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   Chapter 4 No.4

La petite roque By Guy de Maupassant Characters: 13867

Updated: 2017-11-30 00:04


Dès que le d?ner f?t fini, Chantal me prit par le bras. C'était l'heure de son cigare, heure sacrée. Quand il était seul, il allait le fumer dans la rue; quand il avait quelqu'un à d?ner, on montait au billard, et il jouait en fumant. Ce soir-là, on avait même fait du feu dans le billard, à cause des Rois; et mon vieil ami prit sa queue, une queue très fine qu'il frotta de blanc avec grand soin, puis il dit:

-A toi, mon gar?on!

Car il me tutoyait, bien que j'eusse vingt-cinq ans, mais il m'avait vu tout enfant.

Je commen?ai donc la partie; je fis quelques carambolages; j'en manquai quelques autres; mais comme la pensée de Mlle Perle me r?dait dans la tête, je demandai tout à coup:

-Dites donc, monsieur Chantal, est-ce que Mlle Perle est votre parente?

Il cessa de jouer, très étonné, et me regarda.

-Comment, tu ne sais pas? tu ne connais pas l'histoire de Mlle Perle?

-Mais non.

-Ton père ne te l'a jamais racontée?

-Mais non.

-Tiens, tiens, que c'est dr?le! ah! par exemple, que c'est dr?le! Oh! mais, c'est toute une aventure!

Il se tut, puis reprit:

-Et si tu savais comme c'est singulier que tu me demandes ?a aujourd'hui, un jour des Rois!

-Pourquoi?

-Ah! pourquoi! écoute. Voilà de cela quarante et un ans, quarante et un ans aujourd'hui même, jour de l'épiphanie. Nous habitions alors Roüy-le-Tors, sur les remparts; mais il faut d'abord t'expliquer la maison pour que tu comprennes bien. Roüy est bati sur une c?te, ou plut?t sur un mamelon qui domine un grand pays de prairies. Nous avions là une maison avec un beau jardin suspendu, soutenu en l'air par les vieux murs de défense. Donc la maison était dans la ville, dans la rue, tandis que le jardin dominait la plaine. Il y avait aussi une porte de sortie de ce jardin sur la campagne, au bout d'un escalier secret qui descendait dans l'épaisseur des murs, comme on en trouve dans les romans. Une route passait devant cette porte qui était munie d'une grosse cloche, car les paysans, pour éviter le grand tour, apportaient par là leurs provisions.

Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il neigeait depuis une semaine. On e?t dit la fin du monde. Quand nous allions aux remparts regarder la plaine, ?a nous faisait froid dans l'ame, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme du vernis. On e?t dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour l'envoyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien triste.

Nous demeurions en famille à ce moment-là, et nombreux, très nombreux: mon père, ma mère, mon oncle et ma tante, mes deux frères et mes quatre cousines; c'étaient de jolies fillettes; j'ai épousé la dernière. De tout ce monde-là, nous ne sommes plus que trois survivants: ma femme, moi et ma belle-s?ur qui habite Marseille. Sacristi, comme ?a s'égrène, une famille! ?a me fait trembler quand j'y pense! Moi, j'avais quinze ans, puisque j'en ai cinquante-six.

Donc, nous allions fêter les Rois, et nous étions très gais, très gais! Tout le monde attendait le d?ner dans le salon, quand mon frère a?né, Jacques, se mit à dire: ?Il y a un chien qui hurle dans la plaine depuis dix minutes; ?a doit être une pauvre bête perdue.?

Il n'avait pas fini de parler, que la cloche du jardin tinta. Elle avait un gros son de cloche d'église qui faisait penser aux morts. Tout le monde en frissonna. Mon père appela le domestique et lui dit d'aller voir. On attendit en grand silence; nous pensions à la neige qui couvrait toute la terre. Quand l'homme revint, il affirma qu'il n'avait rien vu. Le chien hurlait toujours, sans cesse, et sa voix ne changeait point de place.

On se mit à table; mais nous étions un peu émus, surtout les jeunes. ?a alla bien jusqu'au r?ti, puis voilà que la cloche se remet à sonner, trois fois de suite, trois grands coups, longs, qui ont vibré jusqu'au bout de nos doigts et qui nous ont coupé le souffle, tout net. Nous restions à nous regarder, la fourchette en l'air, écoutant toujours, et saisis d'une espèce de peur surnaturelle.

Ma mère enfin parla: ?C'est étonnant qu'on ait attendu si longtemps pour revenir; n'allez pas seul, Baptiste; un de ces messieurs va vous accompagner?.

Mon oncle Fran?ois se leva. C'était une espèce d'hercule, très fier de sa force et qui ne craignait rien au monde. Mon père lui dit: ?Prends un fusil. On ne sait pas ce que ?a peut-être?.

Mais mon oncle ne prit qu'une canne et sortit aussit?t avec le domestique.

Nous autres, nous demeurames frémissants de terreur et d'angoisse, sans manger, sans parler. Mon père essaya de nous rassurer: ?Vous allez voir, dit-il, que ce sera quelque mendiant ou quelque passant perdu dans la neige. Après avoir sonné une première fois, voyant qu'on n'ouvrait pas tout de suite, il a tenté de retrouver son chemin, puis, n'ayant pu y parvenir, il est revenu à notre porte.?

L'absence de mon oncle nous parut durer une heure. Il revint enfin, furieux, jurant: ?Rien, nom de nom, c'est un farceur! Rien que ce maudit chien qui hurle à cent mètres des murs. Si j'avais pris un fusil, je l'aurais tué pour le faire taire?.

On se remit à d?ner, mais tout le monde demeurait anxieux; on sentait bien que ce n'était pas fini, qu'il allait se passer quelque chose, que la cloche, tout à l'heure, sonnerait encore!

Et elle sonna, juste au moment où l'on coupait le gateau des Rois. Tous les hommes se levèrent ensemble. Mon oncle Fran?ois, qui avait bu du champagne, affirma qu'il allait Le massacrer, avec tant de fureur, que ma mère et ma tante se jetèrent sur lui pour l'empêcher. Mon père, bien que très calme et un peu impotent (il tra?nait la jambe depuis qu'il se l'était cassée en tombant de cheval), déclara à son tour qu'il voulait savoir ce que c'était, et qu'il irait. Mes frères, agés de dix-huit et de vingt ans, coururent chercher leurs fusils; et comme on ne faisait guère attention à moi, je m'emparai d'une carabine de jardin et je me disposai aussi à accompagner l'expédition.

Elle partit aussit?t. Mon père et mon oncle marchaient devant, avec Baptiste, qui portait une lanterne. Mes frères Jacques et Paul suivaient, et je venais derrière, malgré les supplications de ma mère, qui demeurait avec sa s?ur et mes cousines sur le seuil de la maison.

La neige s'était remis à tomber depuis une heure; et les arbres en étaient chargés. Les sapins pliaient sous ce lourd vêtement livide, pareils à des pyramides blanches, à d'énormes pains de sucre; et on apercevait à peine, à travers le rideau gris des flocons menus et pressés, les arbustes plus légers, tout pales dans l'ombre. Elle tombait si épaisse, la neige, qu'on y voyait tout juste à dix pas. Mais la lanterne jetait une grande clarté devant nous. Quand on commen?a à descendre par l'escalier tournant creusé dans la muraille, j'eus peur, vraiment. Il me sembla qu'on marchait derrière moi; qu'on allait me saisir par les épaules et m'emporter; et

j'eus envie de retourner; mais comme il fallait retraverser tout le jardin, je n'osai pas.

J'entendis qu'on ouvrait la porte sur la plaine; puis mon oncle se remit à jurer: ?Nom d'un nom, il est reparti! Si j'aper?ois seulement son ombre, je ne le rate pas, ce c...-là.?

C'était sinistre de voir la plaine, ou, plut?t, de la sentir devant soi, car on ne la voyait pas; on ne voyait qu'un voile de neige sans fin, en haut, en bas, en face, à droite, à gauche, partout.

Mon oncle reprit: ?Tiens, revoilà le chien qui hurle; je vas lui apprendre comment je tire, moi. ?a sera toujours ?a de gagné.?

Mais mon père, qui était bon, reprit:

?Il vaut mieux l'aller chercher, ce pauvre animal qui crie la faim. Il aboie au secours, ce misérable; il appelle comme un homme en détresse. Allons-y?.

Et on se mit en route à travers ce rideau, à travers cette tombée épaisse, continue, à travers cette mousse qui emplissait la nuit et l'air, qui remuait, flottait, tombait et gla?ait la chair en fondant, la gla?ait comme elle l'aurait br?lée, par une douleur vive et rapide sur la peau, à chaque toucher des petits flocons blancs.

Nous enfoncions jusqu'aux genoux dans cette pate molle et froide; et il fallait lever très haut la jambe pour marcher. A mesure que nous avancions, la voix du chien devenait plus claire, plus forte. Mon oncle cria: ?Le voici!? On s'arrêta pour l'observer, comme on doit faire en face d'un ennemi qu'on rencontre dans la nuit.

Je ne voyais rien, moi; alors, je rejoignis les autres, et je l'aper?us; il était effrayant et fantastique à voir, ce chien, un gros chien noir, un chien de berger à grands poils et à tête de loup, dressé sur ses quatre pattes, tout au bout de la longue tra?née de lumière que faisait la lanterne sur la neige. Il ne bougeait pas; il s'était tu; et il nous regardait.

Mon oncle dit: ?C'est singulier, il n'avance ni ne recule. J'ai bien envie de lui flanquer un coup de fusil?.

Mon père reprit d'une voix ferme: ?Non, il faut le prendre?.

Alors mon frère Jacques ajouta: ?Mais il n'est pas seul. Il y a quelque chose à c?té de lui.?

Il y avait quelque chose derrière lui, en effet, quelque chose de gris, d'impossible à distinguer. On se remit en marche avec précaution.

En nous voyant approcher, le chien s'assit sur son derrière. Il n'avait pas l'air méchant. Il semblait plut?t content d'avoir réussi à attirer des gens.

Mon père alla droit à lui et le caressa. Le chien lui lécha les mains; et on reconnut qu'il était attaché à la roue d'une petite voiture, d'une sorte de voiture joujou enveloppée tout entière dans trois ou quatre couvertures de laine. On enleva ces linges avec soin, et comme Baptiste approchait sa lanterne de la porte de cette carriole qui ressemblait à une niche roulante, on aper?ut dedans un petit enfant qui dormait.

Nous f?mes tellement stupéfaits que nous ne pouvions dire un mot. Mon père se remit le premier, et comme il était de grand c?ur, et d'ame un peu exaltée, il étendit la main sur le toit de la voiture et il dit: ?Pauvre abandonné, tu seras des n?tres!? Et il ordonna à mon frère Jacques de rouler devant nous notre trouvaille.

Mon père reprit, pensant tout haut:

Quelque enfant d'amour dont la pauvre mère est venue sonner à ma porte en cette nuit de l'épiphanie, en souvenir de l'Enfant-Dieu?.

Il s'arrêta de nouveau, et, de toute sa force, il cria quatre fois à travers la nuit vers les quatre coins du ciel: ?Nous l'avons recueilli!? Puis, posant la main sur l'épaule de son frère, il murmura: ?Si tu avais tiré sur le chien, Fran?ois?...?

Mon oncle ne répondit pas, mais il fit, dans l'ombre, un grand signe de croix, car il était très religieux, malgré ses airs fanfarons.

On avait détaché le chien, qui nous suivait.

Ah! par exemple, ce qui fut gentil à voir, c'est la rentrée à la maison. On eut d'abord beaucoup de mal à monter la voiture par l'escalier des remparts; on y parvint cependant et on la roula jusque dans le vestibule.

Comme maman était dr?le, contente et effarée! Et mes quatre petites cousines (la plus jeune avait six ans), elles ressemblaient à quatre poules autour d'un nid. On retira enfin de sa voiture l'enfant qui dormait toujours. C'était une fille, agée de six semaines environ. Et on trouva dans ses langes dix mille francs en or, oui, dix mille francs! que papa pla?a pour lui faire une dot. Ce n'était donc pas une enfant de pauvres... mais peut-être l'enfant de quelque noble avec une petite bourgeoise de la ville... ou encore... nous avons fait mille suppositions et on n'a jamais rien su... mais là, jamais rien... jamais rien.... Le chien lui-même ne fut reconnu par personne. Il était étranger au pays. Dans tous les cas, celui ou celle qui était venu sonner trois fois à notre porte connaissait bien mes parents, pour les avoir choisis ainsi.

Voilà donc comment Mlle Perle entra, à l'age de six semaines, dans la maison Chantal.

On ne la nomma que plus tard, Mlle Perle, d'ailleurs. On la fit baptiser d'abord: ?Marie, Simonne, Claire,? Claire devant lui servir de nom de famille.

Je vous assure que ce fut une dr?le de rentrée dans la salle à manger avec cette mioche réveillée qui regardait autour d'elle ces gens et ces lumières, de ses yeux vagues, bleus et troubles.

On se remit à table et le gateau fut partagé. J'étais roi; et je pris pour reine Mlle Perle, comme vous, tout à l'heure. Elle ne se douta guère, ce jour-là, de l'honneur qu'on lui faisait.

Donc, l'enfant fut adoptée, et élevée dans la famille. Elle grandit; des années passèrent. Elle était gentille, douce, obéissante. Tout le monde l'aimait et on l'aurait abominablement gatée si ma mère ne l'e?t empêché.

Ma mère était une femme d'ordre et de hiérarchie. Elle consentait à traiter la petite Claire comme ses propres fils, mais elle tenait cependant à ce que la distance qui nous séparait f?t bien marquée, et la situation bien établie.

Aussi, dès que l'enfant put comprendre, elle lui fit conna?tre son histoire et fit pénétrer tout doucement, même tendrement dans l'esprit de la petite, qu'elle était pour les Chantal une fille adoptive, recueillie, mais en somme une étrangère.

Claire comprit cette situation avec une singulière intelligence, avec un instinct surprenant; et elle sut prendre et garder la place qui lui était laissée, avec tant de tact, de grace et de gentillesse, qu'elle touchait mon père à le faire pleurer.

Ma mère elle-même fut tellement émue par la reconnaissance passionnée et le dévouement un peu craintif de cette mignonne et tendre créature, qu'elle se mit à l'appeler: ?Ma fille?. Parfois, quand la petite avait fait quelque chose de bon, de délicat, ma mère relevait ses lunettes sur son front, ce qui indiquait toujours une émotion chez elle et elle répétait: ?Mais c'est une perle, une vraie perle, cette enfant!?-Ce nom en resta à la petite Claire qui devint et demeura pour nous Mlle Perle.

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