche du soir.

Mais de grosses préoccupations commen?aient à hanter l'esprit de Céleste. Les terres avaient besoin d'un homme qui les surveillat et les travaillat. Il fallait que quelqu'un f?t là, toujours, par les champs, non pas un simple salarié, mais un vrai cultivateur, un ma?tre, qui conn?t le métier et e?t souci de la ferme. Une femme seule ne pouvait gouverner la culture, suivre le prix des grains, diriger la vente et l'achat du bétail. Alors des idées entrèrent dans sa tête, des idées simples, pratiques, qu'elle ruminait toutes les nuits. Elle ne pouvait se remarier avant un an et il fallait, tout de suite, sauver des intérêts pressants, des intérêts immédiats.

Un seul homme la pouvait tirer d'embarras, Victor Lecoq, le père de son enfant. Il était vaillant, entendu aux choses de la terre; il aurait fait, avec un peu d'argent en poche, un excellent cultivateur. Elle le savait, l'ayant connu à l'?uvre chez ses parents.

Donc un matin, le voyant passer sur la route avec une voiture de fumier, elle sortit pour l'aller trouver. Quand il l'aper?ut il arrêta ses chevaux et elle lui dit, comme si elle l'avait rencontré la veille:

-Bonjour Victor, ?a va toujours?

Il répondit:-?a va toujours et d'vot' part?

-Oh mé, ?a irait n'était que j' sieus seule à la maison, c'qui m' donne du tracas, vu les terres.

Alors ils causèrent longtemps appuyés contre la roue de la lourde voiture. L'homme parfois se grattait le front sous sa casquette et réfléchissait, tandis qu'elle, les joues rouges, parlait avec ardeur, disait ses raisons, ses combinaisons, ses projets d'avenir; à la fin il murmura:

-Oui, ?a se peut.

Elle ouvrit la main comme un paysan qui conclut un marché, et demanda:

-C'est dit?

Il serra cette main tendue.

-C'est dit.

-?a va pour dimanche alors.

-?a va pour dimanche.

-Allons, bonjour Victor.

-Bonjour Madame Houlbrèque.

* * *

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