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   Chapter 2 No.2

Aimer quand même By Jean de La Brète Characters: 29752

Updated: 2017-12-06 00:02


A midi, le lendemain, M. Cébronne re?ut, par pneumatique, la lettre suivante:

?Cher docteur et ami,

?Je vous donne ce nom d'ami parce que vous êtes l'homme que j'estime le plus au monde, et je vous serre affectueusement la main pour votre démarche d'hier. Je la pressentais, je l'espérais même, car je vous crois assez d'indépendance d'esprit et de caractère pour ne pas reculer devant les révélations que j'entends vous faire.

?Gertrude m'a tout confié, mais, bien qu'ayant l'air d'abonder dans son sens, j'ai résolu de ne rien vous cacher. Instruit par un tiers, vous serez libre de vous retirer si bon vous semble, et l'honneur sera sauf puisque le refus d'hier est bien suffisant pour couvrir votre retraite. Mais si vous persistez, comme je le crois, votre amour saura vaincre les scrupules délicats de cette charmante fille.

?Venez me voir dès aujourd'hui si vous le pouvez, ou alors demain dans la matinée.

?Du reste, j'ai besoin de votre visite comme médecin; cette crise de goutte est plus longue que les précédentes, et vous me direz si vous prévoyez le moment où je sortirai enfin de mon lit.

?A vous très amicalement.

?CHANTEPY.?

Cébronne répondit aussit?t par télégramme.

?Je pars dans une heure pour Orléans où j'ai deux rendez-vous qu'il m'est impossible de remettre, n'étant libre, ou à peu près, que le dimanche. Malgré ma hate de vous voir, il faut attendre à demain matin, vers dix heures, et encore je n'aurai à moi qu'une vingtaine de minutes, tant je suis débordé par mes consultations.

?Vous ne soup?onnerez jamais le bien que m'a fait votre lettre, et vous avez mille fois raison: j'aime trop profondément Mlle D... pour que des malheurs passés, dont je connais déjà la nature, me fassent reculer.

?A nous deux, nous triompherons, cher monsieur, et votre appui suffirait pour lever les difficultés. Mais il y a dans un amour partagé-car elle m'aime!-une force irrésistible. Demain soir, je la reverrai, et ne la quitterai pas sans qu'elle se soit engagée.

?Bien cordialement v?tre.

?CéBRONNE.?

Il revint chez lui au milieu de la nuit et rêva longtemps aux étoiles, pendant que les bruits sourds de la ville et les senteurs qui sortaient du jardin de Marie de Médicis s'associaient à sa joie intime.

Après son veuvage, il avait quitté la maison qui lui rappelait de tristes souvenirs, et nulle femme n'était entrée dans son appartement actuel.

Il voyait déjà Gertrude apportant à son foyer solitaire la grace de sa beauté, le charme de son intelligence et de ses qualités féminines. Son refus la lui rendait plus chère, car une vive admiration se mélangeait désormais à ses sentiments. Il avait la plus haute estime pour le courage silencieux et l'énergie dans le travail, mais il lui semblait surhumain qu'on refusat, par délicatesse excessive, de prononcer le mot qui doit terminer une existence malheureuse.

A dix heures, dans la matinée, son coupé s'arrêtait rue Vavin. La concierge se précipita au-devant de lui.

-Vous avez vu mon fils, monsieur le docteur?

-Votre fils? Mais non! Est-il venu chez moi? Est-il malade? Je ne re?ois jamais le matin.

-Non, non... il est allé vous chercher pour M. Chantepy qui est mort cette nuit.

-Mort! s'écria Bernard.

Dans son saisissement, il demeura sans voix, sans entendre la concierge qui parlait avec volubilité.

-Mort? répéta-t-il; ce n'est pas possible! Il m'a écrit hier et ne parlait que de son accès de goutte qui n'offrait aucun danger, je le sais.

-C'est une attaque, je pense, monsieur le docteur. Montez, je vous en prie.

M. Cébronne monta promptement, bien que le coup imprévu e?t été si vif qu'il se sentait brisé, courbaturé comme s'il venait de passer par une extrême fatigue physique.

?Encore un chagrin pour ces pauvres femmes!...? se disait-il.

La porte lui fut ouverte par la femme de charge qui pleurait et, dans la chambre il trouva le concierge avec un ami de M. de Chantepy qu'on était allé chercher précipitamment. Sans être très lié avec le défunt, M. Verchaire, qui demeurait rue d'Assas, venait le voir assez souvent.

-C'est affreux, docteur! dit-il. J'ai causé avec lui hier même; il était assez gai, parce qu'il souffrait moins que les jours précédents.

Cébronne s'approcha du lit; son examen fut long et minutieux.

-C'est une attaque, ou la goutte est remontée au c?ur, n'est-ce pas, docteur? demanda M. Verchaire un peu étonné de la longueur de l'examen.

Quelques secondes se passèrent encore avant que Cébronne se retournat pour répondre à la question.

-Non, dit-il du ton froid et un peu bref qu'il avait toujours dans ses consultations, non, rien de tout cela! M. de Chantepy est mort empoisonné.

-Empoisonné! répétèrent M. Verchaire et le concierge.

-Empoisonné! dit la femme de charge consternée. Comment se serait-il empoisonné? C'est affreux!

-Et j'ai lieu de croire que c'est avec de l'aconitine. En avait-il en sa possession, Sophie? demanda-t-il à la femme de charge qu'il voyait depuis dix ans et appelait par son petit nom.

-Je ne pense pas, monsieur, je ne lui ai jamais apporté d'aconitine.

-Vous lui faisiez toutes ses commissions?

-Oui... toujours! il marchait si lentement! Et depuis deux semaines, il était cloué dans son lit. M. le docteur le sait bien.

-Oui, répondit distraitement Cébronne. D'ailleurs on ne délivre pas d'aconitine sans ordonnance, et moi, son médecin, je n'ai jamais eu à lui en ordonner. Il n'a pas consulté un spécialiste en dehors de moi?

-Non, monsieur.

Sauf Bernard, qui avait recouvré son calme, ils se regardaient d'un air effrayé.

-Alors? Vous concluez? dit M. Verchaire.

-Je n'ai pas encore le droit de conclure, mais je soup?onne un crime. Où est la seringue Pravaz dont M. de Chantepy se servait pour ses injections de morphine?

Personne ne répondant, il regarda autour de lui et aper?ut l'instrument sur la cheminée. Il l'examina attentivement et ne vit aucun indice; mais un papier froissé, jeté derrière un candélabre, attira son attention.

Il le déplia avec précaution et aper?ut quelques parcelles cristallisées. De plus, le fond d'un verre, dans lequel avait probablement été dissoute l'aconitine, conservait encore un peu de liquide qu'il serait aisé d'analyser.

Cébronne, posant le verre et le papier, jeta un coup d'?il vers un secrétaire où la clef était restée.

-Prévenez le commissaire de police, dit-il au concierge, pour moi je reviendrai dans deux heures; cette affaire est du ressort de la justice.

-M. le docteur ne veut pas attendre le commissaire? dit le concierge tout tremblant.

-Ce serait normal, évidemment! mais j'ai, avec un confrère, une consultation urgente, et je suis déjà en retard.

Il prit à part M. Verchaire.

-Voulez-vous être assez bon pour rester ici afin qu'on ne touche à rien en attendant la police. Ces pauvres gens sont assez bouleversés pour commettre une maladresse.

-J'attendrai, je vous le promets.

-Vous devriez déjà être parti, dit Cébronne au concierge.

Puis il s'approcha de la femme de charge qui sanglotait.

-Allons, allons, ma pauvre Sophie!

-Ah! monsieur, un si bon ma?tre! Si j'avais été auprès de lui, ce ne serait pas arrivé! Je n'aurais pas d? l'écouter!

-On n'en sait rien... En tout cas, vous ne pouviez pas l'obliger à vous garder, et vous n'avez rien à vous reprocher. Ne touchez à aucun objet avant l'arrivée du commissaire.

-Oh! non... mais je ne veux pas rester seule.

-M. Verchaire reste avec vous.

Dans le désarroi où le jetait cette mort que les circonstances rendaient si pénible, Cébronne ne songea pas à demander si Mme Deplémont avait été prévenue. Au bas de l'escalier, l'idée lui vint de monter chez elle, mais en regardant sa montre, il changea aussit?t d'avis.

?Déjà une demi-heure de retard! dit-il avec impatience. D'ailleurs, si elles ignorent encore leur malheur, les pauvres femmes l'apprendront toujours trop t?t. En revenant, j'irai chez elles. Quelle terrible chose!...?

Après ses visites qui l'absorbèrent jusqu'à une heure et demie de l'après-midi, il revint rue Vavin sans prendre le temps de déjeuner.

-Le magistrat vous attend avec impatience, monsieur, lui dit la concierge.

-Ah! déjà là?

-Oui, monsieur, depuis longtemps... M. le procureur de la République est même parti après avoir interrogé tout le monde dans la maison. M. le juge d'instruction voulait qu'on cour?t vous chercher, mais nous avons dit que vous deviez venir tout de suite après vos visites, sans rentrer chez vous.

Le juge d'instruction, M. de Monvoy, homme de soixante ans, magistrat intègre et bon, avait été très lié avec le père de Bernard. Il re?ut Cébronne dans le salon et lui serra la main avec un plaisir évident.

-Ah! mon cher docteur, dit-il à voix basse, il y a longtemps que je n'ai eu la satisfaction de causer avec vous, et nous nous revoyons dans de tristes circonstances.

-Le reproche que vous m'adressez para?t mérité, mais si vous saviez comme je suis débordé!

-Je sais... et ne vous adresse aucun reproche, croyez-le bien. Voyons! passons sans tarder à notre affaire. Selon vous, il y a empoisonnement?

-Assurément!... Voulez-vous entrer chez M. de Chantepy, je vous montrerai la preuve matérielle?

Dans la chambre, un greffier écrivait, un agent de la s?reté était assis près du lit, et le concierge, que M. de Monvoy avait gardé auprès de lui, attendait qu'on voul?t bien le laisser partir.

Le docteur s'approcha de la cheminée.

-Voici, dit-il au magistrat, un morceau de papier qui contient encore quelques parcelles d'aconitine.

-Oui, nous l'avons déjà examiné sur l'indication que vous-même aviez donnée avant de partir. C'est vous, docteur, qui l'avez découvert?

-C'était facile... l'assassin l'a jeté maladroitement sur la cheminée. De plus, dans ce verre, il y a un reste de liquide qu'on analysera.

-Pourquoi dites-vous l'assassin? M. de Chantepy n'a-t-il pu s'empoisonner lui-même? Il souffrait beaucoup de la goutte et...

-Il n'était pas homme à commettre une lacheté pour éviter quelques souffrances, d'autant qu'il avait des principes religieux intransigeants. D'ailleurs, matériellement, la question de suicide ne se pose même pas. M. de Chantepy, depuis deux semaines, ne mettait pas le pied par terre. Il est mort dans son lit, et la seringue, qui a servi à l'injection d'aconitine, est encore sur la cheminée, fort loin de la victime.

-En effet! la conclusion s'impose. La mort a-t-elle été foudroyante?

-Foudroyante? Non! Mais très prompte certainement. Employée à cinq milligrammes, l'aconitine tue un homme; la dose employée étant évidemment beaucoup plus forte, un arrêt du c?ur a d? se produire rapidement. Trente minutes, peut-être, après l'injection.

-A quelle heure, d'après vous, M. de Chantepy est-il mort?

-Probablement vers dix heures.

-Personne, vous me l'avez affirmé, n'est monté chez M. de Chantepy hier au soir? dit M. de Monvoy au concierge.

-Personne, monsieur le juge, je n'ai pas quitté ma loge.

-Les habitants de la maison ont été interrogés, chacun était chez soi et n'a rien entendu.

-Comme je l'ai déjà dit à monsieur le juge, Mlle Deplémont est peut-être allée chez M. de Chantepy sans que je le sache, car elle avait une clef et passait par l'escalier qui relie les deux maisons et sert d'escalier de service au batiment du devant. Mais si mademoiselle avait vu ou entendu quelque chose, elle m'aurait prévenu.

-Vous m'avez dit qu'elle faisait souvent la lecture le soir à M. de Chantepy?

-Oui, monsieur... mais il n'est pas supposable qu'elle soit sortie de son appartement hier.

-Pourquoi?

-Elle a dit à ma femme qu'elle avait fait ses adieux à M. de Chantepy avant le d?ner, à cause des préparatifs de son départ.

-Comment, son départ? dit M. Cébronne en se tournant vivement vers le concierge.

-Oui, monsieur! Ces dames sont parties aujourd'hui à six heures pour un petit voyage. Je crois bien qu'elles sont allées voir une amie de mademoiselle qui demeure en Suisse. Mademoiselle en recevait souvent des lettres.

-Est-ce pour longtemps?

-Je ne crois pas, monsieur.

M. de Monvoy observait l'étonnement pénible et non dissimulé du docteur Cébronne.

-Nous allons passer dans le salon pour continuer notre enquête, dit-il. Nous n'avons plus besoin de vous, ajouta-t-il en s'adressant au concierge qui se retira avec empressement.

-Ces dames habitaient ici depuis quelques années, et vous les connaissez beaucoup, docteur?

-Beaucoup... quoique depuis peu de temps. Elles étaient très liées avec leur parent, c'est par lui que je les ai connues. Pauvres femmes! Quel chagrin pour elles en apprenant la mort de leur vieil ami!

-Je regrette leur départ, reprit le magistrat, car elles nous donneraient sans doute des renseignements précieux. Croyez-vous qu'elles vous écrivent?

-Oui... je suis s?r de ne pas tarder à recevoir des nouvelles, mais j'ai des raisons particulières pour être étonné de ce départ subit.

-Ce sont des femmes du monde ruinées, para?t-il?

Cébronne allait répondre quand une idée traversa son esprit.

-Je pense, dit-il en riant, que la justice ne se couvrira pas de ridicule en soup?onnant des femmes comme Mme Deplémont et sa fille?

-Qui parle de soup?ons? Mais la présence de personnes aussi liées avec la victime nous serait utile.

-Demain ou après demain j'aurai une lettre.

M. de Monvoy, qui examinait un papier, leva les yeux et rencontra le regard ferme, presque irrité du docteur.

-Revenons aux causes de la mort, dit-il froidement.

Il interrogea minutieusement Cébronne qui lui promit son rapport pour le jour même.

-Maintenant, dit le juge au greffier, allez m'attendre dans la chambre de M. de Chantepy, j'ai un mot confidentiel à dire au docteur Cébronne.

Il referma la porte avec soin et attira Bernard à l'autre extrémité de la pièce.

-Docteur, dit-il aussit?t, il y a des co?ncidences facheuses! J'ignore quels sont vos rapports exacts avec Mmes Deplémont, mais tenez-vous sur vos gardes, car je vous confie que l'enquête se tournera, se tourne déjà de leur c?té.

-De leur c?té! répéta Cébronne avec stupéfaction. Etes-vous fou? Oh! pardon!... Mais savez-vous bien de qui vous parlez?

-Non... et c'est pour le savoir que nous allons chercher.

Le premier mouvement de Cébronne avait été de répondre par un rire moqueur.

-Je m'excuse de ma franchise, mais vous allez me faire croire, dit-il, en haussant les épaules, que la magistrature est...

-Imbécile, voulez-vous dire? Allons, Bernard, dit M. de Monvoy avec bonté, laissez-moi vous appeler toujours par votre petit nom, je vous ai tant choyé enfant! et dites-moi quel intérêt particulier il y a pour vous dans cette affaire?

-J'ai demandé la main de Mlle Deplémont avant-hier, et je la considère comme ma fiancée.

-Votre fiancée... et vous ignoriez son départ?

Cébr

onne, frappé au c?ur, recula de quelques pas, dominé par la colère la plus violente qu'il e?t jamais éprouvée.

-Si vous n'étiez pas un magistrat dans l'exercice de son mandat, si vous n'étiez pas un ancien ami que j'honore, Dieu sait ce qui arriverait! dit-il d'une voix étouffée.

M. de Monvoy était loin de s'attendre à la révélation de rapports aussi sérieux entre Bernard et Mlle Deplémont. Pour des raisons particulières, il en était presque bouleversé, et se sentait toutes les indulgences pour les écarts de langage où une violente irritation entra?nait Cébronne.

-Mon cher Bernard, calmez-vous, je vous en prie, et conservons l'un et l'autre notre sang-froid. Raisonnez un instant: à ma place, vous penseriez comme moi que le départ de ces dames dans la matinée qui suit la nuit du crime, sans même que vous ayez été prévenu, est au moins singulier?

-Simple co?ncidence!... et si c'est là toute la base de votre soup?on, il est aisé de l'ébranler, dit vivement Cébronne. Ma demande a été repoussée sur ce prétexte que des faits déshonorants pour leur nom ne permettaient pas à Mlle Deplémont de se marier. J'ai insisté, afin d'obtenir une explication qui m'a été refusée. Mais je devais, ou, du moins, j'espérais la voir ce soir même et enlever la position. Elles ont fui par délicatesse dans la crainte de céder, et elles auraient cédé d'autant plus facilement que M. de Chantepy, leur conseiller et leur parent, était mon allié: il me l'a écrit.

-Quand cela?

-Hier... me donnant un rendez-vous ce matin.

M. de Monvoy, les yeux baissés, réfléchissait, et ses appréhensions, en pensant à Cébronne, devenaient plus vives et plus pénibles. Il ne lui disait pas que les réponses de certains interrogatoires étaient une charge bien autrement grave qu'un départ précipité, bien que cette dernière circonstance f?t un nouvel anneau ajouté à la cha?ne.

-Bernard, mon cher enfant, dit-il tout à coup, mon age m'autorise à vous parler comme autrefois. Je m'intéresse à vous et vous aime toujours comme le fils très cher d'un excellent ami, je veux donc vous donner un conseil tout paternel, que je vous supplie d'écouter et de suivre. Votre réputation grandit chaque jour, votre caractère est universellement respecté; croyez-moi, acceptez la fuite de Mlle Deplémont comme le moyen normal de ne plus la revoir; c'est, du reste, son désir à elle-même. Paraissez seulement dans l'affaire comme le médecin appelé pour les constatations légales.

Chaque mot, chaque intonation ajoutaient à la stupeur de Cébronne. Il comprenait que M. de Monvoy, à demi convaincu, cachait les raisons principales de sa conviction. Il sentait, en outre, que ses propres paroles avaient apporté un appui aux idées du magistrat.

Il réussit momentanément à contenir sa colère; avec la promptitude de jugement qui était, en temps ordinaire, une des qualités de son intelligence, il vit les conséquences, pour lui et pour Gertrude, de cette erreur à ses yeux monstrueuse, même si elle était promptement reconnue.

Jamais son amour n'avait été plus fort, plus ardent; la générosité de sa nature le poussait à se poser en protecteur de la femme aimée qu'il savait être innocente, et si, malgré tout, les paroles paternelles de M. de Monvoy le touchaient, elles le révoltaient également jusqu'au fond du c?ur.

-C'est Mme Deplémont que vous soup?onnez particulièrement? demanda-t-il.

-Non... sa fille.

Cébronne s'avan?a vers M. de Monvoy dans un mouvement violent, mais il s'arrêta court pour répondre avec une chaleur inexprimable:

-Rien n'est meilleur, plus pur, plus innocent que Mlle Deplémont. Je le répète et le dirai hautement partout: elle est ma fiancée, je me considère comme son protecteur naturel et malheur à ceux...

Il leva la main dans un geste éloquent.

-Mon cher Bernard! de grace ne cédez pas à un entra?nement irréfléchi, lui dit M. de Monvoy.

-Entra?nement irréfléchi!... Allons donc! Suis-je un homme que l'on taxe d'irréflexion? Mais je soutiens que je serais le dernier des laches si je ne prenais pas en main la cause de la femme innocente à laquelle, il y a quelques heures, j'avouais mon amour. Vous ne persisterez pas dans votre accusation! Ce serait odieux si ce n'était le comble du ridicule.

Il suivait son idée sans peser ses mots, et c'est à peine s'il pensait à M. de Monvoy en parlant avec tant d'ardeur et d'autorité.

Dans toute autre circonstance, le magistrat e?t été vivement froissé, mais il jugeait avec son c?ur la situation, et répondit avec bonhomie:

-Odieux, ridicule... soit! Ce que vous dites là, vous devez le dire! Mais vous ne savez pas tout, et ce tout je ne vous le révélerai pas aujourd'hui.

-Pourquoi? Dites, dites! Je vous répondrai, j'anéantirai d'un mot ces absurdités!

M. de Monvoy secoua négativement la tête.

-Je ne parlerai pas maintenant, mais, je vous le répète, Bernard, suivez mon conseil.

-Jamais, jamais!

Le visage énergique de Cébronne exprimait une angoisse et une indignation qui achevèrent d'émouvoir M. de Monvoy. Il laissa passer quelques instants avant de dire d'un ton conciliant:

-Je reviens à des questions de professionnel. Pouvez-vous me fournir des indications sur les habitudes de Mmes Deplémont? Avez-vous quelque idée sur le moyen pratique de découvrir rapidement leur nouvelle adresse? Il est dans leur intérêt, remarquez-le bien, de ne pas se cacher.

-Je ne connais rien, répondit sèchement Bernard.

Il était sincère, mais, à peine la réponse prononcée, il se souvint que la maison, pour laquelle travaillait Gertrude, était à Nanterre.

Pendant la maladie de Mme Deplémont, la jeune fille avait prié Bernard de jeter une lettre à la poste en disant:

?Je préviens la maison qui me donne du travail que je n'irai pas reporter mon ouvrage d'ici un certain temps.?

Machinalement, il avait regardé l'adresse et se rappelait parfaitement le nom de l'endroit. C'était un renseignement intéressant qu'il entendait garder pour lui.

-Eh bien, vous ne vous rappelez rien?

-Si... mais je ne parlerai pas jusqu'à nouvel ordre.

-Cependant, il y a intérêt pour la cause que vous soutenez à ne pas dissimuler.

-J'agirai comme bon me semblera... C'est moi-même qui veux chercher Mlle Deplémont et la prévenir des soup?ons que vous faites peser sur elle.

-Bien, bien... c'est entendu, répliqua M. de Monvoy qui sentait Bernard sur le point de s'emporter.

Il lui restait à poser une question importante et se demandait comment elle allait être accueillie.

-Docteur, veuillez répondre à la question suivante: Mme Deplémont, m'a-t-on dit, a été longtemps malade; entrait-il de l'aconitine dans son traitement?

-Oui...

-Oui? s'écria M. de Monvoy en levant les sourcils d'un air significatif.

-Oui, reprit Cébronne irrité, mais vous devez savoir à quelle dose infime cette substance est employée, et, jamais à l'état pur comme celle qui a été dissoute pour l'injection. Vous savez que...

Tout à coup il s'interrompit, frappé par un souvenir. Il se rappelait avoir donné à Mlle Deplémont des explications sur la violence du poison et sur la dose relativement faible qui tuerait un homme. Etrange rapprochement! qui le faisait palir malgré lui.

Lorsqu'il entrait dans ces explications, une seconde personne allait et venait dans la chambre, mais qui était-ce? Et à quel moment cette conversation sur les propriétés de l'aconitine avait-elle eu lieu? Pendant la période aigu? de la maladie ou plus tard? Dans le premier cas, la personne présente devait être simplement la s?ur garde-malade, et alors...

Il souffrait cruellement de son défaut de mémoire, et M. de Monvoy, observant sa physionomie tourmentée, comprenait qu'il e?t été très utile pour l'instruction de conna?tre les pensées secrètes de Cébronne.

Celui-ci sortit de son mutisme pour dire fermement:

-C'est aussi monstrueux que de me soup?onner moi-même!

-Tant mieux! Je désire de tout mon c?ur m'égarer, répondit avec empressement M. de Monvoy, mais il faut les découvrir et me les amener. Un mot d'elles changera peut-être entièrement la face de la question.

-Ce sera fait, soyez-en certain. Elles ne sont pas femmes à se dérober devant une accusation aussi énorme et ridicule.

Il salua avec raideur, descendit l'escalier en courant, et se jeta dans sa voiture après avoir dit au cocher de le conduire chez M. des Jonchères.

L'avocat fumait tranquillement dans son cabinet, au milieu d'une montagne de livres et de papiers.

Il se leva à l'entrée de son ami et s'écria:

-Qu'as-tu, mon Dieu! Qu'est-il arrivé?

L'aspect de Cébronne motivait bien cette question effrayée. Pale, défait, le regard troublé, il avait perdu le calme extérieur sous lequel se dissimulaient habituellement les impressions d'une nature pondérée, mais douée toutefois d'une grande sensibilité.

Il tomba pesamment sur un siège et ne répondit pas à son ami. M. des Jonchères, inquiet, lui prit la main.

-Mais tu as la fièvre, Bernard?

-C'est possible! Qu'importe! Il ne s'agit pas de moi. Gertrude...

-Eh bien?

Cébronne raconta les événements et, d'un ton emporté que son ami ne lui connaissait pas, parla des soup?ons de M. de Monvoy.

-Elle! s'écria-t-il, elle! Comme je l'ai répété à ce juge imbécile, c'est aussi monstrueux que de soup?onner moi ou toi! La pauvre enfant! La pauvre enfant!

Quoique habitué à recevoir des confidences extraordinaires, M. des Jonchères n'avait jamais éprouvé un tel étonnement.

-C'est inou?! dit-il. Quoi! la femme que tu voulais épouser est soup?onnée d'avoir commis un assassinat! Rêvons-nous? Ou sommes-nous dans la réalité?

Les lèvres de Cébronne tremblaient.

-Nous sommes trop éveillés, répondit-il.

-Voyons, reprit M. des Jonchères en avocat qui veut pénétrer dans la cause, voyons, pourquoi Mlle Deplémont est-elle soup?onnée avant sa mère? L'as-tu demandé à M. de Monvoy?

-Non... J'étais hors de moi. Mais je devine en partie pourquoi. En me disant que je ne savais pas tout, il a fait allusion à des circonstances que je connais, révélées par les concierges ou par Sophie.

-Qui est Sophie?

-La femme de charge de M. de Chantepy.

-Quelles circonstances?

-M. de Chantepy, lorsque ses douleurs étaient trop vives, se servait de morphine sous forme de piq?res. Mlle Deplémont employait une ou deux heures de la soirée à lui faire la lecture et, avant de le quitter, préparait souvent elle-même...

-Oh! interrompit avec effroi M. des Jonchères.

-Selon toutes probabilités, elle n'est pas allée hier soir chez M. de Chantepy. On le prouvera... il n'y a rien à craindre, dit Cébronne d'un ton saccadé.

-Il faut retrouver ces femmes le plus t?t possible... N'as-tu pas parlé tout à l'heure d'un moyen pratique pour arriver jusqu'à elles?

-Oui... et il me faut quelqu'un pour agir aujourd'hui même. Moi je suis retenu impérieusement par mes malades et par le rapport que je dois envoyer ce soir au magistrat.

-J'irai moi-même, dit M. des Jonchères. Je suis libre et vais partir. Où faut-il aller?

-A Nanterre. Elle travaille pour une maison qui fabrique les gants de laine dont on se sert pour frictions. J'ignore l'adresse, mais là-bas tu te renseigneras facilement.

-Oui... J'ai un client à Nanterre. C'est un négociant, si je le rencontre, tout sera vite fait. Je pars à l'instant.

Mais il se ravisa en observant l'air fatigué de Cébronne.

-Au milieu de ces choses terribles, à quelle heure as-tu déjeuné, Bernard?

-Déjeuné! Est-ce qu'on peut penser à la vie physique quand...

-Pas déjeuné... et il est trois heures et demie! Si tu voyais ton visage, mon pauvre ami! Et dois-tu aller chez tes malades pour leur offrir le spectacle d'un médecin qui défaille? On va t'apporter ici un repas froid.

Il sonna son valet de chambre, donna ses ordres et revint s'asseoir auprès de M. Cébronne.

-Voyons, mon cher Bernard, remets-toi. L'erreur sera, sans doute, rapidement constatée. Il n'y a pas lieu probablement de tant se bouleverser. En tout cas, il faut conserver ton énergie et ton sang-froid; ces deux qualités ne t'ont jamais manqué.

-Je ne fléchirais pas s'il s'agissait de moi... Mais savoir cette femme exquise, que j'aime passionnément, accusée, elle, ne f?t-ce qu'une minute! C'est épouvantable! Le plus indifférent, la connaissant, serait transporté de fureur ou d'indignation.

-Dès aujourd'hui, il peut se produire un fait qui anéantira tout soup?on. Ainsi, agissons! Découvrons-la, et nous verrons après.

-Oui, répondit Cébronne avec ardeur, agissons! Elle aura, dans cette circonstance extraordinaire, tout l'appui que je lui donnerais si j'étais son mari.

Cette idée le calma, et, cédant aux instances de son ami, il mangea rapidement.

-Ce magistrat est un brave, un excellent homme, je le sais bien, malgré mon irritation contre lui! et, cependant, il me conseillait d'abandonner lachement Gertrude.

-Comment! quel conseil? Tu ne m'avais pas dit cela!

-Oui... M. de Monvoy, se pla?ant sur le terrain de mon intérêt personnel, et de la vieille affection qu'il m'a conservée, affirmait que mon caractère ?universellement respecté, ma réputation qui grandit chaque jour? (ce sont ses propres expressions) ne devaient pas ?être compromis dans cette affaire?. ?Profitez du moyen qu'elle-même, en fuyant, vous a fourni de ne plus la revoir. Suivez mon conseil paternel, etc...? Telles sont ses affectueuses, mais absurdes paroles.

M. des Jonchères affectait, par contenance, de ranger des papiers.

?Les conseils du magistrat sont une preuve de sa conviction, pensait-il, et pour qu'il y ait conviction déjà formée, il faut des présomptions bien graves... Malheureux Bernard!?

Cébronne, reculant la petite table sur laquelle on lui avait servi son repas, se prépara à partir.

-Et toi? Tu vas tout de suite à Nanterre, n'est-ce pas, Henri?

-Oui... répondit en hésitant M. des Jonchères.

-Qu'est-ce que tu as? Ta physionomie est singulière!

-Ecoute, Bernard, et ne t'emporte pas... ne penses-tu pas que...

-Quoi donc?

-Enfin, réfléchis! Ne serait-il pas sage de suivre, au moins momentanément, le conseil de M. de Monvoy?

-Et c'est toi, homme d'honneur, homme de c?ur, qui parles ainsi! s'écria Cébronne.

-Je t'aime... et alors j'hésite. Où allons-nous dans cette aventure?

-Nous allons dans le droit chemin, et moi je n'hésite pas un instant, répondit froidement Cébronne, auquel l'hésitation de l'avocat rendait sa résolution naturelle. Je ne crois pas, mais je sais, entends-tu bien, je sais que Gertrude est une femme admirable; mon amour ne reculera devant rien pour la soutenir, et dès maintenant! Je suis aussi s?r d'elle que je suis s?r de moi.

-Soit! partons! dit brusquement M. des Jonchères.

Il prit son chapeau et suivit le docteur Cébronne dans la rue.

-Tu viendras ce soir chez moi? dit Bernard.

-Oui... je m'installerai rue Vaugirard et t'attendrai.

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