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   Chapter 11 No.11

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 21615

Updated: 2017-12-06 00:02


Dans la hate de régler ses affaires, la femme de charge n'avait fait que le nécessaire de son travail et se préparait à partir quand l'agent de la s?reté sonna à la porte du prétendu M. de Lucel.

Il lui transmit le désir du juge d'instruction.

-Il m'est impossible d'y aller à présent, répondit-elle; j'irai à quatre heures comme toujours.

-Ce n'est pas à quatre heures qu'il veut vous voir, c'est maintenant!

-Pourquoi est-ce si pressé? Les autres fois, c'était à quatre heures et je recevais une lettre pour m'avertir que M. le juge d'instruction désirait me questionner?

-Il n'a pas eu le temps d'écrire... un fait nouveau s'est produit, et vous seule fournirez les renseignements que M. de Monvoy désire avoir avant de quitter le Palais pour rentrer chez lui.

-Mais, je suis en costume de travail, il faut que j'aille chez moi m'habiller convenablement pour me présenter devant M. le juge d'instruction.

-C'est inutile... nous serions retardés, et c'est très pressé.

-Je veux au moins passer chez moi pour prendre un chapeau, dit-elle en commen?ant à élever la voix; il me faut deux minutes pour monter dans ma chambre.

-Assez discuté! je ne connais que ma consigne, ainsi, partons! Une voiture nous attend à la porte.

Extrêmement alarmée, elle fut tentée de résister, mais, comprenant aussit?t l'erreur qu'elle commettrait, elle se borna à répondre:

-Comme c'est ennuyeux, d'être mêlée à une affaire de justice! on est toujours dérangée pour des interrogatoires. C'est la cinquième fois que je vais au Palais.

-Cela ne durera pas... soyez tranquille.

Elle lui lan?a un regard inquiet, mais le suivit sans rien ajouter.

En route, elle essaya de faire parler l'agent, monté avec elle dans la voiture, mais elle n'obtint que des réponses brusques et laconiques qui la déconcertèrent.

Elle se remémorait sa vie depuis un mois et ne voyait aucun acte maladroit à se reprocher.

Par qui le mensonge de l'héritage pourrait-il être contr?lé? Sauf son fils, personne ne s'intéressait assez à ses affaires pour observer ses mouvements et regarder de près dans sa vie. Aucune enquête n'était désormais à redouter, pas un mauvais renseignement n'ayant été donné sur elle.

Pour l'héritage, elle avait eu l'habileté, afin de ne pas étonner son fils, de parler, non d'un parent proche, mais d'un cousin éloigné avec lequel les rapports étaient rompus depuis longtemps et qu'elle croyait mort.

Le jeune homme jouissait donc, sans grande surprise, de l'aubaine qui leur arrivait. A toutes ses questions, elle avait répondu de la fa?on la plus plausible.

Avec le juge d'instruction, jamais elle n'avait varié dans ses dépositions. Ensuite, elle s'était remise simplement à travailler et manifestait, sans exagération, un chagrin très compréhensible.

Enfin, les charges s'accumulaient contre Mlle Deplémont, dont la culpabilité paraissait évidente à la justice, et, en grande partie, à l'opinion publique.

Rien donc, ni dans les faits ni dans ses actes, n'était de nature à la mettre en suspicion.

Cependant, elle pressentait un danger, et se préparait intérieurement à le braver ou à le tourner.

Son air posé, quand elle entra dans le cabinet du juge d'instruction, e?t trompé plus d'un observateur. Elle s'excusa d'arriver en costume de travail, mais M. de Monvoy l'interrompit d'un ton qui ébranla son assurance, et il lui demanda, sans aucun préambule:

-Où étiez-vous, le soir où votre excellent ma?tre, M. de Chantepy, a été assassiné?

La question, à laquelle elle avait déjà répondu, la tournure de la phrase et la sécheresse du magistrat troublèrent la misérable; toutefois, elle répondit assez tranquillement.

-Mais, j'ai déjà dit à monsieur le juge que j'étais dans ma chambre; je n'en ai pas bougé.

-Bien! appelez Aubrun, dit M. de Monvoy au greffier.

En voyant son nouveau ma?tre, Sophie Brion devint pourpre.

-M. de Lucel! s'écria-t-elle. Ici!

-Non... Aubrun tout bonnement! dit-il froidement. Agent au service de M. des Jonchères, l'avocat de Mlle Deplémont.

Une expression d'affolement passa sur le visage de la femme de charge, elle parut chercher autour d'elle un moyen de fuir, puis, par un effort de volonté extraordinaire, elle se composa un maintien tranquille.

-Monsieur le juge, dit Aubrun, cette femme, appelée par vous comme témoin, est l'assassin de M. de Chantepy.

-L'assassin de M. de Chantepy! de mon cher ma?tre! s'écria-t-elle en faisant un pas vers Aubrun. C'est un fou... Monsieur le juge d'instruction, est-il possible que je me sois mise au service d'un fou!

-Il n'est pas plus fou que vous et moi, vous le savez bien... Je vous ferai observer qu'une pareille comédie ne peut pas vous servir.

-Alors, on m'a fait venir ici pour m'injurier! Et un magistrat supporte qu'on insulte devant lui une honnête femme! dit-elle avec une indignation très bien feinte.

-On vous a fait venir pour vous expliquer. Vous avez été interrogée jusqu'ici comme témoin et vos témoignages ont été à charge pour Mlle Deplémont. Mais voici un homme qui, vous observant depuis près d'un mois, affirme que Mlle Deplémont est innocente et qu'il a vu, entre vos mains, la preuve matérielle de votre crime. Si vous ne vous disculpez pas, je vous fais arrêter et conduire au procureur de la République.

-Comment! ce prétendu M. de Lucel était un espion! s'écria la femme de charge, que cette idée mettait hors d'elle-même. Ah! comme on est trompé! A présent, je prendrai des renseignements minutieux avant de servir les gens.

Personne ne daigna lui répondre.

-Vous avez dit à M. Aubrun, reprit le juge d'instruction, que vous héritiez d'un cousin qui vous laissait une petite fortune?

-Mais, c'est la pure vérité, monsieur le juge! je le jure!

-Parlez, Aubrun.

-Aussit?t le retour de cette femme, c'est-à-dire hier, je suis allé à Ménars, où aucun patron ma?on du nom de Rollant n'a demeuré.

-A qui vous êtes-vous adressé pour vos renseignements? dit Sophie. Ils sont absolument faux.

-Prouvez-le! Inutile, du reste, puisque...

-Alors, reprit-elle en l'interrompant, j'aurais inventé un nom et parlé de Ménars, sans savoir, au hasard? Pour sauver Mlle Deplémont, son avocat aurait bien d? choisir un agent plus habile et capable de meilleures inventions.

-En effet! c'est par hasard que vous avez pris le nom de votre cousin supposé et de l'endroit où soi-disant il habitait. Il est certain que rien n'était vrai, et que ce matin, vous m'avez montré les valeurs qui appartenaient à M. de Chantepy.

-C'est faux! les valeurs sont bien à moi et me viennent d'un héritage, dit-elle énergiquement.

-Et les numéros?

-Les numéros! quels numéros? répéta-t-elle en se troublant.

-Je vous ai laissé croire qu'il n'y avait aucun danger à négocier des valeurs au porteur, mais les numéros de ces valeurs sont toujours connus de l'agent de change et de la société chargés des achats. Ces numéros, je les sais par c?ur et les ai reconnus aussit?t.

-C'est faux, c'est faux! qu'est-ce que cela me fait, vos numéros? Il peut y en avoir de pareils.

Et, perdant sa correction de surface, elle accabla d'injures l'homme qui l'avait espionnée.

-Continuez! dit Aubrun en souriant. Ce n'est pas à moi que vous nuisez, mais à vous! J'ajoute que je n'ai jamais rencontré une coquine plus remarquable.

-Pas d'insultes, Aubrun!... Ne m'avez-vous pas certifié que Mme Brion avait sur elle les valeurs dont vous parlez?

-Oui, j'en suis certain.

-Si les valeurs sont bien à vous, continua M. de Monvoy, en s'adressant à la femme de charge, et qu'Aubrun se soit trompé, il doit vous être indifférent de me les remettre.

?Si Aubrun s'est trompé...? ce mot fut comme un éclair pour Sophie Brion. Il lui rendait l'espoir qui, malgré son insolence, commen?ait à l'abandonner.

Elle prit un ton soumis et poli pour répondre:

-Que monsieur le juge me pardonne mon mouvement de colère bien naturel... Oui, cet espion s'est trompé, et je n'ai aucune raison pour ne pas remettre mes papiers à monsieur le juge.

Tout en parlant, elle avait cherché le rouleau de valeurs et le tendit au magistrat.

M. de Monvoy contr?la avec la liste des numéros qu'il avait sur sa table, puis passa les papiers à son greffier.

-Voyez! c'est bien cela... Voulez-vous aller chercher qui vous savez. Ils sont certainement là.

Mlle Deplémont, son avocat et Cébronne attendaient depuis un instant qu'on les f?t entrer dans le cabinet.

La réclusion et une angoisse sans nom avaient mis sur le visage de Gertrude quelque chose d'indéfinissable, qui impressionnait péniblement. Le docteur Cébronne avait raison d'affirmer que certaines secousses, en se prolongeant, peuvent briser un organisme délicat. En méditant les charges qui pesaient sur elle, en suivant, dans ses nuits sans sommeil, la logique de l'accusation, en ne réussissant pas à briser le réseau des preuves qui l'enserraient, elle perdait toute espérance et voyait sa vie condamnée de la fa?on la plus atroce.

Depuis quelques jours surtout, l'idée de sa perte définitive la hantait et détendait, heure par heure, les ressorts de son énergie.

Néanmoins, elle avait toujours l'attitude digne et un peu hautaine dont elle ne s'était jamais départie avec le procureur de la République et le juge d'instruction.

Cébronne, entré avec M. des Jonchères par une autre porte que Gertrude, courut à elle:

-Sauvée, Gertrude! dit-il d'une voix vibrante en lui prenant les deux mains.

M. de Monvoy s'était levé.

-Mademoiselle, vous avez été victime d'apparences qui semblaient convaincantes. Vous êtes libre! et je ne trouve pas de mots pour vous exprimer mes regrets et mon respect.

En quittant la prison, elle avait signé sur un registre, elle ne savait pourquoi, et entendu le directeur lui affirmer qu'elle ne reviendrait pas, mais, dans son bouleversement, elle comprenait vaguement les paroles qui lui étaient adressées.

En écoutant M. de Monvoy, en voyant la physionomie radieuse de Cébronne, l'émotion fut trop forte pour ses nerfs ébranlés, et elle s'affaissa dans les bras de son fiancé.

Aux différents mouvements des assistants, le docteur répondit par un geste qui signifiait:

?Ne bougez pas... ce ne sera rien!?

Elle n'était pas évanouie, et il se penchait vers elle en disant:

-Gertrude, tout est fini! Vous n'avez plus rien, rien à craindre. Regardez-moi!...

Chacun, sauf la femme de charge, observait anxieusement le visage décoloré de la jeune fille. Elle ouvrit enfin les yeux et sourit faiblement à Bernard.

-Sauvée! murmura-t-elle. C'est bien vrai, on ne nous trompe pas?

-C'est bien vrai, ma Gertrude!

Elle se redressa avec effort et des larmes conjurèrent la crise que Cébronne redoutait.

Il la fit asseoir et s'élan?a vers la femme de charge.

-Odieuse, horrible femm

e! j'ai le droit de vous assommer comme...

Aubrun se jeta devant elle, pendant que M. des Jonchères saisissait le bras de Cébronne.

-A quoi penses-tu, Bernard! Cette misérable n'échappera pas à la punition. Tu n'as pas le droit de te faire justice à toi-même.

-Pas le droit d'écraser un animal venimeux! alors, les lois sont bien mal faites.

Mlle Deplémont, que cette scène achevait de rendre à elle-même, se leva pour aller vers le docteur.

-Bernard, Bernard! dit-elle. Laissez-la, venez auprès de moi.

Il se retourna, ses traits s'adoucirent et, après un moment d'hésitation, il revint près d'elle.

-Vous avez tous raison, dit-il; il n'y a que le bourreau qui puisse toucher à cette femme sans s'avilir.

Sophie Brion, terrifiée, acculée, comprenant enfin que ses dénégations ne serviraient à rien devant les preuves évidentes, prit soudain la résolution de se taire et ne répondit pas un mot aux questions successives que M. de Monvoy lui adressa.

-Comme vous voudrez! dit-il. Vous êtes désormais en état d'arrestation et vous compara?trez devant le procureur de la République. Je vais envoyer chercher votre fils; il nous donnera, sans doute, des renseignements utiles, et, s'il est complice, comme c'est supposable, peut-être fera-t-il des aveux.

En entendant prononcer le nom de son fils, cette femme, qui, un instant auparavant, bravait avec insolence, devint si pale, si tremblante qu'on l'e?t jetée par terre en posant la main sur son bras.

-Mon fils!

Elle lan?a ce mot dans un cri de rage et d'effroi.

-Mon fils! répéta-t-elle, mon fils complice... il ne savait rien!

-?Il ne savait rien?, répéta lentement le juge d'instruction... vous venez d'avouer.

Elle leva les bras et les laissa tomber avec consternation.

-Je désire que votre fils n'ait pas trempé dans ce crime vraiment horrible, mais il doit être interrogé. Lui seul était intéressé dans la question, et il me para?t difficile que vous ayez agi entièrement seule.

-Qu'on ne l'inquiète pas, qu'on ne l'inquiète pas! cria-t-elle; il n'y est pour rien; moi seule, seule! je le jure, ai tout combiné. Je vais tout raconter; mon fils, mon fils! c'était pour lui, pour lui seul que j'avais agi... il est honnête, bon! il ne se doute pas que sa mère a tout risqué pour le rendre heureux...

Gertrude, tremblante, s'appuyait sur le bras de Cébronne; les traits contractés, celui-ci regardait avec colère la femme devenue odieusement criminelle sous le couvert d'un sentiment honorable.

-Parlez! dit M. de Monvoy. Expliquez comment vous avez agi seule, sans l'aide de votre fils ou d'un autre complice?

Elle n'avait jamais réfléchi que son fils p?t être accusé ou compromis, et la pensée du danger pour lui la surexcitait singulièrement.

-Il y a bien des mois, dit-elle, que cette idée me poursuivait. M. de Chantepy était vieux, malade... deux ou trois années de plus à vivre, c'était, à mon avis, bien peu de chose... Mais je voulais mettre toutes les chances de mon c?té, et, sans ce misérable espion, je réussissais! s'écria-t-elle en se tournant vers Aubrun dans un transport de fureur.

-Aubrun! dit le docteur Cébronne, j'admire, j'estime votre habileté, et je double la somme promise.

-Merci, docteur! votre première offre était assez généreuse, et le fait d'avoir découvert cette coquine serait une récompense suffisante.

-C'est possible! mais je ne reviendrai pas sur ma décision; vous aurez cinquante mille francs.

L'expression de la femme de charge prouvait que Cébronne frappait juste et qu'elle recevait un coup de poignard en entendant parler d'une telle récompense pour son dénonciateur.

-Continuez vos aveux, dit le juge d'instruction, et sachez bien que, t?t ou tard, vous eussiez été découverte par la négociation des valeurs. Comment connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?

-J'avais entendu M. le docteur donner des explications à Mlle Gertrude, parler de la grande violence du poison et dire qu'il en faudrait bien peu dans une injection pour tuer un homme. De ce moment, l'idée grandit, grandit dans ma tête, car je m'inquiétais beaucoup pour l'avenir de mon fils, et voyais le moyen d'arriver à mes fins sans me compromettre.

-Mais l'aconitine? Comment l'avez-vous eue?

-Le hasard me servit peu de temps après cette conversation du docteur Cébronne et de Mlle Deplémont. Je nettoyais, de grand matin, l'arrière-magasin de M. Darrault, quand je vis que la clef de l'armoire aux poisons avait été oubliée. En l'ouvrant, j'aper?us l'étiquette ?aconitine?, et j'en pris une petite quantité.

-M. Darrault affirmait que jamais la clef n'était restée à l'armoire? Savez-vous comment la chose est arrivée?

-Oui... l'aide pharmacien, qui est mort depuis, avait fait cet oubli. Ce matin-là, il arriva très inquiet avant que j'eusse quitté le magasin. Il me confia sa faute et je lui promis de n'en rien dire. M. Darrault n'a jamais rien su.

-En prenant l'aconitine, votre dessein était déjà arrêté?

-Pas encore, monsieur le juge... c'est plus tard, quand j'appris que le patron de mon fils voulait vendre son fonds... Lorsque je voyais mon pauvre enfant, il me parlait toujours de son grand désir d'acquérir ce commerce et se désolait de ne pas pouvoir. Alors, je me décidai, tout en attendant l'instant favorable. Quand je sus que Mmes Deplémont allaient partir subitement, je compris bien que c'était le moment d'agir. J'avais une troisième clef que l'on croyait perdue... Le dimanche soir, je suis descendue dans l'appartement, après mademoiselle, et me suis cachée dans la cuisine. Si on m'avait entendue, j'aurais dit que je rentrais pour mon service. Après le départ de mademoiselle, je n'ai pas attendu une minute pour aller chez M. de Chantepy...

-Mais s'il n'avait pas refusé la piq?re proposée par Mlle Deplémont, il n'en e?t pas accepté une seconde; comment auriez-vous fait?

-C'était une chance à courir, elle m'a servie... Il n'employait pas la morphine tous les jours.

-Comment, après avoir refusé, a-t-il consenti à votre proposition?

-Je lui ai dit que, le voyant souffrir quand je l'avais quitté, j'étais inquiète; qu'ému par le départ de Mlle Deplémont, il ne dormirait pas sans piq?re.

-Et il a accepté comme une preuve de sollicitude l'acte qui allait le tuer... c'est épouvantable!

-C'était pour mon fils, pour mon pauvre enfant, dit-elle tout bas.

-Et le malheureux M. de Chantepy n'a pas vu que vous preniez une autre substance que de la morphine?

-J'avais fait dissoudre à l'avance le poison, dit-elle en hésitant, et le tube de morphine que j'ai pris devant lui, je l'ai glissé dans ma poche. De son lit, il ne voyait rien...

-C'est extraordinaire! dit Aubrun. Elle avait pensé à tout.

-Alors, dès le début, reprit M. de Monvoy, vous songiez à laisser accuser Mlle Deplémont, à la perdre dans vos machinations?

-C'était mon seul moyen d'arriver, monsieur le juge, et un moyen qui semblait très s?r. Et puis, pourquoi pas? Elle n'était pas mère, elle! Mon plan était bien con?u, si bien que la justice s'y est laissée prendre.

-Vous avez même pensé à mettre un reste de poison dans le tiroir de Mlle Deplémont?

-Oui... après le départ de ces dames.

-Infame misérable! s'écria Cébronne.

Elle regarda un instant les hommes présents, qui ne dissimulaient pas leur horreur et leur dégo?t.

-Infame? dit-elle. Pourquoi, infame? Je voulais le bonheur de mon enfant, et on n'est pas heureux, sans argent. Il n'y a que les riches, pour dire qu'on peut se passer d'argent. Si je n'avais pas été découverte, mon fils e?t été heureux!

-Et vous? demanda M. de Monvoy, vous auriez été sans remords?

-?a... c'était mon affaire, et il ne s'agissait que de mes souffrances personnelles.

-Mais vous deviez craindre d'être découverte?

-Dans le commencement... mais tout s'arrangeait si bien!

-Vous ne voyiez jamais l'échafaud au bout d'un tel chemin?

-L'échafaud? Pourquoi? Pourquoi me condamnerait-on quand des gens qui tuent sont acquittés parce que leur crime est, dit-on, un crime passionnel; j'ai lu cela souvent dans les journaux. Eh bien, moi, j'aime mon enfant, je l'aime avec passion et le voulais heureux.

-Vous l'avez voué au malheur par votre crime qui n'a aucun rapport avec ceux dont vous parlez, quelque terribles qu'ils soient. Il est affreux! et d'une lacheté inou?e! dit M. de Monvoy. L'idée de le préméditer si longuement et de le rejeter sur une jeune fille innocente... cela dépasse toutes les bornes de l'odieux.

-Mon fils voué au malheur... et je réussissais sans cet espion! s'écria-t-elle exaspérée en cherchant à se jeter sur Aubrun.

On la maintint, et M. de Monvoy la fit emmener.

Il s'approcha de Mlle Deplémont.

-Je n'espère pas votre pardon, dit-il avec émotion, l'épreuve a été trop cruelle. Acceptez néanmoins les regrets d'un vieux magistrat qui ne se consolera jamais de l'erreur commise à votre égard.

La physionomie, le ton de M. de Monvoy exprimaient plus encore que ses paroles le sentiment profond qui l'agitait.

Gertrude lui tendit la main.

-Je pardonne! dit-elle d'une voix émue.

-Et vous, Bernard? Oubliez ces jours angoissants.

-Jamais! répondit Cébronne avec énergie. Je rends justice à la bonté que vous avez témoignée, mais jamais je n'oublierai! jamais je ne pardonnerai!

-Je le comprends! dit le magistrat avec une bonhomie résignée.

Quelques minutes plus tard, le docteur Cébronne traversait avec Gertrude et M. des Jonchères les galeries des Marchands et de la Sainte-Chapelle. Il avait tenu à suivre le même chemin que trois semaines auparavant, et ce fut au milieu d'une véritable ovation qu'ils arrivèrent dans la cour du palais de justice.

Au dehors, la nouvelle s'était répandue, et, sans qu'on sache comment, ainsi que, si fréquemment, il arrive à Paris, une multitude s'était amassée.

La foule se découvrit respectueusement en apercevant Gertrude et Cébronne.

-Les voilà! ce sont eux!

-Comme elle est pale!

On se pressait pour les voir, on acclamait Cébronne et ils parvinrent avec peine à la voiture du docteur.

-A la maison de santé! cria-t-il au cocher.

Ils partirent au milieu d'acclamations vigoureuses et de cris de mort contre la femme qui venait d'être arrêtée.

-Gertrude, ma bien-aimée, s'écria Bernard, nous commen?ons l'ère heureuse.

Gertrude, entrée dans la crise de réaction, se sentait à peine la force de répondre.

-Dieu vous entende! dit-elle avec doute.

Le c?ur de Cébronne se serra en devinant la pensée secrète de la jeune fille.

-L'ébranlement passera comme le reste, dit-il avec autorité; vous rena?trez auprès de votre mère et... de votre mari, ajouta-t-il en lui baisant la main.

-Et on ne me parlera plus jamais, jamais! de ces moments épouvantables, dit-elle en frissonnant.

-Jamais! j'y veillerai!

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