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   Chapter 4 No.4

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 21471

Updated: 2017-12-06 00:02


Il était onze heures environ quand il entra dans son cabinet. Plusieurs lettres, arrivées par le courrier du soir, étaient posées sur son bureau. Il les examina d'une main fiévreuse et jeta une exclamation: il venait de reconna?tre l'écriture de Gertrude qui, plusieurs fois, lui avait écrit pendant la maladie de Mme Deplémont.

?Enfin, enfin!...?

Il déchira l'enveloppe sans penser au timbre de la poste. La lettre n'était pas longue; il la lisait debout, et ses traits, altérés par tant d'émotions violentes, s'adoucissaient, se détendaient.

?Nous nous sommes retirées loin de vous, lui disait Gertrude, parce que nous ne voulons pas vous entra?ner dans notre malheur. Il faut nous oublier; jamais nous ne reviendrons sur notre décision. Une femme doit s'effacer pour sauver du désastre l'homme qu'elle aime.

?Des choses que vous ne savez pas, des choses affreuses nous séparent pour toujours. Si vous les apprenez (et je sais que vous les apprendrez quand vous voudrez, mais ce n'est pas nous qui devons vous les révéler), si vous les apprenez, dis-je, vous comprendrez, avec votre sentiment élevé de l'honneur, pourquoi nous fuyons les hommes, pourquoi nous fuyons le bonheur!...

?Il faut se soumettre à la volonté de Dieu qui permet, sans doute, que ma vie ne soit éclairée par aucune joie.

?Du moins, vous vous consolerez, c'est mon v?u le plus cher, et si, un jour, je vous sais heureux, un rayon de votre propre bonheur viendra jusqu'à moi. La pensée d'avoir été aimée de vous sera éternellement la douceur de mon c?ur endolori.

?Adieu, donc! oubliez-moi. Je vous en supplie, ne me cherchez pas; une nouvelle circonstance nous oblige plus que jamais à vivre seules et cachées. Que tout soit fini! et soyez béni pour l'affection que vous m'avez offerte.

?Gertrude D.?

Bernard s'assit et médita chaque mot de cette lettre; il la relut vingt fois avec attendrissement; elle le calmait; malgré les passages qui eussent paru significatifs à bien des gens, elle dissipait le doute épouvantable que son ami avait presque glissé dans son esprit et qui avait été, au fond, la cause de son emportement. Il revoyait le visage de la jeune fille, ses yeux bleu foncé, si intelligents et si pleins de douleur quand elle ne se savait pas observée.

Tout à coup il se rappela le timbre de la poste; dans sa précipitation, il l'avait déchiré; mais, en rejoignant les deux parties, il déchiffra le nom de la rue du Temple, imparfaitement marqué.

?Elles sont dans le Marais, se dit-il; quelle est l'église la plus rapprochée de la rue du Temple??

Il passa dans sa bibliothèque pour étudier un plan de Paris et, découvrant l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, résolut d'y aller le matin même, car une heure venait de sonner.

Il appela son valet de chambre, qui se leva à la hate.

-Monsieur est malade? dit-il, en entrant un peu effaré dans la bibliothèque.

-Non... mais il faut que je sorte demain matin... ou plut?t ce matin, à cinq heures et demie. Prévenez le cocher.

-Mais, monsieur, Pierre dort depuis longtemps. Je le préviendrai à cinq heures, il aura le temps...

-Non, non, réveillez-le pour le prévenir il pourrait être en retard; et, surtout, recommandez-lui d'être exact.

Cébronne expédia sa correspondance, régla sa journée du lendemain et passa le reste de la nuit étendu sur un canapé.

Quand il sortit de son demi-sommeil, le jour paraissait; un jour pur et limpide qu'il trouva livide, et, en regardant autour de lui, il s'étonnait d'avoir attaché quelque importance à la possession d'?uvres belles et charmantes qui, dans la détresse de son c?ur, étaient sans voix pour l'encourager ou le consoler.

?Et lorsque je la verrai, se disait-il, comment lui apprendre cette énormité??

Il monta en voiture avec le pressentiment de réussir dans ses recherches.

Sauf la place des Vosges, il ne se rappelait rien du Marais, où il n'avait aucun client et n'allait jamais. Malgré ses sombres préoccupations, il remarquait l'aspect curieux d'un quartier que le vandalisme contemporain n'a pas encore entièrement ravagé. Son cocher, s'étant trompé de rue, s'arrêta pour se renseigner près d'un concierge qui venait d'ouvrir les deux battants d'une immense porte. Au fond et à droite de la cour, un h?tel, dont le grand air frappa Cébronne, était habité par des fabricants de bronzes. Une plaque, à l'entrée de l'escalier principal, indiquait à quel abaissement les revirements du go?t et de la mode avaient réduit l'h?tel austère du grand Lamoignon.

Cébronne se demandait si, il y a deux cent quarante ans, un homme passant dans ces mêmes rues, entrant peut-être chez le premier président au Parlement, avait eu à protéger, à défendre une femme adorée accusée d'un assassinat...

Absorbé, il ne vit pas que son cocher prenait la rue des Francs-Bourgeois, et il sortit brusquement de sa douloureuse rêverie lorsque la voiture s'arrêta devant l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

Cette église, ancienne chapelle du couvent des Guillemites, n'a qu'une nef sans chapelles latérales. La messe de six heures se disait donc au grand autel, devant un public d'une trentaine de personnes. Il demeura dans l'église jusqu'à sept heures et demie, mais ne vit aucune femme qui, de près ou de loin, ressemblat à Mlle Deplémont.

Il alla dans la sacristie, pour parler au bedeau.

-Y a-t-il, tout proche d'ici, des chapelles où l'on entend la messe tous les jours?

-Non, monsieur... je n'en connais pas.

-Je cherche une dame et sa fille qui habitent dans ce quartier, et j'ai perdu leur adresse. Je croyais voir l'une d'elles à la messe de six heures.

?Connu!? pensait le bedeau.

-Comment sont-elles, ces dames?

-La jeune fille, qui assiste ordinairement à une messe matinale, est grande, avec les cheveux très noirs, un teint mat et des yeux bleu foncé; peut-être vous a-t-elle questionné sur les habitudes de cette paroisse, car elle y est très nouvellement arrivée.

-Je ne me rappelle pas, monsieur.

-Et vous êtes certain qu'il n'y a pas de chapelle dans un voisinage immédiat?

-Certain! répondit le bedeau, du ton désagréable trop souvent particulier à ce genre d'individus.

M. Cébronne, dont l'attente ne pouvait se prolonger, descendit l'église pour se retirer, mais voyant un jeune abbé auprès d'un confessionnal, il l'accosta et lui expliqua le motif de sa présence à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

-Pour une raison capitale, il faut que je retrouve les personnes que je viens de vous décrire et dont je suis obligé de vous taire le nom. Depuis trois jours, n'avez-vous vu aucune femme leur ressemblant? Aux messes matinales, il y a si peu d'assistants, qu'il est facile de remarquer une nouvelle venue, surtout si elle contraste avec le reste de l'assistance?

-Mon Dieu, monsieur, non... je n'ai remarqué personne. Vous me paraissez avoir entrepris une tache bien difficile.

-J'arriverai... il le faut!

L'abbé, remarquable par ses joues roses et son regard d'enfant, laissa percer quelque inquiétude et s'effor?a de prendre une attitude sévère, bien que la physionomie de Bernard lui pl?t infiniment.

-Je suis le docteur Cébronne, monsieur l'abbé, si vous connaissez mon nom, j'espère qu'il vous inspirera de la confiance.

L'air soucieux du jeune prêtre disparut aussit?t.

-Qui ne conna?t le nom brillant et surtout si honorable du docteur Cébronne, répondit-il aimablement. Que puis-je faire pour vous, docteur?

-Mon Dieu, je ne sais! dit Bernard avec angoisse. Si vous aviez remarqué les personnes dont je parle, vous me le diriez.

-Elles ont l'habitude quotidienne de la messe? Et vous êtes s?r qu'elles sont dans ce quartier?

-Oui, monsieur l'abbé, très s?r!

-Reviendrez-vous demain matin, docteur?

-Oui, certainement!

-Si j'ai eu lieu de faire des remarques utiles à vos recherches, je vous les soumettrai. Je suis toujours le matin auprès de ce confessionnal.

-Merci, monsieur l'abbé! Aujourd'hui, je n'entre pas dans de plus amples explications, mais ces explications... tous les journaux les donneront d'ici peu de jours, malheureusement!

Cébronne se fit reconduire chez lui, expédia un télégramme à M. des Jonchères, en le priant de passer le soir rue de Vaugirard, puis il partit pour ses consultations.

En route, il parcourut un journal du matin. Une colonne était consacrée à la mort de M. de Chantepy. On savait de source certaine, disait le journal, que ce crime mystérieux avait été accompli par une femme jeune, belle, dont on taisait encore le nom. On ajoutait que des circonstances romanesques rendraient sensationnel le procès qui suivrait l'arrestation de la coupable, la jeune femme étant aimée d'un homme en vue à Paris.

Cébronne se dit: ?Voici le commencement! demain, mon nom et le sien seront jetés au public. Soit! je parlerai moi-même et la défendrai avec toute l'énergie dont je suis capable.?

Il prévint ses malades qu'il se ferait remplacer le lendemain et les deux jours suivants, et, soit réalité, soit par esprit prévenu, il crut que, dans certaines maisons, on l'observait avec curiosité.

Le travail forcé d'une journée très chargée le détendit, en lui faisant perdre de vue l'idée fixe qui le harcelait.

Mais il fut violemment repris par elle, lorsque, le soir, la lettre de Gertrude sous les yeux, il médita de nouveau chaque phrase et chaque mot.

La veille, cette lettre l'avait calmé; en la relisant, il voyait qu'elle serait facilement une charge contre la jeune fille par ses allusions à des ?choses affreuses et à une circonstance nouvelle qui les obligeait à se cacher...?

?C'est évidemment une allusion à son père, pensait-il, mais M. de Monvoy y puiserait la confirmation de sa propre logique. Il ne l'aura pas!...?

M. des Jonchères arriva, fort anxieux.

-Il y a du nouveau, Bernard?

-Oui, elle m'a écrit... et, d'après le timbre de la poste, elles sont dans le Marais.

-Bien choisi! répondit l'avocat. C'est un quartier où personne ne va, mais qui n'est pas excentrique. Tu as cherché déjà?

-Ce matin... et recherche vaine. Je me suis libéré pour trois jours; demain, si je ne la vois pas à l'église, je chercherai dans les rues avoisinantes. Elles sont s?rement dans le quartier, puisque la lettre est timbrée de la rue du Temple.

-C'est mon avis... Et cette lettre... puis-je la lire?

Cébronne hésita un instant.

-Oui... lis!

Après avoir lu attentivement, M. des Jonchères tendit la lettre à Bernard et, sans mot dire, s'appuya le dos à la cheminée.

-Eh bien, Henri, qu'est-ce que tu penses?

-Rien!... c'est simplement la lettre d'une femme qui aime et s'exalte un peu dans le sacrifice qu'elle se voit obligée d'accepter...

-Où vois-tu de l'exaltation? La lettre est réfléchie, au con

traire, et presque contrainte. Si elle avait osé, c'est sur un autre ton qu'elle m'e?t écrit, j'en suis s?r!

-Je n'aime pas sa phrase sur la volonté de Dieu.

-Tu es superbe, vraiment! Elle parle en femme chrétienne, qui puise ses forces dans un sentiment, ou plut?t une conviction, que nous ne partageons pas, mais que, du moins, nous pouvons comprendre.

-J'ai vu des femmes, des femmes d'éducation soignée, qui jouaient du sentiment religieux pour mieux égarer le jugement des autres.

-Elle est incapable de jouer la comédie, incapable de la moindre fausseté, mais si ton parti est pris, n'en parlons plus!

-Mais non, mon cher ami, je n'ai pas de parti pris; tu t'irrites, et je le comprends! Pour moi, j'étudie chaque nouveau fait. Je doute, c'est vrai, car, jusqu'ici, je ne vois aucune fêlure à l'accusation, sauf sur un point.

-Lequel? dit vivement Bernard.

-L'aconitine... comment en avoir une aussi grande quantité en sa possession? C'est incompréhensible! Mais, enfin, elle en avait. Quant à cette lettre, je te concède qu'elle indiquerait une nature en même temps courageuse et délicate, si...

-Si?

-Si une ombre noire ne planait pas sur chaque ligne.

Cébronne garda un assez long silence.

-Tu la verras, dit-il, et ce sera suffisant pour te convaincre.

En ce moment, le valet de chambre prévint le docteur qu'on désirait lui parler.

-Qu'est-ce que c'est? Vous savez bien que je ne re?ois jamais à cette heure-ci?

Il avait répondu avant de regarder la carte, mise sous enveloppe fermée, que le valet de chambre lui présentait.

-Ah! bien!... faites entrer.

-Un inspecteur de la s?reté... un M. Gardais, dit-il à son ami.

L'avocat fit un petit mouvement qui signifiait:

?Nous allons bien voir.?

Très correct dans sa mise et dans sa tenue, l'inspecteur expliqua sa mission.

-Je suis chargé de découvrir l'adresse de Mlle Deplémont, monsieur. M. de Monvoy demande si vous avez des nouvelles?

-Je préviendrai M. de Monvoy quand ce sera nécessaire, répondit Cébronne d'un ton glacial, et je n'admets pas cette insistance.

-L'insistance ne vient pas du juge d'instruction, dit tranquillement l'avocat en regardant assez insolemment l'inspecteur qui lui était antipathique, M. Gardais agit pour son propre compte.

-M. de Monvoy désire vivement aboutir; ainsi il m'est permis de demander au docteur Cébronne si, depuis hier, il a quelques données. Il a pu recevoir une lettre qui simplifierait notre tache.

-J'ai des données, en effet, mais j'entends agir seul.

L'air perplexe de l'inspecteur fit sourire M. des Jonchères.

-Vous n'avez rien à craindre, dit-il; ni moi, l'avocat, ni mon ami nous n'aurions l'idée de prêter la main à la fuite de Mlle Deplémont. Aussit?t l'adresse découverte, M. de Monvoy sera prévenu.

Tout en parlant, M. des Jonchères se demandait pourquoi les yeux de M. Gardais inspectaient obstinément le bureau de Cébronne. La lettre de Gertrude était en s?reté, mais l'enveloppe avait été oubliée.

?Ah! pensa-t-il, il reconna?t l'écriture.?

Les trois hommes étaient debout, et Bernard dit sèchement:

-Je n'ai aucun renseignement à donner, par conséquent...

-Je pars, monsieur.

Plus prompt que M. des Jonchères qui s'approchait négligemment du bureau, il saisit l'enveloppe.

-C'est de Mlle Deplémont, dit-il froidement; je connais l'écriture, j'ai vu une des lettres de cette jeune fille à M. de Chantepy; une belle écriture, élégante et hardie.

Profitant de la stupéfaction du docteur Cébronne, il approcha l'enveloppe de la lumière.

-Rue du Temple, et datée d'hier; voici enfin une indication.

-Donnez-moi ce papier immédiatement, s'écria Cébronne en marchant sur l'inspecteur, vous n'avez pas le droit de faire une inquisition ici!

-C'est vrai, docteur, et veuillez me pardonner. Ma tache est difficile, vous ne voulez pas me venir en aide, je prends la liberté de m'aider tout seul.

-Vous allez me remettre cette enveloppe, ou je...

M. des Jonchères l'interrompit.

-Bah! laisse-le faire son métier... Il nous importe peu qu'il emporte ou non ce papier. La lettre a été mise à la poste rue du Temple, très loin de la demeure de Mlle Deplémont.

-Pourquoi très loin? demanda M. Gardais.

-Parce que ces dames désirant se cacher, il est évident qu'elles n'ont pas choisi une poste tout près d'elles. Elles savent bien que le timbre les trahirait, ou, pour ne rien exagérer, aiderait à les trahir.

-Elles n'ont pas pensé au timbre, croyez-moi, répliqua l'inspecteur, et je suis convaincu que M. Cébronne a déjà commencé ses recherches dans le Marais.

-Serais-je espionné? s'écria Bernard.

-Non, monsieur! on compte trop sur votre promesse à M. de Monvoy.

-Alors, si on compte sur ma promesse, pourquoi vient-on chez moi et pourquoi emploie-t-on des moyens dont la brutalité me révolte et contre lesquels je proteste énergiquement? Sortez d'ici, monsieur!

-Docteur, répondit M. Gardais, vous nuirez à la cause que vous défendez d'abord si vous cachez la vérité, ensuite si vous vous emportez au point de ne pas vouloir raisonner.

-On m'accusera peut-être moi-même, dit Bernard ironiquement. Ce serait le digne corollaire de l'accusation imbécile portée contre Mlle Deplémont. Allons, en voilà assez! Sortez, monsieur, et ne vous avisez pas de me donner des le?ons ou...

M. des Jonchères l'interrompit et dit d'un ton grave:

-Nous nous engageons sur l'honneur, mon ami et moi, à conduire Mlle Deplémont chez M. le juge d'instruction dès que nous l'aurons découverte. La police n'a donc point à s'inquiéter de nos mouvements.

-Bien, monsieur! je suis maintenant très tranquille.

Il salua le docteur Cébronne, qui lui tourna le dos, et disparut.

Bernard eut quelque peine à se calmer, car il étouffait de colère.

-Heureusement, dit-il, que ce personnage n'a pas la lettre.

M. des Jonchères réfléchissait aux conséquences du fait qui venait de se passer.

-Puisque tu veux absolument arriver avant la police, il est bien regrettable que l'enveloppe ait été prise...

-Comment si je veux absolument!... vois-tu cette pauvre enfant prévenue brutalement des soup?ons qui... C'est impossible! je ne vis pas en pensant à cela!

-Tu réussiras, Bernard, je l'espère de tout mon c?ur. Mais les investigations commenceront demain dans le Marais. Tu n'aurais pas d? opposer une résistance aussi vive; c'était confirmer ce policier dans l'idée que tu as l'adresse et que le timbre de la poste ne le trompe pas sur le quartier...

-C'est possible! mais mon regret est de ne l'avoir pas jeté par la fenêtre. Je parlerai au Préfet de police; je suis son médecin et nos rapports sont excellents. Nous verrons si un misérable agent de la s?reté a le droit, même en semblable occurrence, de mettre la main sur mes papiers!

-Droit ou non, je te conseille de ne pas donner une importance trop grande à l'incident. Nous avons autre chose à faire!

-Tu as raison... mais je ne suis plus moi-même, car je vis dans un état continuel de douleur et d'exaspération.

-Je le sais, mon pauvre ami, répondit affectueusement M. des Jonchères, et je comprends admirablement ton état d'esprit; il est affreux! mais, avant tout, il faut se posséder pour mener à bien l'entreprise. Demain matin, tu retournes à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux? Veux-tu que je t'accompagne?

-Non... je préfère agir seul. Si elle n'est pas dans l'église, j'irai dans les rues avoisinantes, de porte en porte.

-Sais-tu si elles ont écrit à leur ancienne adresse?

-Je l'ignore... Au cas où elles auraient écrit à M. de Chantepy, la lettre serait entre les mains des magistrats.

-Une lettre à la victime... voilà qui ébranlerait les soup?ons. A quelle heure pars-tu demain matin?

-A cinq heures et demie.

-Attends-toi à voir M. Gardais là-bas.

-Je serai filé, tu crois?

-C'est inutile... il ira tout droit à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux. Tu comprends que la police est au courant des habitudes de Mlle Deplémont, elle aura la même idée que nous-mêmes: surveiller l'église.

-Que faire alors?

-Rien... la chercher simplement, sans se préoccuper de l'inspecteur. Il te verra, mais te laissera agir, j'en suis convaincu. Tu seras surveillé, c'est tout.

-Et s'il intervient?

-C'est un risque à courir... mais ne voyant aucun péril en la demeure, il usera de ménagements vis-à-vis de toi. D'ailleurs son objectif est de la découvrir, non de l'arrêter. Il n'y a pas de mandat d'amener lancé contre elle. Quand il saura où elle demeure, il préviendra la justice et prendra de nouveaux ordres. Donc plus j'y réfléchis, plus je suis rassuré. Tu es entièrement libre pour trois jours?

-Entièrement, non! j'irai à ma clinique. Mais je n'aurai pas à faire de visites. J'ai travaillé aujourd'hui sans arrêt, et Dieu sait si, dans mon état d'esprit, il est dur de tra?ner la charrue!

-C'est un bien quand même...

-Oui, dit Cébronne avec fatigue, et je sais me dédoubler; le médecin est à son devoir, pendant que l'homme souffre amèrement quand il retombe sur lui-même.

Quelle que fut la compassion de M. des Jonchères, il n'osait donner sur le fond de la situation ni un espoir, ni un encouragement.

?Peut-être n'est-elle qu'une malade irresponsable, se répétait-il à lui-même, mais le cas est toujours terrible.?

-Et si tu la découvres, dit-il tout haut, tu viendras directement avec elle au Palais, Bernard?

-Directement! à moins que je ne doive pas rencontrer M. de Monvoy?

-Si; demain il sera dans son cabinet dès huit heures. Moi également j'irai au Palais; si tu as besoin de mes services, tu me feras demander.

-Besoin de tes services, Henri? répéta M. Cébronne avec étonnement.

-Tu sais, répondit M. des Jonchères en hésitant, qu'on n'interroge pas un accusé sans la présence de son avocat.

-Grand Dieu! en sommes-nous là? s'écria Bernard avec éclat.

-Non, j'espère, si Mlle Deplémont fournit immédiatement un alibi... Mais enfin, au point où nous en sommes, le juge d'instruction, en effet, lui parlera tout d'abord d'un avocat... maintenant elle peut refuser.

-Elle refusera! dit Cébronne avec conviction, parce que, dès ses premières réponses, elle anéantira l'accusation.

-C'est possible! répondit l'avocat d'un ton encourageant.

Il n'ajouta point, afin de ne pas exaspérer son ami, que, par suite des circonstances, le juge d'instruction interrogerait aussit?t la jeune fille, mais que normalement elle devrait être conduite d'abord devant le procureur de la République.

Sans rien dire à Bernard, il quitta la rue Vaugirard pour aller causer avec M. de Monvoy et obtenir, si c'était possible, que le docteur Cébronne, bien que suivi, ne f?t pas entravé le lendemain dans ses projets s'il découvrait Mlle Deplémont.

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