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   Chapter 2 No.2

La petite roque By Guy de Maupassant Characters: 83597

Updated: 2017-11-30 00:04


Les recherches durèrent tout l'été; on ne découvrit pas le criminel. Ceux qu'on soup?onna et qu'on arrêta prouvèrent facilement leur innocence, et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable.

Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d'une fa?on singulière. Il était resté aux ames des habitants une inquiétude, une vague peur, une sensation d'effroi mystérieux, venue non seulement de l'impossibilité de découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux constatations, qu'il vivait encore dans le village, sans doute, hantait les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une incessante menace.

La futaie, d'ailleurs, était devenue un endroit redouté, évité, qu'on croyait hanté. Autrefois, les habitants venaient s'y promener chaque dimanche dans l'après-midi. Ils s'asseyaient sur la mousse au pied des grands arbres énormes, ou bien s'en allaient le long de l'eau en guettant les truites qui filaient sous les herbes. Les gar?ons jouaient aux boules, aux quilles, au bouchon, à la balle, en certaines places où ils avaient découvert, aplani et battu le sol; et les filles, par rangs de quatre ou cinq, se promenaient en se tenant par le bras, piaillant de leurs voix criardes des romances qui grattaient l'oreille, dont les notes fausses troublaient l'air tranquille et aga?aient les nerfs des dents ainsi que des gouttes de vinaigre. Maintenant personne n'allait plus sous la vo?te épaisse et haute, comme si on se f?t attendu à y trouver toujours quelque cadavre couché.

L'automne vint, les feuilles tombèrent. Elles tombaient jour et nuit, descendaient en tournoyant, rondes et légères, le long des grands arbres; et on commen?ait à voir le ciel à travers les branches. Quelquefois, quand un coup de vent passait sur les cimes, la pluie lente et continue s'épaississait brusquement, devenait une averse vaguement bruissante qui couvrait la mousse d'un épais tapis jaune, criant un peu sous les pas. Et le murmure presque insaisissable, le murmure flottant, incessant, doux et triste de cette chute, semblait une plainte, et ces feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes versées par les grands arbres tristes qui pleuraient jour et nuit sur la fin de l'année, sur la fin des aurores tièdes et des doux crépuscules, sur la fin des brises chaudes et des clairs soleils, et aussi peut-être sur le crime qu'ils avaient vu commettre sous leur ombre, sur l'enfant violée et tuée à leur pied. Ils pleuraient dans le silence du bois désert et vide, du bois abandonné et redouté, où devait errer, seule, l'ame, la petite ame de la petite morte.

La Brindille, grossie par les orages, coulait plus vite, jaune et colère entre ses berges sèches, entre deux haies de saules maigres et nus.

Et voilà que Renardet, tout à coup, revint se promener sous la futaie. Chaque jour, à la nuit tombante, il sortait de sa maison, descendait à pas lents son perron, et s'en allait sous les arbres d'un air songeur, les mains dans ses poches. Il marchait longtemps sur la mousse humide et molle, tandis qu'une légion de corbeaux, accourus de tous les voisinages pour coucher dans les grandes cimes, se déroulait à travers l'espace, à la fa?on d'un immense voile de deuil flottant au vent, en poussant des clameurs violentes et sinistres.

Quelquefois, ils se posaient, criblant de taches noires les branches emmêlées sur le ciel rouge, sur le ciel sanglant des crépuscules d'automne. Puis, tout à coup, ils repartaient en croassant affreusement et en déployant de nouveau au-dessus du bois le long feston sombre de leur vol.

Ils s'abattaient enfin sur les fa?tes les plus hauts et cessaient peu à peu leurs rumeurs, tandis que la nuit grandissante mêlait leurs plumes noires au noir de l'espace.

Renardet errait encore au pied des arbres, lentement; puis, quand les ténèbres opaques ne lui permettaient plus de marcher, il rentrait, tombait comme une masse dans son fauteuil, devant la cheminée claire, en tendant au foyer ses pieds humides qui fumaient longtemps contre la flamme.

Or, un matin, une grande nouvelle courut dans le pays: le maire faisait abattre sa futaie.

Vingt b?cherons travaillaient déjà. Ils avaient commencé par le coin le plus proche de la maison, et ils allaient vite en présence du ma?tre.

D'abord, les ébrancheurs grimpaient le long du tronc.

Liés à lui par un collier de corde, ils l'enlacent d'abord de leurs bras, puis, levant une jambe, ils le frappent fortement d'un coup de pointe d'acier fixée à leur semelle. La pointe entre dans le bois, y reste enfoncée, et l'homme s'élève dessus comme sur une marche pour frapper de l'autre pied avec l'autre pointe sur laquelle il se soutiendra de nouveau en recommen?ant avec la première.

Et, à chaque montée, il porte plus haut le collier de corde qui l'attache à l'arbre; sur ses reins, pend et brille la hachette d'acier. Il grimpe toujours doucement comme une bête parasite attaquant un géant, il monte lourdement le long de l'immense colonne, l'embrassant et l'éperonnant pour aller le décapiter.

Dès qu'il arrive aux premières branches, il s'arrête, détache de son flanc la serpe aigu? et il frappe. Il frappe avec lenteur, avec méthode, entaillant le membre tout près du tronc; et, soudain, la branche craque, fléchit, s'incline, s'arrache et s'abat en fr?lant dans sa chute les arbres voisins. Puis elle s'écrase sur le sol avec un grand bruit de bois brisé, et toutes ses menues branchettes palpitent longtemps.

Le sol se couvrait de débris que d'autres hommes taillaient à leur tour, liaient en fagots et empilaient en tas, tandis que les arbres restés encore debout semblaient des poteaux démesurés, des pieux gigantesques amputés et rasés par l'acier tranchant des serpes.

Et, quand l'ébrancheur avait fini sa besogne, il laissait au sommet du f?t droit et mince le collier de corde qu'il y avait porté, il redescendait ensuite à coups d'éperon le long du tronc découronné que les b?cherons alors attaquaient par la base en frappant à grands coups qui retentissaient dans tout le reste de la futaie.

Quand la blessure du pied semblait assez profonde, quelques hommes tiraient, en poussant un cri cadencé, sur la corde fixée au sommet, et l'immense mat soudain craquait et tombait sur le sol avec le bruit sourd et la secousse d'un coup de canon lointain.

Et le bois diminuait chaque jour, perdant ses arbres abattus comme une armée perd ses soldats.

Renardet ne s'en allait plus; il restait là du matin au soir, contemplant, immobile et les mains derrière le dos, la mort lente de sa futaie. Quand un arbre était tombé, il posait le pied dessus, ainsi que sur un cadavre. Puis il levait les yeux sur le suivant avec une sorte d'impatience secrète et calme, comme s'il e?t attendu, espéré, quelque chose à la fin de ce massacre.

Cependant, on approchait du lieu où la petite Roque avait été trouvée. On y parvint enfin, un soir, à l'heure du crépuscule.

Comme il faisait sombre, le ciel étant couvert, les b?cherons voulurent arrêter leur travail, remettant au lendemain la chute d'un hêtre énorme, mais le ma?tre s'y opposa, et exigea qu'à l'heure même on ébranchat et abatt?t ce colosse qui avait ombragé le crime.

Quand l'ébrancheur l'eut mis à nu, eut terminé sa toilette de condamné, quand les b?cherons en eurent sapé la base, cinq hommes commencèrent à tirer sur la corde attachée au fa?te.

L'arbre résista; son tronc puissant, bien qu'entaillé jusqu'au milieu, était rigide comme du fer. Les ouvriers, tous ensemble, avec une sorte de saut régulier, tendaient la corde en se couchant jusqu'à terre, et ils poussaient un cri de gorge essoufflé qui montrait et réglait leur effort.

Deux b?cherons, debout contre le géant, demeuraient la hache au poing, pareils à deux bourreaux prêts à frapper encore, et Renardet, immobile, la main sur l'écorce, attendait la chute avec une émotion inquiète et nerveuse.

Un des hommes lui dit: ?Vous êtes trop près, monsieur le maire; quand il tombera, ?a pourrait vous blesser.?

Il ne répondit pas et ne recula point; il semblait prêt à saisir lui-même à pleins bras le hêtre pour le terrasser comme un lutteur.

Ce fut tout à coup, dans le pied de la haute colonne de bois, un déchirement qui sembla courir jusqu'au sommet comme une secousse douloureuse; et elle s'inclina un peu, prête à tomber, mais résistant encore. Les hommes, excités, roidirent leurs bras, donnèrent un effort plus grand; et comme l'arbre, brisé, croulait, soudain Renardet fit un pas en avant, puis s'arrêta, les épaules soulevées pour recevoir le choc irrésistible, le choc mortel qui l'écraserait sur le sol.

Mais le hêtre, ayant un peu dévié, lui fr?la seulement les reins, le jetant sur la face à cinq mètres de là.

Les ouvriers s'élancèrent pour le relever; il s'était déjà soulevé lui-même sur les genoux, étourdi, les yeux égarés, et passant la main sur son front, comme s'il se réveillait d'un accès de folie.

Quand il se fut remis sur ses pieds, les hommes, surpris, l'interrogèrent, ne comprenant point ce qu'il avait fait. Il répondit, en balbutiant, qu'il avait eu un moment d'égarement, ou, plut?t, une seconde de retour à l'enfance, qu'il s'était imaginé avoir le temps de passer sous l'arbre, comme les gamins passent en courant devant les voitures au trot, qu'il avait joué au danger, que, depuis huit jours, il sentait cette envie grandir en lui, en se demandant, chaque fois qu'un arbre craquait pour tomber, si on pourrait passer dessous sans être touché. C'était une bêtise, il l'avouait; mais tout le monde a de ces minutes d'insanité et de ces tentations d'une stupidité puérile.

Il s'expliquait lentement, cherchant ses mots, la voix sourde; puis il s'en alla en disant: ?A demain, mes amis, à demain.?

Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, il s'assit devant sa table, que sa lampe, coiffée d'un abat-jour, éclairait vivement, et, prenant son front entre ses mains, il se mit à pleurer.

Il pleura longtemps, puis s'essuya les yeux, releva la tête et regarda sa pendule. Il n'était pas encore six heures. Il pensa: ?J'ai le temps avant le d?ner?, et il alla fermer sa porte à clef. Il revint alors s'asseoir devant sa table; il fit sortir le tiroir du milieu, prit dedans un revolver et le posa sur ses papiers, en pleine clarté. L'acier de l'arme luisait, jetait des reflets pareils à des flammes.

Renardet le contempla quelque temps avec l'?il trouble d'un homme ivre; puis il se leva et se mit à marcher.

Il allait d'un bout à l'autre de l'appartement, et de temps en temps s'arrêtait pour repartir aussit?t. Soudain, il ouvrit la porte de son cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se remit à marcher. Chaque fois qu'il passait devant sa table, l'arme brillante attirait son regard, sollicitait sa main; mais il guettait la pendule et pensait: ?J'ai encore le temps.?

La demie de six heures sonna. Il prit alors le revolver, ouvrit la bouche toute grande avec une affreuse grimace, et enfon?a le canon dedans comme s'il e?t voulu l'avaler. Il resta ainsi quelques secondes, immobile, le doigt sur la gachette, puis, brusquement secoué par un frisson d'horreur, il cracha le pistolet sur le tapis.

Et il retomba sur son fauteuil en sanglotant: ?Je ne peux pas. Je n'ose pas! Mon Dieu! Mon Dieu! Comment faire pour avoir le courage de me tuer!?

On frappait à la porte; il se dressa, affolé. Un domestique disait: ?Le d?ner de monsieur est prêt.? Il répondit: ?C'est bien. Je descends.?

Alors il ramassa l'arme, l'enferma de nouveau dans le tiroir, puis se regarda dans la glace de la cheminée pour voir si son visage ne lui semblait pas trop convulsé. Il était rouge, comme toujours, un peu plus rouge peut-être. Voilà tout. Il descendit et se mit à table.

Il mangea lentement, en homme qui veut faire tra?ner le repas, qui ne veut point se retrouver seul avec lui-même. Puis il fuma plusieurs pipes dans la salle pendant qu'on desservait. Puis il remonta dans sa chambre.

Dès qu'il s'y fut enfermé, il regarda sous son lit, ouvrit toutes ses armoires, explora tous les coins, fouilla tous les meubles. Il alluma ensuite les bougies de sa cheminée, et, tournant plusieurs fois sur lui-même, parcourut de l'?il tout l'appartement avec une angoisse d'épouvante qui lui crispait la face, car il savait bien qu'il allait la voir, comme toutes les nuits, la petite Roque, la petite fille qu'il avait violée, puis étranglée.

Toutes les nuits, l'odieuse vision recommen?ait. C'était d'abord dans ses oreilles une sorte de ronflement comme le bruit d'une machine à battre ou le passage lointain d'un train sur un pont. Il commen?ait alors à haleter, à étouffer, et il lui fallait déboutonner son col de chemise et sa ceinture. Il marchait pour faire circuler le sang, il essayait de lire, il essayait de chanter; c'était en vain; sa pensée, malgré lui, retournait au jour du meurtre, et le lui faisait recommencer dans ses détails les plus secrets, avec toutes ses émotions les plus violentes de la première minute à la dernière.

Il avait senti, en se levant, ce matin-là, le matin de l'horrible jour, un peu d'étourdissement et de migraine qu'il attribuait à la chaleur, de sorte qu'il était resté dans sa chambre jusqu'à l'appel du déjeuner. Après le repas, il avait fait la sieste; puis il était sorti vers la fin de l'après-midi pour respirer la brise fra?che et calmante sous les arbres de sa futaie.

Mais, dès qu'il fut dehors, l'air lourd et br?lant de la plaine l'oppressa davantage. Le soleil, encore haut dans le ciel, versait sur la terre calcinée, sèche et assoiffée, des flots de lumière ardente. Aucun souffle de vent ne remuait les feuilles. Toutes les bêtes, les oiseaux, les sauterelles elles-mêmes se taisaient. Renardet gagna les grands arbres et se mit à marcher sur la mousse où la Brindille évaporait un peu de fra?cheur sous l'immense toiture de branches. Mais il se sentait mal à l'aise. Il lui semblait qu'une main inconnue, invisible, lui serrait le cou; et il ne songeait presque à rien, ayant d'ordinaire peu d'idées dans la tête. Seule, une pensée vague le hantait depuis trois mois, la pensée de se remarier. Il souffrait de vivre seul, il en souffrait moralement et physiquement. Habitué depuis dix ans à sentir une femme près de lui, accoutumé à sa présence de tous les instants, à son étreinte quotidienne, il avait besoin, un besoin impérieux et confus de son contact incessant et de son baiser régulier. Depuis la mort de Mme Renardet, il souffrait sans cesse sans bien comprendre pourquoi, il souffrait de ne plus sentir sa robe fr?ler ses jambes tout le jour, et de ne plus pouvoir se calmer et s'affaiblir entre ses bras, surtout. Il était veuf depuis six mois à peine et il cherchait déjà dans les environs quelle jeune fille ou quelle veuve il pourrait épouser lorsque son deuil serait fini.

Il avait une ame chaste, mais logée dans un corps puissant d'Hercule, et des images charnelles commen?aient à troubler son sommeil et ses veilles. Il les chassait; elles revenaient; et il murmurait par moments en souriant de lui-même: ?Me voici comme saint Antoine.?

Ayant eu ce matin-là plusieurs de ces visions obsédantes, le désir lui vint tout à coup de se baigner dans la Brindille pour se rafra?chir et apaiser l'ardeur de son sang.

Il connaissait un peu plus loin un endroit large et profond où les gens du pays venaient se tremper quelquefois en été. Il y alla.

Des saules épais cachaient ce bassin clair où le courant se reposait, sommeillait un peu avant de repartir. Renardet, en approchant, crut entendre un léger bruit, un faible clapotement qui n'était point celui du ruisseau sur les berges. Il écarta doucement les feuilles et regarda. Une fillette, toute nue, toute blanche à travers l'onde transparente, battait l'eau des deux mains, en dansant un peu dedans, et tournant sur elle-même avec des gestes gentils. Ce n'était plus une enfant, ce n'était pas encore une femme; elle était grasse et formée, tout en gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque m?re. Il ne bougeait plus, perclus de surprise, d'angoisse, le souffle coupé par une émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le c?ur battant comme si un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une fée impure e?t fait appara?tre devant lui cet être troublant et trop jeune, cette petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme l'autre, la grande, dans les vagues de la mer.

Soudain l'enfant sortit du bain, et, sans le voir, s'en vint vers lui pour chercher ses hardes et se rhabiller. A mesure qu'elle approchait à petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait poussé vers elle par une force irrésistible, par un emportement bestial qui soulevait toute sa chair, affolait son ame et le faisait trembler des pieds à la tête.

Elle resta debout, quelques secondes, derrière le saule qui le cachait. Alors, perdant toute raison, il ouvrit les branches, se rua sur elle et la saisit dans ses bras. Elle tomba, trop effarée pour résister, trop épouvantée pour appeler, et il la posséda sans comprendre ce qu'il faisait.

Il se réveilla de son crime, comme on se réveille d'un cauchemar. L'enfant commen?ait à pleurer.

Il dit: ?Tais-toi, tais-toi donc. Je te donnerai de l'argent.?

Mais elle n'écoutait pas; elle sanglotait.

Il reprit: ?Mais tais-toi donc. Tais-toi donc. Tais-toi donc.?

Elle hurla en se tordant pour s'échapper.

Il comprit brusquement qu'il était perdu; et il la saisit par le cou pour arrêter dans sa bouche ces clameurs déchirantes et terribles. Comme elle continuait à se débattre avec la force exaspérée d'un être qui veut fuir la mort, il ferma ses mains de colosse sur la petite gorge gonflée de cris, et il l'eut étranglée en quelques instants, tant il serrait furieusement, sans qu'il songeat à la tuer, mais seulement pour la faire taire.

Puis il se dressa, éperdu d'horreur.

Elle gisait devant lui, sanglante et la face noire. Il allait se sauver, quand surgit dans son ame bouleversée l'instinct mystérieux et confus qui guide tous les êtres en danger.

Il faillit jeter le corps à l'eau: mais une autre impulsion le poussa vers les hardes dont il fit un mince paquet. Alors, comme il avait de la ficelle dans ses poches, il le lia et le cacha dans un trou profond du ruisseau, sous un tronc d'arbre dont le pied baignait dans la Brindille.

Puis il s'en alla, à grands pas, gagna les prairies, fit un immense détour pour se montrer à des paysans qui habitaient fort loin de là, de l'autre c?té du pays, et il rentra pour d?ner à l'heure ordinaire en racontant à ses domestiques tout le parcours de sa promenade.

Il dormit pourtant cette nuit-là; il dormit d'un épais sommeil de brute, comme doivent dormir quelquefois les condamnés à mort. Il n'ouvrit les yeux qu'aux premières lueurs du jour, et il attendit, torturé par la peur du forfait découvert, l'heure ordinaire de son réveil.

Puis il dut assister à toutes les constatations. Il le fit à la fa?on des somnambules, dans une hallucination qui lui montrait les choses et les hommes à travers une sorte de songe, dans un nuage d'ivresse, dans ce doute d'irréalité qui trouble l'esprit aux heures des grandes catastrophes.

Seul le cri déchirant de la Roque lui traversa le c?ur. A ce moment il faillit se jeter aux genoux de la vieille femme en criant: ?C'est moi.? Mais il se contint. Il alla pourtant, durant la nuit, repêcher les sabots de la morte, pour les porter sur le seuil de sa mère.

Tant que dura l'enquête, tant qu'il dut guider et égarer la justice, il fut calme, ma?tre de lui, rusé et souriant. Il discutait paisiblement avec les magistrats toutes les suppositions qui leur passaient par l'esprit, combattait leurs opinions, démolissait leurs raisonnements. Il prenait même un certain plaisir acre et douloureux à troubler leurs perquisitions, à embrouiller leurs idées, à innocenter ceux qu'ils suspectaient.

Mais à partir du jour où les recherches furent abandonnées, il devint peu à peu nerveux, plus excitable encore qu'autrefois, bien qu'il ma?trisat ses colères. Les bruits soudains le faisaient sauter de peur; il frémissait pour la moindre chose, tressaillait parfois des pieds à la tête quand une mouche se posait sur son front. Alors un besoin impérieux de mouvement l'envahit, le for?a à des courses prodigieuses, le tint debout des nuits entières, marchant à travers sa chambre.

Ce n'était point qu'il f?t harcelé par des remords. Sa nature brutale ne se prêtait à aucune nuance de sentiment ou de crainte morale. Homme d'énergie et même de violence, né pour faire la guerre, ravager les pays conquis et massacrer les vaincus, plein d'instincts sauvages de chasseur et de batailleur, il ne comptait guère la vie humaine. Bien qu'il respectat l'église, par politique, il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, n'attendant par conséquent, dans une autre vie, ni chatiment, ni récompense de ses actes en celle-ci. Il gardait pour toute croyance une vague philosophie faite de toutes les idées des encyclopédistes du siècle dernier; et il considérait la Religion comme une sanction morale de la Loi, l'une et l'autre ayant été inventées par les hommes pour régler les rapports sociaux.

Tuer quelqu'un en duel, ou à la guerre, ou dans une querelle, ou par accident, ou par vengeance, ou même par forfanterie, lui e?t semblé une chose amusante et crane, et n'e?t pas laissé plus de traces en son esprit que le coup de fusil tiré sur un lièvre; mais il avait ressenti une émotion profonde du meurtre de cette enfant. Il l'avait commis d'abord dans l'affolement d'une ivresse irrésistible, dans une espèce de tempête sensuelle emportant sa raison. Et il avait gardé au c?ur, gardé dans sa chair, gardé sur ses lèvres, gardé jusque dans ses doigts d'assassin une sorte d'amour bestial, en même temps qu'une horreur épouvantée pour cette fillette surprise par lui et tuée lachement. A tout instant sa pensée revenait à cette scène horrible; et bien qu'il s'effor?at de chasser cette image, qu'il l'écartat avec terreur, avec dégo?t, il la sentait r?der dans son esprit, tourner autour de lui, attendant sans cesse le moment de réappara?tre.

Alors il eut peur des soirs, peur de l'ombre tombant autour de lui. Il ne savait pas encore pourquoi les ténèbres lui semblaient effrayantes; mais il les redoutait d'instinct; il les sentait peuplées de terreurs. Le jour clair ne se prête point aux épouvantes. On y voit les choses et les êtres; aussi n'y rencontre-t-on que les choses et les êtres naturels qui peuvent se montrer dans la clarté. Mais la nuit, la nuit opaque, plus épaisse que des murailles, et vide, la nuit infinie, si noire, si vaste, où l'on peut fr?ler d'épouvantables choses, la nuit où l'on sent errer, r?der l'effroi mystérieux, lui paraissait cacher un danger inconnu, proche et mena?ant! Lequel?

Il le sut bient?t. Comme il était dans son fauteuil, assez tard, un soir qu'il ne dormait pas, il crut voir remuer le rideau de sa fenêtre. Il attendit, inquiet, le c?ur battant; la draperie ne bougeait plus; puis, soudain, elle s'agita de nouveau; du moins il pensa qu'elle s'agitait. Il n'osait point se lever; il n'osait plus respirer; et pourtant il était brave; il s'était battu souvent et il aurait aimé découvrir chez lui des voleurs.

était-il vrai qu'il remuait, ce rideau? Il se le demandait, craignant d'être trompé par ses yeux. C'était si peu de chose, d'ailleurs, un léger frisson de l'étoffe, une sorte de tremblement des plis, à peine une ondulation comme celle que produit le vent. Renardet demeurait les yeux fixes, le cou tendu; et brusquement il se leva, honteux de sa peur, fit quatre pas, saisit la draperie à deux mains et l'écarta largement. Il ne vit rien d'abord que les vitres noires, noires comme des plaques d'encre luisante. La nuit, la grande nuit impénétrable s'étendait par derrière jusqu'à l'invisible horizon. Il restait debout en face de cette ombre illimitée; et tout à coup il y aper?ut une lueur, une lueur mouvante, qui semblait éloignée. Alors il approcha son visage du carreau, pensant qu'un pêcheur d'écrevisses braconnait sans doute dans la Brindille, car il était minuit passé, et cette lueur rampait au bord de l'eau, sous la futaie. Comme il ne distinguait pas encore, Renardet enferma ses yeux entre ses mains; et brusquement cette lueur devint une clarté, et il aper?ut la petite Roque nue et sanglante sur la mousse.

Il recula crispé d'horreur, heurta son siège et tomba sur le dos. Il y resta quelques minutes l'ame en détresse, puis il s'assit et se mit à réfléchir. Il avait eu une hallucination, voilà tout; une hallucination venue de ce qu'un maraudeur de nuit marchait au bord de l'eau avec son fanal. Quoi d'étonnant d'ailleurs à ce que le souvenir de son crime jetat en lui, parfois, la vision de la morte.

S'étant relevé, il but un verre d'eau, puis s'assit. Il songeait: ?Que vais-je faire, si cela recommence?? Et cela recommencerait, il le sentait, il en était s?r. Déjà la fenêtre sollicitait son regard, l'appelait, l'attirait. Pour ne plus la voir, il tourna sa chaise; puis il prit un livre et essaya de lire; mais il lui sembla entendre bient?t s'agiter quelque chose derrière lui, et il fit brusquement pivoter sur un pied son fauteuil. Le rideau remuait encore; certes, il avait remué, cette fois; il n'en pouvait plus douter; il s'élan?a et le saisit d'une main si brutale qu'il le jeta bas avec sa galerie; puis il colla avidement sa face contre la vitre. Il ne vit rien. Tout était noir au dehors; et il respira avec la joie d'un homme dont on vient de sauver la vie.

Donc il retourna s'asseoir; mais presque aussit?t le désir le reprit de regarder de nouveau par la fenêtre. Depuis que le rideau était tombé, elle faisait une sorte de trou sombre attirant, redoutable, sur la campagne obscure. Pour ne point céder à cette dangereuse tentation, il se dévêtit, souffla ses lumières, se coucha et ferma les yeux.

Immobile, sur le dos, la peau chaude et moite, il attendait le sommeil. Une grande lumière tout à coup traversa ses paupières. Il les ouvrit, croyant sa demeure en feu. Tout était noir, et il se mit sur son coude pour tacher de distinguer sa fenêtre qui l'attirait toujours, invinciblement. A force de chercher à voir, il aper?ut quelques étoiles; et il se leva, traversa sa chambre à tatons, trouva les carreaux avec ses mains étendues, appliqua son front dessus. Là bas, sous les arbres, le corps de la fillette luisait comme du phosphore, éclairant l'ombre autour de lui!

Renardet poussa un cri et se sauva vers son lit, où il resta jusqu'au matin, la tête cachée sous l'oreiller.

A partir de ce moment, sa vie devint intolérable. Il passait ses jours dans la terreur des nuits; et chaque nuit, la vision recommen?ait. A peine enfermé dans sa chambre, il essayait de lutter; mais en vain. Une force irrésistible le soulevait et le poussait à sa vitre, comme pour appeler le fant?me et il le voyait aussit?t, couché d'abord au lieu du crime, couché les bras ouverts, les jambes ouvertes, tel que le corps avait été trouvé. Puis la morte se levait et s'en venait, à petits pas, ainsi que l'enfant avait fait en sortant de la rivière. Elle s'en venait, doucement, tout droit en passant sur le gazon et sur la corbeille de fleurs desséchées; puis elle s'élevait dans l'air, vers la fenêtre de Renardet. Elle venait vers lui, comme elle était venue le jour du crime, vers le meurtrier. Et l'homme reculait devant l'apparition, il reculait jusqu'à son lit et s'affaissait dessus, sachant bien que la petite était entrée et qu'elle se tenait maintenant derrière le rideau qui remuerait tout à l'heure. Et jusqu'au jour il le regardait, ce rideau, d'un ?il fixe, s'attendant sans cesse à voir sortir sa victime. Mais elle ne se montrait plus; elle restait là, sous l'étoffe agitée parfois d'un tremblement. Et Renardet, les doigts crispés sur ses draps, les serrait ainsi qu'il avait serré la gorge de la petite Roque. Il écoutait sonner les heures; il entendait battre dans le silence le balancier de sa pendule et les coups profonds de son c?ur. Et il souffrait, le misérable, plus qu'aucun homme n'avait jamais souffert.

Puis, dès qu'une ligne blanche apparaissait au plafond, annon?ant le jour prochain, il se sentait délivré, seul enfin, seul dans sa chambre; et il se recouchait. Il dormait alors quelques heures, d'un sommeil inquiet et fiévreux, où il recommen?ait souvent en rêve l'épouvantable vision de ses veilles.

Quand il descendait plus tard pour le déjeuner de midi, il se sentait courbaturé comme après de prodigieuses fatigues; et il mangeait à peine, hanté toujours par la crainte de celle qu'il reverrait la nuit suivante.

Il savait bien pourtant que ce n'était pas une apparition, que les morts ne reviennent point, et que son ame malade, son ame obsédée par une pensée unique, par un souvenir inoubliable, était la seule cause de son supplice, la seule évocatrice de la morte ressuscitée par elle, appelée par elle et dressée aussi par elle devant ses yeux où restait empreinte l'image ineffa?able. Mais il savait aussi qu'il ne guérirait pas, qu'il n'échapperait jamais à la persécution sauvage de sa mémoire; et il se résolut à mourir, plut?t que de supporter plus longtemps ces tortures.

Alors il chercha comment il se tuerait. Il voulait quelque chose de simple et de naturel, qui ne laisserait pas croire à un suicide. Car il tenait à sa réputation, au nom légué par ses pères; et si on soup?onnait la cause de sa mort, on songerait sans doute au crime, inexpliqué, à l'introuvable meurtrier, et on ne tarderait point à l'accuser du forfait.

Une idée étrange lui était venue, celle de se faire écraser par l'arbre au pied duquel il avait assassiné la petite Roque. Il se décida donc à faire abattre sa futaie et à simuler un accident. Mais le hêtre refusa de lui casser les reins.

Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son revolver, et puis il n'avait pas osé tirer.

L'heure du d?ner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne savait pas ce qu'il allait faire. Il se sentait lache maintenant qu'il avait échappé une première fois. Tout à l'heure il était prêt, fortifié, décidé, ma?tre de son courage et de sa résolution; à présent, il était faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.

Il balbutiait: ?Je n'oserai plus, je n'oserai plus?; et il regardait avec terreur, tant?t l'arme sur sa table, tant?t le rideau qui cachait sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d'horrible aurait lieu sit?t que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre peut-être? Elle le guettait, elle l'attendait, l'appelait, et c'était pour le prendre à son tour, pour l'attirer dans sa vengeance et le décider à mourir qu'elle se montrait ainsi tous les soirs.

Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: ?Je n'oserai plus, je n'oserai plus.? Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: ?Mon Dieu, mon Dieu.? Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n'osait plus, en effet, regarder sa fenêtre où il savait blottie l'apparition, ni sa table où luisait son revolver.

Quand il se fut relevé, il dit tout haut: ??a ne peut pas durer, il faut en finir.? Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à prendre aucune résolution; comme il sentait bien que le doigt de sa main refuserait toujours de presser la gachette de l'arme, il retourna cacher sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.

Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation, aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu'on mène à l'échafaud au milieu des soldats. Oh! s'il pouvait prier quelqu'un de tirer; s'il pouvait, avouant l'état de son ame, avouant son crime à un ami s?r qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? Il cherchait parmi les gens qu'il connaissait? Le médecin? Non. Il raconterait cela plus tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son esprit. Il allait écrire au juge d'instruction, qu'il connaissait intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette lettre, et le crime, et les tortures qu'il endurait, et sa résolution de mourir, et ses hésitations, et le moyen qu'il employait pour forcer son courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de détruire sa lettre dès qu'il aurait appris que le coupable s'était fait justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait s?r, discret, incapable même d'une parole légère. C'était un de ces hommes qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur seule raison.

A peine eut-il formé ce projet qu'une joie bizarre envahit son c?ur. Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement, puis, au jour levant, il la déposerait dans la bo?te clouée au mur de sa métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et quand l'homme à la blouse bleue s'en irait, il se jetterait la tête la première sur les roches où s'appuyaient les fondations. Il prendrait soin d'être vu d'abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mat du drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mat d'une secousse et se précipiterait avec lui. Comment douter d'un accident? Et il se tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.

Il sortit aussit?t de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il n'oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie d'angoisses, pas un détail des tortures de son c?ur, et il termina en annon?ant qu'il s'était condamné lui-même, qu'il allait exécuter le criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que jamais on n'accusat sa mémoire.

En achevant sa lettre, il s'aper?ut que le jour était venu. Il la ferma, la cacheta, écrivit l'adresse, puis il descendit à pas légers, courut jusqu'à la petite bo?te blanche collée au mur, au coin de la ferme, et quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite, referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.

Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!

Un vent froid, sec, un vent de glace lui passait sur la face. Il l'aspirait avidement, la bouche ouverte, buvant sa caresse gelée. Le ciel était rouge, d'un rouge ardent, d'un rouge d'hiver, et toute la plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil, comme si elle e?t été poudrée de verre pilé. Renardet, debout, nu-tête, regardait le vaste pays, les prairies à gauche, à droite le village dont les cheminées commen?aient à fumer pour le repas du matin.

A ses pieds il voyait couler la Brindille, dans les roches où il s'écraserait tout à l'heure. Il se sentait rena?tre dans cette belle aurore glacée, et plein de force, plein de vie. La lumière le baignait, l'entourait, le pénétrait comme une espérance. Mille souvenirs l'assaillaient, des souvenirs de matins pareils, de marche rapide sur la terre dure qui sonnait sous les pas, de chasses heureuses au bord des étangs où dorment les canards sauvages. Toutes les bonnes choses qu'il aimait, les bonnes choses de l'existence accouraient dans son souvenir, l'aiguillonnaient de désirs nouveaux, réveillaient tous les appétits vigoureux de son corps actif et puissant.

Et il allait mourir? Pourquoi? Il allait se tuer subitement, parce qu'il avait peur d'une ombre? peur de rien? Il était riche et jeune encore! Quelle folie! Mais il lui suffisait d'une distraction, d'une absence, d'un voyage pour oublier! Cette nuit même, il ne l'avait pas vue, l'enfant, parce que sa pensée, préoccupée, s'était égarée sur autre chose. Peut-être ne la reverrait-il plus? Et si elle le hantait encore dans cette maison, certes, elle ne le suivrait pas ailleurs! La terre était grande, et l'avenir long! Pourquoi mourir?

Son regard errait sur les prairies, et il aper?ut une tache bleue dans le sentier le long de la Brindille. C'était Médéric qui s'en venait apporter les lettres de la ville et emporter celles du village.

Renardet eut un sursaut, la sensation d'une douleur le traversant, et il s'élan?a dans l'escalier tournant pour reprendre sa lettre, pour la réclamer au facteur. Peu lui importait d'être vu, maintenant; il courait à travers l'herbe où moussait la glace légère des nuits, et il arriva devant la bo?te, au coin de la ferme, juste en même temps que le piéton.

L'homme avait ouvert la petite porte de bois et prenait les quelques papiers déposés là par les habitants du pays.

Renardet lui dit:

-Bonjour, Médéric.

-Bonjour, m'sieu le maire.

-Dites donc, Médéric, j'ai jeté à la bo?te une lettre dont j'ai besoin. Je viens vous demander de me la rendre.

-C'est bien, m'sieu le maire, on vous la donnera.

Et le facteur leva les yeux. Il demeura stupéfait devant le visage de Renardet; il avait les joues violettes, le regard trouble, cerclé de noir, comme enfoncé dans la tête, les cheveux en désordre, la barbe mêlée, la cravate défaite. Il était visible qu'il ne s'était point couché.

L'homme demanda: ?C'est-il que vous êtes malade, m'sieu le maire??

L'autre, comprenant soudain que son allure devait être étrange, perdit contenance, balbutia: ?Mais non... mais non.... Seulement, j'ai sauté du lit pour vous demander cette lettre.... Je dormais.... Vous comprenez?...?

Un vague soup?on passa dans l'esprit de l'ancien soldat.

Il reprit: ?Qué lettre??

-Celle que vous allez me rendre.

Maintenant, Médéric hésitait, l'attitude du maire ne lui paraissait pas naturelle. Il y avait peut-être un secret dans cette lettre, un secret de politique. Il savait que Renardet n'était pas républicain, et il connaissait tous les trucs et toutes les supercheries qu'on emploie aux élections.

Il demanda: ?A qui qu'elle est adressée, c'te lettre?

-A M. Putoin, le juge d'instruction; vous savez bien, M. Putoin, mon ami!?

Le piéton chercha dans les papiers et trouva celui qu'on lui réclamait. Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une faute grave ou de se faire un ennemi du maire.

Voyant son hésitation, Renardet fit un mouvement pour saisir la lettre et la lui arracher. Ce geste brusque convainquit Médéric qu'il s'agissait d'un mystère important et le décida à faire son devoir, co?te que co?te.

Il jeta donc l'enveloppe dans son sac et le referma, en répondant:

-Non, j'peux pas, m'sieu le maire. Du moment qu'elle allait à la justice, j'peux pas.?

Une angoisse affreuse étreignit le c?ur de Renardet, qui balbutia:

-Mais vous me connaissez bien. Vous pouvez même reconna?tre mon écriture. Je vous dis que j'ai besoin de ce papier.

-J'peux pas.

-Voyons, Médéric, vous savez que je suis incapable de vous tromper, je vous dis que j'en ai besoin.

-Non. J'peux pas.

Un frisson de colère passa dans l'ame violente de Renardet.

-Mais, sacrebleu, prenez garde. Vous savez que je ne badine pas, moi, et que je peux vous faire sauter de votre place, mon bonhomme, et sans tarder encore. Et puis je suis le maire du pays, après tout; et je vous ordonne maintenant de me rendre ce papier.

Le piéton répondit avec fermeté: ?Non, je n'peux pas, m'sieu le maire!?

Alors Renardet, perdant la tête, le saisit par les bras pour lui enlever son sac; mais l'homme se débarrassa d'une secousse et, reculant, leva son gros baton de houx. Il pronon?a, toujours calme: ?Oh! ne me touchez pas, m'sieu le maire, ou je cogne. Prenez garde. Je fais mon devoir, moi!?

Se sentant perdu, Renardet, brusquement, devint humble, doux, implorant comme un enfant qui pleure.

-?Voyons, voyons, mon ami, rendez-moi cette lettre, je vous récompenserai, je vous donnerai de l'argent, tenez, tenez, je vous donnerai cent francs, vous entendez, cent francs.?

L'homme tourna les talons et se mit en route.

Renardet le suivit, haletant, balbutiant:

-?Médéric, Médéric, écoutez, je vous donnerai mille francs, vous entendez, mille francs.?

L'autre allait toujours, sans répondre. Renardet reprit: ?Je ferai votre fortune... vous entendez, ce que vous voudrez.... Cinquante mille francs.... Cinquante mille francs pour cette lettre.... Qu'est-ce que ?a vous fait?... Vous ne voulez pas?... Eh bien, cent mille... dites... cent mille francs... comprenez-vous?... cent mille francs... cent mille francs.?

Le facteur se retourna, la face dure, l'?il sévère: ?En voilà assez, ou bien je répéterai à la justice tout ce que vous venez de me dire là.?

Renardet s'arrêta net. C'était fini. Il n'avait plus d'espoir. Il se retourna et se sauva vers sa maison, galopant comme une bête chassée.

Alors Médéric à son tour s'arrêta et regarda cette fuite avec stupéfaction. Il vit le maire rentrer chez lui, et il attendit encore comme si quelque chose de surprenant ne pouvait manquer d'arriver.

Bient?t, en effet, la haute taille de Renardet apparut au sommet de la tour du Renard. Il courait autour de la plate-forme comme un fou; puis il saisit le mat du drapeau et le secoua avec fureur sans parvenir à le briser, puis soudain, pareil à un nageur qui pique une tête, il se lan?a dans le vide, les deux mains en avant.

Médéric s'élan?a pour porter secours. En traversant le parc, il aper?ut les b?cherons allant au

travail. Il les héla en leur criant l'accident; et ils trouvèrent au pied des murs un corps sanglant dont la tête s'était écrasée sur une roche. La Brindille entourait cette roche, et sur ses eaux élargies en cet endroit, claires et calmes, on voyait couler un long filet rose de cervelle et de sang mêlés.

* * *

L'éPAVE

C'était hier, 31 décembre.

Je venais de déjeuner avec mon vieil ami Georges Garin. Le domestique lui apporta une lettre couverte de cachets et de timbres étrangers.

Georges me dit:

-Tu permets?

-Certainement.

Et il se mit à lire huit pages d'une grande écriture anglaise, croisée dans tous les sens. Il les lisait lentement, avec une attention sérieuse, avec cet intérêt qu'on met aux choses qui vous touchent le c?ur.

Puis il posa la lettre sur un coin de la cheminée, et il dit:

-Tiens, en voilà une dr?le d'histoire que je ne t'ai jamais racontée, une histoire sentimentale pourtant, et qui m'est arrivée! Oh! ce fut un singulier jour de l'an, cette année-là. Il y a de cela vingt ans... puisque j'avais trente ans et que j'en ai cinquante!...

?J'étais alors inspecteur de la Compagnie d'assurances maritimes que je dirige aujourd'hui. Je me disposais à passer à Paris la fête du 1er janvier, puisqu'on est convenu de faire de ce jour un jour de fête, quand je re?us une lettre du directeur me donnant l'ordre de partir immédiatement pour l'?le de Ré, où venait de s'échouer un trois-mats de Saint-Nazaire, assuré par nous. Il était alors huit heures du matin. J'arrivai à la Compagnie, à dix heures, pour recevoir des instructions; et, le soir même, je prenais l'express, qui me déposait à La Rochelle le lendemain 31 décembre.

?J'avais deux heures, avant de monter sur le bateau de Ré, le Jean-Guiton. Je fis un tour en ville. C'est vraiment une ville bizarre et de grand caractère que La Rochelle, avec ses rues mêlées comme un labyrinthe et dont les trottoirs courent sous des galeries sans fin, des galeries à arcades comme celles de la rue de Rivoli, mais basses, ces galeries et ces arcades écrasées, mystérieuses, qui semblent construites et demeurées comme un décor de conspirateurs, le décor antique et saisissant des guerres d'autrefois, des guerres de religion héro?ques et sauvages. C'est bien la vieille cité huguenote, grave, discrète, sans art superbe, sans aucun de ces admirables monuments qui font Rouen si magnifique, mais remarquable par toute sa physionomie sévère, un peu sournoise aussi, une cité de batailleurs obstinés, où doivent éclore les fanatismes, la ville où s'exalta la foi des calvinistes et où naquit le complot des quatre sergents.

?Quand j'eus erré quelque temps par ces rues singulières, je montai sur un petit bateau à vapeur, noir et ventru, qui devait me conduire à l'?le de Ré. Il partit en soufflant, d'un air colère, passa entre les deux tours antiques qui gardent le port, traversa la rade, sortit de la digue construite par Richelieu, et dont on voit à fleur d'eau les pierres énormes, enfermant la ville comme un immense collier; puis il obliqua vers la droite.

?C'était un de ces jours tristes qui oppressent, écrasent la pensée, compriment le c?ur, éteignent en nous toute force et toute énergie; un jour gris, glacial, sali par une brume lourde, humide comme de la pluie, froide comme de la gelée, infecte à respirer comme une buée d'égout.

?Sous ce plafond de brouillard bas et sinistre, la mer jaune, la mer peu profonde et sablonneuse de ces plages illimitées, restait sans une ride, sans un mouvement, sans vie, une mer d'eau trouble, d'eau grasse, d'eau stagnante. Le Jean-Guiton passait dessus en roulant un peu, par habitude, coupait cette nappe opaque et lisse, puis laissait derrière lui quelques vagues, quelques clapots, quelques ondulations qui se calmaient bient?t.

?Je me mis à causer avec le capitaine, un petit homme presque sans pattes, tout rond comme son bateau et balancé comme lui. Je voulais quelques détails sur le sinistre que j'allais constater. Un grand trois-mats carré de Saint-Nazaire, le Marie-Joseph, avait échoué, par une nuit d'ouragan, sur les sables de l'?le de Ré.

?La tempête avait jeté si loin ce batiment, écrivait l'armateur, qu'il avait été impossible de le renflouer et qu'on avait d? enlever au plus vite tout ce qui pouvait en être détaché. Il me fallait donc constater la situation de l'épave, apprécier quel devait être son état avant le naufrage, juger si tous les efforts avaient été tentés pour le remettre à flot. Je venais comme agent de la Compagnie, pour témoigner ensuite contradictoirement, si besoin était dans le procès.

?Au re?u de mon rapport, le directeur devait prendre les mesures qu'il jugerait nécessaires pour sauvegarder nos intérêts.

?Le capitaine du Jean-Guiton connaissait parfaitement l'affaire, ayant été appelé à prendre part, avec son navire, aux tentatives de sauvetage.

?Il me raconta le sinistre, très simple d'ailleurs. Le Marie-Joseph, poussé par un coup de vent furieux, perdu dans la nuit, navigant au hasard sur une mer d'écume,-?une mer de soupe au lait?, disait le capitaine,-était venu s'échouer sur ces immenses bancs de sable qui changent les c?tes de cette région en Saharas illimités, aux heures de la marée basse.

?Tout en causant, je regardais autour de moi et devant moi. Entre l'océan et le ciel pesant restait un espace libre où l'?il voyait au loin. Nous suivions une terre. Je demandai:

?-C'est l'?le de Ré?

?-Oui, monsieur.

?Et tout à coup le capitaine, étendant la main droit devant nous, me montra, en pleine mer, une chose presque imperceptible, et me dit:

?-Tenez, voilà votre navire!

?-Le Marie-Joseph?...

?-Mais, oui.

?-J'étais stupéfait. Ce point noir, à peu près invisible, que j'aurais pris pour un écueil, me paraissait placé à trois kilomètres au moins des c?tes.

?Je repris:

?-Mais, capitaine, il doit y avoir cent brasses d'eau à l'endroit que vous me désignez?

?Il se mit à rire.

?-Cent brasses, mon ami!... Pas deux brasses, je vous dis!...

?C'était un Bordelais. Il continua:

?-Nous sommes marée haute, neuf heures quarante minutes. Allez-vous-en par la plage, mains dans vos poches, après le déjeuner de l'h?tel du Dauphin, et je vous promets qu'à deux heures cinquante ou trois heures au plusse vous toucherez l'épave, pied sec, mon ami, et vous aurez une heure quarante-cinq à deux heures pour rester dessus, pas plusse, par exemple; vous seriez pris. Plusse la mer elle va loin et plusse elle revient vite. C'est plat comme une punaise, cette c?te! Remettez-vous en route à quatre heures cinquante, croyez-moi; et vous remontez à sept heures et demie sur le Jean-Guiton, qui vous dépose ce soir même sur le quai de La Rochelle.

?Je remerciai le capitaine et j'allai m'asseoir à l'avant du vapeur, pour regarder la petite ville de Saint-Martin, dont nous approchions rapidement.

?Elle ressemblait à tous les ports en miniature qui servent de capitales à toutes les maigres ?les semées le long des continents. C'était un gros village de pêcheurs, un pied dans l'eau, un pied sur terre, vivant de poisson et de volailles, de légumes et de coquilles, de radis et de moules. L'?le est fort basse, peu cultivée, et semble cependant très peuplée; mais je ne pénétrai pas dans l'intérieur.

?Après avoir déjeuné, je franchis un petit promontoire; puis, comme la mer baissait rapidement, je m'en allai, à travers les sables, vers une sorte de roc noir que j'apercevais au-dessus de l'eau, là-bas, là-bas.

?J'allais vite sur cette plaine jaune, élastique comme de la chair, et qui semblait suer sous mon pied. La mer, tout à l'heure, était là; maintenant, je l'apercevais au loin, se sauvant à perte de vue, et je ne distinguais plus la ligne qui séparait le sable de l'Océan. Je croyais assister à une féerie gigantesque et surnaturelle. L'Atlantique était devant moi tout à l'heure, puis il avait disparu dans la grève, comme font les décors dans les trappes, et je marchais à présent au milieu d'un désert. Seuls, la sensation, le souffle de l'eau salée demeuraient en moi. Je sentais l'odeur du varech, l'odeur de la vague, la rude et bonne odeur des c?tes. Je marchais vite; je n'avais plus froid; je regardais l'épave échouée, qui grandissait à mesure que j'avan?ais et ressemblait à présent à une énorme baleine naufragée.

?Elle semblait sortir du sol et prenait, sur cette immense étendue plate et jaune, des proportions surprenantes. Je l'atteignis enfin, après une heure de marche. Elle gisait sur le flanc, crevée, brisée, montrant, comme les c?tes d'une bête, ses os rompus, ses os de bois goudronné, percés de clous énormes. Le sable déjà l'avait envahie, entré par toutes les fentes, et il la tenait, la possédait, ne la lacherait plus. Elle paraissait avoir pris racine en lui. L'avant était entré profondément dans cette plage douce et perfide, tandis que l'arrière, relevé, semblait jeter vers le ciel, comme un cri d'appel désespéré, ces deux mots blancs sur le bordage noir: Marie-Joseph.

?J'escaladai ce cadavre de navire par le c?té le plus bas; puis, parvenu sur le pont, je pénétrai dans l'intérieur. Le jour, entré par les trappes défoncées et par les fissures des flancs, éclairait tristement ces sortes de caves longues et sombres, pleines de boiseries démolies. Il n'y avait plus rien là-dedans que du sable qui servait de sol à ce souterrain de planches.

?Je me mis à prendre des notes sur l'état du batiment. Je m'étais assis sur un baril vide et brisé, et j'écrivais à la lueur d'une large fente par où je pouvais apercevoir l'étendue illimitée de la grève. Un singulier frisson de froid et de solitude me courait sur la peau de moment en moment; et je cessais d'écrire parfois pour écouter le bruit vague et mystérieux de l'épave: bruit des crabes grattant les bordages de leurs griffes crochues, bruit de mille bêtes toutes petites de la mer, installées déjà sur ce mort, et aussi le bruit doux et régulier du taret qui ronge sans cesse, avec son grincement de vrille, toutes les vieilles charpentes, qu'il creuse et dévore.

?Et, soudain, j'entendis des voix humaines tout près de moi. Je fis un bond comme en face d'une apparition. Je crus vraiment, pendant une seconde, que j'allais voir se lever, au fond de la sinistre cale, deux noyés qui me raconteraient leur mort. Certes, il ne me fallut pas longtemps pour grimper sur le pont à la force des poignets: et j'aper?us debout, à l'avant du navire, un grand monsieur avec trois jeunes filles, ou plut?t, un grand Anglais avec trois misses. Assurément, ils eurent encore plus peur que moi en voyant surgir cet être rapide sur le trois-mats abandonné. La plus jeune des fillettes se sauva; les deux autres saisirent leur père à pleins bras; quant à lui, il avait ouvert la bouche; ce fut le seul signe qui laissa voir son émotion.

?Puis, après quelques secondes, il parla:

?-Aoh, m?sieu, vos été la propriétaire de cette batiment?

?-Oui, monsieur.

?-Est-ce que je p?vé la visiter?

?-Oui, monsieur.

?Il pronon?a alors une longue phrase anglaise, où je distinguai seulement ce mot: gracious, revenu plusieurs fois.

?Comme il cherchait un endroit pour grimper, je lui indiquai le meilleur et je lui tendis la main. Il monta; puis nous aidames les trois fillettes, rassurées. Elles étaient charmantes, surtout l'a?née, une blondine de dix-huit ans, fra?che comme une fleur, et si fine, si mignonne! Vraiment, les jolies Anglaises ont bien l'air de tendres fruits de la mer. On aurait dit que celle-là venait de sortir du sable et que ses cheveux en avaient gardé la nuance. Elles font penser, avec leur fra?cheur exquise, aux couleurs délicates des coquilles roses et aux perles nacrées, rares, mystérieuses, écloses dans les profondeurs inconnues des océans.

?Elle parlait un peu mieux que son père; et elle nous servit d'interprète. Il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails, que j'inventai, comme si j'eusse assisté à la catastrophe. Puis, toute la famille descendit dans l'intérieur de l'épave. Dès qu'ils eurent pénétré dans cette sombre galerie, à peine éclairée, ils poussèrent des cris d'étonnement et d'admiration; et soudain le père et les trois filles tinrent en leurs mains des albums, cachés sans doute dans leurs grands vêtements imperméables, et ils commencèrent en même temps quatre croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.

?Ils s'étaient assis, c?te à c?te, sur une poutre en saillie, et les quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes noires qui devaient représenter le ventre entr'ouvert du Marie-Joseph.

?Tout en travaillant, l'a?née des fillettes causait avec moi, qui continuais à inspecter le squelette du navire.

?J'appris qu'ils passaient l'hiver à Biarritz et qu'ils étaient venus tout exprès à l'?le de Ré pour contempler ce trois-mats enlisé. Ils n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'étaient de simples et braves toqués, de ces errants éternels dont l'Angleterre couvre le monde. Le père, long, sec, la figure rouge encadrée de favoris blancs, vrai sandwich vivant, une tranche de jambon découpée en tête humaine entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits échassiers en croissance, sèches aussi, sauf l'a?née, et gentilles toutes trois, mais surtout la plus grande.

?Elle avait une si dr?le de manière de parler, de raconter, de rire, de comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger, des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner, de se remettre au travail et de dire ?yes? ou ?n??, que je serais demeuré un temps indéfini à l'écouter et à la regarder.

?Tout à coup, elle murmura:

?-J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.

?Je prêtai l'oreille; et je distinguai aussit?t un léger bruit, singulier, continu. Qu'était-ce? Je me levai pour aller regarder par la fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle allait nous entourer!

?Nous f?mes aussit?t sur le pont. Il était trop tard. L'eau nous cernait, et elle courait vers la c?te avec une prodigieuse vitesse. Non, cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une tache démesurée. A peine quelques centimètres d'eau couvraient le sable; mais on ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l'imperceptible flot.

?L'Anglais voulut s'élancer; je le retins; la fuite était impossible, à cause des mares profondes que nous avions d? contourner en venant, et où nous tomberions au retour.

?Ce fut, dans nos c?urs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la petite Anglaise se mit à sourire et murmura:

?-Ce été nous les naufragés!

?Je voulus rire; mais la peur m'étreignait, une peur lache, affreuse, basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions m'apparurent en même temps. J'avais envie de crier: ?Au secours!? Vers qui?

?Les deux petites Anglaises s'étaient blotties contre leur père, qui regardait, d'un ?il consterné, la mer démesurée autour de nous.

?Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Océan montant, une nuit lourde, humide, glacée:

?Je dis:

?-Il n'y a rien à faire qu'à demeurer sur ce bateau.

?L'Anglais répondit:

?-Oh! yes!

?Et nous restames là un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en vérité, combien de temps, à regarder, autour de nous, cette eau jaune qui s'épaississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur l'immense grève reconquise.

?Une des fillettes eut froid, et l'idée nous vint de redescendre, pour nous mettre à l'abri de la brise légère, mais glacée, qui nous effleurait et nous piquait la peau.

?Je me penchai sur la trappe. Le navire était plein d'eau. Nous d?mes alors nous blottir contre le bordage d'arrière, qui nous garantissait un peu.

?Les ténèbres, à présent, nous enveloppaient, et nous restions serrés les uns contre les autres, entourés d'ombre et d'eau. Je sentais trembler, contre mon épaule, l'épaule de la petite Anglaise, dont les dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce de son corps à travers les étoffes, et cette chaleur m'était délicieuse comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles, muets, accroupis comme des bêtes dans un fossé, aux heures d'ouragan. Et pourtant, malgré tout, malgré la nuit, malgré le danger terrible et grandissant, je commen?ais à me sentir heureux d'être là, heureux du froid et du péril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse à passer sur cette planche, si près de cette jolie et mignonne fillette.

?Je me demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être et de joie qui me pénétrait.

?Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle était là? Qui, elle? Une petite Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me dévouer pour elle, faire mille folies? étrange chose! Comment se fait-il que la présence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa grace qui nous enveloppe? la séduction de la joliesse et de la jeunesse qui nous grise comme ferait le vin?

?N'est-ce pas plut?t une sorte de toucher de l'amour, du mystérieux amour qui cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa puissance dès qu'il a mis face à face l'homme et la femme, et qui les pénètre d'émotion, d'une émotion confuse, secrète, profonde, comme on mouille la terre pour y faire pousser des fleurs!

?Mais le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence du ciel, car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement léger, infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone clapotement du courant contre le bateau.

?Tout à coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises pleurait. Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent à parler dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la rassurait et qu'elle avait toujours peur.

?Je demandai à ma voisine:

?-Vous n'avez pas trop froid, miss?

?-Oh! si. J'avé froid beaucoup.

?Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais ?té; je l'en couvris malgré elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.

?Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle me passa sur le visage. Le vent s'élevait!

?L'Anglais s'en aper?ut en même temps que moi, et il dit simplement:

?-C'était mauvaise pour nous, cette....

?Assurément c'était mauvais, c'était la mort certaine si des lames, même de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'épave, tellement brisée et disjointe que la première vague un peu rude l'emporterait en bouillie.

?Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais dans les ténèbres des lignes blanches para?tre et dispara?tre, des lignes d'écume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du Marie-Joseph, l'agitait d'un court frémissement qui nous montait jusqu'au c?ur.

?L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais une envie folle de la saisir dans mes bras.

?Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares brillaient sur les c?tes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d'eux surtout m'irritait. Il s'éteignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussit?t; c'était bien un ?il, celui-là, avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de feu.

?De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me dit, par-dessus les têtes de ses filles, avec une souveraine gravité:

?-M?sieu, je vous souhaite bon année.

?Il était minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il pronon?a une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent à chanter le God save the Queen, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et s'évapora à travers l'espace.

?J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une émotion puissante et bizarre.

?C'était quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés, de condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi quelque chose de plus grand, de comparable à l'antique et sublime Ave, C?sar, morituri te salutant.

?Quand ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute seule une ballade, une légende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier nos angoisses. Elle y consentit et aussit?t sa voix claire et jeune s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car les notes tra?naient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et voletaient, comme des oiseaux blessés, au-dessus des vagues.

?La mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne pensais plus qu'à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes. Si une barque avait passé près de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit tourmenté s'égarait dans le rêve! Une sirène! N'était-ce point, en effet, une sirène, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce navire vermoulu et qui, tout à l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans les flots?...

?Mais nous roulames brusquement tous les cinq sur le pont, car le Marie-Joseph s'était affaissé sur son flanc droit. L'Anglaise étant tombée sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernière seconde, je baisais à pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait plus; nous autres aussi ne bougions point.

?Le père dit: ?Kate!? Celle que je tenais répondit ?yes?, et fit un mouvement pour se dégager. Certes, à cet instant j'aurais voulu que le bateau s'ouvr?t en deux pour tomber à l'eau avec elle.

?L'Anglais reprit:

?-Une petite bascoule, ce n'été rien. J'avé mes trois filles conserves.

?Ne voyant point l'a?née, il l'avait crue perdue d'abord!

?Je me relevai lentement, et, soudain, j'aper?us une lumière sur la mer, tout près de nous. Je criai; on répondit. C'était une barque qui nous cherchait, le patron de l'h?tel ayant prévu notre imprudence.

?Nous étions sauvés. J'en fus désolé! On nous cueillit sur notre radeau, et on nous ramena à Saint-Martin.

?L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait:

?-Bonne souper! bonne souper!

?On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le Marie-Joseph.

?Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d'étreintes et de promesses de s'écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que je ne les suivisse.

?J'étais toqué; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes, si nous avions passé huit jours ensemble, je l'épousais! Combien l'homme, parfois, est faible et incompréhensible!

?Deux ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je re?us une lettre de New-York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis lors, nous nous écrivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses s?urs, jamais de son mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du Marie-Joseph.... C'est peut-être la seule femme que j'aie aimée... non... que j'aurais aimée.... Ah!... voilà... sait-on?... Les événements vous emportent.... Et puis... et puis... tout passe.... Elle doit être vieille, à présent... je ne la reconna?trais pas.... Ah! celle d'autrefois... celle de l'épave... quelle créature... divine! Elle m'écrit que ses cheveux sont tout blancs.... Mon Dieu!... ?a m'a fait une peine horrible.... Ah! ses cheveux blonds.... Non, la mienne n'existe plus.... Que c'est triste... tout ?a!...?

* * *

L'ERMITE

Nous avions été voir, avec quelques amis, le vieil ermite installé sur un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine qui va de Cannes à la Napoule.

En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires la?ques, nombreux autrefois, et dont la race aujourd'hui dispara?t. Nous cherchions les causes morales, nous nous efforcions de déterminer la nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes.

Un de nos compagnons dit tout à coup:

?-J'ai connu deux solitaires: un homme et une femme. La femme doit être encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d'un mont absolument désert sur la c?te de Corse, à quinze ou vingt kilomètres de toute maison. Elle vivait là avec une bonne; j'allai la voir. Elle avait été certainement une femme du monde distinguée. Elle me re?ut avec politesse et même avec bonne grace, mais je ne sais rien d'elle; je ne devinai rien.

Quant à l'homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure:

Retournez-vous. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se détache derrière la Napoule, tout seul en avant des cimes de l'Esterel; on l'appelle dans le pays le mont des Serpents. C'est là que vivait mon solitaire, dans les murs d'un petit temple antique, il y a douze ans environ.

Ayant entendu parler de lui je me décidai à faire sa connaissance et je partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à l'auberge de la Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier c?ne, haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l'odeur est si vive et si pénétrante qu'elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien mérité de mont des Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous na?tre sous les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si nombreux qu'on n'ose plus marcher et qu'on éprouve une gêne singulière, non pas une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte d'effroi mystique. J'ai eu plusieurs fois la singulière sensation de gravir un mont sacré de l'antiquité, une bizarre colline parfumée et mystérieuse, couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par un temple.

Ce temple existe encore. On m'a affirmé du moins que ce fut un temple. Car je n'ai point cherché à en savoir davantage pour ne pas gater mes émotions.

Donc j'y grimpai, un matin de mars, sous prétexte d'admirer le pays. En parvenant au sommet j'aper?us en effet des murs et, assis sur une pierre, un homme. Il n'avait guère plus de quarante-cinq ans, bien que ses cheveux fussent tout blancs; mais sa barbe était presque noire encore. Il caressait un chat roulé sur ses genoux et ne semblait point prendre garde à moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte et fermée au moyen de branches, de paille, d'herbes et de cailloux, était habitée par lui, et je revins de son c?té.

La vue, de là, est admirable. C'est, à droite, l'Esterel aux sommets pointus, étrangement découpés, puis la mer démesurée, s'allongeant jusqu'aux c?tes lointaines de l'Italie, avec ses caps nombreux et, en face de Cannes, les ?les de Lérins, vertes et plates, qui semblent flotter et dont la dernière présente vers le large un haut et vieux chateau-fort à tours crénelées, bati dans les flots mêmes.

Puis dominant la c?te verte, où l'on voit pareilles, d'aussi loin, à des ?ufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas et de villes blanches baties dans les arbres, s'élèvent les Alpes, dont les sommets sont encore encapuchonnés de neige.

Je murmurai: ?Cristi, c'est beau.?

L'homme leva la tête et dit: ?Oui, mais quand on voit ?a toute la journée, c'est monotone.?

Donc il parlait, il causait et il s'ennuyait, mon solitaire. Je le tenais.

Je ne restai pas longtemps ce jour-là et je m'effor?ai seulement de découvrir la couleur de sa misanthropie. Il me fit surtout l'effet d'un être fatigué des autres, las de tout, irrémédiablement désillusionné et dégo?té de lui-même comme du reste.

Je le quittai après une demi-heure d'entretien. Mais je revins huit jours plus tard, et encore une fois la semaine suivante, puis toutes les semaines; si bien qu'avant deux mois nous étions amis.

Or, un soir de la fin de mai, je jugeai le moment venu et j'emportai des provisions pour d?ner avec lui sur le mont des Serpents.

C'était un de ces soirs du Midi si odorants dans ce pays où l'on cultive les fleurs comme le blé dans le Nord, dans ce pays où l'on fabrique presque toutes les essences qui parfumeront la chair et les robes des femmes, un de ces soirs où les souffles des orangers innombrables, dont sont plantés les jardins et tous les replis des vallons, troublent et alanguissent à faire rêver d'amour les vieillards.

Mon solitaire m'accueillit avec une joie visible; il consentit volontiers à partager mon d?ner.

Je lui fis boire un peu de vin dont il avait perdu l'habitude; il s'anima, et se mit à parler de sa vie passée. Il avait toujours habité Paris et vécu en gar?on joyeux, me semblait-il.

Je lui demandai brusquement: ?Quelle dr?le d'idée vous avez eue de venir vous percher sur ce sommet??

Il répondit aussit?t: ?Ah! c'est que j'ai re?u la plus rude secousse que puisse recevoir un homme. Mais pourquoi vous cacher ce malheur? Il vous fera me plaindre, peut-être! Et puis... je ne l'ai jamais dit à personne... jamais... et je voudrais savoir... une fois... ce qu'en pense un autre... et comment il le juge.

Né à Paris, élevé à Paris, je grandis et je vécus dans cette ville. Mes parents m'avaient laissé quelques milliers de francs de rente, et j'obtins, par protection, une place modeste et tranquille qui me faisait riche, pour un gar?on.

J'avais mené, dès mon adolescence, une vie de gar?on. Vous savez ce que c'est. Libre et sans famille, résolu à ne point prendre de femme légitime, je passais tant?t trois mois avec l'une, tant?t six mois avec l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à prendre ou à vendre.

Cette existence médiocre, et banale si vous voulez, me convenait, satisfaisait mes go?ts naturels de changement et de badauderie. Je vivais sur le boulevard, dans les théatres et dans les cafés, toujours dehors, presque sans domicile, bien que proprement logé. J'étais un de ces milliers d'êtres qui se laissent flotter, comme des bouchons, dans la vie; pour qui les murs de Paris sont les murs du monde, et qui n'ont souci de rien, n'ayant de passion pour rien. J'étais ce qu'on appelle un bon gar?on, sans qualités et sans défauts. Voilà. Et je me juge exactement.

Donc, de vingt à quarante ans, mon existence s'écoula lente et rapide, sans aucun événement marquant. Comme elles vont vite les années monotones de Paris où n'entre dans l'esprit aucun de ces souvenirs qui font date, ces années longues et pressées, banales et gaies, où l'on boit, mange et rit sans savoir pourquoi, les lèvres tendues vers tout ce qui se go?te et tout ce qui s'embrasse, sans avoir envie de rien. On était jeune; on est vieux sans avoir rien fait de ce que font les autres; sans aucune attache, aucune racine, aucun lien, presque sans amis, sans parents, sans femmes, sans enfants!

Donc, j'atteignis doucement et vivement la quarantaine; et pour fêter cet anniversaire, je m'offris, à moi tout seul, un bon d?ner dans un grand café. J'étais un solitaire dans le monde; je jugeai plaisant de célébrer cette date en solitaire.

Après d?ner, j'hésitai sur ce que je ferais. J'eus envie d'entrer dans un théatre; et puis l'idée me vint d'aller en pèlerinage au quartier Latin, où j'avais fait mon droit jadis. Je traversai donc Paris, et j'entrai sans préméditation dans une de ces brasseries où l'on est servi par des filles.

Celle qui prenait soin de ma table était toute jeune, jolie et rieuse. Je lui offris une consommation qu'elle accepta tout de suite. Elle s'assit en face de moi et me regarda de son ?il exercé, sans savoir à quel genre de male elle avait affaire. C'était une blonde, ou plut?t une blondine, une fra?che, toute fra?che créature qu'on devinait rose et potelée sous l'étoffe gonflée du corsage. Je lui dis les choses galantes et bêtes qu'on dit toujours à ces êtres-là; et comme elle était vraiment charmante, l'idée me vint soudain de l'emmener... toujours pour fêter ma quarantaine. Ce ne fut ni long ni difficile. Elle se trouvait libre... depuis quinze jours, me dit-elle... et elle accepta d'abord de venir souper aux Halles quand son service serait fini.

Comme je craignais qu'elle ne me faussat compagnie,-on ne sait jamais ce qui peut arriver, ni qui peut entrer dans ces brasseries, ni le vent qui souffle dans une tête de femme,-je demeurai là, toute la soirée, à l'attendre.

J'étais libre aussi, moi, depuis un mois ou deux et je me demandais, en regardant aller de table en table cette mignonne débutante de l'Amour, si je ne ferais pas bien de passer bail avec elle pour quelque temps. Je vous conte là une de ces vulgaires aventures quotidiennes de la vie des hommes à Paris.

Pardonnez-moi ces détails grossiers; ceux qui n'ont pas aimé poétiquement prennent et choisissent les femmes comme on choisit une c?telette à la boucherie, sans s'occuper d'autre chose que de la qualité de leur chair.

Donc, je l'emmenai chez elle,-car j'ai le respect de mes draps. C'était un petit logis d'ouvrière, au cinquième, propre et pauvre; et j'y passai deux heures charmantes. Elle avait, cette petite, une grace et une gentillesse rares.

Comme j'allais partir, je m'avan?ai vers la cheminée afin d'y déposer le cadeau réglementaire, après avoir pris jour pour une seconde entrevue avec la fillette, qui demeurait au lit, je vis vaguement une pendule sous globe, deux vases de fleurs et deux photographies dont l'une, très ancienne, une de ces épreuves sur verre appelées daguerréotypes. Je me penchai, par hasard, vers ce portrait, et je demeurai interdit, trop surpris pour comprendre.... C'était le mien, le premier de mes portraits... que j'avais fait faire autrefois, quand je vivais en étudiant au quartier Latin.

Je le saisis brusquement pour l'examiner de plus près. Je ne me trompais point... et j'eus envie de rire, tant la chose me parut inattendue et dr?le.

Je demandai: ?Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là??

Elle répondit: ?C'est mon père, que je n'ai pas connu. Maman me l'a laissé en me disant de le garder, que ?a me servirait peut-être un jour...?

Elle hésita, se mit à rire, et reprit: ?Je ne sais pas à quoi par exemple. Je ne pense pas qu'il vienne me reconna?tre.?

Mon c?ur battait précipité comme le galop d'un cheval emporté. Je remis l'image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir ce que je faisais, deux billets de cent francs que j'avais en poche, et je me sauvai en criant: ?A bient?t... au revoir... ma chérie... au revoir.?

J'entendis qu'elle répondait: ?A mardi.? J'étais dans l'escalier obscur que je descendis à tatons.

Lorsque je sortis dehors, je m'aper?us qu'il pleuvait, et je partis à grands pas, par une rue quelconque.

J'allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir! était-ce possible?-Oui.-Je me rappelai soudain une fille qui m'avait écrit, un mois environ après notre rupture, qu'elle était enceinte de moi. J'avais déchiré ou br?lé la lettre, et oublié cela.-J'aurais d? regarder la photographie de la femme sur la cheminée de la petite. Mais l'aurais-je reconnue? C'était la photographie d'une vieille femme, me semblait-il.

J'atteignis le quai. Je vis un banc; et je m'assis. Il pleuvait. Des gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m'apparut odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d'infamies voulues ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-être de posséder ma fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir, avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles, d'adultères, d'incestes, d'enfants violés. Je me rappelai ce qu'on disait des ponts hantés par des vicieux infames.

J'avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres ignobles. J'étais entré dans la couche de ma fille!

Je faillis me jeter à l'eau. J'étais fou! J'errai jusqu'au jour, puis je revins chez moi pour réfléchir.

Je fis alors ce qui me parut le plus sage; je priai un notaire d'appeler cette petite et de lui demander dans quelles conditions sa mère lui avait remis le portrait de celui qu'elle supposait être son père, me disant chargé de ce soin par un ami.

Le notaire exécuta mes ordres. C'est à son lit de mort que cette femme avait désigné le père de sa fille, et devant un prêtre qu'on me nomma.

Alors, toujours au nom de cet ami inconnu, je fis remettre à cette enfant la moitié de ma fortune, cent quarante mille francs environ, dont elle ne peut toucher que la rente, puis je donnai ma démission de mon emploi, et me voici.

En errant sur ce rivage, j'ai trouvé ce mont et je m'y suis arrêté... jusques à quand... je l'ignore!

Que pensez-vous de moi... et de ce que j'ai fait?

Je répondis en lui tendant la main.

-Vous avez fait ce que vous deviez faire. Bien d'autres eussent attaché moins d'importance à cette odieuse fatalité.

Il reprit: ?Je le sais, mais, moi, j'ai failli en devenir fou. Il para?t que j'avais l'ame sensible sans m'en être jamais douté. Et j'ai peur de Paris, maintenant, comme les croyants doivent avoir peur de l'enfer. J'ai re?u un coup sur la tête, voilà tout, un coup comparable à la chute d'une tuile quand on passe dans la rue. Je vais mieux depuis quelque temps.?

Je quittai mon solitaire. J'étais fort troublé par son récit.

Je le revis encore deux fois, puis je partis, car je ne reste jamais dans le Midi après la fin de mai.

Quand je revins l'année suivante, l'homme n'était plus sur le mont des Serpents; et je n'ai jamais entendu parler de lui.

Voilà l'histoire de mon ermite.

* * *

MADEMOISELLE PERLE

Quelle singulière idée j'ai eue, vraiment, ce soir-là, de choisir pour reine Mlle Perle.

Je vais tous les ans faire les Rois chez mon vieil ami Chantal. Mon père, dont il était le plus intime camarade, m'y conduisait quand j'étais enfant. J'ai continué, et je continuerai sans doute tant que je vivrai, et tant qu'il y aura un Chantal en ce monde.

Les Chantal, d'ailleurs, ont une existence singulière; ils vivent à Paris comme s'ils habitaient Grasse, Yvetot ou Pont-à-Mousson.

Ils possèdent, auprès de l'Observatoire, une maison dans un petit jardin. Ils sont chez eux, là, comme en province. De Paris, du vrai Paris, ils ne connaissent rien, ils ne soup?onnent rien; ils sont si loin, si loin! Parfois, cependant, ils y font un voyage, un long voyage. Mme Chantal va aux grandes provisions, comme on dit dans la famille. Voici comment on va aux grandes provisions.

Mlle Perle, qui a les clefs des armoires de cuisine (car les armoires au linge sont administrées par la ma?tresse elle-même), Mlle Perle prévient que le sucre touche à sa fin, que les conserves sont épuisées; qu'il ne reste plus grand'chose au fond du sac à café.

Ainsi mise en garde contre la famine, Mme Chantal passe l'inspection des restes, en prenant des notes sur un calepin. Puis, quand elle a inscrit beaucoup de chiffres, elle se livre d'abord à de longs calculs et ensuite à de longues discussions avec Mlle Perle. On finit cependant par se mettre d'accord et par fixer les quantités de chaque chose dont on se pourvoira pour trois mois: sucre, riz, pruneaux, café, confitures, bo?tes de petits pois, de haricots, de homard, poissons salés ou fumés, etc., etc.

Après quoi, on arrête le jour des achats et on s'en va, en fiacre, dans un fiacre à galerie, chez un épicier considérable qui habite au delà des ponts, dans les quartiers neufs.

Mme Chantal et Mlle Perle font ce voyage ensemble, mystérieusement, et reviennent à l'heure du d?ner, exténuées, bien qu'émues encore, et cahotées dans le coupé, dont le toit est couvert de paquets et de sacs, comme une voiture de déménagement.

Pour les Chantal, toute la partie de Paris située de l'autre c?té de la Seine constitue les quartiers neufs, quartiers habités par une population singulière, bruyante, peu honorable, qui passe les jours en dissipations, les nuits en fêtes, et qui jette l'argent par les fenêtres. De temps en temps cependant, on mène les jeunes filles au théatre, à l'Opéra-Comique ou au Fran?ais, quand la pièce est recommandée par le journal que lit M. Chantal.

Les jeunes filles ont aujourd'hui dix-neuf et dix-sept ans; ce sont deux belles filles, grandes et fra?ches, très bien élevées, trop bien élevées, si bien élevées qu'elles passent inaper?ues comme deux jolies poupées. Jamais l'idée ne me viendrait de faire attention ou de faire la cour aux demoiselles Chantal; c'est à peine si on ose leur parler, tant on les sent immaculées; on a presque peur d'être inconvenant en les saluant.

Quant au père, c'est un charmant homme, très instruit, très ouvert, très cordial, mais qui aime avant tout le repos, le calme, la tranquillité, et qui a fortement contribué à momifier ainsi sa famille pour vivre à son gré, dans une stagnante immobilité. Il lit beaucoup, cause volontiers, et s'attendrit facilement. L'absence de contacts, de coudoiements et de heurts a rendu très sensible et délicat son épiderme, son épiderme moral. La moindre chose l'émeut, l'agite et le fait souffrir.

Les Chantal ont des relations cependant, mais des relations restreintes, choisies avec soin dans le voisinage. Ils échangent aussi deux ou trois visites par an avec des parents qui habitent au loin.

Quant à moi, je vais d?ner chez eux le 15 ao?t et le jour des Rois. Cela fait partie de mes devoirs comme la communion de Paques pour les catholiques.

Le 15 ao?t, on invite quelques amis, mais aux Rois, je suis le seul convive étranger.

* * *

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