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   Chapter 9 No.9

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 27805

Updated: 2017-12-06 00:02


En quittant le docteur et M. des Jonchères, le premier geste d'Aubrun, sans le jour férié, e?t été de se faire habiller convenablement. Avec raison, il décidait de ne rien tenter avant d'être vêtu de fa?on à inspirer la confiance.

En errant autour de la rue Vavin, il ne vit aucun appartement meublé à louer, sauf dans la rue d'Assas.

Il ne pouvait pas le visiter avant le lendemain et retourna dans la rue Vavin afin d'apercevoir le pharmacien, M. Darrault, dont le nom, au sujet de l'enquête, avait été dans tous les journaux. Il n'aper?ut qu'un commis et s'abstint d'entrer.

?Plus tard, je serais reconnu, se dit-il; d'ailleurs je ne veux pas questionner sans y être amené. Demain, j'entrerai quand il y aura des acheteurs, et ce serait bien étonnant si on ne parlait pas du crime qui émeut tant le quartier et dont s'occupe la France entière...?

Malgré son grand désir de ne pas perdre un instant, il fut bien obligé d'attendre au jour suivant pour poser les premiers jalons de son plan.

Quand il revint rue d'Assas, entièrement transformé, il ressemblait à un propriétaire breton et avait l'aplomb d'un homme auquel l'argent ne manquera pas.

Son premier soin fut de se diriger vers la maison où il avait aper?u un appartement meublé à louer.

Cet appartement était celui d'un jeune écrivain qui, voyageant pendant l'été, désirait le louer pour plusieurs mois. L'installation était élégante, commode et d'un prix assez élevé. Toutefois, Aubrun, sans hésiter, sacrifia une partie de la somme remise par le docteur Cébronne. Il lui importait énormément, pour réussir dans ses combinaisons, de passer pour un homme riche, habitué à un large confortable.

Après un examen minutieux, il déclara que l'appartement lui plaisait.

-Il est charmant, vraiment! c'est le mieux compris, à beaucoup près, de tous ceux que j'ai visités.

-Je ne le louerai pas à moins de quatre mois, monsieur, lui dit la concierge. Le locataire trouve inutile de louer pour un mois ou deux.

-Je comprends cela! et je le prends pour quatre mois. Je prolongerai peut-être si votre locataire continue à voyager. Je veux passer l'été dans un quartier tranquille et à proximité du Luxembourg. Quand entrerai-je? Le plus t?t possible, car je suis fatigué de l'h?tel.

-Demain matin, si monsieur veut.

-Ah! très bien... Mais pour le linge de maison, en fournit-on?

-Certainement, monsieur! Il y a un placard plein de linge, laissé à la disposition du locataire. Je vais montrer à monsieur.

Elle le conduisit dans une petite pièce attenante à la cuisine et qui servait de lingerie.

-C'est parfait, en vérité! dit Aubrun. Mais maintenant il me faut quelqu'un pour me servir?

-Monsieur désire prendre une domestique?

-Non, je ne resterai pas assez longtemps à Paris pour m'installer aussi complètement, et puis je d?nerai dehors tous les jours. Je veux une femme qui viendra plusieurs heures; elle préparera le petit et le grand déjeuner. Il faut donc qu'elle sache faire la cuisine, et je suis assez difficile. Avez-vous quelqu'un en vue?

-Je réfléchirai, monsieur. Si Mme Brion voulait!... ce serait tout à fait l'affaire de monsieur.

-Qui est-ce Mme Brion?

-Monsieur n'a pas vu son nom dans les journaux? Elle était la femme de confiance de M. de Chantepy.

-Ah! oui... j'ai lu l'histoire d'un ?il et ne me rappelais pas le nom dont vous parlez. Elle fait des ménages?

-Oh! non, monsieur! elle ne va pas partout; ce n'est pas une véritable femme de ménages. Mais si elle se remet à travailler, il me semble que le service de monsieur lui conviendrait très bien.

-Vous êtes s?re d'elle?

-S?re d'elle? S?re de Sophie Brion? Autant que de moi-même, monsieur!

-Où demeure-t-elle?

-Mais, rue Vavin, 6, monsieur! Dans la maison où le crime a été commis. Seulement elle n'y restera pas, je crois bien! Elle m'a dit à moi-même que, depuis la mort de son ma?tre, elle prenait cette maison en grippe.

-J'irai chez elle tout à l'heure.

Mais Sophie Brion était sortie, et, aux questions d'Aubrun, la concierge de la rue Vavin répondit:

-Je ne sais pas si elle désire se replacer, elle est presque malade de chagrin. On l'a déjà demandée dans différentes maisons, et elle a refusé. Il est vrai que l'ouvrage ne lui convenait pas. Le service d'un monsieur seul serait bien son affaire.

-Comme elle voudra! mais il faut que je sois fixé; c'est la concierge de la maison que je vais habiter qui m'a donné le nom de Mme Brion, en me disant que c'était une femme très s?re.

-Je crois bien qu'elle est s?re! et bonne ménagère! Monsieur verra, si elle veut bien entrer à son service!

-Qu'elle vienne me parler demain matin... Voici mon nom et mon adresse: M. de Lucel, 180, rue d'Assas.

-Je ferai la commission, monsieur!

?Tout mon plan s'effondrera si elle n'accepte pas, se disait-il en s'en allant. Mais elle acceptera... ne pas se remettre au travail serait bien malhabile de sa part!?

Dans la fin de l'après-midi, il arriva rue d'Assas avec deux malles contenant des livres et des effets.

-Je serai ici demain matin de bonne heure, dit-il à sa concierge à qui il donna un fort denier à Dieu. J'ai rendez-vous avec cette Mme Brion; si je ne m'arrange pas avec elle, vous me chercherez une autre personne.

Assez satisfait de sa journée, il la termina en allant flaner autour de la pharmacie.

Il vit M. Darrault qui causait avec un ami, et en profita pour entrer dans le magasin. Très décidé à questionner, et voulant en avoir le temps, il demanda différentes choses. Le pharmacien appela un commis et continua la conversation interrompue par Aubrun.

-C'est une triste affaire, dit l'ami de M. Darrault. Une jeune fille comme elle devenir criminelle!

-Ce n'est pas prouvé...

-Bah! mon cher, c'est clair! Elle était pauvre, fatiguée d'un travail auquel son éducation première ne l'avait pas habituée, et elle a perdu la tête en même temps que le courage.

-Elle n'a pas l'air d'une femme à perdre la tête, je vous assure! Ceux qui l'approchaient la défendent énergiquement.

-C'est possible... mais les faits sont les faits.

-Vous parlez du vieillard assassiné dans cette rue, dit Aubrun. J'arrive de loin, et ne suis pas bien au courant, car les rapports des journaux se contredisent. Qu'y a-t-il de vrai pour la jeune fille?

-On n'en sait rien encore, répondit le pharmacien, mais on affirme que l'arrestation de Mlle Deplémont est imminente.

-Evidemment! s'écria son ami. Je m'étonne qu'elle ne soit pas encore arrêtée. Il est tellement clair que c'est elle!

-Quand on la conna?t, on ne trouve pas que ce soit clair, répliqua M. Darrault d'un ton chagrin.

-Vous la connaissez donc? demanda Aubrun.

-Sans doute! elle demeurait presque en face de moi. Je l'ai vue souvent; j'étais son pharmacien et celui de la victime. Il est difficile de la croire coupable, c'est l'avis de tout le monde dans la maison. Mme Brion en est malade de chagrin.

-Qu'est-ce que c'est que Mme Brion? Une parente de l'accusée?

-Oh! non... c'est l'ancienne femme de charge de M. de Chantepy. Elle aidait quelquefois Mmes Deplémont dans leur ménage et leur était très attachée. C'est une si brave femme! elle se consolera difficilement.

-Triste, triste affaire! répéta l'ami de M. Darrault en secouant la tête.

-Oui, reprit Aubrun d'un ton indifférent, les crimes se multiplient dans ce Paris. Mais les témoins à décharge sauveront sans doute cette jeune fille à laquelle vous vous intéressez.

-Oui... je m'y intéresse vivement! répondit M. Darrault dont l'honnête figure était des plus sympathiques. En vérité j'y pense sans cesse; si elle est innocente, comme je le crois, c'est tellement affreux!

-N'est-elle pas aimée d'un grand médecin de Paris?

-Oui... le docteur Cébronne. Il se dit son fiancé, la proclame innocente, tient tête aux magistrats, dit-on, en un mot se conduit admirablement. Il n'y a pas de mots pour exprimer l'estime qu'il m'inspire.

-C'est vrai! appuya le visiteur. Un amour aussi désintéressé et dévoué est un bel exemple.

-Mais, reprit Aubrun, cette Mme Dion, Bion, non! Brion, que vous connaissez et employez, saura la défendre.

-Je n'emploie pas Sophie Brion, répondit le pharmacien, elle ne servait que M. de Chantepy. Une ou deux fois, comme j'étais dans un grand embarras, elle est venue mettre de l'ordre dans le magasin, mais c'était par pure complaisance, car je la connais beaucoup et depuis longtemps.

-Et elle défend Mlle Deplémont?

-Elle la défend... oui! c'est-à-dire elle soutient qu'elle n'est pas coupable, continua M. Darrault tout possédé de son sujet, malheureusement elle n'est pas un témoin à décharge, au contraire! Sa déposition, à son grand chagrin, était écrasante... Elle m'a dit à moi-même en pleurant: ?Mais il fallait bien ne rien cacher... c'est une question de conscience...?

-Elle a raison... pauvre femme! Je comprends sa douleur, répondit Aubrun d'un ton dont l'ironie échappa à ses interlocuteurs.

-Voulez-vous que je vous envoie ces petits paquets, monsieur?

-Inutile! je rentre chez moi.

Il alla d?ner et coucher dans un h?tel de la rue de Rennes, et passa la nuit, comme l'avait fait dernièrement M. des Jonchères, à creuser le mystère, à récapituler les événements, mais, au rebours de l'avocat, à suivre imaginairement une piste qui le conduisait, dans sa pensée, droit au but. Il employa ces heures sans sommeil à parachever son plan, à en prévoir les différentes étapes et à se bien pénétrer du r?le qu'il devait jouer.

?Si la piste est bonne, comme je le crois, j'espère marcher rondement. Mais il y a l'imprévu. Quant à la justice... bouh!...?

Il ignorait qu'une enquête avait précédé la sienne, seulement pour arriver à une conclusion diamétralement opposée.

M. Darrault, interrogé, n'avait point omis un détail qui allait devenir un point d'appui solide pour les soup?ons d'un esprit prévenu comme celui d'Aubrun. Aux questions pressantes et minutieuses du juge d'instruction sur la possibilité d'un vol d'aconitine, le pharmacien avait répondu:

?Si un vol d'aconitine a été commis, ce n'est pas chez moi, c'est de toute impossibilité! Jamais la clef de l'armoire aux poisons ne reste à la serrure. Moi seul et un de mes aides pharmaciens surveillions l'armoire. Depuis que j'ai perdu cet aide, mort dernièrement, mes nouveaux aides étant très jeunes, je ne confie la clef à personne. Quant à Sophie Brion, que je connais depuis toujours, elle ne peut, en aucun cas, être suspectée...?

Ces réponses, concluantes et péremptoires, confirmaient tous les rapports favorables à la femme de charge.

Aubrun entra dans son appartement avec une vive satisfaction. Pendant la nuit, il s'était monté la tête sur les résultats certains de son plan, et il se voyait déjà arrêtant les coupables et gagnant avec aisance vingt-cinq mille francs.

Il défit ses malles, qui contenaient des emplettes faites la veille au Bon Marché, mit sous clef quelques papiers et n'entendit pas sonner sans émotion.

Il laissa sonner une seconde fois, ouvrit la porte sans empressement et introduisit une femme d'aspect éminemment respectable et correct.

-Je suis Mme Brion que vous désiriez voir, monsieur.

-Ah! parfaitement.

Il la fit entrer dans un petit salon, se pla?a à contre-jour et lui demanda s'il devait compter sur elle.

-On m'a dit que vous étiez souffrante, et que vous n'accepteriez peut-être pas de reprendre du travail?

-J'ai passé par de si grandes émotions, monsieur, que j'ai été malade en effet! Mais, d'une part, je suis mieux; ensuite j'ai besoin de gagner, et il faut bien que je prenne sur moi.

Elle parlait avec la correction, presque l'élégance de certaines gens du peuple dont le choix d'expressions, à Paris, est parfois étonnant.

-Réponse courageuse! dit Aubrun avec onction. Mon ménage, d'ailleurs, ne sera pas compliqué.

-Monsieur passera l'été ici?

-Probablement... sauf un mois où je ferai une fugue au bord de la mer. J'ai à travailler beaucoup; des recherches à entreprendre dans les bibliothèques, et ce quartier tranquille me para?t favorable au travail. Alors c'est entendu? Je compte sur vous?

-Oui, monsieur, c'est entendu.

Il convint du prix, donna les explications nécessaires, et lui demanda si elle se chargeait de mettre l'appartement en ordre le matin même.

-Oui, monsieur, très bien.

-Plus vite vous travaillerez, plus vite vous écarterez les idées noires, lui dit Aubrun avec bonté.

-Monsieur a raison... Et puis le courage ne me manque pas; il m'en a fallu beaucoup dans ma vie.

-Combien de temps êtes-vous restée chez M. de Chantepy?

-Quatorze ans, monsieur!

-C'est la meilleure des références, répondit Aubrun sans accorder d'attention à l'émotion évidente de la femme de charge quand il avait prononcé le nom de son ancien ma?tre. Si vous vous organisiez pour que je déjeune chez moi demain, j'en serais très satisfait. Voici cent francs, je vous laisse carte blanche pour les achats nécessaires.

-Tout sera prêt, monsieur, j'espère bien.

Aubrun passa plusieurs jours sans chercher à causer avec Sophie Brion. Il manifestait simplement sa grande satisfaction sur la fa?on dont il était servi, mais ne posait aucune question, bien que la femme de charge e?t essayé de parler avec son nouveau ma?tre.

Le samedi, il lisait son journal tout en observant l'expression inquiète et préoccupée de Sophie.

-Ah! dit-il tout à coup, voici une nouvelle qui vous intéressera.

-Laquelle, monsieur?

-L'arrestation de l'assassin du pauvre M. de Chantepy. Mlle Deplémont, d'après ce journal qui annonce l'événement pour ce matin, doit être sous les verrous.

-J'ai entendu crier la nouvelle par un camelot, monsieur! J'en suis désolée, malade. Pour moi, elle n'est pas coupable!

-Pas coupable! Comment pouvez-vous en douter? Elle est prise, pour ainsi dire, la main sur le poison, et il y a des gens assez na?fs pour

nier sa culpabilité!

-Mais monsieur sait bien qu'on ne l'a pas arrêtée tout de suite?

-La justice a bien fait en s'entourant de précautions, en ne mettant aucune précipitation, mais son opinion doit être faite depuis la première heure.

Il reprit son journal, non sans remarquer la paleur de Sophie Brion dont la main tremblait en posant une cafetière auprès de lui.

Toutefois ces signes, pour un homme qui n'e?t rien suspecté, prouvaient la sincérité des paroles de la femme de charge, quand elle s'écria d'un ton très ému:

-La pauvre jeune fille! moi qui l'ai tant connue! Elle est attachante, monsieur, je vous assure! et si courageuse dans une si triste position! travaillant toute la journée pour adoucir le sort de son père!

-Précisément! elle était excédée de ce travail forcé; et puis elle a su dissimuler un mauvais fonds. C'est un fait ni rare, ni bien extraordinaire, je vous assure!

-En vérité, monsieur! Pour moi, je conserve mon idée, et ne me consolerai jamais d'un tel chagrin.

-Vous avez bon c?ur, mais il faut que justice se fasse. Irez-vous la voir dans la prison?

-La voir! s'écria-t-elle en reculant. Voir Mlle Deplémont en prison...

Elle se laissa tomber sur un siège, le visage décomposé par une émotion qui ressemblait à de la frayeur.

-Mais, ma pauvre Sophie, rien ne vous y oblige, dit Aubrun avec commisération. Et vous ferez bien d'éviter de nouvelles secousses, car vous ne me paraissez pas encore bien s?re de vos nerfs... Je comprends que, en dehors des sentiments que vous avez eus autrefois pour Mlle Deplémont, il vous répugne d'approcher une criminelle... car elle est coupable, croyez-le bien!

Si Sophie Brion avait trempé, indirectement ou non dans le crime, il la confirmait, en assurant que Gertrude était coupable, dans la conviction qu'elle-même était désormais à l'abri d'une poursuite.

Elle se domina assez vite et se leva en s'excusant.

-Que monsieur veuille bien m'excuser... C'est bien vrai que je ne suis pas encore forte.

-Comment en serait-il autrement? Il faut vous distraire de ces tristesses et prendre bravement votre parti de l'inévitable.

Un peu plus tard, elle revint elle-même sur le sujet.

-Monsieur dit qu'il faut être bien na?f pour croire innocente Mlle Deplémont. Mais qu'a-t-elle fait des valeurs qui ont été dérobées? Et qu'en aurait-elle fait si elle n'avait pas été découverte?

-Elle les a cachées en attendant... Elle ou sa mère les aurait négociées.

-Les négocier? C'e?t été un grand danger, il me semble, monsieur?

-Oui, puisque les soup?ons se sont portés sur elles et que leur nom est jeté à tous les vents. Mais pour moi, pour vous, pour n'importe qui, la négociation de valeurs au porteur n'offre jamais aucun danger, précisément parce qu'elles ne sont pas nominatives. Or, M. de Chantepy ne possédait que des valeurs au porteur, plus dix mille francs en espèces, para?t-il. Mlle Deplémont se décidera sans doute, un jour ou l'autre, à révéler l'endroit où elle a caché l'argent.

Il fut frappé de l'attention avec laquelle la femme de charge écoutait ses explications. Comme elle ne fit aucune objection, il vit clairement qu'il n'avait pas vainement compté sur son ignorance. Elle ne savait pas certainement que, soit par un agent de change, soit par la société financière à laquelle s'adressait habituellement M. de Chantepy, il était facile à la Justice de conna?tre les numéros des valeurs dérobées, et que ces numéros, confiés sous le sceau du secret aux différents centres financiers, feraient immédiatement conna?tre le coupable s'il s'avisait de vouloir négocier les titres.

Aubrun se plongea dans la lecture et, pendant que ses yeux parcouraient les lignes sans les voir, il coordonnait ses différentes impressions.

?Je mettrais ma main au feu que je suis sur une bonne piste... Que sait cette femme? Dans quelle mesure est-elle compromise? Malgré sa vive émotion de tout à l'heure, elle est bien ma?tresse d'elle-même. Il faudra une surprise ou une maladresse pour qu'elle se livre. Je compte sur la maladresse et sur son besoin évident de parler. Dans peu de temps, je la questionnerai sur les difficultés de sa vie, car une manifestation d'intérêt réussit toujours. La clef pour entrer chez M. de Chantepy était chez le concierge, mais elle en avait une troisième, parbleu! Cependant c'est difficile à concilier avec les réponses de Mlle Deplémont au juge d'instruction, et avec la présence de la jeune fille chez son cousin vers dix heures...?

Les jours suivants, il avan?a à très petits pas, posant une question d'un ton indifférent, puis restant deux jours sans parler, ou tellement occupé au dehors qu'il voyait à peine la femme de charge.

Ce jeu lui réussit, et trois semaines après son installation, il avait gagné la confiance de Sophie Brion, d'autant qu'il se montrait ma?tre très généreux, nullement familier, et facile à servir.

Il était allé directement à son c?ur en lui parlant de son fils, en compatissant aux difficultés qu'elle avait surmontées pour élever son unique enfant, la passion de sa vie. Il apprit ainsi que ce fils travaillait dans un magasin de rubans et de fleurs artificielles. Son espoir, disait-elle, était de le voir un jour, peut-être prochainement, possesseur du fonds de magasin.

-Mais il faudrait une forte somme sans doute, dit Aubrun.

-Assez forte, je suppose, monsieur; mais depuis que mon fils gagne, j'ai fait des économies; on paierait par acomptes, et puis j'emprunterais...

?Ah! ah! pensa Aubrun, nous avan?ons vers quelque chose.?

Malgré son grand désir de pousser plus loin, il eut la prudence de laisser tomber la conversation et d'attendre que Sophie rev?nt elle-même sur le sujet.

Ce moment ne devait pas tarder, car plus la femme de charge connaissait ?M. de Lucel?, plus elle appréciait sa bonté et pensait qu'il ne refuserait pas, le cas échéant, de l'aider dans la réalisation de ses projets.

Elle vint donc le trouver pour lui dire:

-J'ai un service à demander à monsieur; j'espère que ce ne sera pas indiscret.

-Indiscret? Pourquoi donc? répondit Aubrun d'un ton satisfait. Vous avez l'air d'une si brave femme, et vous vous êtes si bien débattue pour élever votre fils, que je serai enchanté de vous rendre service.

-Merci, monsieur! Le nom du patron de mon fils est Marait, 60, rue du Bac. Il parle de se retirer, mais je ne connais pas ses idées sur le prix du fonds de commerce...

-Mais alors vous ne pouvez former aucun projet!

-Non, monsieur; c'est bien cela! Il me faudrait des informations.

-Et vous désireriez que je les prisse moi-même, afin qu'on ne sache pas que c'est pour votre fils?

-Oui, monsieur, nous ne voudrions pas nous avancer avant de savoir si notre projet est réalisable.

-Je puis écrire à M. Marait, c'est bien facile.

-Je remercie beaucoup monsieur.

Aubrun parut réfléchir, puis reprit:

-Au lieu d'écrire, je passerai rue du Bac. Ce n'est pas bien pressé, j'imagine?

-Mon Dieu, monsieur... je serais heureuse d'être fixée, voilà tout!

-Eh bien, j'irai bient?t. Aujourd'hui, c'est impossible, je suis pris toute la journée, mais j'irai demain si je ne re?ois pas un rendez-vous dont on m'a parlé.

Le soir, il alla voir M. Marait. Il apprit que, pour des raisons de santé et de famille, ce commer?ant désirait se retirer des affaires le plus t?t possible.

-Je suis en pourparlers pour vendre, monsieur, mais j'hésite encore, l'acquéreur qui se présente ne remplissant pas exactement mes conditions.

-Et ces conditions?

-Quinze mille francs versés immédiatement et quinze mille en deux ans avec les intérêts, bien entendu! Est-ce pour vous, monsieur?

-Non... Je me suis chargé d'une commission.

Il quitta M. Marait convaincu que la femme de charge connaissait parfaitement-sauf le prix-les intentions immédiates du commer?ant.

Le matin suivant, il dit à Sophie que, s'étant trouvé libre dans la soirée, alors qu'il n'y comptait pas, il en avait profité pour se rendre chez M. Marait. En quelques mots, il la mit au courant du résultat de sa démarche.

-La somme me para?t élevée pour ce genre de marchandises, ajouta-t-il; il est vrai que je n'y connais rien.

-Trente mille francs... c'est beaucoup, en effet, monsieur! Mais la clientèle est bonne, le magasin a de l'avenir, et nous emprunterons, s'il le faut, à une société.

?Ah! se dit Aubrun, voilà une réponse qui me démonterait sans mes fortes présomptions. Si on acquiert par un emprunt, ce sera plus difficile et plus long à découvrir.?

-Et M. Marait est si pressé de vendre? reprit la femme de charge.

-Excessivement pressé, m'a-t-il affirmé. Je crois qu'il conclura l'affaire avec l'acquéreur dont il m'a parlé. Si vous n'êtes pas en mesure d'acheter, vous chercherez plus tard un autre fonds de commerce, c'est bien simple!

-Ah! monsieur, ce ne serait pas la même chose pour mon fils! D'abord, il est au courant des affaires de la maison, il conna?t la clientèle dont il est aimé, ce qui est beaucoup pour réussir. Et puis, monsieur comprendra que devenir patron de la maison où on est simple employé... c'est bien agréable!

-Je comprends! j'entre dans tous vos sentiments, ma bonne Sophie. Mais qu'allez-vous faire?

-Je vais causer avec mon fils et, s'il est de mon avis, j'irai parler à M. Marait.

-C'est votre affaire! répondit indifféremment Aubrun.

Elle lui raconta, le lendemain, que M. Marait, fort étonné, avait émis des doutes assez blessants sur la réussite d'un projet irréalisable, selon lui, pour une femme qui gagnait péniblement sa vie.

Elle lui avait répondu en parlant de ses économies et d'un emprunt.

-Il a haussé les épaules, monsieur, dit-elle avec une certaine irritation! Cependant, comme il aime mon fils, il m'a promis de ne rien conclure sans me prévenir et m'a laissé trois semaines pour me débrouiller.

-Eh bien, vous réfléchirez.

Il passa la journée à rédiger des notes, en se demandant quelle serait l'invention de la femme de charge pour atteindre son but sans se compromettre, si elle était coupable.

Mais était-elle coupable? Peut-être, poursuivi comme M. des Jonchères par une idée, avait-il mis des visières qui l'obligeaient à ne regarder qu'un point.

Néanmoins, bien qu'il e?t hate d'aboutir dans un sens ou dans un autre, il conservait sa marche prudente.

Il était convaincu que cette femme avait de l'argent, car le chiffre de trente mille francs, énorme pour elle, ne la décourageait pas. Si elle savait que, dans bien des cas, on empruntait au Crédit foncier, elle devait savoir également qu'il fallait donner des garanties sérieuses, et le fonds d'un petit commerce para?trait-il une garantie suffisante? Mais, selon Aubrun, l'emprunt n'était qu'une manière de parler, une idée passagère, comme transition à une autre idée. Elle avait l'argent et, pressée d'acheter, elle inventerait un moyen rationnel pour en expliquer la provenance.

A la fin de la semaine, un incident parut confirmer ces prévisions; Sophie demanda à son ma?tre de lui accorder un congé de quelques jours.

-Un congé! Etes-vous malade?

-J'ai perdu un cousin éloigné, monsieur, et il faut que j'aille dans le pays où il était établi.

-Est-ce loin?

-Auprès de Blois, monsieur... un petit endroit qui s'appelle Ménars. Monsieur conna?t sans doute?

-Non, pas du tout! J'espère que vous ne serez pas longtemps, car votre excellent service me manquera bien.

-Si monsieur veut que je cherche quelqu'un pour me remplacer?

-Ma foi non! la concierge fera ma chambre et je déjeunerai au restaurant. Combien de temps resterez-vous là-bas? Vous vous dérangez pour un cousin éloigné?

-J'y suis obligé, monsieur... car il para?t que je suis sur le testament. L'enterrement a lieu demain; je partirai dans l'après-midi et resterai le moins longtemps possible.

-Ah! si vous héritez... c'est bien différent? Connaissez-vous le montant de l'héritage?

-Non, monsieur; le notaire me dit seulement que je suis légataire universelle.

-Votre cousin était marchand?

-Non, monsieur; mon cousin Rollant était ma?on, et patron depuis de longues années.

-Je vous souhaite un bon héritage.

Il eut d'abord l'idée de la suivre, mais le moyen était dangereux, et non moins dangereuse la pensée d'aller, sur un prétexte, causer avec le fils pour savoir si vraiment sa mère avait quitté Paris.

Après réflexion, il résolut d'attendre patiemment le retour de Sophie Brion et de partir plus tard pour Ménars afin de vérifier si elle avait dit la vérité.

Mais le soir de ce même jour, à sa grande surprise, il re?ut la visite du fils Brion, un grand gar?on qui se présentait avec assurance, mais dont les manières étaient polies et le visage honnête.

-Pardon, monsieur! je vous dérange?

-Du tout, du tout, entrez donc!

-Je voulais savoir, monsieur, si ma mère est partie aujourd'hui pour Ménars? Chez elle, la concierge n'en savait rien; elle m'a dit seulement qu'elle était sortie. Mais ce n'est pas la peine que j'attende si elle est partie.

-Elle est partie... N'était-ce pas convenu?

-Ma mère hésitait entre aujourd'hui et demain de grand matin, et comme j'avais un mot à lui dire, je suis venu voir...

-Et vous ne l'avez pas accompagnée?

-Mon Dieu, monsieur, je n'ai jamais vu ce cousin, que je croyais mort, d'ailleurs! La présence de ma mère, comme elle me l'a bien dit, suffit largement; et puis, au magasin, on a besoin de moi. Alors, comme ce n'était pas nécessaire, je suis resté.

-Combien de jours, votre mère compte-t-elle rester là-bas?

-Deux ou trois, quatre au plus... Je suis étonné que mon cousin, avec lequel nous n'avions plus de rapports, ait pensé à nous pour son héritage; c'est bien bon de sa part.

Après le départ du jeune homme, Aubrun demeura longtemps à la même place, absorbé dans une méditation qui n'avait rien d'agréable.

?Elle aurait donc dit la vérité! N'importe! J'irai à Ménars.?

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