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   Chapter 3 No.3

La petite roque By Guy de Maupassant Characters: 6670

Updated: 2017-11-30 00:04


Donc, cette année, comme les autres années, j'ai été d?ner chez les Chantal pour fêter l'épiphanie.

Selon la coutume, j'embrassai M. Chantal, Mme Chantal et Mlle Perle, et je fis un grand salut à Mlles Louise et Pauline. On m'interrogea sur mille choses, sur les événements du boulevard, sur la politique, sur ce qu'on pensait dans le public des affaires du Tonkin, et sur nos représentants. Mme Chantal, une grosse dame, dont toutes les idées me font l'effet d'être carrées à la fa?on des pierres de taille, avait coutume d'émettre cette phrase comme conclusion à toute discussion politique: ?Tout cela est de la mauvaise graine pour plus tard?. Pourquoi me suis-je toujours imaginé que les idées de Mme Chantal sont carrées? Je n'en sais rien; mais tout ce qu'elle dit prend cette forme dans mon esprit: un carré, un gros carré avec quatre angles symétriques. Il y a d'autres personnes dont les idées me semblent toujours rondes et roulantes comme des cerceaux. Dès qu'elles ont commencé une phrase sur quelque chose, ?a roule, ?a va, ?a sort par dix, vingt, cinquante idées rondes, des grandes et des petites que je vois courir l'une derrière l'autre, jusqu'au bout de l'horizon. D'autres personnes aussi ont des idées pointues.... Enfin, cela importe peu.

On se mit à table comme toujours, et le d?ner s'acheva sans qu'on e?t dit rien à retenir.

Au dessert, on apporta le gateau des Rois. Or, chaque année, M. Chantal était roi. était-ce l'effet d'un hasard continu ou d'une convention familiale, je n'en sais rien, mais il trouvait infailliblement la fève dans sa part de patisserie, et il proclamait reine Mme Chantal. Aussi, fus-je stupéfait en sentant dans une bouchée de brioche quelque chose de très dur qui faillit me casser une dent. J'?tai doucement cet objet de ma bouche et j'aper?us une petite poupée de porcelaine, pas plus grosse qu'un haricot. La surprise me fit dire: ?Ah!? On me regarda, et Chantal s'écria en battant des mains: ?C'est Gaston. C'est Gaston. Vive le roi! vive le roi!?

Tout le monde reprit en ch?ur: ?Vive le roi!? Et je rougis jusqu'aux oreilles, comme on rougit souvent, sans raison, dans les situations un peu sottes. Je demeurais les yeux baissés, tenant entre deux doigts ce grain de fa?ence, m'effor?ant de rire et ne sachant que faire ni que dire, lorsque Chantal reprit: ?Maintenant, il faut choisir une reine.?

Alors je fus atterré. En une seconde, mille pensées, mille suppositions me traversèrent l'esprit. Voulait-on me faire désigner une des demoiselles Chantal? était-ce là un moyen de me faire dire celle que je préférais? était-ce une douce, légère, insensible poussée des parents vers un mariage possible? L'idée de mariage r?de sans cesse dans toutes les maisons à grandes filles et prend toutes les formes, tous les déguisements, tous les moyens. Une peur atroce de me compromettre m'envahit, et aussi une extrême timidité, devant l'attitude si obstinément correcte et fermée de Mlles Louise et Pauline. élire l'une d'elles au détriment de l'autre, me sembla aussi difficile que de choisir entre deux gouttes d'eau; et puis, la crainte de m'aventurer dans une histoire où je serais conduit au mariage malgré moi, tout doucement, par des procédés aussi discrets, aussi inaper?us et aussi calmes que cette royauté insignifiante, me troublait horriblement.

Mais to

ut à coup, j'eus une inspiration, et je tendis à Mlle Perle la poupée symbolique. Tout le monde fut d'abord surpris, puis on apprécia sans doute ma délicatesse et ma discrétion, car on applaudit avec furie. On criait: ?Vive la reine! vive la reine!?

Quant à elle, la pauvre vieille fille, elle avait perdu toute contenance; elle tremblait, effarée, et balbutiait: ?Mais non... mais non... mais non... pas moi... je vous en prie... pas moi... je vous en prie...?

Alors, pour la première fois de ma vie, je regardai Mlle Perle, et je me demandai ce qu'elle était.

J'étais habitué à la voir dans cette maison, comme on voit les vieux fauteuils de tapisserie sur lesquels on s'assied depuis son enfance sans y avoir jamais pris garde. Un jour, on ne sait pourquoi, parce qu'un rayon de soleil tombe sur le siège, on se dit tout à coup: ?Tiens, mais il est fort curieux, ce meuble?; et on découvre que le bois a été travaillé par un artiste, et que l'étoffe est remarquable. Jamais je n'avais pris garde à Mlle Perle.

Elle faisait partie de la famille Chantal, voilà tout; mais comment? A quel titre?-C'était une grande personne maigre qui s'effor?ait de rester inaper?ue, mais qui n'était pas insignifiante. On la traitait amicalement, mieux qu'une femme de charge, moins bien qu'une parente. Je saisissais tout à coup, maintenant, une quantité de nuances dont je ne m'étais point soucié jusqu'ici! Mme Chantal disait: ?Perle?. Les jeunes filles: ?Mlle Perle?, et Chantal ne l'appelait que Mademoiselle, d'un air plus révérend peut-être.

Je me mis à la regarder.-Quel age avait-elle? Quarante ans? Oui, quarante ans.-Elle n'était pas vieille, cette fille, elle se vieillissait. Je fus soudain frappé par cette remarque. Elle se coiffait, s'habillait, se parait ridiculement, et, malgré tout, elle n'était point ridicule, tant elle portait en elle de grace simple, naturelle, de grace voilée, cachée avec soin. Quelle dr?le de créature, vraiment! Comment ne l'avais-je jamais mieux observée? Elle se coiffait d'une fa?on grotesque, avec de petits frisons vieillots tout à fait farces; et, sous cette chevelure à la Vierge conservée, on voyait un grand front calme, coupé par deux rides profondes, deux rides de longues tristesses, puis deux yeux bleus, larges et doux, si timides, si craintifs, si humbles, deux beaux yeux restés si na?fs, pleins d'étonnements de fillette, de sensations jeunes et aussi de chagrins qui avaient passé dedans, en les attendrissant, sans les troubler.

Tout le visage était fin et discret, un de ces visages qui se sont éteints sans avoir été usés, ou fanés par les fatigues ou les grandes émotions de la vie.

Quelle jolie bouche! et quelles jolies dents! Mais on e?t dit qu'elle n'osait pas sourire!

Et, brusquement, je la comparai à Mme Chantal! Certes, Mlle Perle était mieux, cent fois mieux, plus fine, plus noble, plus fière.

J'étais stupéfait de mes observations. On versait du champagne. Je tendis mon verre à la reine, en portant sa santé avec un compliment bien tourné. Elle eut envie, je m'en aper?us, de se cacher la figure dans sa serviette; puis, comme elle trempait ses lèvres dans le vin clair, tout le monde cria: ?La reine boit! la reine boit!? Elle devint alors toute rouge et s'étrangla. On riait; mais je vis bien qu'on l'aimait beaucoup dans la maison.

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