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   Chapter 3 No.3

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 28264

Updated: 2017-12-06 00:02


L'avocat prit une automobile et se fit conduire à Nanterre.

Il eut la bonne fortune de rencontrer le négociant dont il avait parlé à son ami et d'obtenir aussit?t le renseignement désiré.

-Cette maison est boulevard du Nord, 23; suivez ma rue, vous y arriverez en deux minutes.

M. des Jonchères, s'empressant de mettre à profit l'indication, fut re?u, boulevard du Nord, par une femme encore jeune, au visage avenant et à l'accueil aimable. Cependant, quand il exposa sa requête, beaucoup de défiance per?ait dans la question que Mme Cardier lui posa.

-Pourquoi, monsieur, désirez-vous conna?tre l'adresse de Mlle Deplémont?

-Je suis avocat, répondit-il en tendant sa carte, et, pour une affaire très sérieuse, il est nécessaire que je voie Mlle Deplémont, ou plut?t sa mère.

Mme Cardier connaissait la réputation comme avocat de M. des Jonchères; elle se rassura, et un léger sourire passa sur son visage.

?Il est amoureux?, pensa-t-elle, sans réfléchir que, dans ce cas, il n'e?t pas demandé une adresse qu'il devait conna?tre.

-Ces dames demeurent rue Vavin, 6. Mlle Deplémont est venue ici ce matin.

-Ce matin? répéta l'avocat en dissimulant son vif étonnement.

-Oui... elle me rapportait son ouvrage, et venait en chercher pour quinze jours. Elle et sa mère sont des femmes bien distinguées, monsieur! C'est triste de les voir dans le malheur. Mlle Gertrude est si bonne, si courageuse! elle sera un trésor pour l'homme qui l'épousera.

Tout en souriant intérieurement des idées matrimoniales de Mme Cardier, M. des Jonchères constatait, non sans surprise, qu'elle ignorait le départ de Mmes Deplémont.

-Je connais l'adresse de la rue Vavin, dit-il; mais ces dames sont parties aujourd'hui pour un court voyage; elles ont omis de laisser leur adresse au concierge, et il est urgent qu'elles re?oivent les nouvelles qui les intéressent.

-Je ne puis rien vous dire, monsieur, répliqua Mme Cardier dont la défiance s'éveilla de nouveau. Leur voyage ne me regarde pas; si elles sont parties pour deux ou trois jours, elles n'avaient pas besoin de laisser d'adresse. Certainement leur absence sera courte, puisque Mlle Deplémont ne m'a parlé de rien et a emporté beaucoup d'ouvrage. On ne travaille pas en voyage.

-Evidemment! mais je désirais leur envoyer une dépêche aujourd'hui même, c'est pourquoi, sachant que vous les faisiez travailler, je me suis permis de vous questionner.

-Je regrette, monsieur, de ne pas mieux vous renseigner, répondit assez froidement Mme Cardier.

M. des Jonchères revint à Paris très ennuyé de son insuccès.

?Pour moi, pensait-il, elles ne font aucun voyage et sont cachées à Paris. Il s'agit de les découvrir, mais la police y parviendra avant nous; à notre époque, comment se cacher longtemps? Dans quelle affaire est engagé mon pauvre Bernard! Amoureux comme un fou, il n'en fera qu'à sa tête. Qu'est-ce que cette jeune fille? Est-elle coupable comme c'est à craindre? Ou est-ce une malade qui a su tromper un homme expérimenté? Le fait ne serait pas nouveau, il se voit souvent, et, dans l'histoire, nous en avons des exemples éclatants...?

Sept heures sonnaient quand il arriva rue Vaugirard, mais le docteur Cébronne n'étant pas rentré, il alla d?ner chez Foyot, puis revint s'installer dans la bibliothèque de son ami.

C'était une grande pièce arrangée avec un sens artistique très remarquable. Rempli d'objets d'art, de livres curieux, elle révélait les go?ts qui, dans la famille de Bernard, se transmettaient de génération en génération. Son a?eul avait été lui-même un peintre de grand talent.

Cébronne, dans ses rares moments de loisir, venait se reposer au milieu d'une atmosphère intellectuelle qui le transportait loin de ses travaux trop positifs et trop absorbants. Il affectionnait plus particulièrement sa bibliothèque, depuis qu'en imagination, il y voyait rayonner la beauté de Gertrude.

En l'attendant, M. des Jonchères essaya de lire, mais les mots prenaient des apparences fantastiques et le sens des phrases se rapportait toujours à ses préoccupations.

?Quelle lamentable affaire!? dit-il avec impatience.

Le docteur Cébronne, qui avait été obligé de remettre au soir plusieurs visites, rentra à neuf heures passées.

-Eh bien, Henri?

-Eh bien, rien! J'ai découvert facilement la maison, mais la personne, à qui j'ai parlé, m'a renvoyé rue Vavin. Elle ne connaissait pas le départ sur lequel je ne me suis pas étendu. Mais, circonstance surprenante, Mlle Deplémont est allée, ce matin même, chercher de l'ouvrage.

-Ce matin!... s'écria Bernard.

-Ce matin... Elles ont quitté leur maison, m'as-tu dit, à six heures?

-Oui...

-A présent, je comprends leur dessein. Elles ont emporté du travail pour quinze jours, afin de n'avoir pas à sortir, et se terrent dans un quartier quelconque où elles n'ont aucune chance de te rencontrer.

-Tu ne crois pas au voyage?

-Non...

-Pourquoi?

-Parce qu'il est inutile... parce que Mme Deplémont est là. Elles donneront, par lettre, congé de leur appartement, à moins qu'elles n'aient chargé un tiers d'agir pour elles.

-Oui... M. de Chantepy.

L'avocat ne répondit pas et détourna son regard qui e?t peut-être trahi sa secrète pensée.

-Comment la découvrir avant l'intervention brutale de la police? s'écria Cébronne.

-Elle t'écrira, crois-tu?

-Oui, elle m'écrira... elle ne peut pas ne pas m'écrire. Mais elle ne donnera pas son adresse.

-Est-elle catholique? A-t-elle des habitudes pieuses?

-Oui, répondit Bernard étonné d'une question qui lui semblait bien intempestive, elle va tous les jours à la messe de six heures. Si elle est catholique! Convaincue et même ardente. Rien n'était charmant comme ses discussions avec moi quand nous abordions certains sujets.

-Tu m'as dit que le malheureux Chantepy te parlait d'elle fréquemment?

-Chaque fois que j'allais le voir, et, depuis quelques mois, il m'appelait souvent. Il l'aimait sincèrement; d'après un mot, j'ai lieu de croire qu'elle sera son héritière.

-Ah!... pourvu qu'il n'ait pas fait de testament en sa faveur!...

-Tu considères que ce serait une charge contre elle!... tu la soup?onnes! alors que nulle charge n'existe parce que le soup?on ne peut pas l'effleurer!

-Pour toi, oui! mais pour ceux qui n'ont aucun intérêt à la défendre, pour la justice?

Cébronne s'irritait, mais M. des Jonchères voulait le préparer sans faiblesse à un avenir cruel.

-Bernard, écoute-moi de sang-froid. Cette jeune fille appartient peut-être à la catégorie de certaines malades que tu connais aussi bien et même mieux que moi. Tu sais combien elles sont habiles et dissimulatrices.

-Pas plus malade que coupable, répondit avec fermeté Cébronne. Tu t'égares, mon pauvre ami.

Il passa dans la salle à manger pour d?ner, mais presque aussit?t il repoussa son assiette et revint avec M. des Jonchères dans la bibliothèque.

-Tu as tort de ne pas mieux te soigner, Bernard. Quelles que soient les conséquences de cette singulière affaire, tu as et tu auras besoin de tes forces.

-Je suis nourri par l'angoisse et l'inquiétude, répondit distraitement Cébronne. Mon rapport est envoyé à M. de Monvoy.

-Déjà!

-En te quittant tant?t, je suis rentré chez moi pour rédiger ce rapport. C'était horrible! connaissant les soup?ons qui pèsent sur la femme que j'aime... Chaque mot peut être un appui pour l'accusation.

Il marchait, agité, dans la vaste pièce.

-Je ne veux plus être questionné sur cette mort... J'ai rempli mon devoir, je ne répondrai plus rien... c'est horrible, horrible!

-Tu es libre d'agir comme il te plaira, mon cher Bernard.

-Je n'en sais rien... mais je ferai comme si j'étais libre, en effet, répondit-il brièvement.

Et sa pensée s'en alla vers Gertrude seule, accusée et innocente. Dans son c?ur plein de pitié et d'amour généreux, il n'y avait aucun mouvement égo?ste. Il ne songeait qu'à la défendre, la protéger et les soup?ons de son ami, loin de l'ébranler, stimulaient ses sentiments.

-Mais pourquoi ta question sur ses idées religieuses? demanda-t-il en s'arrêtant tout à coup devant M. des Jonchères.

-Nous avons probablement là un moyen rapide de les retrouver.

-Comment cela?

-C'est bien simple... si Mlle Deplémont t'écrit, elle oubliera qu'il est imprudent de porter sa lettre à une poste du quartier, car je ne crois pas que ces pauvres femmes soient bien habiles. Rien de plus aisé alors que de surveiller l'église ou la chapelle la plus voisine.

-Excellente idée, Henri... mais hélas! je n'ai pas encore la lettre. Et vois ton inconséquence! tu admets qu'une femme soit, en même temps, criminelle et pieuse!

-C'est admissible... j'ai rencontré le cas.

-Tu as rencontré de la superstition, ou une vague sensibilité religieuse très féminine et très inapte à bien conduire la volonté. Mais chez Mlle Deplémont la foi éclairée, basée sur un fonds d'instruction solide, se manifeste non par des sensations, mais par l'effort sur elle-même, le courage et l'abnégation. Les deux cas n'ont aucun rapport. J'ai observé de près Gertrude sur ce point spécial; elle m'a souvent vivement intéressée, et m'a même suggéré des réflexions qui, avant que je la connusse, ne s'étaient pas présentées à ma pensée.

Cette réponse frappa l'avocat sous bien des rapports; il s'en souvint plus tard lorsqu'il vit évoluer l'esprit de son ami. Elle lui était, en attendant, une preuve nouvelle d'un attachement évidemment irréductible.

Le jeudi, M. de Monvoy envoya un mot au docteur Cébronne pour le prier de venir le voir à cinq heures.

Bernard entra dans le cabinet, étreint par une angoisse qu'il sut dissimuler.

-C'est à titre amical et non officiel que je vous ai appelé, mon cher Cébronne, lui dit M. de Monvoy. L'enquête, que je pousse vivement, a marché depuis trois jours; j'ai bien des choses à vous dire; malheureusement, elles sont d'un ordre très pénible.

-Vous connaissez mon opinion, répondit froidement Bernard, elle ne variera pas. Si la justice persiste dans sa première voie, elle s'égarera d'une fa?on monstrueuse.

Beaucoup de compassion se lisait dans l'expression de M. de Monvoy et le docteur s'en irrita.

-Je doute, reprit le juge d'instruction, que vous conserviez votre opinion en face de l'évidence. Vous n'avez re?u aucune lettre? Vous n'avez rien découvert sur la nouvelle adresse de Mme Deplémont?

-Non... et vous?

-Non plus... mais nous arriverons vite. Vous ne savez pas encore leur histoire?

-Non... elles ne m'ont pas dissimulé, je vous l'ai dit, qu'une honte pesait sur elles. Quant à leur honorabilité personnelle, elle est inattaquable.

Il s'était promis de rester calme, mais sa voix le trahissait malgré lui.

-M. Deplémont, reprit le magistrat, a fait des faux et des détournements comme administrateur d'une Compagnie. Condamné à cinq ans de prison, il est arrivé ces jours derniers à Paris après avoir purgé sa peine. Sa femme lui envoyait fréquemment un peu d'argent.

-Elles en gagnaient, dit Cébronne d'un ton bref.

-Oui, mais leur situation était précaire, et le retour de M. Deplémont la complique encore. Il est malade et a d? se réfugier auprès de sa femme et de sa fille, car, sans laisser d'adresse, il a quitté subitement le petit h?tel où il était descendu.

-Vous saviez où il s'était logé?

-Oui, je l'ai su tout de suite par la préfecture de police, et j'espérais ainsi parvenir à mon but. Il faut chercher autrement... Le testament de la victime est connu; M. de Chantepy donne tout à Mlle Deplémont.

Le magistrat se tut un instant, attendant vainement une observation de Cébronne.

-Continuez, je vous prie, dit celui-ci; mais avant, pourquoi Mlle Deplémont est-elle soup?onnée, et non sa mère?

-Chaque soir, cette jeune fille allait faire la lecture à son cousin; quelquefois sa mère l'accompagnait, mais rarement depuis sa maladie. C'est Mlle Deplémont qui préparait souvent la piq?re dont M. de Chantepy avait besoin.

-C'est moi qui lui ai appris, dit avec calme Cébronne. Après?

-Après? Un reste d'aconitine était caché dans la commode de Mlle Deplémont. Le papier, trouvé par vous sur la cheminée de M. de Chantepy, s'adapte à la déchirure du papier découvert dans le tiroir et contenant le reste d'aconitine dont je viens de parler.

Une paleur de cendre se répandait sur les traits de M. Cébronne.

-Sait-on si Mlle Deplémont est allée dimanche soir chez M. de Chantepy? demanda-t-il d'un ton encore ferme.

-Oui... on le sait.

Ecrasé par ces réponses successives, Cébronne sentait tourbillonner ses idées.

-Une seule observation fera crouler cet échafaudage, dit-il avec effort. Elles se cachent... Comment, se cachant, pourraient-elles hériter? C'est un non-sens.

-Ces non-sens ne sont pas rares dans l'histoire des crimes... Elles ont entassé maladresses sur maladresses, les malheureuses! Enfin votre objection ne tient pas devant la nécessité où elles étaient d'avoir de l'argent. Elles en ont pris, voilà tout!

-Vous dites ?elles?, vous soup?onnez donc également la mère?

-Peu... c'est une manière de dire. Pardonnez-moi de parler aussi cr?ment, mais, pour moi, Mlle Deplémont a évidemment tout conduit. Un secrétaire était ouvert dans lequel M. de Chantepy mettait ses valeurs; valeurs au porteur, remarquez bien. De plus, pour une raison inconnue, il avait réalisé une somme de dix mille francs que le Crédit Lyonnais lui envoya, le samedi, à trois heures.

-Alors, il e?t fallu que Mlle Deplémont f?t au courant des affaires d'argent de M. de Chantepy?

-Pourquoi pas?... C'est très supposable.

Cébronne ne pouvait nier ni les faits, ni leur encha?nement, mais quel que f?t le poids qui l'écrasait intérieurement, il conservait une contenance ferme.

-Vous affirmez, dit-il, que M. Deplémont, rentré à Paris, a vu sa femme?

-Oui, j'en suis s?r.

-Est-ce samedi?

-Samedi matin, en effet; d'après le concierge, un homme, ayant l'air très malade, est monté chez ces dames.

-Ah!... je comprends maintenant!

M. de Monvoy se trompa sur le sens de cette exclamation, et, malgré sa sympathie pour la douleur de Cébronne, il éprouvait un v

ague soulagement à le sentir ébranlé.

-Mon opinion s'est vite formée, dit-il, parce que, dès l'abord, les faits semblaient probants. A présent, voyez-vous que mon conseil était bon?

-Je ne vois rien, parce que je ne pense pas et ne penserai jamais comme vous! Jamais je ne serai égaré par les apparences quand il s'agira d'une femme comme Mlle Deplémont! Si on vous affirmait, avec semblant de preuves, que je suis un assassin, que diriez-vous?

-Je hausserais les épaules...

-C'est précisément mon geste sur l'accusation portée contre ma fiancée. Ma fiancée! vous entendez bien?

-Trop bien! répondit le magistrat. Puissiez-vous avoir raison, Bernard! mais, pour vous-même, je crois mieux faire en ne vous cachant rien. Je vous sais homme à regarder le malheur en face.

-Assurément! dit Cébronne d'une voix irritée.

-Expliquez-moi votre phrase de tout à l'heure: ?Je comprends maintenant!?

-Samedi soir, j'ai remarqué l'air souffrant de Mme Deplémont qui sort seulement de convalescence, et j'ai su qu'elle avait éprouvé une vive émotion; or, vous me dites que son mari était venu le jour même?

-Oui... elle devait d'ailleurs être informée de sa visite. Elle et sa fille lui écrivaient régulièrement en lui envoyant de petites sommes économisées sur leur travail. J'ajoute que Mme Deplémont, dans le désastre amené par les turpitudes de son mari, n'a pas retiré un centime de sa fortune personnelle. Le dossier du procès de M. Deplémont est entre mes mains depuis ce matin, et l'attitude de Mme Deplémont, dans cette épreuve, a été absolument correcte.

-Comment ose-t-on les soup?onner? s'écria Cébronne. Leurs efforts si honorables pour vivre et pour soulager ce misérable, ne sont-ils pas des garanties suffisantes?

-Mon cher docteur, ces femmes luttaient pour gagner le pain quotidien et, après de longues habitudes de bien-être, on se fatigue vite d'une pareille lutte!...

-Nous sommes en plein dans l'absurde! s'écria Bernard. M. de Chantepy, dans cette phase nouvelle, leur serait venu en aide.

-En êtes-vous certain? On le croyait dans une grande aisance, il avait à peine sept mille francs de rente. Enfin c'était un original, vous le savez bien.

-Oui... je sais, dit impatiemment Cébronne; mais il avait assez de générosité dans le caractère pour faire un sacrifice.

-Soit!... Croyez-vous qu'on puisse soup?onner quelqu'un de la maison? La femme de charge, par exemple?

-Sophie Brion!... mais non! C'est la meilleure et la plus s?re des femmes de confiance; elle servait son ma?tre depuis bien des années.

-Comment expliquer l'aconitine chez Mlle Deplémont? Comment expliquer la présence de cette jeune fille chez son parent, à l'heure même du crime?

-L'heure du crime?... Elle ne peut être précisée à une demi-heure près... J'ai parlé par hypothèse.

-Hypothèse confirmée par le médecin légiste... Quand nous aurons questionné Mlle Deplémont, peut-être verrons-nous une autre piste; jusque-là...

-Jusque-là, j'affirme que vous faites fausse route! L'affirmation d'un homme qui conna?t si bien Mlle Deplémont devrait compter pour beaucoup, surtout quand cet homme est habitué à observer et à juger... Vous avez du c?ur, et vous vous repentirez d'accuser, de traquer une femme innocente... une jeune fille!

-Bernard, mon cher enfant, dit M. de Monvoy avec une vive émotion, croyez que ma tache est bien pénible... Je pourrais la passer à un autre, j'y ai pensé, et c'est à cause de vous que je la garde. A un moment donné, vous trouverez bon que le magistrat soit un ami...

Cébronne ne pouvait être insensible à des paroles aussi bonnes et affectueuses, mais il était en proie à des sentiments trop violents pour exprimer sa gratitude.

M. de Monvoy le comprit et ne fut pas offensé de son silence.

-Convenez vous-même, reprit-il, que la justice ne soup?onne pas légèrement, mais soup?onne sur des présomptions fort graves qui sont presque des preuves matérielles.

Pendant l'entretien, M. de Monvoy avait évité ce dernier mot, il le pronon?a alors à dessein, tant il avait à c?ur de combattre, jusque dans ses derniers retranchements, la décision du docteur Cébronne.

Preuves matérielles... le mot atterra Bernard, mais il n'en laissa rien voir et répondit simplement:

-Présomptions ou preuves sont des leurres, vous le saurez un jour.

En quittant le juge d'instruction, il avait encore à faire quelques visites, et, dans le désarroi de son esprit, il eut la tentation de se dérober à sa tache; mais, se ressaisissant presque aussit?t, il examina ses malades avec autant de soin et aussi longuement que si son c?ur n'avait pas été torturé.

On lui demanda plusieurs fois s'il n'était pas souffrant; il répondit:

-J'ai sur les bras une affaire préoccupante; il est possible que, dans deux ou trois jours, je sois obligé de m'absenter et de me faire remplacer auprès de mes malades; je m'en excuse à l'avance.

Une dame lui parla de la mort de M. de Chantepy.

-C'est vous qui avez été appelé, docteur? C'est affreux vraiment! personne n'est en s?reté. Savez-vous si on est sur la trace des assassins?

-J'ai fait mon rapport, répondit-il brièvement; mon r?le est terminé.

Mais cette question l'avait bouleversé. Déjà, il le savait, un journal parlait mystérieusement d'une femme, jeune et belle, qui devait être la coupable. Quel bruit, lorsque, Gertrude arrêtée, il se placerait auprès d'elle en disant: ?C'est ma fiancée, il est impossible qu'elle soit coupable, je le jure!? Après avoir renvoyé sa voiture, il d?na hativement dans un restaurant et se dirigea à pied vers la rue Solférino. L'éclat auquel il pensait ne l'inquiétait pas; cependant, les journaux du monde entier parleraient de ce procès, qui deviendrait sensationnel, à cause de son amour pour l'accusée.

?Le monde entier!... c'est bien peu de chose?, se dit-il avec lassitude.

Et, habitué à tirer des déductions de ses pensées, il songeait:

?La douleur extrême d'une situation extraordinaire m'amène à penser que le monde est bien petit, et, en considérant le rien de ce monde, mes facultés tombent dans le vide. Cependant, elles ne sont pas créées pour le vide... Chère et croyante Gertrude! je connais sa réponse si je lui parlais de mon impression.?

Il raconta d'un trait à son ami sa terrible conversation avec le magistrat.

M. des Jonchères l'interrompait de temps en temps pour poser une question, préciser un fait, et quand M. Cébronne cessa de parler, l'avocat fut frappé d'un mutisme trop significatif pour Bernard.

-N'exprime pas ta pensée... elle est atroce! s'écria-t-il. Oh! ma chère Gertrude!

La tête dans ses mains, il pleura comme un homme sait pleurer quand il est vaincu par la douleur.

Consterné, son ami marchait avec agitation, sans oser parler.

-Bernard... mon pauvre Bernard! dit-il enfin en lui touchant l'épaule; je t'en prie!...

Cébronne se redressa vivement.

-Pardonne cette faiblesse et prépare-toi à me rendre service, dit-il résolument.

-Quel service?

-D'abord, c'est toi qui la défendras si elle est arrêtée; j'ai une confiance absolue dans ton jugement et ton talent.

-Soit! je la défendrai, non avec mon talent, mais avec mon c?ur, puisque tu l'aimes!

-Merci, Henri!... je sais que je peux toujours compter sur toi. Maintenant, je t'en prie, va dès ce soir chez M. de Monvoy. Dis-lui que tu seras l'avocat, fais-le parler; tu sauras questionner, alors que moi je suis trop ému, surtout trop irrité pour penser...

-Mais cette jeune fille n'est pas arrêtée! répliqua M. des Jonchères. Me poser comme son avocat est prématuré, et ce sera le premier mot de M. de Monvoy.

-Est-ce que, dans un cas pareil, la famille n'a pas le droit de choisir un avocat pour la défense?

-Si, certainement!

-Eh bien, je représente le seul protecteur de Mlle Deplémont. Je suis implicitement son mari, j'agis en conséquence et je prends un conseiller pour elle. Si c'est contre l'usage, la correction, qu'importe! Comme avocat, te donnera-t-on les pièces qui concernent l'enquête?

-Un peu plus tard... quand je serai officiellement et non officieusement l'avocat de la défense.

-Tu crois que M. de Monvoy ne répondra pas dès ce soir à tes questions?

-Si! il me répondra... C'est, du reste, au juge d'instruction à apprécier s'il doit ou non parler dans telle ou telle circonstance, et il agit avec toi d'une fa?on très particulière.

-Alors, pars, Henri.

Après un peu d'hésitation, l'avocat dit à voix basse:

-Ainsi, tu ne changes pas d'avis?

-Je ne suis ni un cuistre, ni un lache...

M. des Jonchères partit, sans essayer de discuter, et fut accueilli cordialement par M. de Monvoy.

-Ah! mon cher Jonchères, charmé de vous voir! Quoi de nouveau?

-Je suis envoyé par le docteur Cébronne.

L'expression du magistrat changea aussit?t.

-Il vous a tout raconté?

-Tout... il me prend, dès aujourd'hui, comme avocat de cette pauvre fille... si on l'arrête.

-Si on l'arrête?... Doute-t-il encore?

-Il ne doute pas, non! il est s?r d'aimer une femme admirable, idéale!

-C'est désolant!... je n'ai pas fermé l'?il de la nuit, en réfléchissant aux conséquences de cette obstination. J'ai beaucoup aimé le père de Cébronne, et si, lui, je l'ai peu vu depuis quelques années, je lui conserve néanmoins une amitié sincère, et c'est avec le plus vif intérêt que j'ai suivi les succès de sa brillante carrière. Je voudrais, avant tout, que son nom ne par?t pas dans cette triste affaire.

-Quoi! votre opinion est-elle donc déjà et sérieusement formée?

-Du moins, les charges sont accablantes.

-Est-ce que personne, dans la maison, en dehors de Mlle Deplémont, ne peut être soup?onné?

-Chacun, elle exceptée, était chez soi le soir du crime. Tous les locataires ont été minutieusement interrogés; ils n'ont rien vu, rien entendu. Seule, Sophie Brion, la femme de charge qui habite une chambre voisine du petit appartement occupé par Mmes Deplémont, a ouvert sa porte au moment où la jeune fille descendait chez M. de Chantepy. Mlle Deplémont lui a dit: ?Je compte sur vous, demain matin, avant six heures; vous mettrez les chambres en ordre, après notre départ. Ma mère dort, et je vais dire adieu une fois encore à notre parent.? Donc, Mlle Deplémont est allée seule, lundi soir, chez M. de Chantepy.

-Mais, cette Sophie Brion... est-on s?r d'elle? N'avait-elle pas, également, une clé qui lui permettait d'entrer pour son service, et comme elle l'entendait, chez M. de Chantepy?

-Elle est très estimée et a la confiance de toute la maison. C'est la veuve d'un employé de commerce, qui lui a laissé un petit avoir, qu'elle a presque entièrement sacrifié pour élever son fils et lui donner une bonne instruction. Malgré l'estime dont elle est entourée, j'ai dirigé mes investigations de ce c?té, et rien ne peut la faire soup?onner. Quant à la clé, qui lui permettait d'entrer chez M. de Chantepy, elle était restée hier soir chez le concierge, qui, à huit heures, le matin, devait remplacer la femme de charge chez le vieillard.

-Pourquoi?

-Parce que, de bonne heure, elle allait voir son fils, assez souffrant. Elle est rentrée à neuf heures. C'est donc le concierge qui devait servir à M. de Chantepy son petit déjeuner.

-Et ce concierge?

-Un brave homme, qui a causé dans la loge, avec sa femme et deux amis, jusqu'à une heure avancée de la soirée.

-Mais, il a pu entrer quelqu'un... les concierges ont bien des distractions. D'après Cébronne, M. de Chantepy n'avait ni verrou, ni cha?ne de s?reté à la porte de l'escalier de service.

-Non... il s'était borné à une serrure, plus forte et plus compliquée que les serrures ordinaires; il avait des manies singulières, comme vous savez. Personne, le soir, n'est entré dans la maison, car la porte de la rue est fermée à neuf heures.

-Dans la journée, on a pu se glisser et se cacher...

-Jusqu'ici, aucun indice ne le fait présumer; et puis, ce personnage supposé connaissait donc intimement M. de Chantepy, pour être au courant de ses habitudes?

-Tant de choses invraisemblables sont vraies! dit M. des Jonchères, d'un ton découragé.

Bien qu'il ne f?t pas intéressé personnellement dans l'affaire, il éprouvait l'écrasement d'une conviction terrible.

-Décidez votre ami à ne pas para?tre comme fiancé, reprit le magistrat, suppliez-le! Mettons les choses au mieux: l'innocence de la jeune fille est prouvée, bien! reste le père... Son procès a eu lieu au fond de la province, il n'est pas connu, mais, dans les circonstances actuelles, la honte s'étalera au grand jour.

-Bernard est amoureux fou; de plus, l'honneur, chez lui, est chevaleresque, et il est homme, quand il aime, à ne reculer devant aucun dévouement. Le père ne l'arrêtera pas.

-Bien, bien! j'admets... d'autant que ce malheureux est très malade et n'a peut-être pas trois mois à vivre. Mais, hélas! vous voyez vous-même l'encha?nement des faits; jamais cause, au premier abord, n'a été plus lumineuse.

-Cébronne est trop affirmatif et conna?t trop bien cette jeune fille pour que je la croie coupable, répliqua M. des Jonchères, qui entrait dans son r?le de défenseur. N'avez-vous aucun indice sur la nouvelle demeure de Mme Deplémont?

-Non... il est plus malaisé de découvrir deux femmes d'apparence honnête que des r?deurs de barrière.

L'avocat revint très malheureux chez lui. Il n'omit aucun mot de sa conversation avec M. de Monvoy et supplia Cébronne de renoncer à sa fatale idée.

-Et toi, dit sèchement Bernard. Tu abandonnerais la femme que tu aimes, que tu sais innocente?

-Innocente... c'est la question douteuse, et pour mon affection, il s'agit de toi! Attends, du moins! ne te mets pas en avant. Moi, son avocat, je ferai tout au monde pour la sauver.

Il développa ses idées pendant que la physionomie de M. de Cébronne, ordinairement calme et ferme, exprimait peu à peu une si violente colère que M. des Jonchères s'arrêta court...

-Tais-toi! ou je ne sais...

Sans achever, Bernard quitta subitement son ami désolé, et revint chez lui à grands pas, coudoyant, sans les voir, les rares passants, et se demandant s'il n'allait pas devenir fou de chagrin.

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