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   Chapter 10 No.10

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 34565

Updated: 2017-12-06 00:02


Pendant qu'Aubrun suivait sa piste avec une confiance à peu près inébranlable, Gertrude recevait fréquemment la visite de son avocat et de Cébronne.

Avec précautions, M. des Jonchères lui apprit que l'affaire passerait aux assises dans le courant de l'été, ajoutant que, selon les plus grandes probabilités, son innocence serait reconnue bien avant la date fixée pour le procès.

-Les assises! murmura-t-elle avec consternation.

-Nous n'irons pas jusque-là, croyez-le bien!

Mais il vit que le coup était terrible et brisait une partie des espérances de la malheureuse femme.

Elle était forte en apparence, mais sa paleur, son expression qui, de jour en jour, devenait tragiquement douloureuse, indiquaient un fléchissement moral et physique.

En voyant passer les jours et même les semaines, elle avait des accès de désespérance qu'elle combattait courageusement, mais qui laissaient des traces poignantes sur son visage.

Elle ne voulait plus être questionnée et répondait invariablement au juge d'instruction:

-A quoi bon? Je suis innocente, les faits m'accusent, et ce sont les faits que vous croyez. Si vous ne me croyez pas quand je crie mon innocence, pourquoi me croiriez-vous sur d'autres points?

Mme Deplémont, toujours malade, bien que devenue consciente des événements, avait essayé de se lever pour venir auprès de sa fille, mais l'effort ayant provoqué un évanouissement inquiétant, Cébronne imposa sa volonté et l'obligea à demeurer couchée.

Il raconta l'incident à Gertrude qui répondit:

-J'aime mieux ne pas la voir, ce serait déchirant pour elle et... pour moi. Dites-lui de se soigner jusqu'à mon retour auprès d'elle; dites-lui que je lis et travaille, que vos visites bénies me raniment, me consolent de tout. Répétez-lui que j'attends tranquillement la fin de cette cruelle aventure.

-Tranquillement, Gertrude! Je lis dans vos yeux votre douleur grandissante. Vous vous désespérez!

-Non, je ne me désespère pas! C'est impossible avec une tendresse comme la v?tre qui me soutient, me transporte si loin dans une région ensoleillée!

-Pauvre enfant! Je vous aime trop pour ne pas pénétrer dans les pensées que vous ne dites pas... Mais reposez votre esprit dans la région dont vous venez de parler. Que de joies dans l'avenir, Gertrude, quand je vous emmènerai dans la propriété où mon enfance s'est écoulée... Nous y passerons le premier mois de notre union.

-Notre union... répéta-t-elle avec une intonation découragée qui fit tressaillir Cébronne.

Il l'attira à lui et, avec une tendresse inexprimable, porta la main de la jeune fille à ses lèvres.

-Notre union! dit-il avec une fermeté persuasive. Elle sera complète, absolue, plus encore que vous ne le supposez. Vous n'avez pas suivi l'évolution de mes idées, sous l'influence des souffrances de ces dernières semaines. Vous ignorez que votre force d'ame, qui vient d'un sentiment religieux très élevé et très pur, a complété la le?on. Vous achèverez de m'instruire et nous n'aurons qu'une ame, qu'une pensée.

Le c?ur de Gertrude battait plus vite en écoutant de telles paroles qui la réconfortaient et lui faisaient oublier le lieu où elles étaient prononcées. Elle pénétrait plus avant dans un caractère loyal, dans une intelligence qui abaissait sa superbe avec simplicité pour aborder franchement des questions que Bernard savait lui être chères.

Elle essayait d'entrer dans les projets d'avenir qu'il lui soumettait et le questionna sur la propriété dont il parlait.

-Est-elle près de Paris?

-J'ai une maison de campagne à vingt minutes de Paris, mais ce n'est pas celle-là. La propriété dont je parle est en Bretagne, sur les bords de la Rance. Nous n'avons jamais voulu la vendre, malheureusement elle est presque abandonnée, quoique la maison soit meublée comme jadis. C'est là que nous irons, dans un cadre ancien qui vous plaira, et loin de tous les vivants.

Elle souriait et se prenait à espérer, mais il n'était pas toujours auprès d'elle et, à chaque nouvelle visite, il avait la sensation que la solitude et le découragement accomplissaient leur ?uvre destructive.

Le lendemain du jour où Sophie Brion avait demandé un congé, Aubrun fut appelé le soir par M. des Jonchères qui causait avec le docteur Cébronne quand le policier arriva.

-Eh bien, Aubrun, vous m'avez écrit que vous suiviez votre piste avec beaucoup d'espoir; c'est bien long, n'avez-vous rien découvert?

-Ma piste est bonne... de plus en plus j'en suis convaincu, répondit Aubrun évasivement.

-Rien de précis?

-Rien.

-Grand Dieu, s'écria Cébronne, et cette malheureuse enfant est en prison! J'assiste à sa douleur sans plaintes, sans récriminations, mais si terrible que je la vois changer de jour en jour. Si elle tombe malade, si elle meurt, ce seront ces misérables magistrats qui l'auront tuée.

-Bernard, je t'en prie, à quoi penses-tu? Mlle Deplémont n'est pas malade; une certaine dépression est naturelle, inévitable, mais non dangereuse.

-Qu'en sais-tu? Tu n'es pas médecin, répondit brusquement Cébronne; tu ne connais pas le résultat souvent fatal de telles secousses sur un organisme délicat. Il ne faudrait pas que l'épreuve se prolongeat, c'est le médecin qui parle en ce moment. Sans l'énergie, le ressort de son ame d'élite, Gertrude serait déjà très malade.

-Tu t'égares! De grace, ne grossis pas les faits, répète-toi ce que tu répètes sans cesse à Mlle Deplémont, c'est-à-dire, vois la fin heureuse de cette situation. Nous y touchons peut-être; n'est-ce pas, Aubrun?

-Je le crois.

-Alors, parlez, parlez! s'écria Cébronne dans un élan de douleur irritée.

Aubrun se félicitait tout bas d'avoir exigé le secret sur ses recherches et observait avec pitié les ravages du chagrin sur la forte constitution du docteur. Dix ans avaient passé sur lui et bien que, dans ses occupations habituelles, il conservat son empire sur lui-même, on sentait l'homme énergique sur le point de s'affaisser.

Aubrun, quels que fussent les écarts de sa vie, avait beaucoup de c?ur, il sut le mettre dans le ton de sa réponse.

-Je suis désolé, docteur, désolé de ne pas avancer plus vite, et je comprends trop bien votre profonde angoisse, mais je vous assure que, plus que jamais, la prudence est nécessaire. Croyez-en mon expérience, tout va bien! Et j'ai lieu de croire que je touche au but.

-Vous, au moins, vous ne doutez pas de Mlle Deplémont! dit Bernard.

-Je n'en ai jamais douté... J'ai des raisons actuellement pour en douter encore moins.

-Aubrun, dit M. des Jonchères, il est temps de ne plus agir en dehors de la justice; elle vous aidera, et un mot de vous, si vos présomptions sont fondées, mettrait fin à une situation intolérable.

-Pour qu'un mot de moi mette fin à une situation intolérable, il est indispensable, n'est-ce pas, que je fournisse une preuve ou un encha?nement logique?

-Oui, c'est indispensable.

-Eh bien! je n'en suis pas là... Accordez-moi encore une semaine. Ou j'aurai obtenu la preuve dont je vous parle, ou j'aurai vu que je suis un sot et que ma piste ne valait rien.

-Faites pour le mieux, dit Cébronne qui marchait de long en large. Avez-vous besoin d'argent?

-Non!... Mes recherches seront terminées j'en ai la conviction, avant que j'aie dépensé les quatre mille francs que vous m'avez remis.

M. des Jonchères suivit Aubrun dans l'antichambre.

-Vos soup?ons se basent-ils vraiment, Aubrun?

-Oui!... J'observe cette femme à loisir et je continue à la croire coupable, bien qu'elle ait su se mettre à l'abri. A-t-elle exécuté elle-même le crime? A-t-elle un complice et a-t-elle partagé avec lui le produit du vol? Nous le saurons bient?t.

-Mais vous affirmez simplement! Il faut bien autre chose qu'une affirmation!

-Je le sais! et c'est pourquoi je demande un délai, très court du reste. Elle dit avoir fait un héritage; un de ses parents serait mort auprès de Blois, à Ménars. Aussit?t son retour, j'irai à Ménars entre deux trains. Si elle a menti, c'est un indice.

-Ce ne serait pas une preuve... et l'enquête sur cette femme a été minutieuse.

-L'enquête a-t-elle découvert que deux ou trois fois dans l'hiver, M. Darrault a confié son magasin à Sophie Brion, de grand matin? elle y est restée seule pour le mettre en ordre?

-Oui, je connais ce détail... Mais les poisons étaient sous clef, M. Darrault est absolument péremptoire sur ce point. Il est non moins affirmatif sur l'honorabilité de la femme de charge.

-Serait-il impossible que le pharmacien e?t ignoré un incident quelconque; par exemple l'oubli de la clef dans la serrure de l'armoire aux poisons?

-Ce n'est pas impossible, mais c'est invraisemblable. Il répond de l'aide qui s'occupait seul avec lui de l'armoire.

-Oui, et cet aide est mort, dit Aubrun.

-Evidemment, reprit l'avocat, l'aconitine a été volée, mais M. Darrault affirme que le vol n'a pas pu être commis chez lui.

Ensuite si Sophie est la coupable, comment expliquer son alibi très s?r? Et elle e?t prémédité aussi longuement son crime!

-Certainement, dans mes soup?ons, mieux que cela, dans ma conviction, il y a des invraisemblances, mais pas plus, à mon avis, que dans l'accusation portée contre la jeune fille. Devant le juge d'instruction, M. Darrault n'a pas spécifié exactement le moment où il avait accepté les services de la femme de charge?

-Si... c'est dans les premiers jours de mars.

-Epoque où Mme Deplémont était très malade?

-Oui.

-Et pendant cette maladie, le docteur Cébronne, qui employait de l'aconitine dans le traitement, a bien expliqué à Mlle Gertrude les effets violents du poison?

-Oui.

-Il ne se rappelle pas à quelle date... mais une troisième personne, croit-il, était présente?

-Parfaitement!... mais, pour lui, cette tierce personne était la s?ur garde-malade.

-Il n'en est pas s?r... et j'ai bien noté le fait qui me para?t important. Je sais pertinemment que Sophie Brion avait besoin d'argent, et d'une somme assez forte, très grosse pour elle en tout cas!

-Ah! nous entrons dans le précis... pouvez-vous le prouver?

-Je prouverai mieux probablement! J'ai gagné la confiance de Sophie Brion, précisément en affectant de ne pas la désirer. Comment, au reste, se défierait-elle de M. de Lucel, bon rentier et bon ma?tre? En outre, vous savez quel besoin impérieux ont les femmes, surtout de cette classe, de parler d'elles et de leurs affaires?

-Oui, je sais.

-J'ajoute que celle-ci est relativement réservée. Quoi qu'il en soit, elle est engagée dans une affaire qui, devenue chez elle une idée fixe, le but de tous ses efforts, la fera découvrir si elle est coupable. Elle me consultera, je crois, sur des questions d'argent, et c'est alors que, s'il y a lieu, je mettrai la main sur la preuve... Ah! j'oubliais! dit Aubrun en se frappant le front. N'a-t-on pas les numéros des valeurs dérobées à M. de Chantepy?

-Je les ai dans mon cabinet.

-Il me les faut demain matin.

-Je vous les enverrai par pneumatique ce soir même; ils vous parviendront demain à la première heure.

-Aucune indiscrétion n'a été commise sur ces numéros?

-Aucune... on a pris les plus extrêmes précautions pour que les journaux n'y fassent aucune allusion. Dans un cas semblable, on espère toujours une imprudence des coupables, les valeurs au porteur passant pour pouvoir se négocier sans danger...

-C'est l'idée de la femme de charge, idée que j'ai eu le soin de fortifier.

-Quand votre accusation aura une forme présentable, Aubrun, vous n'attendrez pas plus longtemps pour prévenir le magistrat. Je l'exige absolument.

-Je vous le promets; dans trois jours peut-être... mais n'oubliez pas les numéros.

-Je n'oublierai rien... Hatez, hatez les choses, si c'est possible. Vous avez vu combien mon pauvre ami est changé?

-Il me fait pitié... mais si je n'agissais pas avec prudence, nous nous éloignerions du but. Si j'ai une communication importante à vous faire, le matin, est-ce au Palais qu'il faut aller?

-Oui, d'ici huit jours et plus, j'y serai tous les matins.

-Et M. de Monvoy?

-C'est moins s?r... cependant il y a chance pour que vous l'y trouviez également.

Cébronne attendait impatiemment M. des Jonchères.

-Je me défie d'Aubrun, Henri! il n'a rien découvert et veut faire l'important.

-Mon impression est très différente, et nous avan?ons vers une solution.

-Il te l'a dit, mais... Je ne l'aurais pas reconnu sous son nouvel aspect. Il espionne, et ne ressemble pas à un espion. Quel métier!

-Ce métier sauvera une innocente...

-C'est vrai, mais penser que ces dessous honteux l'effleurent, elle! Hélas! continua Cébronne avec amertume, nous n'en sommes plus à souffrir de ces c?tés secondaires, puisque ces hommes l'ont mise en prison... pauvre Gertrude!

-Ne pensons qu'au résultat probable et prochain... Dans une circonstance aussi grave, Aubrun est incapable de se vanter par vanité... Qu'est-ce que c'est? dit-il au valet de chambre qui entrait.

-Un télégramme, monsieur!

L'avocat lut tout haut:

?Mon cher Jonchères, venez me voir ce soir si ces mots vous arrivent à temps.

?Bien cordialement.

?MONVOY.?

-Une découverte heureuse sans doute! s'écria Cébronne. Va vite, Henri! je t'attends ici.

M. des Jonchères partit précipitamment.

-Qu'y a-t-il? dit-il vivement en entrant chez le magistrat.

-C'est moi qui vous le demande...

-Comment?

-Aubrun est filé... je sais qu'il espionne la femme de charge.

-Ah! bah! dit M. des Jonchères qui ne put retenir un sourire. Et lui qui se croyait si s?r d'agir à votre insu!

-On le conna?t... on sait que vous l'avez plus d'une fois employé, et j'ai été prévenu par la préfecture de police qui voyait, avec raison, une connexion entre le changement de domicile d'Aubrun, ses allures nouvelles et l'affaire qui nous occupe. D'autant que, influencé par les dénégations de Cébronne, et bien que croyant à la culpabilité de Mlle Deplémont, j'ai continué à faire surveiller Mme Brion. J'ai su ainsi qu'elle était entrée au service d'un M. de Lucel... Enfin qu'a-t-il découvert?

-Il demande encore quelques jours pour donner de la tangibilité à ses soup?ons. Il sait que Sophie Brion avait besoin d'argent, et il croit à l'innocence de Mlle Deplémont.

-Ceci est une opinion... et le besoin d'argent ne prouve pas que cette femme soit un assassin.

-Assurément... mais l'aconitine a été volée, Aubrun sait que le magasin de M. Darrault a été confié à la femme de charge, et ce détail, auquel nous n'attachions aucune importance à cause des affirmations du pharmacien, ce détail, dis-je, est un jalon solide pour les déductions de mon agent.

-C'est bien faible tout cela, Jonchères!

-Cependant si la femme de charge était allée le soir chez M. de Chantepy, le fait deviendrait une présomption?

-Oui, et son besoin d'argent également... mais elle n'y était pas!

-Aubrun suppose un complice...

-Comment l'e?t-elle introduit? Comment e?t-il été dans l'appartement au moment où Mlle Deplémont y était elle-même? Rien dans les enquêtes n'a confirmé ou simplement indiqué une telle hypothèse? Cependant nous avons cherché. Quel complice? Son fils alors, seul intéressé au vol? C'est un excellent gar?on, et nous connaissons l'emploi de sa soirée le jour du crime.

-Si Aubrun se trompe, nous le saurons d'ici peu. Mais je crois prudent de n'entraver en rien sa marche.

-C'est mon avis... aussi nous le laissons agir sans intervenir, bien que convaincus de l'inutilité de son espionnage. Ce ne sera jamais qu'une perte de temps et d'argent.

M. des Jonchères répéta à Cébronne sa conversation avec M. de Monvoy; il le chargea de mettre à la poste le télégramme dans lequel il copia les numéros demandés par Aubrun.

-Le juge d'instruction n'a pas ébranlé ma confiance dans l'habileté de mon agent, dit-il; ses déductions se tiennent.

En recevant les numéros, Aubrun s'empressa de les apprendre par c?ur. Il espérait, par une adroite man?uvre, amener la femme de charge à lui montrer les valeurs de son héritage fictif... ou réel. Mais, selon toutes probabilités, il ne pourrait pas les garder pour contr?ler les numéros; il était donc nécessaire de les avoir nettement présents dans sa mémoire.

Trois jours après, Sophie revint prendre son service. Elle paraissait très satisfaite, et, sans attendre de questions, parla de son héritage.

-Puisque monsieur s'intéresse à moi, je suis contente de lui apprendre que mon cousin a laissé de belles économies.

-Je suis bien heureux de cette bonne nouvelle, Sophie, et vous félicite sincèrement. Votre cousin ne s'était pas marié?

-Si monsieur, mais il n'a jamais eu d'enfants, et ma cousine est morte il y a dix ans. Il a mis de c?té une douzaine de mille francs, plus sa maison et son jardin. C'était un homme très rangé.

-Malheureusement cet héritage n'est pas suffisant pour vous permettre d'acheter le fonds de commerce que vous désiriez.

-Pourquoi donc, monsieur? Je ne vois plus de difficultés, au contraire! La somme exigée par M. Marait se complétera avec les bénéfices du commerce ou un emprunt. Je suis heureuse, heureuse de cette bonne aubaine, parce que le rêve de mon fils va se réaliser.

-Et le v?tre aussi; vous méritez bien votre bonheur, mais en bonne mère, vous ne pensez qu'à votre fils

. Il est venu me parler l'autre soir pour me demander si vous étiez partie; c'est un charmant gar?on.

-Oh! oui, monsieur, il est charmant! Tout le monde l'aime, et, à présent, il est bien s?r de réussir, d'être indépendant.

Aubrun désirait ardemment une ouverture sur les valeurs dont se composait cet héritage présumé, mais la femme de charge ajouta seulement que, dans la journée, elle irait parler au patron de son fils et s'entendre définitivement avec lui.

Quelques heures plus tard, Aubrun descendait à Ménars.

Ce joli endroit, que domine l'ancien chateau de Mme de Pompadour, était plein de roses, de lumière, de verdure, et Aubrun, poète jadis à ses moments perdus, alors qu'il aimait une femme par laquelle il avait été indignement trahi, fut saisi par la saveur embaumée de la campagne. Le contraste entre son métier et la pure nature dont la vue, la douceur, les parfums le reportaient à d'heureuses années de jeunesse, lui fut pénible.

Il écarta les regrets pour penser à la jeune fille accusée et prisonnière alors que le mois de juin fleuri rayonnait!...

Il eut tout à coup, sans savoir pourquoi, l'impression si vive de la culpabilité de Sophie Brion, de sa noire scélératesse qu'il éprouva une violente colère contre cette femme. Puis il sourit de lui-même.

?Et si elle n'est pas coupable?...?

Il entra dans une petite auberge bien placée au bord de la route et très fréquentée par les rouliers. De la salle, ornée de dressoirs reluisants, chargés de vaisselle à grosses fleurs, on apercevait l'eau miroitante de la Loire au delà d'un jardin plein de gueules de loup, de lis et de giroflées.

A cette heure de l'après-midi, il n'y avait personne dans l'auberge, et, après avoir demandé des rafra?chissements, Aubrun questionna la femme qui le servait.

-N'aviez-vous pas ici un ma?on nommé Rollant?

-Rollant?... Non, monsieur, je ne connais pas.

-Un patron décédé il y a quelques jours, m'a-t-on dit?

-Personne n'est décédé à Ménars il y a quelques jours, monsieur.

-C'est singulier! alors on m'a donné une fausse indication?

-Oh! oui, monsieur, très fausse! Il n'y a personne ici, ni dans les environs, s'appelant Rollant.

-Mais autrefois? Ce Rollant a peut-être habité le pays?

-Non, monsieur, certainement! Je ne suis pas jeune, j'ai toujours été dans cette auberge, ma défunte mère y était également, et jamais je n'ai entendu ce nom; je connais tous les ma?ons des alentours.

-Je cherche les traces de cet homme pour une question d'héritage. Vous avez un notaire à Ménars?

-Oui, monsieur... il habite une grande maison à l'extrémité du bourg, au milieu d'un jardin; il y a une grille.

Aubrun éluda les questions de l'aubergiste, paya sa dépense et se dirigea vers la maison indiquée.

Le notaire était sorti, mais un clerc répondit:

-Ni décès, ni héritage de ma?on ici dernièrement. Je connais deux patrons retirés à Ménars, mais ils ne s'appellent pas Rollant et sont aussi vivants que vous et moi.

-Alors on m'a induit en erreur... Ce Rollant a pu mourir à Blois?

-C'est facile à vérifier... nous avons l'état civil de Blois et des environs dans un journal hebdomadaire.

Le clerc, très complaisant, examina le journal, puis le passa au policier:

-Voyez vous-même!... il n'y a aucun nom ayant quelque ressemblance avec celui de Rollant. Si j'entends parler de cet individu, faudra-t-il vous écrire? Laissez-moi votre adresse, je me ferai un plaisir de vous rendre ce petit service.

-Merci mille fois, mais c'est tout à fait inutile... On s'est trompé ou j'ai mal compris.

Il se dirigea d'un pas rapide vers le chemin de fer; il se sentait léger, heureux en pensant à Gertrude et au docteur Cébronne, car il avait assez de c?ur pour que les promesses de Bernard fussent reléguées au second plan.

?C'est suffisant, se disait-il en revenant à Paris, pour la dénoncer, cependant un mensonge n'est pas encore la preuve concluante. Mais la voici entrée dans la voie des maladresses, je compte sur une maladresse plus grosse encore que son invention d'héritage. Elle a confiance en moi, se croit complètement à couvert et enfin est hypnotisée par l'idée d'établir son fils. Il a l'air d'un honnête gar?on; pauvre diable!

Il fut tenté d'aller le soir même chez M. de Monvoy, mais il se ravisa en réfléchissant que l'attente au lendemain n'offrait aucun inconvénient, puisque ses renseignements étaient maintenant assez précis pour lui permettre de précipiter les événements.

Il avait joué son r?le avec tant de tact, l'intérêt, qu'il avait manifesté à la femme de charge, était resté dans des limites si justes que la confiance de Sophie était absolue.

Elle lui dit, assez tard dans la matinée du lendemain:

-Je suis allée hier chez M. Marait, monsieur.

-Ah!... vous vous êtes décidée. Avez-vous été contente de lui?

-Très contente, monsieur! nous signerons le marché dans quelques jours.

-Tant mieux, tant mieux! mais votre cousin n'a pas laissé quinze mille francs en argent comptant?

-Oh! non, monsieur... il avait placé en valeurs auxquelles je n'entends rien; moi j'ai toujours placé à la caisse d'épargne.

-Je croyais que M. Marait tenait à de l'argent en espèces?

-C'est vrai, il y tient absolument; alors je voulais consulter monsieur.

-Consulter sur quoi, ma bonne Sophie?

-Sur les valeurs de mon parent.

-Eh bien, vous les ferez négocier par une société financière, rien n'est plus simple, si elles sont bonnes.

-Comment bonnes, monsieur! pourquoi ne seraient-elles pas bonnes?

-Parce que des valeurs, excellentes au début, tombent quelquefois à rien, ou ne présentent pas des garanties sérieuses. Espérons que votre cousin avait bien choisi...

-Et comment le savoir, monsieur? Le notaire ne m'a pas parlé de cela.

?Je le crois bien!? pensa Aubrun.

-Portez vos valeurs à un bureau quelconque du Crédit Lyonnais ou de la Société Générale, on vous renseignera, et vous donnerez vos ordres pour la vente.

Il la voyait embarrassée, hésitante, et attendait anxieusement sa décision, déterminé, si elle n'allait pas plus loin, à brusquer le dénouement.

-Monsieur m'inquiète en me disant que mes valeurs ne sont pas bonnes.

-Mais je n'en sais rien du tout, ma brave femme! C'est une supposition... et une réponse à vos paroles précédentes.

-Monsieur veut-il les voir? Il me dira ce qu'il en pense et ce que je dois demander à la Société Générale.

-Vous n'avez pas besoin de moi... à la Société vous serez amplement renseignée.

-Mais, monsieur, je n'ai jamais eu ce genre de valeurs entre les mains, et j'aurai l'air de ne rien savoir.

-Vous n'avez donc pas questionné le notaire qui vous les a remises?

-Très peu, monsieur! mais il m'a dit qu'elles représentaient une somme de douze mille francs. Il n'a pas d? se tromper.

-Mon Dieu... je veux bien! montrez-les-moi; je vous expliquerai le nécessaire et vous dirai, d'après mon journal, à quel cours vous devez faire vendre.

-Je voudrais bien en avoir le c?ur net... Monsieur va sortir?

-Oui, je déjeune chez un ami; j'ai oublié de vous prévenir hier.

-Alors, si monsieur le permet, je vais aller chercher mes papiers.

-Faites!

Aubrun, dévoré d'impatience, eut quelque peine à attendre de sang-froid le retour de la femme de charge. Il comptait les secondes, et, comme elle tardait, il craignit d'avoir éveillé sa défiance. Mais, après réflexion, il comprit que cette crainte n'était que le résultat d'une idée toujours fixée sur le même point. Même en cette minute si palpitante pour lui, il n'avait témoigné ni hate ni empressement à répondre.

La femme de charge, au contraire, se félicitait d'être tombée sur un ma?tre assez bon pour s'intéresser à son affaire et l'aider à éviter un faux pas, car se sentant sur un terrain inconnu, elle était heureuse d'obtenir des conseils désintéressés.

En parlant un jour de Mme Deplémont, elle était revenue sur le point, capital pour elle, de la négociation des valeurs. Aubrun, avec prudence, mais autorité, avait saisi cette nouvelle occasion pour dissiper ses vagues inquiétudes.

Ce fut donc fort tranquillement qu'elle lui remit des actions et des obligations de chemins de fer, dont il reconnut aussit?t les numéros.

Quelles que fussent ses habitudes d'impassibilité, Aubrun craignit de se trahir, tant son émotion fut extrême. Son premier mouvement e?t été de se jeter sur elle pour l'arrêter, mais, prolongeant simplement son examen afin de se remettre, il lui dit de sa voix calme:

-Ces valeurs sont excellentes... M. Marait devrait les accepter, au lieu de vous entra?ner à des frais en les négociant.

-Et s'il ne veut pas?

-Alors, vous les vendrez... mais, je vous conseille de les lui soumettre. A moins de placer son argent dans des affaires industrielles que j'ignore, il ne trouvera pas de meilleurs placements, à mon sens du moins.

-Je suivrai l'avis de monsieur.

Devant lui, elle roula les papiers de fa?on à les introduire dans sa poche, dont elle attacha l'ouverture avec une épingle fermée.

-C'est trop gros... ces papiers vous gêneront pour travailler, dit Aubrun en riant.

-Ce n'est pas bon à laisser tra?ner, monsieur. De cette fa?on, je suis s?re de ne rien oublier et rien perdre.

Il la laissa sortir, puis, un instant après, il sonna:

-Je vous ai dit, je crois, que je déjeunais chez un ami? Si vous voulez en profiter pour vous en aller dès une heure, je vous laisse toute latitude, puisque vous avez des affaires à régler?

-Monsieur est bien bon... j'accepte volontiers; j'irai, entre une heure et deux, voir M. Marait et lui montrer les valeurs.

Aubrun sortit sans se presser, mais, dans la rue, il se jeta dans un fiacre automobile qu'il eut la bonne fortune de rencontrer au coin de la rue Madame et, un quart d'heure après avoir quitté son appartement, il gravissait en courant les marches du Palais de Justice.

-M. des Jonchères est-il là? Et M. de Monvoy? demanda-t-il tout haletant à un huissier.

-Si M. des Jonchères est là? Oui! vous le trouverez dans la salle des Pas-Perdus, et il y a longtemps que M. de Monvoy est arrivé.

Aubrun, suivant les indications qu'on lui donnait, parvint à la célèbre salle où il aper?ut M. des Jonchères, en robe d'avocat, la toque en arrière, qui causait avec animation au milieu d'un groupe de confrères.

Aubrun se précipita vers lui.

-Ah! vous avez perdu votre impassibilité d'emprunt, Aubrun! Eh bien?

-Eh bien, elle est prise! j'ai la preuve matérielle.

-La preuve indiscutable? s'écria M. des Jonchères avec la plus grande émotion.

-Indiscutable! je viens de tenir entre mes mains les valeurs de M. de Chantepy.

-Qu'est-ce, Jonchères? demandèrent les avocats qui assistaient à ce colloque. S'agit-il de Mlle Deplémont?

-Vivat, messieurs! Elle est innocente!

Il saisit Aubrun par le bras, courut avec lui au cabinet de M. de Monvoy et demanda à être introduit d'urgence.

L'huissier, étonné de son agitation, voulut protester, mais M. des Jonchères, passant devant lui, frappa vigoureusement à la porte et attendit à peine la permission d'entrer pour se précipiter dans le cabinet où le juge était seul avec son greffier.

Stupéfait d'une entrée si peu en rapport avec la correction habituelle de M. des Jonchères, le magistrat se leva en s'écriant:

-Mon Dieu! mais qu'y a-t-il? C'est donc bien important?

-Parlez vite, Aubrun, en deux mots!

-En deux mots: je viens de voir les valeurs de M. de Chantepy entre les mains de son ancienne femme de charge.

-Bravo, bravo! s'écria le greffier, dans un élan d'enthousiasme, pendant que M. de Monvoy, interdit et très pale, se rasseyait lentement.

-Vous êtes certain de votre dire? Il n'y a pas d'erreur possible?

-Pas d'erreur possible! cette femme est chez moi, elle y restera jusqu'à midi ou une heure. Qu'on l'envoie chercher; elle a les valeurs sur elle.

M. de Monvoy fit venir aussit?t deux agents de la s?reté; il donna à l'un l'ordre de lui amener Mme Brion.

-Vous la trouverez chez M. de Lucel, 180, rue d'Assas.

-Si elle s'inquiète et refuse de me suivre, que faudra-t-il faire?

-L'arrêter immédiatement. Mais vous pouvez ne pas l'effrayer, en lui parlant de renseignements à donner sur M. de Chantepy; je l'ai questionnée plusieurs fois. Vous dites, Aubrun, qu'elle a les valeurs sur elle?

-Oui... dans sa poche; je les lui ai vues mettre, elle a attaché soigneusement l'ouverture.

-Vous veillerez à ce qu'elle vienne ici sans modifier sa toilette, dit M. de Monvoy à l'agent. Allez vite!

Il écrivit un mot au directeur de la prison et le remit à l'autre agent.

-Trouvez une automobile, et courez chercher Mlle Deplémont.

Après cela, il cacha un instant son visage dans ses mains et on l'entendit répéter plusieurs fois:

?La pauvre enfant, la pauvre enfant!... j'en serai malade de chagrin.?

-Et Cébronne, et la mère? dit-il en relevant la tête.

-Je cours chez Bernard! dit l'avocat. Ma plaidoirie est terminée.

-Allez! il est près de midi, peut-être sera-t-il rentré. Ah! un mot... Et l'aconitine? Cette femme en connaissait donc les propriétés?

-Rien de plus vraisemblable, répondit M. des Jonchères. Vous savez, par Mlle Deplémont elle-même, que Cébronne lui avait donné des explications sur les effets du poison. Une tierce personne était là, mais ni Bernard ni la jeune fille ne se sont rappelé si c'était la femme de charge ou la garde-malade; ils penchaient pour cette dernière hypothèse.

-Et Cébronne, du reste, s'est bien gardé d'insister sur cette conversation si compromettante pour l'infortunée jeune fille, dit M. de Monvoy.

Il accompagna M. des Jonchères en dehors du cabinet.

-Je suis désolé, désolé en pensant à Mlle Deplémont... Que sont nos prétentions de discernement et de déductions logiques quand le hasard et un pauvre policier de fantaisie détruisent nos savants échafaudages? C'est pitié, Jonchères, n'est-ce pas?

-Les faits accusaient Mlle Deplémont, et, je vous l'avoue maintenant, je partageais votre manière de voir.

-L'astuce et la préméditation de cette femme sont inou?es! s'écria M. de Monvoy.

Il rentra dans son cabinet et questionna Aubrun, qui ne demandait qu'à raconter par quelles déductions logiques, et prenant le contre-pied de l'enquête officielle, il était parvenu à la vérité.

-J'ai cru plus d'une fois ne pas réussir, car cette misérable se possède étonnamment, au point que, en constatant son absence apparente de crainte, j'ai douté... Mais j'ai commencé à être s?r de ma piste quand, après avoir gagné sa confiance en lui parlant avec intérêt de son fils, elle me parla d'acheter pour lui un fonds de commerce. C'était son rêve, son idée fixe, et les circonstances la pressaient.

-Comment cela?

-Le patron de son fils était en marché avec un autre acquéreur et n'avait donné qu'un mois à Sophie Brion pour se décider et trouver les fonds.

-Pourquoi n'attendait-elle pas pour un autre fonds de commerce? Ils sont tous les mêmes! ils combinent habilement, et creusent eux-mêmes le trou où ils tomberont.

-Elle poursuivait son idée de voir son fils devenir patron de la maison où il travaillait comme petit commis. J'ai vu sa vanité piquée au vif, parce que M. Marait haussait les épaules quand elle lui parlait d'acheter le magasin.

-La négociation des valeurs l'aurait toujours trahie... elle l'ignorait absolument?

-Oui, et j'ai eu deux fois l'occasion de la maintenir dans son erreur. Enfin, il fallait une invention quelconque pour expliquer qu'elle possédait la somme demandée par le commer?ant. Elle me dit donc, il y a cinq jours, qu'elle héritait d'un cousin éloigné, mort à Ménars, auprès de Blois. J'y suis allé hier et j'ai constaté son mensonge. Ce matin, un peu embarrassée de ses valeurs sur lesquelles j'émettais des doutes, elle m'en a montré une partie en me demandant des explications pour les négocier...

Pendant qu'Aubrun entrait dans les détails de son habile campagne, M. des Jonchères courait chez le docteur Cébronne.

Il venait d'arriver, plus fatigué, plus malheureux que jamais.

-Sauvée! lui cria son ami; sauvée, Bernard, mon cher Bernard!

-Voici un mois qu'on me leurre avec cet espoir, répondit Cébronne d'un ton incrédule.

-Ce n'est plus de l'espoir, mais une certitude. La femme de charge est la coupable... Aubrun a vu entre ses mains les valeurs de M. de Chantepy.

-Est-ce certain? dit Cébronne d'une voix étouffée.

-Je te le jure!... vite! viens avec moi chez le juge d'instruction. Aubrun fait sa déposition, on a envoyé chercher cette horrible créature, qui sera arrêtée séance tenante, et Mlle Deplémont arrivera au Palais dans un instant! Partons! j'ai dit en passant à ton cocher de ne pas dételer... ta voiture est prête.

-Et la mère? dit vivement le docteur.

-Tu lui amèneras sa fille... mais, je suppose qu'il ne faut pas brusquer, pour elle, le dénouement, quelque heureux qu'il soit?

-Ce serait la tuer.

Cébronne appela son valet de chambre.

-Prenez un fiacre et allez à la maison de santé... Vous direz à la directrice que l'innocence de Mlle Deplémont est reconnue... qu'elle prépare doucement Mme Deplémont à voir sa fille. Partez sans retard.

-Le fiacre qui m'a amené m'attend à la porte, qu'il le prenne, dit M. des Jonchères, puisque je vais avec toi.

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