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   Chapter 7 No.7

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 28612

Updated: 2017-12-06 00:02


Soit par une indiscrétion du greffier, soit pour une autre cause, le bruit se répandit parmi les avocats, qui se promenaient nombreux dans la galerie des Marchands, que la femme soup?onnée d'avoir assassiné M. de Chantepy était dans le cabinet du juge chargé de l'instruction.

-L'a-t-on vue? demanda vivement M. des Jonchères, qui causait encore avec l'avoué. Est-elle seule?

-Elle est arrivée, dit-on, avec le docteur Cébronne. C'est donc bien lui, Jonchères, l'homme amoureux désigné par les journaux? J'en suis faché pour lui.

-Cette femme est-elle grande, avec un teint mat et des yeux admirables? demanda l'avocat sans répondre à la question qui lui était posée.

-Vous la connaissez donc? Vous la décrivez comme le greffier, qui en parle avec enthousiasme.

M. des Jonchères reconnaissait la jeune femme, à laquelle il avait adressé la parole une heure auparavant.

?Et Bernard a suivi son idée! Il se pose ouvertement en protecteur!?

-Les voilà! dit quelqu'un.

Le docteur Cébronne, tête nue, entrait dans la galerie, avec Gertrude. A l'attitude des groupes, à leur curiosité manifeste, il comprit que la personnalité de Mlle Deplémont était connue. Il s'irrita des regards curieux jetés sur elle et, bien qu'il e?t aper?u des amis, il répondit à quelques saluts de fa?on à tenir les gens à distance.

M. des Jonchères s'avan?a vers lui, et Bernard lui tendit la main, en disant gravement:

-Henri, je te présente ma fiancée, Mlle Deplémont. Gertrude, voici M. des Jonchères, mon meilleur ami. Je crois vous avoir déjà parlé de lui.

La jeune fille, trop bouleversée pour prononcer un mot ou rien remarquer, regarda, sans le voir, M. des Jonchères.

-Traversons par ici, dit Cébronne.

Mais, comme Gertrude pressait le pas, il la retint doucement, ne voulant pas avoir l'air de fuir.

Des reporters, venus pour une autre cause, circulaient, affairés, de groupe en groupe, afin d'obtenir des détails. L'un d'eux s'approcha même de Cébronne.

-Docteur, me permettez-vous de passer chez vous, aujourd'hui?

-Qui êtes-vous, monsieur?

-J'appartiens au journal X...

-Ah! dit le docteur en le toisant du haut en bas, venez, monsieur! vous serez jeté à la porte par mon valet de chambre.

Il sortit du Palais de Justice, accompagné par M. des Jonchères.

Cébronne fit monter Gertrude dans son coupé, et resta un instant avec son ami sur le trottoir.

-Eh bien, Henri, tu l'as vue? Comprends-tu, maintenant, la stupidité des soup?ons?

-Je ne crois pas que cette femme-là soit coupable! dit chaleureusement l'avocat.

-Evidemment!... et il est invraisemblable qu'elle soit même soup?onnée; mais M. de Monvoy en tient pour son idée.

-Mon pauvre ami... son idée est étayée, l'enquête est là! Qui ou quoi amènera un renversement des choses? je n'en sais rien!

-Il faut bien qu'il arrive, ce renversement! s'écria Bernard.

-Et M. de Monvoy la laisse retourner chez elle?

-Oui, étroitement surveillée, dit Cébronne avec amertume. Regarde à droite, tu verras l'inspecteur de la s?reté et deux sergents de ville qui se préparent à nous suivre; comme si nous pensions à fuir! Les imbéciles!

-Qu'on vous suive ou non, qu'importe!

-C'est toi qui agiras, Henri, pour la tirer de cette situation impossible! Son père se meurt, c'est pourquoi on la laisse encore libre. Aujourd'hui, je ne la quitte pas; demain, dimanche, viens chez moi à une heure. Prépare un plan, tu me le soumettras.

-Compte sur moi!

Tout consterné, il regarda partir la voiture et allait remonter au Palais, quand il pensa aux reporters.

?Ah! non, par exemple!... pas de questions! Et ce soir, quel tapage dans les journaux! Vingt personnes ont entendu Bernard me présenter cette jeune fille comme sa fiancée...?

Il appela un fiacre et rentra chez lui pendant que, dans la voiture de Cébronne, il se passait une scène de désespoir.

Le c?ur déchiré, Bernard renon?ait à parler pour consoler une douleur inconsolable.

-Je comprends, à présent, dit Gertrude d'une voix entrecoupée, que cette accusation est réelle; jusque-là, je ne le croyais pas!

-Nous l'anéantirons, soyez-en certaine! Ne vous effrayez pas outre mesure, Gertrude! M. des Jonchères est un habile avocat, et il prouvera très vite l'inanité des soup?ons.

-Les soup?ons!... vous ne me dites pas tout! Ce ne sont pas seulement des soup?ons, c'est une accusation formelle, et si, d'ici peu de jours, on ne découvre rien, on me conduira en...

Elle balbutia le mot de prison, qui se perdit dans un sanglot.

Cébronne jeta son bras autour d'elle, comme pour la protéger, la défendre contre un ennemi évoqué.

-On découvrira le coupable, ma chérie, je vous le jure!

Mais sa voix tremblante effraya Gertrude en la confirmant dans ses craintes, et ils ne prononcèrent plus un mot jusqu'à la rue des Guillemites.

Ce même jour, après être allé au greffe chercher les pièces concernant l'enquête, M. des Jonchères se mit en face de l'affaire, non plus en ami de Cébronne, mais, bien qu'il n'e?t pas eu d'entretien particulier avec Mlle Deplémont, en avocat chargé de la défense.

Il s'aper?ut avec dépit que la logique de M. de Monvoy s'imposait fortement à son esprit. L'encha?nement des faits était tel, chaque anneau, sauf sur un point, paraissait si bien soudé que, oubliant son impression du matin, l'avocat se répétait:

?C'est elle! c'est évident!... comment la défendre, comment la sauver?

Il entra dans des suppositions variées pour expliquer le crime sans que la jeune fille y f?t mêlée, et s'arrêta longuement sur la seule supposition vraisemblable: Mlle Deplémont pouvait être victime d'une habile machination. Mais alors, seule, une personne de la maison, approchant librement M. de Chantepy, e?t agi; or, l'enquête prouvait péremptoirement que chacun, sauf Gertrude, était chez soi à l'heure du crime.

M. des Jonchères tournait dans un cercle pour revenir au même point, c'est-à-dire à la conviction même du magistrat. La pensée de Cébronne paralysait ses efforts, obscurcissait son sens, ordinairement fin et subtil. Il se leva avec impatience, pour aller s'accouder à la fenêtre. Il regarda vaguement les tramways et le mouvement de la rue, tout en creusant le problème, sans parvenir à briser les fils qui attachaient son jugement.

Tout à coup, il jeta sa cigarette et revint à son bureau.

?Essayons de ce moyen... j'aurais d? y penser plus t?t.?

Il écrivit un télégramme et alla lui-même le porter à la poste du boulevard Saint-Germain; puis il se rendit chez M. de Monvoy.

Le juge d'instruction n'était pas chez lui, mais, comme il devait rentrer d'un instant à l'autre, M. des Jonchères l'attendit.

-Ah! je me doutais que vous viendriez, Jonchères, dit M. de Monvoy en arrivant. Et j'apporte, dans ma serviette, des papiers pour vous; je vous les aurais envoyés si je n'avais pas compté sur votre visite.

Il paraissait fatigué, malheureux, et aborda, sans tarder, le sujet qui l'absorbait.

-La vue de cette jeune fille et de sa mère est faite pour ébranler... cependant, chaque réponse a confirmé l'accusation.

-Quelle a été l'attitude de la mère?

-La malheureuse, affolée, s'est accusée pour sauver sa fille.

-Ah! quelle maladresse! s'écria l'avocat.

-Maladresse très touchante, en tout cas... Nous avons eu, dans mon cabinet, une scène comme je n'en voudrais pas voir souvent. Fort heureusement, Cébronne avait amené lui-même Mme Deplémont et attendait, dans le couloir, la fin de l'interrogatoire. Ah! le r?le d'un magistrat est souvent bien pénible! Je suis là, entre mon devoir et ma pitié... car, enfin, tout l'accuse!

-Je ne la crois pas coupable, dit résolument l'avocat.

-Voilà bien l'homme! La femme est jeune, charmante, alors elle n'est pas coupable!

-Un tel regard ne trompe pas, et vous-même êtes influencé par lui...

-Sans doute! dit M. de Monvoy, en se promenant avec agitation; oui, sans doute! elle n'a pas plus l'air d'une criminelle que vous et moi... Et, cependant, Jonchères, votre assurance m'étonne! vous avez assez d'expérience pour savoir qu'une physionomie, même délicieuse, peut tromper. Bien que vous n'ayez pas mon age, votre carrière est déjà assez longue pour que vous ayez vu des choses bien étranges.

-Oui... plus étranges même que cette affaire, qui ne serait qu'un crime vulgaire, sans la personnalité de l'accusée et sans l'amour de Cébronne.

-Ah! c'est désolant! dit le juge avec chagrin. Un tel homme, dans une telle situation! son nom est désormais livré à la malignité publique.

-Il est bien au-dessus de cela! répliqua vivement M. des Jonchères, et son attitude forcera, au contraire, l'estime générale. Envers et contre tout, il aime avec passion cette jeune fille, il lutte pour elle, il s'oublie entièrement pour la soutenir, et vous croyez que le public lui jettera la pierre! J'ai meilleure opinion de lui! Pour moi, je crois, avec Cébronne, à l'innocence de Mlle Deplémont.

-Alors, au nom du ciel, basez votre opinion, je ne demande que cela! Prouvez que je m'égare, que je suis un imbécile, un idiot, ce que vous voudrez, enfin! et toute ma vie, je vous en serai reconnaissant.

-Il est toujours facile de prouver la bonté de votre c?ur, répondit M. des Jonchères, ému par le ton et les paroles de M. de Monvoy, car vous agissez avec humanité et prudence. Je sais trop bien que les faits accusent Mlle Deplémont; toutefois, en la voyant, je pense que nous sommes dupes d'apparences. Moi, je vais commencer une enquête.

-Vous n'irez jamais assez vite... En mon ame et conscience, la liberté laissée à cette jeune fille ne peut être que provisoire, et encore parce que les circonstances m'imposent des ménagements.

-Je sais!... je sais aussi que Cébronne fournirait n'importe quelle caution pour que la liberté de Mlle Deplémont f?t prolongée?...

-Jonchères, dit M. de Monvoy avec émotion, je donnerais beaucoup pour que mon devoir me perm?t d'accepter la caution... Mais vous savez bien qu'un pauvre diable serait déjà arrêté, si les apparences, dont vous parliez, l'accusaient de la même fa?on.

-C'est vrai... et, cependant, les deux cas sont très différents. Il est plus aisé de croire à la culpabilité d'un malheureux sans feu, ni lieu, ni éducation qu'à celle d'une jeune fille de bonne naissance, d'éducation affinée et, de plus, aimée d'un homme supérieur qui la conna?t à fond...

-Sans doute, sans doute! sans cela... mais il y a des bornes impossibles à franchir.

-Je sais...

Un lourd silence pesa quelque temps sur les deux hommes.

-Vous parlez d'enquête, reprit M. de Monvoy; croyez-vous que, depuis cinq jours, je me sois borné à m'occuper de Mlle Deplémont?

-Non, évidemment... les pièces que j'ai étudiées cet après-midi, quoique incomplètes, prouvent que l'enquête a été menée rondement sur divers points à la fois.

-Toujours poursuivi par la pensée de Cébronne, et par l'espoir de découvrir un fait qui justifiat Mlle Deplémont, j'ai activé, par tous les moyens à ma portée, le commencement de l'enquête. Par malheur, le résultat est désolant. Récapitulons: en dehors de Mlle Deplémont, deux personnes étaient en cause: le concierge et la femme de charge, Sophie Brion. Le premier est inattaquable, tant par son honorabilité que par les circonstances. La seconde également; toutefois, j'ai poussé assez loin de ce c?té. Les renseignements pris confidentiellement dans son pays, à Lieusaint, auprès d'une famille qu'elle a servie autrefois et avec laquelle elle a conservé des rapports, auprès des personnes qu'elle fréquente, ont concordé exactement pour affirmer l'estime générale dont elle jouit.

-Vous l'avez soup?onnée, en somme?

-Oui et non!... elle était au nombre des trois personnes qui, approchant de très près M. de Chantepy, devaient, pour cette seule raison, inspirer des doutes. Mais aucune charge, ni directe ni indirecte, n'a été relevée contre elle, au contraire! Je l'ai interrogée deux fois avec minutie; elle a répondu fort naturellement, et sans aucune contradiction, comme une femme que le soup?on ne peut atteindre. Enfin, son alibi est s?r, confirmé même par Mlle Deplémont, dont elle parle, du reste, avec respect, affection, et en déclarant que jamais elle ne la croira coupable.

-Je ne dis pas que je soup?onne quelqu'un, répondit l'avocat, mais je chercherai et ferai chercher, car je crois l'infortunée jeune fille innocente.

-Usez de tous vos droits... et Dieu veuille que la suite vous donne raison!

-Les ordonnances du docteur Cébronne ont-elles été retrouvées?

-Oui... il n'y a aucune falsification. D'ailleurs, vous savez que l'aconitine, employée par l'assassin, était pure et a été dissoute dans de l'eau. En potion, la dose est infime.

-Je sais tout cela, répondit M. des Jonchères en dissimulant son découragement.

Comme toujours, en quittant le magistrat, il avait une sensation d'accablement contre laquelle il réagissait mal, et il chercha vainement, pendant la nuit, à secouer l'obsession.

Il était sous la même impression en arrivant, le lendemain, chez Cébronne.

-Le malheureux M. Deplémont est mort, lui dit Bernard, sans préambule.

-Mort! déjà?... On ne le croyait pas aussi malade, lors de son retour à Paris?

-Non... mais un changement de vie complet et les émotions ont amené des complications qui ne pardonnent pas. Il y a quelques heures seulement, ce malheureux a soulevé le lourd rideau qui borne notre vue.

Le ton du docteur Cébronne était plus significatif que ses paroles, et M. des Jonchères, qui avait toujours vu son ami passionné pour les questions humanitaires, mais, par une inconséquence fréquente, presque indifférent à l'idée religieuse, se demandait avec surprise quel travail s'opérait dans sa pensée.

Bernard n'attendit pas la question pour y répondre.

-Tu essaies de creuser mon état d'esprit? Vois-tu, j'ai tant souffert depuis une semaine, que j'ai cherché un appui en moi, autour de moi... je n'ai aper?u que le vide.

-Et l'homme n'est pas fait pour le vide, je te l'ai dit bien des fois.

-Je le sais... ou plut?t je le vois! Jusqu'ici, j'avais cru qu'un homme, entra?né par la douleur dans certains courants d'idées, cédait à de simples impressions; je m'aper?ois qu'il était pris par une loi impérieuse.

Cébronne se parlait à lui-même, et M. des Jonchères jugea plus sage de ne pas

insister.

-Quelle semaine, Henri! quelle semaine! Il y a juste huit jours, je t'apprenais mes projets, et quelque chose d'atroce va nous broyer, nous broie déjà!

-Mais non, Bernard, dit l'avocat, navré des paroles désespérées de son ami, tu exagères! Une erreur, quelle qu'elle soit, se reconna?t, se détruit. Parlons d'elle et de nos moyens d'action.

-Oui, parlons d'elle, pauvre Gertrude! As-tu un plan à me proposer?

-Un plan qui me soit personnel, non! J'ai passé une partie de la nuit à me débattre contre l'évidence de l'accusation.

-Contre l'évidence de l'accusation!! et cependant, tu l'as vue? Et quelle incohérence! Tu viens de parler d'une erreur, à présent, tu me fais part d'un doute?

-L'incohérence s'explique; en la voyant, j'ai été convaincu de son innocence, mais, quand je me place devant les faits bruts, je change d'avis.

-Influencé à ce point!... Alors? Alors, tu renonces à la défendre?

-Allons donc! pour qui me prends-tu, Bernard?

-Le sais-je? Pourquoi es-tu découragé quand l'innocence de ma chère Gertrude est aussi certaine que ta propre honorabilité? Et enfin, quoi? Que vas-tu faire? Quel plan?

-Voici: j'ai télégraphié à un homme, que j'emploie souvent dans les affaires criminelles, de venir ici à deux heures. Nous allons lui raconter les faits sans une réflexion, sans un commentaire. N'étant influencé par rien, ni par personne, il aura une impression neuve et peut-être très différente de la mienne.

-Qui est-ce?

-Un pauvre diable intelligent, un réfractaire, comme dirait Vallès. Il a été dans l'aisance, s'est ruiné, ou plut?t, tout jeune, a été ruiné par une coquine. Depuis, il a fait un peu de tout, a même été policier, mais, ne supportant aucune discipline, est sorti de la police officielle. Je lui ai presque sauvé la vie avec des travaux d'écriture, puis, comme il a du flair et un véritable esprit d'intuition, je l'emploie pour des recherches et des contre-enquêtes. Deux ou trois fois, ses découvertes m'ont aidé à gagner la partie.

-Ma pauvre Gertrude!... Son sort entre les mains d'un tel individu!

-Je t'assure que c'est un brave homme à sa manière, et il m'est entièrement dévoué. S'il nous rend service, le c?té bohème de sa vie nous est bien indifférent. Mais le secret le plus absolu doit être gardé, et tes domestiques eux-mêmes ne doivent pas soup?onner qui vient ici. Je lui ai donc écrit de se présenter de ma part comme malade.

-Ah! bien...

Cébronne sonna et dit à son valet de chambre:

-Un malade, recommandé par M. des Jonchères, viendra tout à l'heure. Je le recevrai par exception.

Il attendit que la porte f?t refermée pour demander à l'avocat:

-Tu as lu les journaux, Henri?

-Un seulement!... il était sobre dans ses renseignements.

-Lis.

Cébronne tendait un journal de la veille où son nom s'étalait dans un long article qui prenait deux colonnes de la première page. La scène du jour précédent, dans la galerie des Marchands, était racontée de fa?on à frapper le public par son c?té romanesque. On parlait avec enthousiasme de la beauté de Gertrude, et l'article se terminait par ces mots:

?Il suffit de voir cette jeune fille pour penser que la justice s'égare; cependant nous sommes en mesure d'affirmer que tout l'accuse. Quant à l'éminent docteur Cébronne, que nous avons eu l'honneur d'aborder, il a des manières un peu rudes, nous les lui pardonnons en faveur de sa belle fiancée.?

-Que ferais-tu? dit Cébronne.

-Rien... Les circonstances ne nous permettent pas d'imposer silence aux journaux.

-Quel soulagement d'administrer une correction à ce goujat!

-Il faudrait la renouveler... et puis, à quoi bon?

-Oui, à quoi bon? répéta Cébronne avec un geste d'indifférence. Rien ne me touche, hormis ce qui la concerne.

M. des Jonchères savait bien que le grand c?ur de son ami ne pensait ni à lui, ni aux graves ennuis de voir son nom mêlé à une ténébreuse aventure.

-Je ne m'explique pas, je ne m'expliquerai jamais, reprit Bernard, que tu ne parviennes pas à envisager la question sous son jour réel...

-J'ai tort, je ne le nie pas, mais il me faut une influence étrangère pour entamer la logique qui s'impose trop fortement à mon esprit...

Le valet de chambre l'interrompit en annon?ant que le malade attendu était arrivé.

Ils passèrent alors dans le cabinet de consultation, et Cébronne se vit en face d'un homme ni jeune, ni vieux, de taille moyenne, trapu, avec une tête carrée et une physionomie qui frappa le docteur par son impassibilité voulue ou réelle.

-Aubrun, dit M. des Jonchères, nous avons besoin de votre expérience et de toute votre habileté dans une affaire très douloureuse pour mon ami, le docteur Cébronne. Vous la connaissez, sans doute, par les journaux?

-Oui... J'ai lu différents articles. Vilaines apparences pour cette jeune femme!

-Précisément! Apparences... et nous sommes persuadés que la justice s'égare, malgré les précautions dont elle s'entoure. Je vais vous exposer minutieusement les faits; malheureusement, tels que les présente l'enquête, ils sont probants et...

-Et vous gardent prisonnier, dit Aubrun saisissant aussit?t la question; vous ne parvenez pas à vous en dégager pour la défense? Je comprends! et désire conna?tre jusqu'au détail le plus infime.

M. des Jonchères commen?a son récit d'une fa?on nette et méthodique. Cébronne, la tête appuyée sur sa main, ne disait pas un mot, mais observait attentivement le visage d'Aubrun et la contension qui rendait immobiles les yeux intelligents fixés sur ceux de l'avocat.

Malgré lui, M. des Jonchères, entra?né peu à peu, plaidait l'accusation beaucoup plus qu'il ne la combattait, et Cébronne souffrait affreusement d'une exposition dont la rigueur lui paraissait tout à coup écrasante.

Quand l'avocat s'arrêta, un sourire éclairait les traits de M. Aubrun.

-Je la tiens! dit-il avec assurance.

-Vous la tenez? Qui?

-La coupable!... et assurément ce n'est pas Mlle Deplémont; elle n'est, en effet, accusée que par des apparences.

-Ah! dit Bernard en se levant brusquement, et vous ne l'avez même pas aper?ue!... Tu vois, Henri!

-Développez vos idées, Aubrun.

-Je mets de c?té l'éducation et la valeur morale de cette jeune fille; pour moi, c'est insignifiant, car on voit des femmes tomber de plus haut encore. La vie est un tissu d'invraisemblances, par conséquent, passons! J'en viens aux faits. Comment se f?t-elle procuré de l'aconitine en aussi grande quantité? C'est impossible! Il faudrait l'avoir volée; mais où et comment?

-C'est, en effet, le c?té faible de l'accusation; il saute aux yeux. Mais il est certain que, dans un tiroir de sa chambre, il y avait un papier déchiré contenant encore quelques morceaux d'aconitine cristallisée. Non seulement cela, mais le morceau de papier jeté sur la cheminée de M. de Chantepy s'adapte exactement à la déchirure du papier trouvé dans la commode de Mlle Deplémont.

-A mon avis, preuve de son innocence! On a beau être novice dans le crime, il n'est pas possible d'accumuler ainsi les charges contre soi, d'autant que l'action était préméditée et bien con?ue. Le coupable e?t donc été très habile dans l'exécution de son dessein, et invraisemblablement maladroit pour se cacher? C'est une hypothèse inacceptable.

-Vous avez cent et cent fois raison! s'écria Cébronne avec ardeur.

-Eh bien? dit l'avocat.

-Eh bien, quelqu'un, ayant besoin d'une forte somme, a formé le plan scélérat de rejeter son propre crime sur la jeune fille.

-Alors, dit le docteur, ce serait une personne habitant la maison, et M. de Monvoy prétend que c'est impossible, chacun étant chez soi?...

-Quelqu'un a pu, a d? être soudoyé.

-C'est difficile à admettre, étant donnée l'heure du crime; étant donné surtout le moyen employé; il faut que ce soit un individu approchant souvent M. de Chantepy et mêlé, en quelque sorte, à ses habitudes.

-C'est le point à débrouiller; s'il l'était, nous ne serions pas dans l'embarras. Le certain, continua Aubrun, c'est que l'assassin est une femme parce qu'un homme, tout mauvais soit-il, n'a pas cette malice noire.

-Je connais vos idées sur ce point, dit M. des Jonchères avec un léger sourire.

-Elles sont justes! répliqua sèchement Aubrun. En cette occasion particulière, j'espère bien vous le prouver. La trame est tissée avec une grande perfection, néanmoins je vois un gros fil; tout consistera à en saisir le bout.

-Mais qui soup?onnez-vous?

-Je ne dis pas que mes soup?ons portent directement sur quelqu'un, répondit Aubrun évasivement. Dès demain, j'entre en campagne, mais...

Un regard sur ses pauvres habits compléta sa pensée.

Cébronne ouvrit un tiroir et prit quatre billets de mille francs qu'il tendit à Aubrun.

-Si vous menez à bien cette affaire, si vous prouvez promptement l'innocence de Mlle Deplémont, vous aurez pour vous seul vingt-cinq mille francs.

-Vingt-cinq mille francs! s'écria Aubrun à qui cette promesse généreuse fit perdre son impassibilité.

-Oui, répliqua froidement Cébronne, et je veillerai pour que vous soyez toujours à l'abri du besoin.

-Je pars!...

Le docteur le retint d'un geste.

-Combien de temps vous faudra-t-il? Le prévoyez-vous? Vous savez que l'arrestation de cette malheureuse enfant est imminente.

-Ah! monsieur, je ne puis faire l'impossible!... Il me faudra certainement un certain temps, à moins d'un hasard sur lequel il serait déraisonnable de compter. Mon plan se dessine dans ma tête, et l'exécution demandera plusieurs semaines.

-Mais Aubrun, observa M. des Jonchères, ne serait-il pas sage de soumettre vos idées au juge d'instruction? Cette démarche n'aurait-elle pas pour effet d'arrêter l'action de la justice sur le point capital qui nous intéresse?

-Non... tout est trop vague encore dans ma pensée. Les personnes qui, à la rigueur, pouvaient être soup?onnées, ont été interrogées; l'enquête sur leur vie est à peu près complète, vous venez de me l'apprendre, et qu'a-t-on découvert? Rien! si ce n'est une preuve nouvelle contre Mlle Deplémont.

-Et cependant vous avez des soup?ons... il serait invraisemblable que la justice ne les ait pas eus?

-D'après votre récit, elle a, jusqu'ici, agi très rationnellement.

Cébronne ouvrait la bouche pour questionner et insister, mais M. des Jonchères lui fit signe de se taire. Il savait Aubrun très jaloux de sa liberté de mouvements.

-Faites comme vous voudrez, Aubrun! je me fie entièrement à votre habileté.

-Dès demain, je serai en chasse, après m'être habillé de la tête aux pieds.

-Quand vous n'aurez plus d'argent, venez me trouver et n'épargnez rien, lui dit Cébronne. Les quatre mille francs vous suffisent-ils pour le moment? En voulez-vous le double?

-C'est amplement suffisant pour le moment.

-Mais il vous faudra des aides?

-Non, non, répondit Aubrun avec la plus grande vivacité; personne ne doit conna?tre mes menées. J'agirai seul, et seul j'arriverai! peut-être beaucoup plus vite que je ne le crois. Mais puis-je dire un mot en particulier à M. des Jonchères.

-Je vous laisse... tu me rejoindras dans la bibliothèque, Henri.

Quand il fut bien s?r de n'être pas entendu, Aubrun dit à l'avocat:

-A vous, je vais confier mon idée, si vous m'affirmez que le docteur ne la conna?tra pas, car je me défie de son état d'esprit qui le porterait probablement à se jeter au travers de mes opérations, lesquelles doivent être conduites prudemment?

-Soyez tranquille... je ne le mettrai pas en tentation de compromettre vos plans... Quels sont-ils?

-D'abord, par mes habits et mes allures, je me transforme en rentier; je loue un appartement meublé aux alentours de la rue Vavin, et prends à mon service la femme de charge, Sophie Brion.

-Vous la soup?onnez fortement? Les soup?ons de la justice sont tombés d'eux-mêmes.

-Elle est à couvert, vous me l'avez prouvé, néanmoins je veux la surveiller de près. Si elle n'est ni coupable, ni complice, j'en serai pour mes frais et chercherai une autre piste; mais...

-Mais?

-Nous verrons!... Je vous écrirai demain le nom d'emprunt que j'ai choisi, et je vous demanderai de m'envoyer des lettres, de temps en temps, sous différentes écritures, et de différents points de Paris, afin que j'aie l'air d'avoir autant de relations que de bonnes rentes.

-C'est entendu!... Mais si cette femme sait quelque chose et qu'elle ait intérêt à le cacher, que découvrirez-vous?

-Ma conviction est que Sophie Brion est engagée jusqu'à la garde dans l'affaire.

-Elle passe pour la plus honnête des créatures; et pourquoi e?t-elle attendu quatorze ans avant de voler son ma?tre?

-Il y a une heure psychologique pour les criminels, répliqua sententieusement Aubrun. Je vais m'efforcer de gagner sa confiance, au moins en ce qui concerne ses affaires d'intérêt. Enfin et surtout, je compte sur des maladresses.

-Vous vantiez, il y a un instant, l'habileté du plan con?u par le meurtrier?

-Sans doute! mais lorsque le coupable veut profiter de son crime, la série des maladresses commence, c'est fatal!

-Cette femme de charge, honnête et dévouée, l'assassin!...

-Je ne dis pas qu'elle ait exécuté elle-même; mais elle doit être complice. Dans quelle mesure? Je le saurai. En attendant, je suis mon idée. Ecrivez, monsieur, les lettres que je demande; il ne serait pas mal de m'envoyer des invitations que je laisserai tra?ner.

-Ce sera fait... Pour me tenir au courant, vous viendrez chez moi?

-Oui... mais pas avant un bon nombre de jours; je ne compte pas sur le hasard, mais sur une marche prudente. Et surtout pas d'indiscrétion!

-Voyons, Aubrun, vous renversez les r?les... Je ne dirai rien à mon ami, jusqu'à ce que vous parliez vous-même.

M. des Jonchères retrouva le docteur inquiet et défiant.

-Quelle confiance doit-on avoir dans cet homme, Henri?

-Une confiance complète!... Tu ne découvrirais pas dans Paris un agent plus prudent et plus habile.

-Il n'a pas une mauvaise expression... Qu'avez-vous dit lorsque vous avez été seuls?

-Nous nous sommes concertés pour communiquer ensemble... Tu as vu qu'il n'était pas entré une seconde dans l'accusation.

-Il n'agira jamais assez vite! répondit Cébronne douloureusement.

-Il le dit lui-même: il ne peut pas l'impossible; mais ta générosité décuplera son activité.

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