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   Chapter 5 No.5

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 21743

Updated: 2017-12-06 00:02


En arrivant dans l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, la première personne qu'aper?ut Cébronne fut l'inspecteur de la s?reté qui ne cherchait même pas à se dissimuler. Il s'était placé à droite, au milieu du bas c?té, de fa?on à surveiller l'entrée de la rue des Archives et celle de la rue des Blancs-Manteaux.

Il s'approcha aussit?t de Bernard et lui dit tout bas:

-Ne vous tourmentez pas, docteur, quoique vous m'ayez fort maltraité hier, je suis content de vous dire que je n'ai pas mission d'arrêter Mlle Deplémont. Au contraire! j'ai re?u l'ordre de ne pas vous contrecarrer.

-Et cependant vous êtes ici, monsieur?

-Ah! ceci est différent... Je surveille, et dois savoir le résultat de vos démarches. Le docteur Cébronne comprendra que j'ai à remplir un devoir strict?

-Je comprends, monsieur, et suis sensible aux égards contenus dans vos paroles, mais hier...

Il fit un léger signe de tête moitié mena?ant, moitié courtois, et s'avan?a vers le jeune abbé qui, sortant de la sacristie, semblait le chercher.

-Auriez-vous découvert quelque chose, monsieur l'abbé?

-Docteur, de l'autre c?té de l'église, derrière le pilier le plus proche de l'autel, il y a une jeune femme que je n'ai jamais vue à la messe de six heures, et dont l'aspect répond à ce que vous me disiez hier.

Cébronne se tourna vivement.

-Vous ne pouvez pas la voir d'ici, faites le tour par le bas de l'église. Du reste, je vais vous accompagner. J'ai deviné, grace aux journaux, le motif de vos recherches. Selon vous, elle n'est pas coupable?

-Non, mille fois non! et elle ne sait rien encore!

-Ah! c'est affreux!... Vous avez toute ma sympathie, docteur! dit l'abbé avec l'élan d'une bonne nature et la chaleur de la jeunesse.

-Merci, monsieur l'abbé! Mon nom et le sien étaient-ils dans les journaux dont vous parlez?

-Non... mais c'était transparent pour ceux qui suivent avec intérêt les discussions sur l'assassin mystérieux de M. de Chantepy, et qui savent que vous étiez son médecin.

Ils échangeaient très bas ces quelques mots en s'avan?ant d'un pas discret vers l'endroit indiqué par le prêtre. Bernard s'arrêta court en apercevant Mlle Deplémont. Agenouillée, la tête dans ses mains, elle pleurait, et son attitude affligée acheva de troubler Cébronne.

-C'est elle! dit-il.

L'abbé le regardait avec compassion et, avant de s'éloigner, lui serra la main en disant chaleureusement:

-Courage, docteur! elle est innocente, vous la sauverez!

Cette sympathie encourageante d'un inconnu, dont le c?ur jeune et bon n'hésitait pas à le croire, devait, longtemps après, se présenter à l'imagination de Bernard comme le trait d'une douce lumière au milieu de ténèbres bien épaisses...

L'inspecteur de la s?reté toucha le bras du docteur en montrant Gertrude d'un geste interrogateur.

-Oui!... dit simplement Cébronne.

Il attendit avec une impatience à peine contenue qu'elle se levat pour partir.

Les yeux baissés, elle passa près de lui, sans le remarquer; il l'accosta à la sortie de l'église.

-Prenez mon bras, dit-il en la voyant palir et chanceler sous le coup de l'émotion.

-Ah! c'est mal, c'est mal! dit-elle avec précipitation. Je vous avais supplié de ne pas me chercher.

-Bien vaines supplications! dit-il. Où demeurez-vous? Il faut que je vous parle, ainsi qu'à votre mère?

-Non, répondit Gertrude d'une voix mal assurée, non! je ne veux pas renouveler ses émotions.

-Ne discutons pas, dit impérativement Cébronne, je ne puis éviter à votre mère des émotions. Vous ne savez pas ce que j'ai à dire: ce sont des nouvelles excessivement graves qui vous intéressent.

Il avait pris le ton et l'air résolu d'un homme qui entend qu'on lui obéisse. Gertrude chercha d'autant moins à discuter que la joie de le revoir ébranlait ses résolutions antérieures.

-Est-ce loin? demanda Bernard.

-A deux pas d'ici, de l'autre c?té de l'église.

Le docteur dit à son cocher de les suivre et de l'attendre à la porte de la maison où il allait entrer.

-Mais, qu'y a-t-il? dit Gertrude. Comment nous avez-vous trouvées? Est-ce par M. de Chantepy?

Il tressaillit en lui entendant prononcer le nom du vieillard.

-Non... j'ai trouvé seul, par le timbre de la poste.

-Le timbre!... ah! je n'avais pas pensé à cela. Mais quelles nouvelles? dit-elle en s'arrêtant; il vaut mieux que je sache avant ma mère, car ce sont sans doute des nouvelles tristes?

-Elles sont tristes, en effet! Il s'agit de votre vieux cousin.

-Il est malade, très malade? dit-elle vivement.

-Oui... Vous n'avez lu aucun journal depuis quatre jours?

-Aucun... nous sommes trop absorbées et trop préoccupées. Pourquoi cette question?

Le regard de Cébronne, la fa?on dont il lui prit la main éclairèrent Gertrude aussi bien que ses paroles.

-Il est mort?

-Oui... il est mort.

Elle avait appris depuis longtemps à se posséder et ne manifesta son chagrin que par son expression désolée.

-Mort! répéta-t-elle. Mort subitement? Vous l'avez vu, vous l'avez soigné?

-Je vous dirai tout dans un instant. Arrivons-nous?

-C'est là! dit Gertrude, en désignant un curieux et très vieux batiment.

Sur la fa?ade, des constructions à toits plats, formant terrasse à mi-hauteur d'un premier étage, avaient sans doute été ajoutées il y a cent cinquante ans et servaient de petits magasins borgnes. Des vases en fonte, à l'air sale et piteux, les uns à moitié brisés, ornaient encore prétentieusement la longue terrasse.

Cette antique maison était une partie de l'ancien couvent des Guillemites. Ces moines aux blancs manteaux, sortis d'Italie pour essaimer en France et ailleurs, quittèrent leur monastère de Montrouge pour s'installer au Marais en 1298.

Du c?té de la rue des Blancs-Manteaux, les murailles d'une demeure jadis sainte renfermaient des boutiques lépreuses, ignobles débits de vins frelatés, infimes magasins de charbon, tenus par des femmes ébouriffées, à l'air effronté et à la voix criarde.

Mais l'intérieur même de la maison était assez bien habité par des commer?ants, des travailleurs, des ouvriers horlogers que leurs affaires obligeaient à demeurer dans le quartier.

Mme Deplémont, forcée d'agir vite et bien, car l'état de son mari s'était subitement aggravé, avait pris pour un mois, en attendant de découvrir un loyer moins cher, un petit appartement meublé qui, par hasard, se trouvait à louer. La rue des Guillemites, que traversa Gertrude pour pénétrer dans la maison, a certainement été percée dans l'ancien jardin des moines qui reliait à la chapelle cette partie du couvent.

Avant d'entrer, Cébronne regarda derrière lui et vit que l'inspecteur de la s?reté, très décidé à exercer rigoureusement sa surveillance, s'appuyait patiemment contre le mur servant d'enclos aux derniers restes de ce qui fut le jardin des Blancs-Manteaux.

Gertrude gravit promptement un sombre escalier et, parvenue au second, dit à Bernard:

-Voulez-vous m'attendre quelques minutes ici? Je veux préparer ma mère, lui apprendre moi-même.

-J'attendrai.

Il eut le temps de regarder les étroits corridors sur lesquels s'ouvraient autrefois des cellules. Avaient-elles été habitées par des heureux? Sans conna?tre le nom du fondateur de la congrégation, Guillaume de Malavalle, Cébronne l'enviait en pensant qu'il avait probablement ignoré les angoisses extraordinaires de la vie.

?Comment lui apprendre, mon Dieu, comment??

Gertrude ouvrit la porte et le fit entrer dans l'appartement. Mme Deplémont, les yeux pleins de larmes, vint à lui:

-Ah! docteur, quelle nouvelle! notre pauvre ami! Et comment assez vous remercier de nous avoir cherchées, d'être venu vous-même...

Le revoir auprès d'elles était pour Mme Deplémont un puissant adoucissement, car, sans oser l'avouer à sa fille, elle conservait l'espoir que Bernard n'abandonnerait pas facilement son rêve.

-Et moi, dit Gertrude, qui reprochais à M. de Chantepy de ne m'avoir pas encore écrit, comme il me l'avait promis!

-Il connaissait votre adresse?

-Mais oui... lui seul! Sophie elle-même ne devait la conna?tre que plus tard, quand nous aurions enlevé nos meubles. J'allais envoyer ce matin un mot à mon cousin.

-Votre lettre est-elle écrite? demanda Cébronne avec une vivacité qui étonna Gertrude.

-Non, pas encore...

Elle se pencha pour embrasser sa mère, qui pleurait.

-C'est encore une dure épreuve, ma pauvre mère!

M. Cébronne pensait:

?Si Henri la voyait, l'entendait, il serait complètement éclairé.?

Surprise de son silence, Gertrude leva les yeux vers lui et remarqua son expression troublée, qu'elle attribua à sa sympathie pour leur propre chagrin.

-Ne vous affligez pas à ce point pour nous, lui dit-elle, nous sommes habituées à souffrir. Et maintenant, donnez-nous des détails sur l'événement. Les rhumatismes sont-ils remontés au c?ur, comme vous le craigniez?

Le moment terrible était venu, Cébronne ne pouvait plus reculer.

-Il est mort assassiné.

-Assassiné! s'écrièrent-elles avec horreur. Assassiné?

-Assassiné.

Mme Deplémont mit la main sur ses yeux:

-Mais, c'est horrible!

Le regard terrifié de Gertrude ne quittait pas le visage angoissé de Cébronne.

-Qui l'a assassiné? demanda-t-elle tout bas. Le sait-on?

-Quelqu'un est soup?onné... une femme innocente. Ah! pourquoi, pourquoi êtes-vous parties d'une fa?on si singulière?

-Que voulez-vous dire?... dit-elle avec effroi.

Soudain, il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras.

-Qui est soup?onné? C'est vous, Gertrude, vous, ma fiancée, bient?t ma femme! C'est vous, vous! qu'on accuse.

Le mouvement subit et passionné de Bernard, ses étranges paroles remplirent Gertrude de terreur.

Elle se dégagea pour se réfugier auprès de sa mère, qui crut, comme elle, à un accès de folie.

Il les devina et leur dit posément:

-Gertrude, je ne suis pas en démence... je vous ai cherchée pour vous apprendre, avant tout autre, les soup?ons qui pèsent sur vous... et pour vous adoucir la secousse.

-Mais, docteur, qu'est-ce que vous dites? s'écria Mme Deplémont. Quels sont les fous qui accusent ma fille d'un crime?

-Personne ne l'accuse... mais les circonstances sont des preuves accablantes.

-Je n'en crois pas mes oreilles! dit Gertrude avec indignation. Quoi! un homme comme vous se fait l'interprète d'une pareille sottise?

Elle était exactement dans le même état d'esprit que celui de Cébronne quand il avait répondu au magistrat:

?C'est ridicule! et aussi monstrueux que de m'accuser moi-même!?

-J'ai pensé et répondu comme vous, reprit-il en la conduisant vers la fenêtre qui ouvrait sur la rue des Guillemites. Vous voyez cet homme qui fait les cent pas devant le petit jardin?

-Oui, je le vois! quel rapport?...

-C'est un inspecteur de la s?reté, Gertrude. Il m'a suivi pour vous découvrir. A présent, il sait où il devrait venir

pour... vous arrêter.

-Arrêter ma fille!

Mme Deplémont mit dans ce cri tout son c?ur et tout son étonnement. Mais Gertrude se contenta d'un geste dédaigneux.

-C'est absolument stupide!... Et quelles sont les circonstances qui m'accusent?

-M. de Chantepy est mort empoisonné par une piq?re d'aconitine.

-Eh bien?

-Eh bien, vous êtes allée le soir lui dire adieu, et c'est vous qui lui prépariez souvent...

-Oui, interrompit Gertrude, mais dimanche il a refusé, en disant qu'il ne souffrait pas assez pour employer la morphine.

-Il a refusé!... pourrez-vous le prouver? dit Cébronne avec ardeur.

-Ma parole suffit, je suppose, répondit-elle en se troublant un peu.

-Et le poison?

-Quel poison?

-L'aconitine?

-Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession, si ce n'est ce que vous avez ordonné à ma mère.

-De l'aconitine était cachée sous des papiers, dans un tiroir de votre commode.

Les yeux dilatés par l'étonnement, elle demeura stupéfaite, pendant que Mme Deplémont l'entourait de ses bras, en s'écriant:

-Mais, que dit le docteur? Gertrude, mon enfant, c'est épouvantable! Ne t'effraie pas, je te défendrai...

-M'effrayer... me défendre... répéta machinalement Gertrude. Calmez-vous! dit-elle, en voyant sa mère éclater en sanglots. C'est une méprise extraordinaire, facile à détruire. Où faut-il aller crier la vérité? demanda-t-elle à Bernard.

-La crier ne suffit pas... il faudra la prouver.

-Quoi! je n'ai jamais menti... je dirai ce qui est, ce sera suffisant.

Cette réponse d'une ame honnête, qui n'admet pas un instant qu'on doute de sa droiture, remua le c?ur de Cébronne.

-Le juge d'instruction, auquel vous aurez à répondre, est un homme bon et bienveillant, dit-il; en vous voyant, en vous entendant, j'espère que ses doutes se dissiperont.

-Le juge d'instruction! répéta-t-elle en palissant. Comment! c'est vrai? On m'accuse, on me cherche?

-Vous ne parvenez pas à le croire, pauvre enfant! et c'est bien naturel. Mais, ne craignez pas, l'orage passera!

-Je saurai lui tenir tête! dit-elle avec la subite énergie d'une fierté irritée.

-Et vous aurez l'appui de mon nom, de mon amour, Gertrude! Au magistrat, je me suis dit votre fiancé, bient?t votre mari, et on verra bien!

-Vous avez fait cela! balbutia-t-elle, les yeux brillants de joie.

Alors tout s'évanouit pour la laisser en face du bonheur qu'elle avait fui. Les sentiments les plus variés se reflétaient sur son visage expressif: jamais elle n'avait paru plus belle à Cébronne et plus digne d'être aimée.

-Oh! mon Dieu! j'oublie! s'écria-t-elle. Vous vous êtes prononcé, et vous ne savez pas... Je ne parle pas de ces soup?ons absurdes, mais...

Elle regarda sa mère, qui assistait silencieusement à cette scène.

-Je sais, dit Bernard, en attirant Gertrude à lui, je sais! Votre père? Qu'importe! Vous ne savez pas, vous, comment aime un homme qui sait aimer ardemment, profondément! Mon amour est plus fort que toutes les circonstances, et il les brave!

En ce moment, Mme Deplémont oubliait presque le passé, ses chagrins présents, l'étrange communication qui venait de leur être faite, pour contempler sa fille, en se disant avec joie:

?Elle mérite si bien un tel amour!?

L'appartement, à cette heure, était inondé de soleil; les rayons glissaient autour de ces vivants et riaient, dans leur vieillesse toujours jeune, des sentiments qui, dans leur intensité, donnaient tant de vie à cette chambre enveloppée jadis de recueillement et de méditations tranquilles. Ils savaient que cette vie serait emportée dans l'inconnu, tandis qu'eux-mêmes viendraient encore, à la même place, se glisser au milieu de nouveaux vivants, comme une espérance, une joie ou une ironie...

-Mon père est ici... malade, très malade, dit Gertrude en levant vers Cébronne ses beaux yeux, dans lesquels il lisait un amour à l'unisson du sien.

Mme Deplémont ne lui laissa pas le temps de répondre.

-Va chez ton père, Gertrude! Préviens-le qu'un nouveau médecin va l'examiner.

Elle obéit aussit?t, et Mme Deplémont, ne se contraignant plus, dit à Cébronne, d'un ton angoissé:

-Je l'éloigne pour vous parler librement. Docteur, est-il vrai, est-il possible que ma fille court quelque danger? Ces soup?ons ne sont-ils pas le comble de la folie?

-Le comble de la folie, assurément! et le danger sera écarté, dit-il en hésitant.

-Mais, il existe?

-Non, j'espère... le coupable est peut-être découvert à l'heure où je vous parle. Mais on ne peut éviter certains ennuis, et il faut absolument que Mlle Deplémont vienne avec moi pour s'expliquer avec le magistrat... il le faut absolument!

-Elle reviendra? On n'aura pas l'idée monstrueuse de l'arrêter! Je voudrais l'accompagner et mon mari se meurt!

-Rassurez-vous, dit-il avec une tranquillité affectée, elle reviendra; je la ramènerai moi-même. Soyez calme, je vous en prie, il ne faut pas l'agiter. Remarquez que, pour le moment, il s'agit d'une formalité...

Gertrude rentra et dit à Bernard:

-Il vous attend... il est bien mal, je crois. Si vous pouviez le soulager!

Le docteur Cébronne voyait bien qu'il n'avait pas fait passer dans l'esprit de Mlle Deplémont ses propres inquiétudes sur la gravité des soup?ons. Huit heures sonnaient, il savait que son devoir était tracé et avait hate d'agir.

-Je suis obligé de vous emmener, ma chère Gertrude; il faut absolument que vous veniez avec moi chez le magistrat chargé de l'instruction.

-Chez le magistrat? Tout de suite? dit-elle en reculant.

-L'aventure est idiote, révoltante... c'est évident! mais elle existe, il faut y mettre fin le plus t?t possible.

-Vous croyez? dit-elle timidement. Cette démarche est nécessaire?

-Nécessaire, répondit Cébronne qui, la mort dans l'ame, n'osait ajouter: ?Si nécessaire que peut-être ne reviendrez-vous pas ici!...?

-De toute fa?on, vous serez interrogées, vous et votre mère, comme les parentes et amies de M. de Chantepy.

L'agitation évidente de Mme Deplémont fit comprendre à Gertrude la nécessité de se contraindre.

-Vous avez raison, dit-elle, il faut en finir le plus vite possible. Je vous accompagne, mais, pendant que je me prépare, allez, je vous en prie, voir mon père.

Bernard suivit Mme Deplémont; quand il revint, il était seul et dit à Gertrude prête à partir:

-Il est très mal, en effet! On ne doit pas le laisser seul. Mme Deplémont ne le quittera pas jusqu'à votre retour.

-Je vais leur dire adieu.

Les portes étant restées ouvertes, Cébronne l'entendit parler à sa mère et l'embrasser.

-A bient?t!

-Le docteur croit que tu seras retenue assez longtemps, Gertrude.

-Alors, ne m'attendez pas pour déjeuner.

Elle était très émue en revenant auprès de Bernard.

-Il est certainement beaucoup plus mal qu'hier, dit-elle d'une voix tremblante.

Cette douloureuse préoccupation atténuait l'effet qu'auraient d? produire les nouvelles apportées par Cébronne; la mort affreuse de M. de Chantepy avait bouleversé Gertrude, mais l'accusation, si elle la révoltait, ne pénétrait pas en elle comme une inquiétude poignante. A son sens, après avoir rempli la formalité exigée par la justice, cette pénible et bizarre aventure serait terminée.

Enfin elle revoyait l'homme qu'elle aimait de toutes ses forces, il lui donnait les preuves d'un attachement complet, irréductible.

Toutefois, quand elle fut assise dans le coupé de Cébronne, les faits lui apparurent plus réels; il la vit palir et se troubler.

-Ce sont trop de secousses! dit-elle, c'est décourageant! Je ne peux plus supporter tant de malheurs!

-Ah! ma pauvre bien-aimée!...

Il s'effor?a de la rassurer, il lui parla avec une tendresse qui la ravit, et, après l'avoir calmée, il fit appel à son énergie.

-Il faut, lui dit-il, que vous soyez bien vous-même, c'est-à-dire calme et forte pour répondre aux questions qui vous seront posées.

Une expression de colère passa dans le regard de Gertrude.

-C'est irritant! dit-elle en se tournant vers lui.

Il constata avec satisfaction l'irritation de la jeune fille, la considérant comme le meilleur des stimulants pour la sortir de l'affaissement qui s'emparait d'elle un instant auparavant.

-Je bouillonne, lui dit-il, en pensant à l'imbécillité de cette affaire! Mais le calme est une grande force, vous le savez, et je vous crois femme à en avoir même dans un cas aussi anormal. Maintenant mon meilleur ami, M. des Jonchères, est au Palais; si vous le voulez auprès de vous pour vous conseiller?

-Me conseiller? Un avocat...? pourquoi faire? dit Gertrude avec une vague terreur. Vous m'avez parlé de formalité, me trompez-vous?

-Non... tout se passera bien, ma chère Gertrude. Mais, parfois, un conseil est utile.

-Je veux répondre seule aux questions qu'on m'adressera, dit-elle vivement.

-C'est entendu.

Il garda sa main étroitement serrée dans la sienne jusqu'au moment où la voiture s'arrêta devant le Palais de Justice.

Appuyée sur le bras de Cébronne, elle monta avec assez de fermeté le large escalier du Palais et entra dans une salle où il la pria de l'attendre.

Il fit passer sa carte à M. de Monvoy et fut aussit?t introduit auprès du juge.

-Eh bien, docteur?

-Mlle Deplémont est là, répondit sèchement Cébronne.

-Elle est là!... Gardais avait donc raison. C'est vous qui l'amenez?

-Sans doute... et croyez-vous qu'une femme innocente se dérobe à des questions?

-Qu'elle vienne!

-Un instant! dit Bernard. Quelle décision comptez-vous prendre?

-La question ne doit pas m'être posée, docteur! En tout cas, je ne puis rien décider avant l'interrogatoire. Est-elle seule? Il faut que je voie la mère.

-Mme Deplémont est auprès de son mari, qui, selon moi, n'a pas quarante-huit heures à vivre: je l'ai examiné.

-Je ne le croyais pas aussi mal, répondit M. de Monvoy; c'est une complication. Jonchères est au Palais; on va le prévenir, pour qu'il vienne auprès de Mlle Deplémont.

-Elle ne veut pas d'avocat pour le moment, elle me l'a dit de la fa?on la plus formelle.

-Ah!... Je crains qu'elle n'ait une idée imparfaite de la situation.

-L'important est qu'elle réponde d'une fa?on satisfaisante à vos questions, dit Bernard d'un ton impatient, et je me suis efforcé de ne pas la troubler inutilement.

-Je comprends!... Mais nous devons procéder avec quelque régularité. Voulez-vous, docteur, faire entrer vous-même cette jeune fille, ou bien?...

-Ai-je le droit d'assister à l'interrogatoire?

-Non, certes!

-Alors... faites-la entrer, répondit Bernard d'une voix étouffée. Je ne suis plus ma?tre de moi...

M. de Monvoy se leva et serra énergiquement la main de Cébronne.

-J'aurai peut-être besoin de vous, docteur!

-Je vais descendre dans une des galeries, et quand Mlle Deplémont sera dans votre cabinet, je remonterai et attendrai dans le couloir.

-Très bien!

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