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   Chapter 5 No.5

La petite roque By Guy de Maupassant Characters: 19584

Updated: 2017-11-30 00:04


M. Chantal se tut. Il était assis sur le billard, les pieds ballants, et il maniait une boule de la main gauche, tandis que de la droite il tripotait un linge qui servait à effacer les points sur le tableau d'ardoise et que nous appelions ?le linge à craie.? Un peu rouge, la voix sourde, il parlait pour lui maintenant, parti dans ses souvenirs, allant doucement, à travers les choses anciennes et les vieux événements qui se réveillaient dans sa pensée, comme on va, en se promenant, dans les vieux jardins de famille où l'on fut élevé, et où chaque arbre, chaque chemin, chaque plante, les houx pointus, les lauriers qui sentent bon, les ifs dont la graine rouge et grasse s'écrase entre les doigts, font surgir, à chaque pas, un petit fait de notre vie passée, un de ces petits faits insignifiants et délicieux qui forment le fond même, la trame de l'existence.

Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées sur ma queue de billard inutile.

Il reprit, au bout d'une minute: ?Cristi, qu'elle était jolie à dix-huit ans... et gracieuse... et parfaite.... Ah! la jolie... jolie... jolie... et bonne... et brave... et charmante fille!... Elle avait des yeux... des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n'en ai jamais vu de pareils... jamais!

Il se tut encore. Je demandai: ?Pourquoi ne s'est-elle pas mariée??

Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait ?mariée?.

-?Pourquoi? pourquoi? Elle n'a pas voulu... pas voulu. Elle avait pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs fois... elle n'a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là. C'est quand j'épousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec qui j'étais fiancé depuis six ans.?

Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels drames des c?urs honnêtes, des c?urs droits, des c?urs sans reproches, dans un de ces c?urs inavoués, inexplorés, que personne n'a connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.

Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je pronon?ai.

-C'est vous qui auriez d? l'épouser, Monsieur Chantal?

Il tressaillit, me regarda, et dit:

-Moi? épouser qui?

-Mlle Perle.

-Pourquoi ?a?

-Parce que vous l'aimiez plus que votre cousine.

Il me regarda avec des yeux étranges, ronds, effarés, puis il balbutia:

-?Je l'ai aimée... moi?... comment? qu'est-ce qui t'a dit ?a?...

-?Parbleu, ?a se voit... et c'est même à cause d'elle que vous avez tardé si longtemps à épouser votre cousine qui vous attendait depuis six ans.?

Il lacha la bille qu'il tenait de la main gauche, saisit à deux mains le linge à craie, et, s'en couvrant le visage, se mit à sangloter dedans. Il pleurait d'une fa?on désolante et ridicule, comme pleure une éponge qu'on presse, par les yeux, le nez et la bouche en même temps. Et il toussait, crachait, se mouchait dans le linge à craie, s'essuyait les yeux, éternuait, recommen?ait à couler par toutes les fentes de son visage, avec un bruit de gorge qui faisait penser aux gargarismes.

Moi, effaré, honteux, j'avais envie de me sauver et je ne savais plus que dire, que faire, que tenter.

Et soudain, la voix de Mme Chantal résonna dans l'escalier: ?Est-ce bient?t fini, votre fumerie??

J'ouvris la porte et je criai: ?Oui, madame, nous descendons.?

Puis, je me précipitai vers son mari, et, le saisissant par les coudes: ?Monsieur Chantal, mon ami Chantal, écoutez-moi; votre femme vous appelle, remettez-vous, remettez-vous vite, il faut descendre; remettez-vous.?

Il bégaya: ?Oui... oui... je viens... pauvre fille!... je viens... dites-lui que j'arrive.?

Et il commen?a à s'essuyer consciencieusement la figure avec le linge qui, depuis deux ou trois ans, essuyait toutes les marques de l'ardoise, puis il apparut, moitié blanc et moitié rouge, le front, le nez, les joues et le menton barbouillés de craie, et les yeux gonflés, encore pleins de larmes.

Je le pris par les mains et l'entra?nai dans sa chambre en murmurant: ?Je vous demande pardon, je vous demande bien pardon, Monsieur Chantal, de vous avoir fait de la peine... mais... je ne savais pas... vous... vous comprenez...?

Il me serra la main: ?Oui... oui... il y a des moments difficiles...?

Puis il se plongea la figure dans sa cuvette. Quand il en sortit, il ne me parut pas encore présentable; mais j'eus l'idée d'une petite ruse. Comme il s'inquiétait, en se regardant dans la glace, je lui dis: ?Il suffira de raconter que vous avez un grain de poussière dans l'?il, et vous pourrez pleurer devant tout le monde autant qu'il vous plaira.?

Il descendit en effet, en se frottant les yeux avec son mouchoir. On s'inquiéta; chacun voulut chercher le grain de poussière qu'on ne trouva point, et on raconta des cas semblables où il était devenu nécessaire d'aller chercher le médecin.

Moi, j'avais rejoint Mlle Perle et je la regardais, tourmenté par une curiosité ardente, une curiosité qui devenait une souffrance. Elle avait d? être bien jolie en effet, avec ses yeux doux, si grands, si calmes, si larges qu'elle avait l'air de ne les jamais fermer, comme font les autres humains. Sa toilette était un peu ridicule, une vraie toilette de vielle fille, et la déparait sans la rendre gauche.

Il me semblait que je voyais en elle, comme j'avais vu tout à l'heure dans l'ame de M. Chantal, que j'apercevais, d'un bout à l'autre, cette vie humble, simple et dévouée; mais un besoin me venait aux lèvres, un besoin harcelant de l'interroger, de savoir si, elle aussi, l'avait aimé, lui; si elle avait souffert comme lui de cette longue souffrance secrète, aigu?, qu'on ne voit pas, qu'on ne sait pas, qu'on ne devine pas, mais qui s'échappe, la nuit, dans la solitude de la chambre noire. Je la regardais, je voyais battre son c?ur sous son corsage à guimpe, et je me demandais si cette douce figure candide avait gémi chaque soir, dans l'épaisseur moite de l'oreiller, et sangloté, le corps secoué de sursauts, dans la fièvre du lit br?lant.

Et je lui dis tout bas, comme font les enfants qui cassent un bijou pour voir dedans: ?Si vous aviez vu pleurer M. Chantal tout à l'heure, il vous aurait fait pitié.?

Elle tressaillit: ?Comment, il pleurait?

-Oh! oui, il pleurait!

-Et pourquoi ?a?

Elle semblait très émue. Je répondis:

-A votre sujet.

-A mon sujet?

-Oui. Il me racontait combien il vous avait aimée autrefois; et combien il lui en avait co?té d'épouser sa femme au lieu de vous...?

Sa figure pale me parut s'allonger un peu; ses yeux toujours ouverts, ses yeux calmes se fermèrent tout à coup, si vite qu'ils semblaient s'être clos pour toujours. Elle glissa de sa chaise sur le plancher et s'y affaissa doucement, lentement, comme aurait fait une écharpe tombée.

Je criai: ?Au secours! au secours! Mlle Perle se trouve mal.?

Mme Chantal et ses filles se précipitèrent, et comme on cherchait de l'eau, une serviette et du vinaigre, je pris mon chapeau et je me sauvai.

Je m'en allai à grands pas, le c?ur secoué, l'esprit plein de remords et de regrets. Et parfois aussi j'étais content; il me semblait que j'avais fait une chose louable et nécessaire.

Je me demandais: ?Ai-je eu tort? Ai-je eu raison?? Ils avaient cela dans l'ame comme on garde du plomb dans une plaie fermée. Maintenant ne seront-ils pas plus heureux? Il était trop tard pour que recommen?at leur torture et assez t?t pour qu'ils s'en souvinssent avec attendrissement.

Et peut-être qu'un soir du prochain printemps, émus par un rayon de lune tombé sur l'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance étouffée et cruelle; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point connu, et leur jettera, à ces morts ressuscités en une seconde, la rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent cueillir, en toute leur vie, les autres hommes!

* * *

ROSALIE PRUDENT

Il y avait vraiment dans cette affaire un mystère que ni les jurés, ni le président, ni le procureur de la République lui-même ne parvenaient à comprendre.

La fille Prudent (Rosalie), bonne chez les époux Varambot, de Mantes, devenue grosse à l'insu de ses ma?tres, avait accouché, pendant la nuit, dans sa mansarde, puis tué et enterré son enfant dans le jardin.

C'était là l'histoire courante de tous les infanticides accomplis par les servantes. Mais un fait demeurait inexplicable. La perquisition opérée dans la chambre de la fille Prudent avait amené la découverte d'un trousseau complet d'enfant, fait par Rosalie elle-même, qui avait passé ses nuits à le couper et à le coudre pendant trois mois. L'épicier chez qui elle avait acheté de la chandelle, payée sur ses gages, pour ce long travail, était venu témoigner. De plus, il demeurait acquis que la sage-femme du pays, prévenue par elle de son état, lui avait donné tous les renseignements et tous les conseils pratiques pour le cas où l'accident arriverait dans un moment où les secours demeureraient impossibles. Elle avait cherché en outre une place à Poissy pour la fille Prudent qui prévoyait son renvoi, car les époux Varambot ne plaisantaient pas sur la morale.

Ils étaient là, assistant aux assises, l'homme et la femme, petits rentiers de province, exaspérés contre cette tra?née qui avait souillé leur maison. Ils auraient voulu la voir guillotiner tout de suite, sans jugement, et ils l'accablaient de dépositions haineuses devenues dans leur bouche des accusations.

La coupable, une belle grande fille de Basse-Normandie, assez instrui

te pour son état, pleurait sans cesse et ne répondait rien.

On en était réduit à croire qu'elle avait accompli cet acte barbare dans un moment de désespoir et de folie, puisque tout indiquait qu'elle avait espéré garder et élever son fils.

Le président essaya encore une fois de la faire parler, d'obtenir des aveux, et l'ayant sollicitée avec une grande douceur, lui fit enfin comprendre que tous ces hommes réunis pour la juger ne voulaient point sa mort et pouvaient même la plaindre.

Alors elle se décida.

Il demandait: ?Voyons, dites-nous d'abord quel est le père de cet enfant??

Jusque-là elle l'avait caché obstinément.

Elle répondit soudain, en regardant ses ma?tres qui venaient de la calomnier avec rage.

-C'est M. Joseph, le neveu à M. Varambot.

Les deux époux eurent un sursaut et crièrent en même temps: ?C'est faux! Elle ment. C'est une infamie.?

Le président les fit taire et reprit: ?Continuez, je vous prie, et dites-nous comment cela est arrivé.?

Alors elle se mit brusquement à parler avec abondance, soulageant son c?ur fermé, son pauvre c?ur solitaire et broyé, vidant son chagrin, tout son chagrin maintenant devant ces hommes sévères qu'elle avait pris jusque-là pour des ennemis et des juges inflexibles.

-Oui, c'est M. Joseph Varambot, quand il est venu en congé l'an dernier.

-Qu'est-ce qu'il fait, M. Joseph Varambot?

-Il est sous-officier d'artilleurs, m'sieu. Donc il resta deux mois à la maison. Deux mois d'été. Moi, je ne pensais à rien quand il s'est mis à me regarder, et puis à me dire des flatteries, et puis à me cajoler tant que le jour durait. Moi, je me suis laissé prendre, m'sieu. Il m' répétait que j'étais belle fille, que j'étais plaisante... que j'étais de son go?t.... Moi, il me plaisait pour s?r.... Que voulez-vous?... on écoute ces choses-là, quand on est seule... toute seule... comme moi. J' suis seule sur la terre, m'sieu... j' n'ai personne à qui parler... personne à qui compter mes ennuyances.... Je n'ai pu d' père, pu d' mère, ni frère, ni s?ur, personne! ?a m'a fait comme un frère qui serait r'venu quand il s'est mis à me causer. Et puis, il m'a demandé de descendre au bord de la rivière, un soir, pour bavarder sans faire de bruit. J'y suis v'nue, moi.... Je sais-t-il? je sais-t-il après?... Il me tenait la taille.... Pour s?r, je ne voulais pas... non... non.... J'ai pas pu... j'avais envie de pleurer tant que l'air était douce... il faisait clair de lune.... J'ai pas pu.... Non... je vous jure... j'ai pas pu... il a fait ce qu'il a voulu.... ?a a duré encore trois semaines, tant qu'il est resté.... Je l'aurais suivi au bout du monde... il est parti.... Je ne savais pas que j'étais grosse, moi!... Je ne l'ai su que l' mois d'après....

Elle se mit à pleurer si fort qu'on dut lui laisser le temps de se remettre.

Puis le président reprit sur un ton de prêtre au confessionnal: ?Voyons, continuez?.

Elle recommen?a à parler: ?Quand j'ai vu que j'étais grosse, j'ai prévenu Mme Boudin, la sage-femme, qu'est là pour le dire; et j'y ai demandé la manière pour le cas que ?a arriverait sans elle. Et puis j'ai fait mon trousseau, nuit à nuit, jusqu'à une heure du matin, chaque soir; et puis j'ai cherché une autre place, car je savais bien que je serais renvoyée; mais j' voulais rester jusqu'au bout dans la maison, pour économiser des sous, vu que j' n'en ai guère, et qu'il m'en faudrait, pour le p'tit....

-Alors vous ne vouliez pas le tuer?

-Oh! pour s?r non, m'sieu.

-Pourquoi l'avez-vous tué, alors?

-V'là la chose. C'est arrivé plus t?t que je n'aurais cru. ?a m'a pris dans ma cuisine, comme j' finissais ma vaisselle.

M. et Mme Varambot dormaient déjà; donc je monte, pas sans peine, en me tirant à la rampe; et je m' couche par terre, sur le carreau, pour n' point gater mon lit. ?a a duré p't-être une heure, p't-être deux, p't-être trois; je ne sais point, tant ?a me faisait mal; et puis, je l' poussais d' toute ma force, j'ai senti qu'il sortait, et je l'ai ramassé.

Oh! oui, j'étais contente, pour s?r! J'ai fait tout ce que m'avait dit Mme Boudin, tout! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui! Et puis v'là qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur à mourir.-Si vous connaissiez ?a, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez!-J'en ai tombé sur les genoux, puis sur le dos, par terre; et v'là que ?a me reprend, p't-être une heure encore, p't-être deux, là toute seule..., et puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui..., deux... comme ?a! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur le lit, c?te à c?te-deux.-Est-ce possible, dites? Deux enfants! Moi qui gagne vingt francs par mois! Dites... est-ce possible? Un, oui, ?a s' peut, en se privant... mais pas deux! ?a m'a tourné la tête. Est-ce que je sais, moi?-J' pouvais-t-il choisir, dites?

Est-ce que je sais! Je me suis vue à la fin de mes jours! J'ai mis l'oreiller d'sus, sans savoir.... Je n' pouvais pas en garder deux... et je m' suis couchée d'sus encore. Et puis, j' suis restée à m' rouler et à pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fenêtre; ils étaient morts sous l'oreiller, pour s?r. Alors je les ai pris sous mon bras, j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la bêche au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai pu, un ici, puis l'autre là, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de leur mère, si ?a parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi?

Et puis, dans mon lit, v'là que j'ai été si mal que j'ai pas pu me lever. On a fait venir le médecin qu'a tout compris. C'est la vérité, m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis prête.

La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer. Des femmes sanglotaient dans l'assistance.

Le président interrogea.

-A quel endroit avez-vous enterré l'autre?

Elle demanda:

-Lequel que vous avez?

-Mais... celui... celui qui était dans les artichauts.

-Ah bien! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits.

Et elle se mit à sangloter si fort qu'elle gémissait à fendre les c?urs.

La fille Rosalie Prudent fut acquittée.

* * *

SUR LES CHATS

Cap d'Antibes.

Assis sur un banc, l'autre jour, devant ma porte, en plein soleil, devant une corbeille d'anémones fleuries, je lisais un livre récemment paru, un livre honnête, chose rare et charmant aussi, le Tonnelier, par Georges Duval. Un gros chat blanc, qui appartient au jardinier, sauta sur mes genoux, et, de cette secousse, ferma le livre que je posai à c?té de moi pour caresser la bête.

Il faisait chaud; une odeur de fleurs nouvelles, odeur timide encore, intermittente, légère, passait dans l'air, où passaient aussi parfois des frissons froids venus de ces grands sommets blancs que j'apercevais là-bas.

Mais le soleil était br?lant, aigu, un de ces soleils qui fouillent la terre et la font vivre, qui fendent les graines pour animer les germes endormis, et les bourgeons pour que s'ouvrent les jeunes feuilles. Le chat se roulait sur mes genoux, sur le dos, les pattes en l'air, ouvrant et fermant ses griffes, montrant sous ses lèvres ses crocs pointus et ses yeux verts dans la fente presque close de ses paupières. Je caressais et je maniais la bête molle et nerveuse, souple comme une étoffe de soie, douce, chaude, délicieuse et dangereuse. Elle ronronnait ravie et prête à mordre, car elle aime griffer autant qu'être flattée. Elle tendait son cou, ondulait, et quand je cessais de la toucher, se redressait et poussait sa tête sous ma main levée.

Je l'énervais et elle m'énervait aussi, car je les aime et je les déteste, ces animaux charmants et perfides. J'ai plaisir à les toucher, à faire glisser sous ma main leur poil soyeux qui craque, à sentir leur chaleur dans ce poil, dans cette fourrure fine, exquise. Rien n'est plus doux, rien ne donne à la peau une sensation plus délicate, plus raffinée, plus rare que la robe tiède et vibrante d'un chat. Mais elle me met aux doigts, cette robe vivante, un désir étrange et féroce d'étrangler la bête que je caresse. Je sens en elle l'envie qu'elle a de me mordre et de me déchirer, je la sens et je la prends, cette envie, comme un fluide qu'elle me communique, je la prends par le bout de mes doigts dans ce poil chaud, et elle monte, elle monte le long de mes nerfs, le long de mes membres jusqu'à mon c?ur, jusqu'à ma tête, elle m'emplit, court le long de ma peau, fait se serrer mes dents. Et toujours, toujours, au bout de mes dix doigts je sens le chatouillement vif et léger qui me pénètre et m'envahit.

Et si la bête commence, si elle me mord, si elle me griffe, je la saisis par le cou, je la fais tourner et je la lance au loin comme la pierre d'une fronde, si vite et si brutalement qu'elle n'a jamais le temps de se venger.

Je me souviens qu'étant enfant, j'aimais déjà les chats avec de brusques désirs de les étrangler dans mes petites mains; et qu'un jour, au bout du jardin, à l'entrée du bois, j'aper?us tout à coup quelque chose de gris qui se roulait dans les hautes herbes. J'allai voir; c'était un chat pris au collet, étranglé, ralant, mourant. Il se tordait, arrachait la terre avec ses griffes, bondissait, retombait inerte, puis recommen?ait, et son souffle rauque, rapide, faisait un bruit de pompe, un bruit affreux que j'entends encore.

J'aurais pu prendre une bêche et couper le collet, j'aurais pu aller chercher le domestique ou prévenir mon père.-Non, je ne bougeai pas, et, le c?ur battant, je le regardai mourir avec une joie frémissante et cruelle; c'était un chat! C'e?t été un chien, j'aurais plut?t coupé le fil de cuivre avec mes dents que de le laisser souffrir une seconde de plus.

Et quand il fut mort, bien mort, encore chaud, j'allai le tater et lui tirer la queue.

* * *

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