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   Chapter 8 No.8

La petite roque By Guy de Maupassant Characters: 4493

Updated: 2017-11-30 00:04


J'étais assis sur le m?le du petit port Obernon, près du hameau de la Salis, pour regarder Antibes au soleil couchant. Je n'avais jamais rien vu d'aussi surprenant et d'aussi beau.

La petite ville, enfermée en ses lourdes murailles de guerre construites par M. de Vauban, s'avan?ait en pleine mer, au milieu de l'immense golfe de Nice. La haute vague du large venait se briser à son pied, l'entourant d'une fleur d'écume; et on voyait, au-dessus des remparts, les maisons grimper les unes sur les autres jusqu'aux deux tours dressées dans le ciel comme les deux cornes d'un casque antique. Et ces deux tours se dessinaient sur la blancheur laiteuse des Alpes, sur l'énorme et lointaine muraille de neige qui barrait tout l'horizon.

Entre l'écume blanche au pied des murs, et la neige blanche au bord du ciel, la petite cité, éclatante et debout sur le fond bleuatre des premières montagnes, offrait aux rayons du soleil couchant une pyramide de maisons aux toits roux, dont les fa?ades aussi étaient blanches, et si différentes cependant qu'elles semblaient de toutes les nuances.

Et le ciel, au-dessus des Alpes, était lui-même d'un bleu presque blanc, comme si la neige e?t déteint sur lui; quelques nuages d'argent flottaient tout près des sommets pales; et de l'autre c?té du golfe, Nice couchée au bord de l'eau s'étendait comme un fil blanc entre la mer et la montagne. Deux grandes voiles latines, poussées par une forte brise, semblaient courir sur les flots. Je regardais cela, émerveillé.

C'était une de ces choses si douces, si rares, si délicieuses à voir qu'elles entrent en vous, inoubliables comme des souvenirs de bonheur. On vit, on pense, on souffre, on est ému, on aime par le regard. Celui qui sait sentir par l'?il éprouve, à contempler les choses et les êtres, la même jouissance aigu?, raffinée et profonde, que l'homme à l'oreille délicate et nerveuse dont la musique ravage le c?ur.

Je dis à mon compagnon, M. Martini, un méridional pur sang: ?Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer.

J'ai vu le Mont-Saint-Michel, ce bijou monstrueux de granit, sortir des sables au jour levant.

J'ai vu, dans le Sahara, le lac de Ra?anechergui, long de cinquante kilomètres, luir

e sous une lune éclatante comme nos soleils et exhaler vers elle une nuée blanche pareille à une fumée de lait.

J'ai vu dans les ?les Lipari, le fantastique cratère de soufre du Volcanello, fleur géante qui fume et qui br?le, fleur jaune démesurée, épanouie en pleine mer et dont la tige est un volcan.

Eh bien, je n'ai rien vu de plus surprenant qu'Antibes debout sur les Alpes au soleil couchant.

Et je ne sais pourquoi des souvenirs antiques me hantent; des vers d'Homère me reviennent en tête; c'est une ville du vieil Orient, ceci, c'est une ville de l'Odyssée, c'est Troie! bien que Troie f?t loin de la mer.?

M. Martini tira de sa poche le guide Sarty et lut: ?Cette ville fut à son origine une colonie fondée par les Phocéens de Marseille, vers l'an 340 avant J.-C. Elle re?ut d'eux le nom grec d'Antipolis, c'est-à-dire ?contre-ville?, ville en face d'une autre, parce qu'en effet elle se trouve opposée à Nice, autre colonie marseillaise.

?Après la conquête des Gaules, les Romains firent d'Antibes une ville municipale; ses habitants jouissaient du droit de cité romaine.

?Nous savons, par une épigramme de Martial, que, de son temps...?

Il continuait. Je l'arrêtai: ?Peu m'importe ce qu'elle fut. Je vous dis que j'ai sous les yeux une ville de l'Odyssée. C?te d'Asie ou c?te d'Europe, elles se ressemblaient sur les deux rivages; et il n'en est point, sur l'autre bord de la Méditerranée, qui éveille en moi, comme celle-ci, le souvenir des temps héro?ques.?

Un bruit de pas me fit tourner la tête; une femme, une grande femme brune passait sur le chemin qui suit la mer en allant vers le cap.

M. Martini murmura, en faisant sonner les finales: ?C'est Mme Parisse, vous savez!?

Non, je ne savais pas, mais ce nom jeté, ce nom du berger Troyen me confirma dans mon rêve.

Je dis cependant: ?Qui ?a, Mme Parisse??

Il parut stupéfait que je ne connusse pas cette histoire.

J'affirmai que je ne la savais point; et je regardais la femme qui s'en allait sans nous voir, rêvant, marchant d'un pas grave et lent, comme marchaient sans doute les dames de l'antiquité. Elle devait avoir trente-cinq ans environ, et restait belle, fort belle, bien qu'un peu grasse.

Et M. Martini me conta ceci.

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