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   Chapter 12 No.12

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 7078

Updated: 2017-12-06 00:02


Le docteur Cébronne était transfiguré quand M. des Jonchères le revit trois jours plus tard.

-Aubrun sort d'ici, Henri; je l'ai mandé par télégramme et lui ai remis son chèque. Il vaut mieux que son métier, et je m'en souviendrai pour qu'il ne connaisse plus la misère.

-Avec la grosse somme que tu lui donnes et les copies que je lui fournirai, il vivra suffisamment bien. Et ces pauvres femmes? Parle-moi d'elles! Comment s'est passée leur première entrevue?

-Sans scène, sans crises nerveuses, Dieu merci! Elles se sont embrassées longuement, mais étant habituées à souffrir et à se dominer, il n'y a pas eu de démonstrations extérieures exagérées. Cet empire sur soi-même, cette modération dans une circonstance exceptionnelle me plaisent énormément. C'est une garantie pour leur rétablissement.

-Mais tu ne crains rien pour Mlle Deplémont? Elle ne tombera pas malade?

-Je craindrais si elle s'abandonnait elle-même... heureusement sa mère a besoin de ses soins, elle le sent et s'efforce de surmonter l'accablement amené par la réaction. Pour toutes les deux, la sécurité et la paix feront le reste. Gertrude, qui s'inquiétait, comprend maintenant qu'aucune corde n'est brisée chez elle.

-La paix et la sécurité!... elles produisent le même effet sur toi, mon cher Bernard, répliqua M. des Jonchères en regardant avec joie l'expression rassérénée de son ami. En trois jours, tu as rajeuni étonnamment. De ces angoisses, de cette aventure extraordinaire, il ne te restera que quelques cheveux blancs. Le mauvais rêve, dont je souffrais, en vérité, presque autant que vous, a disparu, Dieu soit loué!

-Oui, dit Cébronne, tu entrais dans ma douleur avec toute l'affection d'un ami... Mais ce mauvais rêve... aurait-il pris un caractère odieux si vos lois n'étaient pas si mal faites?

-Explique-toi?

-On a refusé d'accepter la caution que je proposais pour éviter à Mlle Deplémont la brutalité de sa position... et cependant mon honorabilité n'est mise en doute par personne, et, au besoin, ma parole d'honneur fait loi, tu le sais bien!

-Sans doute, mon pauvre cher, mais si on appliquait ta théorie, combien de coupables échapperaient à la justice?

-Pourquoi? On mettrait des conditions strictes à l'acceptation de la caution.

-Et tu fais entrer dans ces conditions l'honorabilité de celui qui offre caution? Mais l'homme le plus honnête, le plus s?r est souvent trompé!

-Aussi je ne dis pas de laisser un prévenu ou accusé sans surveillance; on le surveillerait de près, soit! mais, à moins qu'il n'y ait aucun doute sur la culpabilité d'un homme, la prison préventive est révoltante! Vois la contradiction flagrante dans le fait suivant d'après un principe de jurisprudence: ?Tout homme est innocent, tant qu'il n'est pas reconnu coupable?; on ouvre des débats pour apporter ou discuter la preuve de la culpabilité, et on enferme l'individu avant que la question ne soit plus douteuse!

-Mon cher ami, tout ceci est complexe et ne se résout pas de cette fa?on simpliste. Remarque, je te prie, que les erreurs judiciaires sont rares et que la justice est inspirée, de nos jours, par un grand esprit d'humanité.

-Je le sais!... mais n'y aurait-il qu'un seul fait comme celui dont trois êtres viennent de tant souffrir, que, à mon sens et sans parti pris, ce serait suffisant pour modifier la loi sur la prison préventive.

Deux mois après, par un temps chaud de mois d'ao?t, le docteur Cébronne et Gertrude venaient passer leur lune de miel en Bretagne.

Bernard avait envoyé ses domestiq

ues pour préparer la maison et la mettre en état de recevoir la jeune femme.

Aucun endroit ne pouvait être mieux choisi, loin du bruit, loin des hommes, dans un cadre qui, reportant l'esprit bien loin en arrière, aidait à l'oubli et à l'apaisement.

La maison longue, assez basse, aux toits arrondis, datait du dix-huitième siècle. On lui avait conservé ses volets verts, chantés par le go?t romantique d'autrefois. Un perron de quelques marches donnait accès au jardin dont les carrés réguliers, parsemés de bosquets en miniature, s'étendaient jusqu'à la Rance aux bords singulièrement escarpés et sauvages. Des statues, voilées de lichen, ajoutaient à la mélancolie du vieux jardin, que cultivait l'homme chargé de garder la propriété.

Cébronne conservait un souvenir attendri de l'habitation où s'était passée son heureuse enfance; ni lui ni son père, appelés par des carrières brillantes loin de leur pays natal, n'avaient voulu la vendre, bien qu'ils n'y fissent que de courts séjours, à très longs intervalles.

Bernard observait, sur le visage de sa femme, l'effet produit par l'aspect suranné mais, à ses yeux, très poétique de la propriété.

-C'est charmant! dit-elle avec le sourire un peu souffrant qu'elle conservait depuis ses épreuves.

-Ai-je bien fait de vous amener ici?

-Oh! oui... ce sera le repos enfin loin de Paris! loin de souvenirs affreux.

-Ils dispara?tront ici, vous verrez! Plus de regards en arrière, ma chère Gertrude! dit-il d'un ton ferme; et ne pensons qu'à nous. Nous sommes seuls, nous sommes heureux.

Ils étaient complètement seuls, en effet, Mme Deplémont ayant refusé de les accompagner pour ne pas être en tiers indiscret dans leur bonheur.

Cébronne avait bien auguré de l'atmosphère de paix et de joies dans laquelle ils vécurent plusieurs semaines, et bient?t il ne revit plus l'expression souffrante qui lui faisait mal.

Gertrude, aimante, passionnément reconnaissante, et, malgré le développement de son énergie par la lutte et le travail, restée femme jusqu'au fond de l'ame, veillait sur elle-même pour que nul reflet du passé ne v?nt attrister son mari. Puis l'effort disparut, car elle s'épanouissait dans un bonheur que les anciennes douleurs rendaient plus pénétrant, plus profond, et les objets qui l'entouraient s'imprégnaient des douceurs de sa vie actuelle.

?Mon cher ami, écrivait le docteur Cébronne à M. des Jonchères, tu te rappelles cet endroit où tu m'as accompagné il y a quelques années? En vrai Parisien, tu y voyais seulement une solitude absolue, un air triste sous sa verdure et sa vétusté, sous le siècle qui a jauni les toits et patiné les murs. Moi je t'en décrivais le charme mystérieux, vu par mon c?ur et mes souvenirs... Je l'aimais jadis, maintenant je l'adore dans son rajeunissement produit par l'amour heureux.

?Tu te souviens aussi d'une pensée que nous avions discutée ensemble: ?Le c?ur de la femme est un miroir qui reflète l'univers entier?? La comprenions-nous bien? Je ne le crois pas, et un mariage malheureux me l'avait rendue amère.

?Aujourd'hui, je ne la comprends pas, je la vis!... Le c?ur honnête d'une femme intelligente renferme toutes les nuances infinies, toutes les délicatesses exquises qui sont, pour l'homme, l'essence de sa paix et de son bonheur.

?Le c?ur féminin, qui comprend tout, est bien ?le miroir qui reflète l'univers entier.? Ma vieille amitié te souhaite de le posséder un jour.

?Adieu et à bient?t!

?CéBRONNE.?

PARIS.-TYP. PLON-NOURRIT ET CIE, 8, RUE CARANCIèRE.-12647.

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