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   Chapter 6 No.6

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 16537

Updated: 2017-12-06 00:02


Pendant que le docteur Cébronne parlait au juge d'instruction, M. des Jonchères, accompagné d'un vieil avoué, traversa la salle où Mlle Deplémont attendait.

-Quelle belle personne! dit-il.

-Oui... mais comme elle a l'air pensif!

-Et inquiet, ce me semble! Elle désire sans doute un renseignement, car elle a fait un mouvement vers nous, je vais le lui demander.

Il s'approcha de Gertrude.

-Cherchez-vous quelque chose, madame? Puis-je vous renseigner?

-Oh! non, merci! J'attends seulement quelqu'un.

-Mille pardons, madame! J'avais cru, en passant près de vous, que vous désiriez nous questionner.

-Non, monsieur.

Il s'éloigna sans se douter qu'il avait parlé à la femme dont la défense lui était confiée. Il ne croyait pas au succès immédiat des recherches de son ami, et, malgré sa conversation de la veille avec Cébronne, il ne fit aucun rapprochement. Mais, avant de quitter la salle, il se retourna machinalement et aper?ut encore le joli profil de Gertrude.

Après le petit incident, qui venait d'interrompre pendant une seconde le cours de ses réflexions, Mlle Deplémont s'absorba de nouveau dans ses pensées, sans remarquer les regards des jeunes avocats qui passaient et que son attitude, jointe à sa beauté, frappait ou intriguait.

Elle ne songeait pas à l'accusation portée contre elle, mais à l'amour de Bernard.

Cet amour si fort, qui ne reculait devant rien, la remplissait d'une joie si profonde, si envahissante qu'elle oubliait même le motif de sa présence au Palais de Justice. Son père, la mort de M. de Chantepy étaient relégués au second plan, et quand un huissier à qui Cébronne avait désigné de loin la jeune fille, s'approcha d'elle en la priant de le suivre, elle avait pris une décision.

?Pourquoi refuserais-je plus longtemps? Il sait tout, et il veut bien.?

Elle se sentait réconfortée au point que les fardeaux de sa vie ne pesaient plus sur elle; cette impression la soutenait encore et donnait à sa physionomie une expression résolue quand elle entra dans le cabinet du juge. Mais elle se troubla en n'apercevant pas M. Cébronne.

-Veuillez vous approcher, mademoiselle, lui dit M. de Monvoy en désignant un siège.

-Où est le docteur Cébronne? demanda-t-elle avec inquiétude; je croyais me retrouver ici avec lui?

-Il reviendra plus tard... il n'avait pas le droit d'assister à l'interrogatoire.

-Pourquoi donc? Je lui reconnais tous les droits, et j'aimerais mille fois mieux qu'il f?t auprès de moi.

-Moi seul dois trancher cette question, mademoiselle, répondit le juge qui ne put réprimer un sourire. Mais si vous désirez que M. des Jonchères, l'avocat choisi pour vous par M. Cébronne, vienne ici, nous allons le faire appeler.

-L'avocat choisi pour moi par M. Cébronne? répéta-t-elle lentement, non, je n'en veux pas!

De ce moment, comprenant mieux la gravité de la situation, elle s'effraya. Néanmoins, elle remarqua l'air bienveillant du magistrat et l'expression d'un greffier qui, le menton dans sa main, la regardait curieusement.

Ce regard, où quelque chose déplut violemment à Mlle Deplémont, éveilla chez elle un sentiment de hauteur qui lui rendit toute sa présence d'esprit.

Malgré l'invitation qui lui fut encore adressée, elle resta debout, la main appuyée sur le dossier d'une chaise, et répondit d'un ton bref aux questions sur son nom, son age et sa demeure.

-Vous savez déjà, mademoiselle, pourquoi j'ai désiré vous voir et...

-M. Cébronne me l'a dit, interrompit-elle, et je ne m'explique pas qu'un homme comme vous, à l'air bon et intelligent, ait une idée aussi absurde.

Cette attaque na?ve, en même temps très ferme, e?t amusé M. de Monvoy sans le sérieux des circonstances. Quant au greffier, il sourit franchement.

-Laissez-moi achever, mademoiselle... Je dois vous dire moi-même, puisque je représente la Justice, que vous êtes soup?onnée, pour différentes raisons, d'avoir empoisonné M. de Chantepy.

-Ridicule! dit-elle avec un geste de dédain.

-Je l'espère!... Mais pesez vos paroles. Je vous préviens que, au point où en est arrivée l'instruction, chacune de vos réponses pourrait devenir une charge contre vous.

Les grands yeux de Mlle Deplémont exprimèrent une surprise mélangée de révolte.

-Que m'importe l'instruction! Je dirai la vérité, monsieur, ni plus ni moins.

-M. de Chantepy est mort à la suite d'une injection d'aconitine. Vous aviez l'habitude de lui faire la lecture après le d?ner, et, avant de le quitter, de préparer la piq?re de morphine dont il faisait souvent usage?

-Il a refusé dimanche soir.

-Ah!... Pouvez-vous en donner la preuve?

-Mais je l'affirme sur l'honneur, monsieur, c'est suffisant.

M. de Monvoy eut un mouvement d'impatience.

-Non, mademoiselle, ce n'est pas suffisant. Voulez-vous me dire pourquoi, vous et votre mère, vous avez quitté à six heures, lundi matin, votre appartement sous prétexte d'un voyage, en réalité pour vous cacher?

Une vive rougeur envahit jusqu'au front de la jeune fille.

-Vous touchez là, monsieur, à une question intime, absolument personnelle, à laquelle je ne répondrai rien, dit-elle presque en balbutiant.

-Mieux vaudrait répondre, dans votre intérêt, mais enfin comme vous voudrez! Nous éclaircirons ce point sans votre concours. Connaissiez-vous les propriétés de l'aconitine?

-Oui, monsieur... Pendant une longue maladie, ma mère a été traitée par ce poison, et le docteur Cébronne m'en avait expliqué les effets.

-Vraiment? Et comment vous êtes-vous procuré l'aconitine?

-Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession.

-Dans un tiroir de votre commode, on a trouvé un papier contenant encore de l'aconitine. Ce papier était déchiré, et la déchirure s'adapte au morceau du même papier jeté sur la cheminée de M. de Chantepy par la personne qui, après avoir apporté le poison, l'a fait dissoudre dans de l'eau.

-A tout ceci je ne puis rien répondre, car je n'y comprends rien.

-Prenez garde, mademoiselle! tel système de défense tournera à votre désavantage.

-Je ne me défends pas, monsieur, car je n'ai pas à me défendre. Je dis ce qui est, c'est tout!

-Et vous êtes bien allée chez M. de Chantepy dimanche soir?

-Oui, monsieur.

-A quelle heure?

-A neuf heures.

-Faites attention à vos paroles, mademoiselle! s'écria le juge.

-Pourquoi?

-Mais, malheureuse jeune fille, c'est à quelques minutes près, entre neuf et dix heures, que le crime a été commis. On m'avait dit, mais sans préciser le moment, que vous étiez descendue chez votre cousin dimanche soir. Tout vous charge, et vous dites avoir été chez M. de Chantepy à l'instant presque précis du crime. Rappelez vos souvenirs! N'est-ce pas plut?t à huit heures que vous êtes allée dire adieu à votre parent?

-Non, monsieur.

-Vous êtes s?re?

-Très s?re... Je suis descendue à neuf heures. Au moment de quitter M. de Chantepy, il m'a demandé si sa pendule allait bien; elle retardait, et je l'ai mise à l'heure de ma montre. Il était exactement dix heures moins vingt.

M. de Monvoy se renversa sur son siège et contempla avec infiniment de pitié cette belle jeune fille qui répondait avec tant de netteté, tant d'insouciance apparente du danger, à des questions si graves.

?J'ai vu, se disait-il, des femmes au visage de vierge n'être que des coquines, mais elles ne ressemblaient guère à celle-là! Joue-t-elle la comédie? Et croit-elle dérouter la Justice en se chargeant elle-même? Habile tactique, car elle a l'air aussi sincère qu'intelligent??

-Mademoiselle, dit-il avec une subite brusquerie, saviez-vous que M. de Chantepy vous instituait son héritière?

-Je ne le savais pas d'une fa?on certaine, mais je m'en doutais d'après quelques mots prononcés par lui il y a quelque temps. Le fait nous avait toujours paru probable; il m'aimait beaucoup et n'avait pas de parents plus proches.

-Il y a peu de temps... Avez-vous donc juré de vous perdre vous-même?

-Me perdre! Pourquoi? Devant l'absurdité de vos soup?ons, pourquoi dissimulerais-je la moindre chose? répliqua-t-elle d'un ton plus vibrant.

Une violente irritation commen?ait à la dominer; le magistrat s'en aper?ut et ne laissa pas de s'en étonner.

?Ou innocente ou très forte?, pensait-il.

-Saviez-vous, mademoiselle que M.

de Chantepy mettait des valeurs dans son secrétaire?

-Oui... j'ai entendu ma mère lui reprocher plus d'une fois son imprudence, presque toute sa fortune étant, para?t-il, en valeurs au porteur.

-En effet! et vous le saviez!... Saviez-vous également que votre cousin avait réalisé une somme de dix mille francs qu'un employé du Crédit Lyonnais lui apporta la veille même de sa mort?

-Non... J'ignorais ce détail.

-Un détail important, mademoiselle! Le testament a été ouvert... M. de Chantepy vous laisse sa fortune. Elle est peu considérable, à la vérité, mais vous met à l'abri du besoin.

-Pauvre ami!

Pour la première fois, depuis son entrée dans le cabinet du juge d'instruction, elle défaillit en se rappelant l'affection perdue qui avait été un si grand secours pour elle et sa mère pendant les années navrantes qui venaient de s'écouler.

En la voyant pleurer, M. de Monvoy espéra obtenir l'aveu qu'il attendait.

-Vous saviez que vous héritiez, dit-il, et vous avez voulu profiter d'une fortune qui vous sortait d'une position précaire, très précaire, très pénible.

-Et c'est moi, dit-elle avec une angoisse émouvante, moi, qui provoque une telle pensée! Ne savez-vous pas que je travaillais avec courage, avec succès! et il nous faut bien peu pour vivre, à ma mère et à moi!

-Vous... oui! Mais vous n'étiez pas, vous n'êtes pas seules. Votre père?...

Elle baissa la tête et croisa les mains avec désolation.

-Avouez donc, dit doucement le juge; vous le voyez, je sais tout!

-Je n'ai rien à avouer! s'écria Gertrude en se redressant d'un air indigné. M. de Chantepy était notre meilleur, presque notre seul ami; dans notre malheur, il nous a soutenues non seulement moralement, mais encore autrement. Il était excellent et généreux, mais, malgré les apparences, il n'était pas riche, et d'ailleurs nous ne voulions être à la charge de personne et mon travail doublait la rente de ma mère. En quoi donc avions-nous besoin d'une fortune acquise par un crime? C'est fou, c'est honteux de me soup?onner!

La colère la rendait plus belle, et son énergie, son sang-froid, en répondant au magistrat, frappaient le greffier d'admiration.

-Je ne demande qu'à croire à votre innocence, mademoiselle, reprit M. de Monvoy, mais veuillez me dire si vous soup?onnez quelqu'un parmi les personnes qui approchaient M. de Chantepy.

-Non, monsieur... Un étranger se sera introduit.

Réponse facheuse dont elle ne comprit pas la maladresse.

-C'est inadmissible, mademoiselle! Quelqu'un a préparé l'injection qui a causé la mort; ce ne peut être un étranger. En voyant, chez lui, un intrus, un voleur, M. de Chantepy e?t sonné. Vous devez savoir qu'une sonnette électrique, communiquant avec la chambre de la femme de charge, lui permettait de l'appeler. Pendant que vous étiez dans l'appartement, vous n'avez rien vu de suspect, rien entendu?

-Rien?

-Et cette femme de charge? Quelle est votre opinion sur elle?

-Sophie! Pas plus que moi, elle ne doit être soup?onnée. Du reste, elle était dans sa chambre ce soir-là.

-Vous en êtes certaine?

-Absolument certaine... Comme je descendais, elle m'a dit quelques mots, puis est rentrée chez elle pour se coucher. C'est la meilleure des femmes.

Le magistrat, qui avait espéré qu'un indice, un détail tournerait l'enquête d'un autre c?té, se sentait découragé et fort désolé en pensant à Cébronne.

-Mais, reprit Gertrude, puisque vous connaissez notre malheur et notre honte, c'est donc vous, monsieur, qui en avez parlé à M. Cébronne?

-En effet, c'est moi! N'avez-vous rien de plus à dire aujourd'hui, mademoiselle?

-Aujourd'hui!... N'est-ce pas fini? J'ai dit la vérité, et je proteste de toutes mes forces contre l'accusation dont je suis victime!

-Mademoiselle, cet interrogatoire succinct ne suffit pas. De plus, remarquez bien que vos réponses ont confirmé, non détruit les soup?ons. Lorsque je vous reverrai, ce sera en présence de votre avocat qui vous conseillera et...

-Mon avocat! interrompit Gertrude avec désespoir; je n'ai pas besoin d'avocat, car je ne suis pas coupable, je ne suis pas coupable!

M. de Monvoy était très perplexe; en outre de sa bonté naturelle, la vue de Gertrude éveillait toute sa bienveillance.

-Pourquoi votre mère n'est-elle pas venue avec vous, mademoiselle? De toutes fa?ons elle devait le faire.

-Mon père se meurt, répondit simplement Gertrude.

-Si les soup?ons contre vous sont fondés, il me para?t impossible que vous ayez agi à l'insu de Mme Deplémont.

-Il y a six ans que je lutte contre le malheur; c'est une terrible école qui vieillit bien vite et apprend à avoir de la décision. Si j'avais commis un crime, je l'eusse fait sans en parler à ma mère.

-Il faut qu'elle soit interrogée. Quelqu'un peut-il la remplacer auprès du malade?

-Moi seule, murmura Gertrude à bout de forces.

Elle se laissa tomber sur un siège et fit des efforts surhumains pour ne pas sangloter tout haut.

M. de Monvoy passa dans le couloir où Cébronne attendait.

-Le père est-il vraiment mourant, docteur?

-Mourant... Mais dites-moi si...

-Tout à l'heure!

Poussé par sa bonté et puis par sa pitié en regardant Bernard, il arrêta sa manière d'agir.

-La justice n'est pas un bourreau, et il serait trop cruel, en ce moment, de la séparer de sa mère. Je vais donc la laisser partir pour rentrer chez elle, jusqu'à ce que... tout soit terminé. En attendant elle sera sous la surveillance de la police.

Cébronne respirait difficilement.

-Les réponses? dit-il brièvement.

-Elle n'avoue rien, et les réponses sont à sa charge.

-Que voulez-vous qu'elle avoue? s'écria Bernard en s'emportant aussit?t.

M. de Monvoy, tout à son affaire, avait répondu sans réfléchir et en suivant son idée.

-Allons, Bernard, vous m'inspirez une sympathie extrême... Mais du calme, je vous en conjure. Entrez dans mon cabinet, je désire que vous voyiez devant moi Mlle Deplémont.

En apercevant Cébronne, Gertrude, à laquelle un accablement subit ne permettait même pas d'entendre les paroles encourageantes du greffier, se leva vivement.

-Mademoiselle affirme avoir été chez M. de Chantepy à dix heures moins vingt, dit froidement M. de Monvoy.

Gertrude regardait en face Cébronne qui avait pali.

-Je dis simplement la vérité, répondit-elle, pourquoi me faire souffrir plus longtemps?

-Ne vous trompez-vous pas sur l'heure? dit Bernard. Avez-vous réfléchi à la gravité de cette affirmation?

-Je n'ai pas à réfléchir, et le vrai serait-il dix fois plus grave que je ne le dissimulerais pas.

Et tout à coup, sous l'influence d'un doute terrible, elle tendit les bras vers Cébronne en criant avec un accent qui bouleversa les assistants:

-Ah!... Vous doutez de moi!

Elle serait tombée si Bernard, courant à elle, ne l'avait soutenue dans ses bras.

-Gertrude! Ma bien-aimée!... Quelle idée avez-vous eue? Non! Je ne doute pas! je ne douterai jamais, jamais! C'est inepte et monstrueux de vous soup?onner!

Il la serrait contre lui et répétait tout haletant:

-L'erreur tombera d'elle-même, ne craignez rien! Pensez à moi, à mon amour, il ne vous fera jamais défaut. Je vous aime! je crois en vous plus qu'en moi-même...

Elle pleurait, la tête appuyée sur le c?ur dont elle entendait les battements précipités.

Le greffier contenait difficilement son émotion, et M. de Monvoy, très pale, n'osait lever les yeux vers les infortunés. Son opinion était arrêtée et il voyait se dérouler l'avenir cruel...

-Docteur, dit-il, vous reconduisez chez elle Mlle Deplémont?

-Oui, oui... tout de suite.

-Partons! oh! partons! dit Gertrude qui se ressaisissait.

-Un instant seulement, mademoiselle!

M. de Monvoy dit un mot confidentiel au greffier qui sortit immédiatement, et rentrant quelques minutes après, fit un signe affirmatif.

-Vous pouvez partir, mademoiselle, mais vous restez à ma disposition, car, d'ici peu, j'aurai à vous questionner encore. Veuillez dire à votre mère que je voudrais la voir aujourd'hui à quatre heures.

-Oui, murmura Gertrude qui sortit à pas précipités.

Cébronne prit avec autorité la main de Mlle Deplémont, la passa sous son bras et descendit l'escalier qui conduisait presque directement dans la galerie des Marchands.

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