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   Chapter 24 No.24

Gabriel Lambert By Alexandre Dumas Characters: 85429

Updated: 2017-12-04 00:03


Le lendemain de sa visite au Carmine, qui avait failli lui devenir si fatale, Pandolfo Alopo respirait l'air, déjà sensiblement rafra?chi, sur une des terrasses du Chateau-Neuf, à demi couché sur des coussins de velours cramoisi, les paupières closes et sa belle tête appuyée aux genoux de la régente, à qui le danger qu'il venait de courir le rendait plus cher que jamais.

Il pouvait être de neuf à dix heures au matin. Une brise légère et parfumée, sur laquelle personne n'e?t osé compter la veille, se jouait dans les cheveux du jeune homme et les soulevait si doucement que Jeanne n'avait qu'à se pencher un peu pour les rencontrer, à moitié chemin, sous ses baisers. Un large et épais berceau de jasmins protégeait la princesse et son favori des rayons du soleil et des regards des hommes.

Les pêcheurs avaient repris leurs chansons et leurs occupations de tous les jours; le vieillard avait emporté le cadavre de son fils, soutenu par une force surhumaine, l'avait couché pieusement sur son pauvre grabat, comme s'il n'e?t été qu'endormi, avait fermé la porte à double tour, et était allé s'asseoir sur la jetée, sans plus verser une larme, sans prononcer une seule plainte. A voir cet homme si grave, si muet, si impassible, on e?t dit qu'il était fou ou qu'une voix intérieure lui criait au fond de l'ame d'espérer en Dieu et d'attendre.

Rien ne troublait donc le repos de Pandolfo et de Jeanne, et le calme qui régnait au palais n'était, du reste, qu'un reflet de celui que respirait en même temps le royaume. Naples jouissait alors d'une paix profonde. Personne n'osait plus attaquer un peuple dont le roi, loin d'attendre la guerre chez lui, la portait chez les autres avec une telle promptitude, que son bras, pareil à la foudre, frappait souvent l'ennemi avant qu'il e?t eu le temps de se mettre en garde. L'ambition de Ladislas n'avait pas de bornes; son nom glorieux et redoutable au dehors couvrait de son éclat les honteux mystères de sa cour; les exploits du frère faisaient oublier les déréglemens de la s?ur; la boue disparaissait sous le sang.

Ladislas avait dompté la rébellion de Hongrie à l'age où les autres n'ont pas la force de porter une lance; il avait battu deux fois Louis d'Anjou, deux fois les Florentins, trois fois le pape, ce qui, par parenthèse, lui valut ses trois excommunications;-il était ma?tre de Fa?nza, Forli, Vérone, Sienne, Arezzo, et à l'époque où se passe notre histoire, sa confiance en lui-même était si grande, son orgueil si absolu, que, ne croyant plus avoir aucun ménagement à garder, il avait fait broder sur son manteau royal ces paroles: Aut c?sar, aut nihil, empereur ou rien!

Après les succès de Toscane, ses projets de conquête devaient naturellement devenir plus vastes, et quoiqu'il fit annoncer souvent entre deux victoires qu'il allait rentrer dans son royaume pour go?ter quelques instans de repos et se préparer à de nouvelles campagnes, il lui arrivait bien rarement d'interrompre le cours de ses triomphes et de quitter l'armée pour revoir ses sujets.

Aussi la véritable reine était Jeanne; le roi de fait, sinon de droit, était Pandolfello. Qu'avait-elle à craindre? que pouvait-il souhaiter davantage? Et cependant, voyez le terrible encha?nement du crime et l'infernale logique des passions!

Cet homme, dont personne n'e?t troublé peut-être le coupable bonheur, poussé par une nécessité fatale, entassait meurtre sur meurtre, trahison sur trahison, parjure sur parjure; il ne vivait qu'au milieu des sicaires, des espions, des empoisonneurs; il ne tramait que des conspirations, il ne rêvait que l'assassinat!

Cette femme, aimée par son frère, adorée par le peuple, belle sur toutes les belles, puissante sur tous les puissans, passait sa vie dans des transes perpétuelles, ne fermant jamais les yeux que pour les rouvrir en sursaut, ne regardant jamais son favori sans trembler pour sa tête.

Comme nous l'avons dit, Pandolfello était plongé dans un léger assoupissement, moitié réalité, moitié rêve. Il ne songeait déjà plus au meurtre qu'il avait commis et au meurtre qu'il avait ordonné. Les remords n'allaient jamais chez lui au delà de quelques heures, et deux nuits étaient déjà passées sur son double crime.

Le rêve du grand chambellan était tout d'or et d'ivoire; il se voyait assis sur un tr?ne de velours cramoisi, élevé à la droite du ma?tre autel de Santa-Chiara, le manteau royal sur l'épaule, le cercle fleurdelisé sur la tête, ayant Jeanne à gauche et les sept grands officiers de la couronne, sur différens gradins, à ses pieds, tandis que le cortège funèbre de Ladislas défilait silencieusement vers l'église de San-Giovanni à Carbonara, où le monument était déjà ébauché, par les soins de la régente, sous la forme de trois statues, l'une assise, l'autre couchée, et la troisième à cheval.

Pandolfello s'enivrait des applaudissemens de la foule et des parfums mystiques dont quatre jeunes thuriféraires, en surplis blanc, l'encensaient à tour de bras, le front courbé jusqu'à terre.

Comme il en était là de son rêve, un navire parut à l'horizon.

Jeanne tressaillit vivement, et, touchant l'épaule de son favori, l'appela avec une émotion dont elle ne pouvait se rendre compte.

-Pandolfello, une voile du c?té de Caprée!

-Est-ce une raison, ma belle souveraine, pour m'éveiller si brusquement? dit le jeune homme avec une douce nonchalance et sans ouvrir les yeux.

-Je tremble malgré moi, si c'était une flotte ennemie.

-Mon Dieu, Jeanne, lit le grand chambellan en soulevant sa tête à regret, quel est l'ennemi qui oserait traverser notre golfe tant que le drapeau de Ladislas flottera sur la tour de ce chateau? et quel danger pouvez-vous craindre, ma noble souveraine, lorsque, entre ce danger et vous, il y a les poitrines de tous vos sujets?

-Je ne sais, Pandolfello, je ne puis me défendre d'une vague terreur. Un pressentiment sinistre me dit qu'en ce moment notre sort se décide. Vois, dans la direction de ma main, deux, trois, quatre galères. Le vent les pousse rapidement vers nous. Dans une heure, nous ne pourrons peut-être plus échapper au malheur qui nous menace.

-En effet, dit le jeune homme, se penchant sur le bord de la terrasse; nous ne pouvons pas tarder à recevoir des nouvelles des voyageurs qui nous arrivent. Rassurez-vous, madame, c'est probablement le message d'une nouvelle victoire. Le roi mon ma?tre et votre auguste frère nous a habitués à une telle suite de triomphes qu'il ne nous est permis de douter d'aucun prodige. Peut-être encore a-t-il besoin de nouveaux renforts pour étendre sa domination au delà de la Toscane, et la flotte que nous voyons est-elle destinée à transporter de nouvelles troupes de Naples à Livourne. Mais, quoi qu'il arrive, ma belle princesse, je ne veux pas que vous restiez plus longtemps dans le doute.

-Holà! ajouta-t-il en frappant trois fois dans ses mains, et aussit?t, deux pages, qui se tenaient discrètement dans le salon contigu à la terrasse, s'avancèrent avec respect pour recevoir les ordres du ma?tre du palais. Qu'on aille s'enquérir à l'instant même des nouvelles que nous apportent ces navires qui voguent à pleines voiles sur le golfe.

Jeanne voyait approcher la flotte avec une anxiété croissante, malgré les efforts que faisait Pandolfello pour lui prouver, par les raisons les plus concluantes et par les plus tendres expressions, l'absurdité de ses craintes.

Tout à coup le regard de la régente devint fixe, sa paupière se dilata affreusement, un frisson mortel courut dans ses membres et elle s'écria en joignant les mains:

-Dieu de justice! le pavillon royal à la galère qui aborde avant les autres!

Le grand chambellan palit comme un coupable à la vue de l'échafaud. Sa conscience chargée de crimes lui représentait ce brusque retour comme une punition foudroyante. Mais la réflexion lui fit bient?t espérer que le roi, absorbé comme toujours par ses projets et par ses plaisirs, n'aurait ni le temps, ni l'envie d'écouter des plaintes et de punir des méfaits. Il ma?trisa son trouble, et, offrant sa main à Jeanne pour rentrer au salon, lui dit d'un air assuré:

-Eh bien! qu'avons-nous à craindre, madame? Il s'agit de commander immédiatement une fête royale et splendide, et, comme cola rentre dans les fonctions spéciales du grand chambellan, je vais immédiatement donner des ordres pour que la réception soit digne du vainqueur d'Italie, et pour que le triomphe que nous allons lui improviser surpasse en magnificence et en éclat tout ce qu'on a vu jusqu'ici dans le royaume.

Et posant respectueusement les lèvres sur la main de la princesse, il s'éloigna, comme il l'avait dit, pour veiller aux préparatifs d'une de ces gigantesques saturnales qui avaient le double avantage d'endormir le roi et d'apaiser le peuple.

Cependant des matelots, des pêcheurs, des soldats, des lazzaroni s'assemblaient tumultueusement sur le port pour assister au débarquement de la flotte.

Les bruits les plus contradictoires et les plus invraisemblables circulaient dans la foule. Des groupes nombreux et animés se formaient sur le m?le.

Le grand sénéchal accourait à la hate pour disposer ses officiers et ses hommes d'armes en une double haie, depuis le débarcadère jusqu'au chateau.

Les uns regardaient ce retour inattendu et soudain comme le présage de nouvelles luttes et de nouveaux malheurs qui allaient fondre sur ce pauvre pays, remis à peine de ses guerres étrangères et de ses discordes civiles; les autres y voyaient au contraire un secours du ciel et un chatiment providentiel qui punirait bient?t l'insolente tyrannie du favori et mettrait un frein aux débauches de la cour.

Tout le monde s'étonnait que ni Jeanne, ni Pandolfello, dont on connaissait l'astuce et la prévoyance, et qui entretenaient visiblement à leur service une armée d'agens et d'espions, n'eussent re?u aucun avertissement de cette brusque arrivée, et que le messager qui devait apporter la nouvelle de la victoire célébrée publiquement la veille, n'e?t pas annoncé aux personnes qui avaient le plus d'intérêt à le savoir qu'il précédait Ladislas seulement de quelques heures.

Il était s?r que le roi n'était pas attendu.

Le trouble des courtisans, la surprise des officiers du palais qui arrivaient par petits groupes et en désordre, la confusion qui régnait au chateau, dans les vues, sur le port, ne laissaient pas de doute à cet égard.

Tandis que le peuple se pressait en masse sur la jetée, un seul homme paraissait étranger à tout le tumulte et à tout le bruit qui se faisait autour de lui.

Cet homme était Lancia.

Le vieux soldat mutilé, accroupi sur le sable au soleil, la tête cachée dans ses genoux, songeait à ses deux fils, dont l'un était couché sur le grabat de sa chambre, sans aucun espoir de se réveiller jamais, et l'autre plongé dans les cachots de Castel-Nuovo pour subir les affreux supplices qu'on lui préparait, et, ce qui navrait encore plus le vieillard, succomber probablement à la torture et déshonorer le nom de sa famille par des aveux arrachés à la faiblesse et à la peur.

Comme il sanglotait sourdement, en proie à cette double douleur, quelqu'un lui frappa sur l'épaule.

Giordano Lancia souleva la tête, et vit à c?té de lui un homme debout et masqué, qui le regardait à travers les deux trous de son capuchon rouge avec une attention muette et bienveillante.

Le vieillard, sans sortir de son égarement, fixa pendant quelques secondes ses yeux sur l'inconnu, comme s'il avait voulu lui demander de quel droit il venait l'arracher ainsi à ses pensées; mais, oubliant aussit?t les paroles qu'il voulait prononcer, et la cause qui les motivait, il s'affaisat de nouveau sur lui-même, et retomba dans ses funèbres rêveries.

-Lancia! cria l'inconnu se baissant jusqu'à l'oreille du soldat.

-Que me veux-tu? répondit le vieillard sans changer de position.

-Réveille-toi, Lancia.

-Je ne dors pas, je pleure.

-Il n'est plus temps de pleurer.... L'heure de la vengeance est sonnée.

-Vengeance! murmura le vieillard sans quitter sa sombre attitude; je n'ai plus de bras, je n'ai plus de fils!

-Le dernier de tes enfans vit encore!

-Hélas! je le sais. On n'a pas voulu en finir trop vite avec lui, pour le réserver à une mort plus cruelle, à une plus longue agonie. Pauvre Peppino, auras-tu la force de pouvoir souffrir? auras-tu le courage de ne pas me déshonorer? Les infames!

-Console toi, Lancia, ton fils a souffert comme un homme, et sa constance a lassé les bras de ses tourmenteurs.

-Que dis-tu? s'écria le vieillard en se dressant d'un seul bond, qui a pu t'apprendre ces terribles détails? Comment as-tu pu pénétrer les sanglans mystères de Castel-Nuovo?

-Je te dis que cette nuit on a longuement tourmenté ton fils pour lui faire avouer ses complices et compromettre aussi le nom de plusieurs innocens. Je te dis que j'ai été témoin du long supplice et du courage de ton enfant, auquel on n'a pu arracher un seul mot de faiblesse ou de prière. Je te dis que lorsque la torture a été finie, il s'est approché de moi et a prononcé ces propres mots d'une voix ferme:

?-Au nom de la miséricorde divine qui descend sur tout homme quelque bas qu'il soit tombé, va chercher mon père et si la douleur ne l'a pas tué, apprends-lui ce que tu viens de voir. Je prierai pour ton ame.?

-Oh! mon Dieu! mon Dieu! pourquoi ne me rendez-vous pas mon enfant! Faudra-t-il donc douter de votre puissance!

-Ne blasphème pas, vieillard.

-Non, il n'y a pas de Providence, il n'y a plus de justice.

-Regarde devant toi.

-Quelle est cette foule?

-C'est un peuple qui vient au devant d'un roi qui arrive tout exprès pour te venger.

-Mène-moi jusqu'à lui; car je ne suis plus qu'une masse inerte et immobile, la douleur a achevé de détruire le peu de forces et de vie que m'avaient laissé mes blessures.

-Je ne le puis, Lancia, ma présence souillerait le cortège.

-Qui es-tu donc, grand Dieu?

-Le bourreau.

A ces mots, l'homme au capuchon rouge disparut comme par enchantement, et le père infortuné ne pouvant faire un pas, malgré tous ses efforts, leva ses bras mutilés vers le roi, et, au moment où le roi passait devant lui, recueillant tout ce qui lui restait de force dans l'haleine et de voix pour ce moment suprême, il s'écria d'une voix déchirante:

-A moi, Ladislas! grace, justice!

-Quel est l'homme qui m'appelle par mon nom? dit le roi en se dirigeant vers lui et écartant du geste les gardes qui l'entouraient.

-Sire, continua le vieillard en tombant sur ses genoux, c'est un soldat qui vous demande justice.

Comment t'appelles-tu?

-Giordano Lancia.

-Fais-nous grace des victoires, reprit Ladislas d'une voix sévère, je les connais; et d'ailleurs, si je venais à les oublier, il ne manque pas de flatteurs qui m'en feraient souvenir. Mais quels sont les crimes auxquels tu as assisté, dis-tu, et dont tu n'aies pas vu en même temps la punition?

-Puis-je parler librement, sire?

-Par le pape! ne me fais pas attendre, si tu ne veux pas te repentir d'avoir commencé.

-J'ai vu assassiner Tommaso, comte de Monte-Scaglioso.

-Après? dit le roi d'une voix sombre.

-Vinceslas, duc d'Amalfi.

-Après?

-Hugues, comte de Potenza.

-Après?

-Luigi, comte de Mélito; Henri, comte de Terranova; Gasparo, comte de Matera....

-Assez! Que me veux-tu donc, vieillard, avec cette longue et terrible liste de victimes? Les morts t'ont-ils chargé de réclamer leur vengeance?

-Et que me font à moi tous les Sanseverini massacrés dans un fossé et jetés aux chiens du chateau! Que me font à moi tous les nobles dont la tête à roulé sur l'échafaud! Que me fait à moi tout le sang versé par son ordre! s'écria le vieillard perdant tout à fait la raison. On m'a tué un fils on m'en torture un autre, entends-tu, Ladislas? et cela par les ordres de Pandolfo Alopo, et cela avec la permission et le consentement de ta s?ur!... Voilà mes griefs, à moi! voilà les crimes dont je demande justice!

-Prends garde! répondit le roi d'un air terrible, tant que tu m'as accusé, moi, je t'ai laissé parler; mais tu accuses Jeanne, ma s?ur bien-aimée, tu accuses les plus grands personnages de la cour; malheur à toi, vieillard, si tu n'as pas de preuves pour soutenir ton accusation!

-Des preuves! N'est-il pas à la connaissance de la ville entière qu'il ne manque plus à Pandolfello que le titre de roi pour régner à ta place? Ne m'a-t-il pas renversé dans la boue, ce lache batard qui me doit la vie et la faveur dont il jouit au chateau? N'a-t-on pas repêché ici, au même endroit que tu foules de ton pied, le cadavre de mon fils? Des preuves! Fais-toi donc ouvrir les portes de la prison, et si on ne s'est pas empressé de l'assassiner lorsque ta galère à paru, pour se défaire d'un témoin dangereux, tu verras mon pauvre enfant, mon dernier, mon seul espoir, les pieds rivés dans des entraves, les bras chargés de fer, les membres brisés par la torture.

Tout cela constitue des présomptions graves, dit le roi d'un air glacial, mais rien ne me prouve encore que ce soit Pandolfo Alopo qui s'est rendu coupable de l'assassinat de ton fils.

Puis, se tournant vers sa suite, que tant d'audace de la part d'un pauvre soldat avait rendue immobile et muette de stupeur:

-Qu'on s'empare de cet homme, dit-il, et surtout qu'on lui prodigue tous les soins que son état réclame. Et maintenant, messieurs, à Castel-Nuovo.

Arrivé au palais, Ladislas s'enferma chez lui avec cinq ou six barons des plus fidèles et qui ne l'avaient jamais quitté un instant pendant le cours de ses longues et dangereuses expéditions. Le grand chambellan, comme sa charge lui en donnait le droit, fut le premier qui se présenta dans les appartemens du roi et demanda à lui baiser la main. Ladislas lui fit répondre par le comte d'Avellino qu'il ne verrait personne avant la régente, et qu'on ferait prévenir la princesse lorsque le roi serait en état de la recevoir.

Ce premier échec, joint au récit qu'on venait de lui faire au même instant de l'étrange scène du vieux soldat, n'était pas de nature à calmer les inquiétudes et l'appréhension de Pandolfo. Il se rassura néanmoins, songeant qu'en définitive, et comme il venait de prendre toutes les précautions nécessaires pour faire dispara?tre jusqu'à la dernière trace de ses derniers crimes, personne ne pouvait le convaincre devant le roi. Il s'agissait donc tout au plus d'une disgrace momentanée et passagère; mais Pandolfo comptait trop sur ses moyens de séduction et sur la passion aveugle qu'il avait inspirée à la s?ur, pour craindre sérieusement la sévérité du frère. Il s'en remit donc au hasard, ou, comme on disait alors, à son heureuse étoile, qui l'avait favorisé jusqu'alors; et modifiant un peu la réponse du roi, il annon?a à la princesse que Sa Majesté se préparait à la recevoir avec tous les égards qu'une si haute dame méritait, et qu'il faisait taire son affection fraternelle devant l'inflexible étiquette de la cour.

Jeanne qui, comme toutes les personnes douées d'une vive imagination et d'une grande mobilité d'idées, passait facilement de la crainte à l'espoir, ajouta une foi entière aux paroles de son favori et voulut se parer, à son tour, pour para?tre aux yeux du roi avec tous ses avantages et effacer jusqu'aux moindres soup?ons qu'on aurait pu faire na?tre contre elle ou contre son conseiller dans l'esprit de son frère, par cette fascination irrésistible qu'elle exer?ait également sur ceux qui ne l'avaient jamais vue comme sur ceux qui la connaissaient dès sa plus tendre enfance.

Le soir venu, et lorsque les appartemens de Castel-Nuovo furent splendidement illuminés, le comte d'Avellino fit savoir à la princesse et aux sept grands officiers de la couronne que le roi les attendait.

Alors la porte de la chambra à coucher de Ladislas s'ouvrit à deux battans, et, à la place qu'occupait ordinairement le lit royal, on vit une estrade drapée de velours noir sur laquelle deux hommes, entièrement couverts de leur armure, se tenaient silencieux et debout comme deux fant?mes vengeurs.

Jeanne recula de trois pas et jeta un cri de terreur à la vue de cet étrange spectacle. Pale, tremblante, agitée d'un frisson convulsif, elle se tourna vers son frère et lui demanda, moins de la voix que du geste, ce que signifiaient ces deux terribles personnages.

-Ce sont les juges, madame, fit Ladislas en fron?ant le sourcil. Asseyez-vous, princesse, ici, à ma droite. Quant à vous, messeigneurs, dit-il en s'adressant aux grands dignitaires, tenez-vous chacun à la place que votre rang vous assigne, et prêtez bien attention à ce qui va se passer. Qu'on amène l'accusateur.

Aces mots, quatre écuyers transportèrent dans la chambre du roi le vieux Lancia assis sur un large fauteuil, et l'ayant posé à gauche de l'estrade, se retirèrent en silence.

-Parle, dit le roi, sans crainte et sans ménagemens pour personne.

Le vieillard fixa sur Pandolfello un regard terrible, et pronon?a lentement ces paroles, dont chacune pénétra le c?ur de Jeanne comme un coup de poignard:

-J'accuse le comte Pandolfo Alopo, grand chambellan du palais, de m'avoir indignement maltraité en me foulant aux pieds de son cheval; je l'accuse d'avoir poignardé mon fils Lorenzo et de l'avoir jeté à la mer; je l'accuse d'avoir torturé mon fils Peppino, pour le forcer à dénoncer des innocens dont il voulait se défaire.

-Qu'avez-vous à répondre, Pandolfo? dit le roi en se tournant vers le grand chambellan.

-Cet homme est fou, répondit le jeune homme avec un sourire de mépris.

-Vous niez donc

-Je m'étonne, sire, qu'on puisse me croire capable de telles infamies.

-Faites avancer les témoins, dit Ladislas sans que sa voix trah?t la moindre émotion.

Alors il se passa dans les quatre murs de Castel-Nuovo un drame affreux et terrible. Peppino, plut?t tra?né qu'escorté par les soldats, entra dans l'appartement, se soutenant à peine sur ses genoux. Le pauvre enfant, brisé par la torture de la veille, portait encore les traces de ses atroces souffrances; mais son visage pale et résigné était empreint d'un courage héro?que, d'une noble fermeté. Arrivé en la présence du roi, il jeta d'abord un regard indéfinissable d'amour, de compassion et de tendresse à son père, puis il voulut parler.... Mais tout à coup la langue se colla sous son palais, ses lèvres se blêmirent, une convulsion mortelle agita ses membres. Il tendit la main vers son père en signe d'adieu, et tomba raide mort aux pieds de Ladislas.

-C'est bien, pensa Pandolfello, le grand protonotaire ne m'a pas trompé.

-Mon fils! s'écria le vieillard, mon pauvre fils! ils l'ont empoisonné!

Et Lancia retomba sur son fauteuil, sans mouvement et sans voix.

-Qu'avez-vous à dire, Pandolfo? demanda le roi avec le même sang-froid.

-Monseigneur, je suis innocent, je ne suis pour rien dans la mort de cet enfant. La frayeur l'a tué. D'ailleurs il a voulu m'assassiner aux yeux de la ville entière, et je lui ai fait grace.

-Au roi seul appartient le droit de faire grace, messire, s'écria Ladislas d'une voix foudroyante.

-Pardon, sire, le trouble m'égare, j'ai voulu dire que j'avais intercédé en faveur du coupable auprès de votre auguste s?ur, qui, en votre absence, exer?ait les droits de la royauté.

-Est-ce vrai, Jeanne?.

-C'est bien vrai, mon frère; Pandolfello est un digne et loyal sujet, et rien ne prouve qu'il ait commis les crimes dont l'accusent ces manans.

-Rien ne le prouve en effet, continua Ladislas avec lenteur; mais, comme il y a assez de graves présomptions contre l'accusé, on va sur-le-champ l'appliquer à la torture.

-Moi, sire! s'écria le grand chambellan avec indignation. Je suis comte et baron, j'occupe la première place à la cour, et je ne dois être jugé que par les nobles, mes pairs!

-Tu mens! répondit Ladislas, dont la colère éclata devant l'audace indomptable du meurtrier, tu mens devant ton souverain et tes juges; tu n'es qu'un misérable batard, qu'un valet d'écurie qui n'a pas craint d'abuser des faveurs dont on l'a comblé pour commettre les actions les plus laches, les crimes les plus odieux. Nous verrons si ton assurance sera la même tout à l'heure. Faites entrer les valets du bourreau.

A ces mots, deux hommes à physionomie sinistre, les bras nus, armés de tous les instrumens de la torture, entrèrent dans la chambre.

Pandolfo palit légèrement. Jeanne joignit ses mains suppliantes et s'écria avec un mouvement d'effroi indicible:

-Mais c'est affreux, monseigneur! Grace pour lui, ayez pitié d'une pauvre femme. Je ne pourrai jamais supporter un si horrible spectacle....

-Vous avez été jusqu'ici le roi de Naples, ma s?ur, dit Ladislas, appuyant sur ce mot cruel, et un roi doit savoir administrer la justice sans partialité et sans faiblesse.

En un clin d'?il une poulie fut fixée au plafond, les poignets du favori furent serrés derrière son dos par des n?uds étroits, et il jeta un cri de douleur.

On l'avait hissé, à l'aide d'une corde, à six pieds du sol. Cependant il supporta avec courage ce premier degré de question ordinaire, et répondit d'une voix ferme:

-Je suis innocent!

On le descendit à terre; puis, sur un nouveau signe de Ladislas, les tourmenteurs, se suspendant tous deux à la corde, soulevèrent le malheureux jusqu'au plafond, et, le lachant tout à coup, le firent retomber de tout son poids à trois pieds de hauteur. Cette douloureuse opération fut répétée trois fois, et è chaque fois Pandolfo répondit d'une voix étouffée:-Je suis innocent!

Alors on l'étendit sur un chevalet, les tourmenteurs attachèrent à ses pieds et à ses mains quatre énormes poids de fer. Les os du patient craquèrent, ses jointures se disloquaient, le sang jaillissait en abondance.

-Grace! s'écria le torturé, grace, monseigneur, je suis innocent!

On suspendit les tourments. L'accusé n'avait pas avoué.

-Est-il coupable? demanda le roi aux deux juges, couvers de pied en cap de leur armure.

-Non, répondirent-ils d'une voix caverneuse.

Pandolfo respira. Un rayon d'espoir brilla sur le front de Jeanne; elle crut que son amant était sauvé.

-Eh bien! dit le roi, il ne se trouve plus personne ici qui veuille témoigner contre l'accusé?

-Personne, répondirent les assistans.

-Alors, c'est moi qui remplirai cet office.

Un silence d'étonnement et de terreur accueillit les paroles du roi. Cet étrange procès commen?ait à prendre les proportions d'une révélation fantastique et surnaturelle.

-Réponds-moi, Pandolfo Alopo; où as-tu passé la nuit du 26 juillet?

-Dans une petite maison de Chiatamone.

-Tu mens; tu étais dans une barque, en pleine mer.

Pandolfo regarda le roi d'un air égaré.

Ladislas continua froidement son interrogatoire.

-Qui as-tu rencontré dans ta promenade nocturne?

-Personne, répondit le jeune homme, de plus en plus renversé par cet accablant témoignage.

-Tu mens; tu as rencontré un vieillard qui venait au devant de toi sur une autre barque conduite par deux rameurs, et ce vieillard se nommait Galvano Pedicini.

-Il sait tout! pensa Pandolfo attéré.

-Et qu'as-tu dit à Galvano Pedicini?

-Rien, monseigneur ... des choses indifférentes....

-Tu mens! tu l'as payé pour m'assassiner.

Un cri d'horreur s'éleva dans la chambre.

-Jamais! sire, balbutia l'accusé frissonnant de tous ses membres; c'est Galvano qui a menti, qui m'a calomnié faussement.

-Tra?tre et lache!-s'écria Ladislas d'une voix de tonnerre,-voici ta bourse,-et il la lui jeta à la face;-voici les deux hommes qui étaient dans la barque du vieillard qui t'a parlé,-et il montra les deux hommes couverts de leurs armures;-Galvano, c'était moi.

Pandolfo tomba la face contre terre, foudroyé par ces terribles paroles.

-Est-il coupable? demanda de nouveau le roi.

-Oui, répondirent les assistans d'une voix unanime.

Quant à Jeanne, elle avait perdu connaissance.

Alors le roi se leva et pronon?a ainsi l'arrêt qui condamnait Pandolfo:

-Moi, Ladislas 1er, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile, je déclare Pandolfo Alopo coupable de lèse-majesté. J'ordonne qu'on lui attache sur le front un écriteau infame; qu'on le lie sur une charrette et qu'on le tra?ne ainsi dans tous les quartiers de Naples, que des bourreaux lui arrachent les chairs avec des tenailles rouges, qu'on le roue sur des rasoirs, et qu'on le jette sur un b?cher de bois vert pour qu'il soit br?lé lentement, jusqu'à ce que mort s'en suive.

Cette horrible sentence fut exécutée littéralement. Après le supplice, le peuple se rua sur le b?cher, et s'empara des os de Pandolfello pour en faire des sifflets et des manches de fouet.

Un homme avait assisté à cette scène affreuse, hissé péniblement sur le parapet d'un pont et soutenu par un groupe de pêcheurs. L'?il fixe, la bouche entr'ouverte, la poitrine haletante, il n'avait pas perdu un seul détail de l'horrible exécution.

Cet homme, c'était Giordano Lancia.

Lorsque tout fut fini, le pauvre vieillard, dont la raison avait déjà re?u de si rudes atteintes, saisit un moment où personne ne faisait attention à lui et s'élan?a d'un seul bond à la mer, s'écriant avec un immense éclat de rire:

-Mes amis, venez me repêcher à mon tour!

* * *

INVRAISEMBLANCE

Un matin, à peine étais-je réveillé que mon domestique entra dans ma chambre, m'apportant une lettre sur laquelle il y avait pressé. Il ouvrit le rideau; le jour, qui s'était probablement trompé, était beau, et le soleil entra chez moi splendide comme un conquérant. Je me frottai les yeux pour voir de qui pouvait venir cette lettre, tout en m'étonnant de n'en recevoir qu'une. L'écriture m'était complètement inconnue. Après l'avoir longtemps retournée pour deviner la signature, je l'ouvris, et voici ce qu'il y avait:

?Monsieur,

?J'ai lu les Trois Mousquetaires, car je suis riche et j'ai beaucoup de temps à moi....?

-Voilà un monsieur bien heureux! me dis-je, et je continuai:

?Je vous avouerai que cela m'a assez amusé; mais j'ai eu la curiosité de savoir, ayant beaucoup de temps devant moi, si vous les aviez réellement pris dans les Mémoires de M. de La Fère. Comme j'étais à Carcassonne, j'écrivis à l'un de mes amis demeurant à Paris d'aller à la Bibliothèque, de demander ces Mémoires, et de m'écrire si réellement vous leur avez emprunté ces détails. Mon ami, qui est un homme sérieux, me répondit que vous les aviez copiés mot à mot, et que, vous autres auteurs, vous n'en faisiez jamais d'autres. Je vous préviens donc, monsieur, que j'ai dit cela à Carcassonne, et que nous nous désabonnerons au Siècle si cela continue.

J'ai l'honneur de vous saluer.

D *** B

Je sonnai.

-S'il me vient des lettres aujourd'hui, vous les garderez, dis-je au domestique, et vous ne me les donnerez que le jour où vous me verrez trop gai.

-Les manuscrits en sont-ils, monsieur?

-Pourquoi cela?

-C'est qu'on vient d'en apporter un à l'instant.

-Bien; il ne manquait plus que cela! Mettez-le dans un endroit où il ne puisse pas se perdre, mais ne me montrez pas cet endroit.

Il le mit sur la cheminée, ce qui me prouva que, décidément, mon domestique était plein d'intelligence.

Il était dix heures et demie; je me mis à la fenêtre: le jour, comme je l'ai dit, était superbe; le soleil semblait pour jamais vainqueur des nuages. Tous les gens qui passaient avaient l'air heureux ou du moins contents.

J'éprouvai, comme tout le monde, le désir de prendre l'air autre part qu'à ma fenêtre, je m'habillai et je sortis.

Le hasard fit, car lorsque je prends l'air, peu m'importe que ce soit dans une rue ou dans une autre, le hasard fit, dis-je, que je passai devant la Bibliothèque.

Je montai; je trouvai, comme toujours, Paris qui vint à moi avec un sourire charmant.

-Donnez-moi donc, lui dis-je, les Mémoires de La Fère.

Il me regarda un instant, comme s'il e?t eu à répondre à un fou; puis, avec le plus grand sang-froid, il me dit:

-Vous savez bien qu'ils n'existent pas, puisque c'est vous qui avez dit qu'ils existaient!

Ce discours, tout concis qu'il était, me parut plein de sève; et, pour remercier Paris, je lui fis don de l'autographe que j'avais re?u de Carcassonne.

Quand il eut fini de lire:

-Consolez-vous, me dit-il, vous n'êtes pas le premier qui venez demander les Mémoires de La Fère; j'ai déjà vu au moins trente personnes qui ne sont venues que pour cela, et qui doivent vous ha?r de les avoir dérangées pour rien.

J'avais besoin d'une nouvelle, et, puisque j'étais à la Bibliothèque, et qu'il y a des gens qui affirment qu'on y trouve des romans tout faits, je demandai le catalogue.

Il n'y avait rien, bien entendu.

Le soir, quand je rentrai, je trouvai, au beau milieu de ma table et de mes papiers, le manuscrit du matin. Puisque c'était une journée perdue, j'ouvris ce manuscrit.

Il y avait une lettre qui l'accompagnait. C'était le jour aux lettres anonymes; mais celle-là était encore plus étrange que les autres.

?Monsieur,

?Quand vous lirez ces quelques feuilles, celui qui les a écrites aura pour jamais disparu. Je ne laisse rien que ces pages, et je vous les donne: faites-en ce que vous voudrez....?

C'était intitulé: Invraisemblance.

Je ne sais si c'est parce qu'il faisait nuit, mais la première chose que je lus me frappa; et voici ce que je lus:

HISTOIRE D'UN MORT

RACONTéE PAR LUI-MêME.

Un soir de décembre, nous étions trois dans l'atelier d'un peintre. Il faisait un temps sombre et froid, et la pluie battait les vitres de son bruit continuel et monotone.

L'atelier était immense et faiblement éclairé par la lueur d'un poêle autour duquel nous étions groupés.

Quoique nous fussions tous jeunes et gais, la conversation avait pris malgré nous un reflet de cette soirée triste, et les paroles joyeuses avaient été vite épuisées.

L'un de nous irritait sans cesse une belle flamme de punch bleue qui jetait sur tous les objets environnants une clarté fantastique. Les grandes ébauches, les christ, les bacchantes, les madones semblaient se mouvoir et danser contre les murs, comme de grands cadavres confondus dans le même ton verdatre. Cette vaste salle, rayonnante, dans le jour, des créations du peintre, étoilée de ses rêves, avait pris, ce soir-là, dans l'obscurité, un caractère étrange.

Chaque fois que de la cuiller d'argent retombait dans le bol plein de la liqueur allumée, les objets se dessinaient sur les murailles avec des formes inconnues, avec des teintes inou?es, depuis les vieux prophètes à la barbe blanche, jusqu'à ces caricatures dont les murs des ateliers se peuplent, et qui semblaient une armée de démons comme on en voit en rêve, ou comme en groupait Goya. Enfin le calme brumeux et frais du dehors complétait le fantastique du dedans.

Ajoutez à cela que chaque fois que nous nous regardions à cette clarté d'un moment, nous nous apparaissions avec des figures d'un gris vert, les yeux fixes et brillants comme des escarboucles, les lèvres pales et les joues creuses; mais ce qu'il y avait de plus affreux c'était un masque en platre, moulé sur un de nos amis, mort depuis quelque temps, lequel masque, accroché près de la fenêtre, recevait aux trois quarts le reflet du punch, ce qui lui donnait une physionomie étrangement railleuse.

Tout le monde a subi comme nous l'influence des salles vastes et ténébreuses, comme les dépeint Hoffmann, comme les peint Rembrandt; tout le monde a éprouvé, au moins une fois, de ces peurs sans cause, de ces fièvres spontanées à la vue d'objets à qui le rayon blafard de la lune ou la lumière douteuse d'une lampe prêtent une forme mystérieuse; tout le monde s'est trouvé dans une chambre grande et sombre, à c?té de quelque ami, écoutant quelque conte invraisemblable, éprouvant cette terreur secrète que l'on peut faire cesser tout à coup en allumant une lampe ou en causant d'autre chose: ce qu'on se garde bien de faire, tant notre pauvre c?ur a besoin d'émotions, qu'elles soient vraies ou fausses.

Enfin, ce soir-là, comme nous l'avons dit, nous étions trois. La conversation, qui ne prend jamais la ligne droite pour arriver à son but, avait suivi toutes les phases de nos pensées de vingt ans: tant?t légère comme la fumée de nos cigarettes, tant?t joyeuse comme la flamme du punch, tant?t sombre comme le sourire de ce masque de platre.

Nous étions arrivés à ne plus causer du tout; les cigares, qui suivaient le mouvement des têtes et des mains, brillaient comme trois auréoles voltigeant dans l'ombre.

Il était évident que le premier qui allait ouvrir la bouche et qui troublerait le silence, f?t-ce même par une plaisanterie, causerait un effroi d'un moment aux deux autres, tant nous étions enfoncés, chacun de notre c?té, dans une rêverie peureuse.

-Henri, dit celui qui br?lait le punch, en s'adressant au peintre, as-tu lu Hoffmann?

-Je crois bien! répondit Henri.

-Et qu'en penses-tu?

-Je pense que c'est tout bonnement admirable, et d'autant plus admirable que celui qui écrivait cela croyait évidemment à ce qu'il écrivait. Et je sais, quant à moi, que, comme je le lisais le soir, je suis allé me coucher bien souvent sans fermer mon livre et sans oser regarder derrière moi.

-Ainsi tu aimes le fantastique?

-Beaucoup.

-Et toi? dit-il en s'adressant à moi.

-Moi aussi.

-Eh bien! je vais vous raconter une histoire fantastique qui m'est arrivée.

-Cela ne pouvait pas finir autrement; raconte.

-C'est une histoire qui t'est arrivée à toi-même? repris-je.

-A moi-même.

-Eh bien! raconte; je suis disposé à tout croire aujourd'hui.

-D'autant plus que, sur l'honneur, je vous garantis que j'en suis le héros.

-Eh bien! va, nous t'écoutons.

Il laissa tomber la cuiller dans le bol. La flamme s'éteignit peu à peu, et nous restames dans une obscurité complète, ayant les jambes seules éclairées par le feu du poêle.

Il commen?a.

?...Un soir, voilà à peu près un an, il faisait exactement le même temps qu'aujourd'hui, même froid, même pluie, même tristesse. J'avais beaucoup de malades, et après avoir fait ma dernière visite, au lieu d'aller un instant aux Italiens, comme j'en ai l'habitude, je me fis ramener chez moi. J'habitais une des rues les plus désertes du faubourg Saint-Germain. J'étais très-fatigué, et je fus bien vite couché. J'éteignis ma lampe, et pendant quelque temps je m'amusai à regarder mon feu, qui br?lait et faisait danser de grandes ombres sur le rideau de mon lit; puis enfin mes yeux se fermèrent et je m'endormis.

?Il y avait environ une heure que je dormais quand je sentis une main qui me secouait vigoureusement. Je me réveillai en sursaut, comme un homme qui espérait dormir longtemps, et je remarquai avec étonnement mon nocturne visiteur. C'était mon domestique.

?-Monsieur, me dit-il, levez-vous tout de suite, on vient vous chercher pour une jeune dame qui se meurt.

?-Et où demeure cette jeune dame? lui dis-je.

?-Presque vis-à-vis; du reste, il y a là celui qui vient vous demander qui vous y conduira.

?Je me levai et m'habillai à la hate, pensant que l'heure et la circonstance feraient excuser mon costume; je pris ma lancette et suivis l'homme qu'on m'avait envoyé.

?Il pleuvait à torrents.

?Heureusement je n'avais que la rue à traverser, et je fus tout de suite chez la personne qui réclamait mes soins. Elle habitait un h?tel vaste et aristocratique. Je traversai une grande cour, montai quelques marches d'un perron, passai par un vestibule où se trouvaient des domestiques qui m'attendaient; on me fit monter un étage et je me trouvai bient?t dans la chambre de la malade. C'était une grande pièce toute meublée de vieux meubles en bois noir sculpté. Une femme m'introduisit dans cette chambre où personne ne nous suivit. J'allai droit à un grand lit à colonnes tendu d'une ancienne et riche étoffe de soie, et je vis sur l'oreiller la plus ravissante tête de madone qu'ait jamais rêvée Rapha?l. Elle avait des cheveux dorés comme un flot du Pactole, se déroulant autour de son visage d'un galbe angélique; elle avait les yeux à demi-fermés, la bouche entr'ouverte et laissant voir une double rangée de perles. Son cou était éblouissant de blancheur, pur de lignes; sa chemise entr'ouverte laissait voir une poitrine belle à tenter saint Antoine; et quand je pris sa main, je me rappelai ces bras blancs qu'Homère donne à Junon. Enfin, cette femme était le type de l'ange chrétien et de la déesse pa?enne; tout en elle révélait la pureté de l'ame et la fougue des sens. Elle e?t pu poser à la fois pour la Vierge sainte ou pour une bacchante lascive, donner la folie à un sage et la foi à un athée; et quand je m'approchai d'elle, je sentis à travers la chaleur de la fièvre ce parfum mystérieux fait de tous les parfums de fleurs qui émane de la femme.

?Je restais oubliant quelle cause m'avait amené, la regardant comme une révélation, et ne retrouvant rien de pareil ni dans mes souvenirs ni dans mes rêves, lorsqu'elle tourna la tête vers moi, ouvrit ses grands yeux bleus et me dit:

?Je souffre beaucoup.

?Elle n'avait cependant presque rien. Une saignée, et elle était sauvée. Je pris ma lancette; mais au moment de toucher ce bras si blanc et si beau, ma main tremblait. Cependant le médecin l'emporta sur l'homme. Dès que j'eus ouvert la veine, il en coula un sang pur comme du corail en fusion, et elle s'évanouit.

?Je ne voulus plus la quitter. Je restai auprès d'elle. J'éprouvais un secret bonheur à tenir la vie de cette femme entre mes mains; j'arrêtai le sang, elle rouvrit peu à peu les yeux, porta la main qu'elle avait libre à sa poitrine, se tourna vers moi, et me regardant d'un de ces regards qui damnent ou qui sauvent:

?-Merci, me dit-elle, je souffre moins.

?Il y avait tant de volupté, d'amour et de passion autour d'elle, que j'étais cloué à ma place, comptant chaque battement de mon c?ur aux battements du sien, écoutant sa respiration encore un peu fiévreuse, et me disant que s'il y avait quelque chose du ciel sur cette terre, ce devait être l'amour de cette femme.

?Elle s'endormit.

?J'étais presque agenouillé sur les marches de son lit, comme un prêtre à l'autel. Une lampe d'albatre, suspendue au plafond, jetait une clarté charmante sur tous les objets. J'étais seul auprès d'elle. La femme qui m'avait introduit était sortie pour annoncer que sa ma?tresse allait bien et n'avait plus besoin de personne. En effet, sa ma?tresse était là, calme et belle comme un ange endormi dans sa prière. Quant à moi, j'étais fou....

?Cependant je ne pouvais demeurer dans cette chambre toute la nuit. Je sortis donc à mon tour sans faire de bruit, pour ne pas la réveiller. J'ordonnai quelques soins en m'en allant, et je dis que je reviendrais le lendemain.

?Quand je fus rentré chez moi, je ve

illai avec son souvenir. Je comprenais que l'amour de cette femme devait être un enchantement éternel fait de rêverie et de passion; qu'elle devait être pudique comme une sainte et passionnée comme une courtisane; je con?us qu'au monde elle devait cacher tous les trésors de sa beauté, et qu'à son amant elle devait se livrer nue et tout entière. Enfin sa pensée br?la ma nuit, et lorsque vint le jour j'en étais amoureux fou.

?Cependant, après les pensées folles d'une nuit agitée vinrent les réflexions: je me dis que peut-être un ab?me infranchissable me séparait de cette femme, quelle était trop belle pour ne pas avoir un amant; qu'il devait être trop aimé pour qu'elle l'oubliat, et je me mis à le ha?r sans le conna?tre, cet homme a qui Dieu donnait assez de félicité dans ce monde pour qu'il p?t souffrir, sans murmurer, une éternité de douleurs.

?J'attendais impatiemment l'heure à laquelle je pouvais me présenter chez elle, et le temps que je passai à l'attendre me parut un siècle.

?Enfin l'heure vint, et je partis.

?Quand j'arrivai, on me fit entrer dans un boudoir d'un go?t exquis, d'un rococo enragé, d'un pompadour étourdissant; elle était seule, et lisait: une grande robe de velours noir l'enfermait de toutes parts, ne laissant voir, comme aux vierges du Pérugin, que les mains et la tête; elle tenait coquettement en écharpe le bras que j'avais saigné, étalait devant le feu ses deux petits pieds, qui ne semblaient pas faits pour marcher sur notre terre; enfin cette femme était si complètement belle, que Dieu semblait l'avoir donnée au monde comme une esquisse de ses anges.

?Elle me tendit la main et me fit asseoir à c?té d'elle.

?-Si t?t levée, madame, lui dis-je, vous êtes imprudente.

?-Non, je suis forte, me-dit-elle en souriant, j'ai fort bien dormi, et d'ailleurs je n'étais pas malade.

?-Vous disiez souffrir, cependant.

?-Plus de la pensée que du corps, fit-elle avec un soupir.

?-Vous avez un chagrin, madame?

?-Oh! profond. Heureusement que Dieu est médecin aussi, et qu'il a trouvé la panacée universelle, l'oubli.

?-Mais il y a des douleurs qui tuent, lui dis-je.

?-Eh bien! la mort ou l'oubli, n'est-ce pas la même chose? l'une est la tombe du corps, l'autre la tombe du c?ur, voilà tout.

?-Mais vous, madame, dis-je, comment pouvez-vous avoir un chagrin? Vous êtes trop haut pour qu'il vous atteigne, et les douleurs doivent passer sous vos pieds comme les nuages sous les pieds de Dieu; à nous les orages, à vous la sérénité!

?-C'est ce qui vous trompe, reprit-elle, et ce qui prouve que toute votre science s'arrête là, au c?ur.

?-Eh bien! lui dis-je, tachez d'oublier, madame! Dieu permet quelquefois qu'une joie succède à une douleur, que le sourire succède aux larmes, c'est vrai; et quand le c?ur de celui qu'il éprouve est trop vide pour se remplir tout seul, quand la blessure est trop profonde pour se fermer sans secours, il envoie sur la route de celle qu'il veut consoler une autre ame qui la comprend; car il sait qu'on souffre moins en souffrant à deux; et il arrive un moment où le c?ur vide se remplit de nouveau, et où la blessure se cicatrise.

?-Et quel est le dictame, docteur, me dit-elle, avec lequel vous panseriez une pareille blessure?

?-C'est selon le malade, lui répondis-je; aux uns, je conseillerais la foi; aux autres, je conseillerais l'amour.

?-Vous avez raison, me dit-elle; ce sont les deux s?urs de charité de l'ame.

?Il se fit un silence assez long pendant lequel j'admirai ce visage divin, sur lequel le demi-jour qui filtrait à travers les rideaux de soie jetait des teintes charmantes et ces beaux cheveux d'or, non plus déroulés comme la veille, mais lissés sur les tempes et s'emprisonnant eux-mêmes derrière la tête.

?La conversation avait pris, dès le commencement, cette tournure triste; aussi cette femme m'apparaissait-elle plus radieuse encore que la première fois, avec sa triple couronne de beauté, de passion et de douleur. Dieu l'avait complétée par le martyre, et il fallait que celui à qui elle donnerait son ame acceptat la double mission, doublement sainte, de lui faire oublier le passé et de lui faire espérer l'avenir.

?Aussi restai-je devant elle, non plus fou comme je l'étais la veille devant sa fièvre, mais recueilli devant sa résignation. Si elle se f?t donnée à moi dans ce moment, je serais tombé à ses pieds, je lui aurais pris les mains, et j'aurais pleuré avec elle comme avec une s?ur, respectant l'ange, consolant la femme.

?Mais quelle était cette douleur à faire oublier, qui avait fait cette blessure saignante encore, c'est ce que j'ignorais, c'est ce qu'il fallait deviner, car il y avait entre la malade et le médecin assez d'intimité déjà pour qu'elle m'avouat un chagrin, mais il n'y en avait pas encore assez pour qu'elle m'en d?t la cause. Rien autour d'elle ne pouvait me mettre sur la voie: la veille, personne n'était venu à son chevet s'inquiéter d'elle; le lendemain, personne ne se présentait pour la voir. Cette douleur devait donc déjà être dans le passé, et se refléter seulement dans le présent.

?-Docteur, me dit-elle tout à coup en sortant de sa rêverie, je pourrai bient?t danser?

?-Oui, madame, lui dis-je un peu étonné de cette transition.

?C'est qu'il faut que je donne un bal depuis longtemps attendu, reprit-elle; vous y viendrez, n'est-ce pas? Vous devez avoir bien mauvaise opinion de ma douleur qui, tout en me faisant rêver le jour, ne m'empêche pas de danser la nuit. C'est que, voyez-vous, il est des chagrins qu'il faut refouler au fond de son c?ur pour que le monde n'en apprenne rien; il est des tortures qu'il faut masquer d'un sourire, pour que personne ne les devine: et je veux garder pour moi seule ce que je souffre, comme un autre garderait sa joie. Ce monde, qui me jalouse et m'envie en me voyant belle, me croit heureuse, et c'est une conviction que je ne veux pas lui retirer. C'est pour cela que je danse, risque à pleurer le lendemain, mais à pleurer seule.

?Elle me tendit la main avec un regard indéfinissable de candeur et de tristesse, et me dit:

?-A bient?t, n'est-ce pas?

?Je portai sa main à mes lèvres, et je partis.

?J'arrivai chez moi stupide.

?De ma fenêtre je voyais les siennes; je restai tout le jour à les regarder, tout le jour elles furent sombres et silencieuses. J'oubliais tout pour cette femme; je ne dormais plus, je ne mangeais plus: le soir, j'avais la fièvre, le lendemain matin le délire, et le lendemain soir j'étais mort.?

-Mort! nous écriames-nous.

-Mort, reprit notre ami avec un accent de conviction qu'on ne peut rendre, mort comme Fabien, dont voici le masque.

-Continue, lui dis-je.

La pluie battait toujours contre les vitres. Nous rem?mes du bois dans le poêle, dont la flamme rouge et vive éclairait un peu l'obscurité dans laquelle l'atelier disparaissait.

Il reprit:

?A partir de ce moment, je n'éprouvai plus rien qu'une commotion froide. Ce fut sans doute le moment où l'on me jeta dans la fosse.

?J'ignore depuis combien de temps j'étais enseveli, quand j'entendis confusément une voix qui m'appelait par mon nom. Je tressaillis de froid sans pouvoir répondre. Quelques instans après, la voix m'appela encore; je fis un effort pour parler, mais mes lèvres, en remuant, sentirent le linceul qui me recouvrait de la tête aux pieds. Cependant je parvins à articuler faiblement ces deux mots:

?-Qui m'appelle?

?-Moi, répondit-on.

?-Qui, toi?

?-Moi.

?Et la voix allait s'affaiblissant comme si elle se f?t perdue dans la bise, ou comme si ce n'e?t été qu'un bruissement passager des feuilles.

?Une troisième fois encore mon nom frappa mes oreilles, mais cette fois ce nom sembla courir de branche en branche, si bien que le cimetière tout entier le répéta sourdement, et j'entendis un bruit d'aile, comme si ce nom, prononcé tout à coup dans le silence, e?t fait envoler une troupe d'oiseaux de nuit.

?Mes mains se portèrent à mon visage comme mues par des ressorts mystérieux. J'écartai silencieusement le linceul dont j'étais recouvert; et je tachai de voir. Il me sembla que je me réveillais d'un long sommeil. J'avais froid.

?Je me rappellerai toujours l'effroi sombre dont j'étais entouré. Les arbres n'avaient plus de feuilles et tordaient douloureusement leurs branches décharnées comme de grands squelettes. Un rayon faible de la lune, qui per?ait à travers de longs nuages noirs, éclairait devant moi un horizon de tombes blanches qui semblaient un escalier du ciel, et toutes ces voix vagues de la nuit qui présidaient à mon réveil étaient pleines de mystère et de terreur.

?Je tournai la tête et je cherchai celui qui m'avait appelé. Il était assis à c?té de ma tombe, épiant tous mes mouvements, la tête appuyée sur les mains avec un sourire étrange, avec un regard horrible.

?J'eus peur.

?-Qui êtes-vous? lui dis-je en réunissant toutes mes forces; pourquoi m'éveiller?

?-Pour te rendre un service, me répondit-il.

?-Où suis-je?

?-Au cimetière.

?-Qui êtes-vous?

?-Un ami.

?-Laissez-moi mon sommeil.

?-écoute, me dit-il, te souviens-tu de la terre?

?-Non.

?-Tu ne regrettes rien?

?-Non.

?-Depuis combien de temps dors-tu?

?-Je l'ignore.

?-Je vais te le dire, moi. Tu es mort depuis deux jours, et ta dernière parole a été le nom d'une femme au lieu d'être celui du Seigneur. Si bien que ton corps serait à Satan, si Satan voulait le prendre. Comprends-tu?

?-Oui.

?-Veux-tu vivre?

?-Vous êtes Satan?

?-Satan ou non, veux-tu vivre?

?-Seul?

?-Non, tu la reverras.

?-Quand?

?-Ce soir.

?-Où?

?-Chez elle.

?-J'accepte, f?s-je en essayant de me lever. Tes conditions?

?-Je ne t'en fais pas, me répondit Satan; crois-tu donc que de temps en temps je ne sois pas capable de faire le bien? Ce soir elle donne un bal, et je t'y mène.

?-Partons, alors.

?-Partons.

?Satan me tendit la main, et je me trouvai debout.

?Vous peindre ce que j'éprouvai serait chose impossible. Je sentais un froid terrible qui gla?ait mes membres, voilà tout ce que je puis dire.

?-Maintenant, continua Satan, suis-moi. Tu comprends que je ne te ferai pas sortir par la grande porte, le concierge ne te laisserait pas passer, mon cher; une fois ici, on ne sort plus. Suis-moi donc: nous allons chez toi d'abord, où tu t'habilleras; car tu ne peux pas venir au bal dans le costume où te voilà, d'autant plus que ce n'est pas un bal masqué; seulement enveloppe-toi bien dans ton linceul, car les nuits sont fra?ches, et tu pourrais avoir froid.

?Satan se mit à rire comme rit Satan, et je continuai de marcher auprès de lui.

?-Je suis s?r, continua-t-il, que, malgré le service que je te rends, tu ne m'aimes pas encore. Vous êtes ainsi faits, vous autres hommes, ingrats pour vos amis. Non pas que je blame l'ingratitude: c'est un vice que j'ai inventé, et c'est un des plus répandus; mais je voudrais au moins te voir moins triste. C'est la seule reconnaissance que je te demande.

?Je suivais toujours, blanc et froid comme une statue de marbre qu'un ressort caché fait mouvoir; seulement, dans les moments de silence, on e?t entendu mes dents se heurter sous un frisson glacial, et les os de mes membres craquer à chaque pas.

?-Arriverons-nous bient?t? dis-je avec effort.

?-Impatient! fit Satan. Elle est donc bien belle?

?-Comme un ange.

?Ah! mon cher, reprit-il en riant, il faut avouer que tu manques de délicatesse dans tes paroles; tu viens me parler d'ange, à moi qui l'ai été; d'autant plus qu'aucun ange ne ferait pour toi ce que je fais aujourd'hui. Je te pardonne encore; il faut bien passer quelque chose à un homme mort depuis deux jours. Puis, comme je te le disais, je suis fort gai ce soir; il s'est fait aujourd'hui dans le monde des choses qui me ravissent. Je croyais les hommes dégénérés, je les croyais devenus vertueux depuis quelque temps, mais non: ils sont toujours les mêmes, tels que je les ai créés. Eh bien, mon cher, j'ai rarement vu des journées comme celle-ci: j'ai eu depuis hier soir six cent vingt-deux suicides en Europe seulement, parmi lesquels il y a plus de jeunes gens que de vieillards, ce qui est une perte, parce qu'ils meurent sans enfants; deux mille deux cent quarante-trois assassinats, toujours en Europe seulement; dans les autres parties du monde, je ne compte plus: je suis pour celles-là comme les riches capitalistes, je ne peux pas énumérer ma fortune. Deux millions six cent vingt-trois mille neuf cent soixante-quinze adultères nouveaux; ceci est moins étonnant à cause des bals; douze cents juges qui se sont vendus; ordinairement j'en ai davantage. Mais ce qui m'a fait le plus de plaisir, ce sont vingt-sept jeunes filles, dont l'a?née n'avait pas dix-huit ans, qui sont mortes en blasphémant Dieu. Compte, mon cher, cela me fait une rentrée d'environ deux millions six cent vingt-huit mille ames en Europe seulement. Je ne compte pas les incestes, les fausses monnaies, les viols: ce sont les centimes. Ainsi, calcule, en établissant une moyenne de trois millions d'ames qui se perdent par jour, dans combien de temps le monde tout entier sera à moi. Je serai forcé d'acheter le paradis à Dieu pour agrandir l'enfer.

?-Je comprends ta gaieté, murmurai-je en hatant le pas.

?-Tu me dis cela, reprit Satan, d'un air sombre et douteux; as-tu donc peur de moi parce que tu me vois en face? Suis-je donc si repoussant? Raisonnons un peu, je te prie: Qu'est-ce que deviendrait le monde sans moi; un monde qui aurait des sentiments venus du ciel, et non des passions venues de moi? Mais le monde mourrait du spleen, mon cher! Qui est-ce qui a inventé l'or? c'est moi; le jeu? c'est moi; l'amour? c'est moi; les affaires? c'est encore moi. Et je ne comprends pas les hommes, qui semblent tant m'en vouloir. Vos po?tes, par exemple, qui parlent d'amour pur, ne comprennent donc pas qu'en montrant l'amour qui sauve, ils inspirent la passion qui perd; car, grace à moi, ce que vous recherchez toujours, ce n'est pas la femme comme la Vierge, c'est la pécheresse comme ève. Et toi-même, dans ce moment, toi que je viens de tirer d'une tombe, toi qui as encore le froid d'un cadavre et la paleur d'un mort, ce n'est pas un amour pur que tu vas chercher près de celle à qui je te conduis, c'est une nuit de volupté. Tu vois bien que le mal survit à la mort, et que si l'homme avait à choisir, il préférerait l'éternité des passions à l'éternité du bonheur, et la preuve, c'est que, pour quelques années de passions sur la terre, il perd l'éternité du bonheur dans le ciel.

?-Arriverons-nous bient?t? dis-je; car l'horizon allait toujours se renouvelant, et nous marchions sans avancer.

?-Toujours impatient, répliqua Satan, et cependant je tache d'abréger la route le plus que je peux. Tu comprends que je ne puis pas passer par la porte, il y a une grande croix, et la croix c'est ma douane. Comme je voyage ordinairement avec des choses défendues par elle, elle m'arrêterait, je serais forcé de me signer; et je puis bien faire un crime, mais je ne ferais pas un sacrilège; et puis, comme je t'ai déjà dit, on ne te laisserait pas partir. Tu crois qu'on meurt, qu'on vous enterre, et qu'un beau jour on peut s'en aller sans rien dire; tu te trompes, mon cher: sans moi il t'aurait fallu attendre la résurrection éternelle, ce qui aurait été long. Suis-moi donc, et sois tranquille, nous arriverons. Je t'ai promis un bal, tu l'auras: je tiens mes promesses, et ma signature est connue.

?Il y avait dans toute cette ironie de mon sinistre compagnon quelque chose de fatal qui me gla?ait; tout ce que je viens de vous dire, je crois l'entendre encore.

?Nous marchames encore quelque temps, puis nous arrivames enfin à un mur devant lequel étaient amoncelées des tombes formant escalier. Satan mit le pied sur la première, et, contre son habitude, marcha sur les pierres sacrées, jusqu'à ce qu'il f?t au sommet de la muraille.

?J'hésitais à suivre le même chemin, j'avais peur.

?Il me tendit la main en me disant:

?-Il n'y a pas de danger; tu poux mettre le pied dessus, ce sont des connaissances.

?Quand je fus auprès de lui:

?-Veux-tu, me dit-il, que je te fasse voir ce qui se passe à Paris?

?-Non, marchons.

?-Marchons, puisque tu es si pressé.

?Nous sautames du mur à terre.

?La lune, sous le regard de Satan, s'était voilée, comme une jeune fille sous un regard effronté. La nuit était froide, toutes les portes étaient closes, toutes les fenêtres sombres, toutes les rues silencieuses; on e?t dit que personne, depuis longtemps, n'avait foulé le sol sur lequel nous marchions; tout, autour de nous, avait un aspect fatal. Il semblait que quand le jour allait venir, personne n'ouvrirait les portes, qu'aucune tête ne sortirait aux fenêtres, qu'aucun pas ne troublerait le silence: je croyais marcher dans une ville morte depuis des siècles, et retrouvée dans des fouilles; enfin la ville semblait s'être dépeuplée au profit du cimetière.

?Nous marchions sans entendre un bruit, sans rencontrer une ombre; le chemin fut long à travers cette ville effrayante de calme et de repos: enfin nous arrivames à notre maison.

?-Te reconnais-tu? me dit Satan.

?-Oui, répondis-je sourdement; entrons.

?-Attends, il faut que j'ouvre. C'est encore moi qui ai inventé le vol avec effraction: j'ai une seconde clef de toutes les portes, excepté de celle du paradis, cependant.

?Nous entrames.

?Le calme du dehors se continuait au dedans; c'était horrible.

?Je croyais rêver; je ne respirais plus. Vous figurez-vous rentrant dans votre chambre où vous êtes mort depuis deux jours, retrouvant toutes choses telles qu'elles étaient pendant votre maladie, empreintes seulement de cet air sombre que donne la mort; revoyant tous les objets rangés comme ne devant plus être touchés par vous. La seule chose animée que j'eusse vue depuis ma sortie du cimetière fut ma grande pendule à c?té de laquelle un être humain était mort, et qui continuait de compter les heures de mon éternité comme elle avait compté les heures de ma vie.

?J'allai à la cheminée, j'allumai une bougie pour m'assurer de la vérité, car tout ce qui m'entourait m'apparaissait à travers une clarté pale et fantastique qui me donnait pour ainsi dire une vue intérieure. Tout était réel; c'était bien ma chambre; je vis le portrait de ma mère, me souriant toujours; j'ouvris les livres que je lisais quelques jours avant ma mort; seulement le lit n'avait plus de draps, et il y avait des scellés partout.

?Quant à Satan, il s'était assis au fond, et lisait attentivement la Vie des Saints.

?En ce moment, je passai devant une grande glace, et je me vis dans mon étrange costume, couvert d'un linceul, pale, les yeux ternes. Je doutai de cette vie que me rendait une puissance inconnue, et je me mis la main sur le c?ur.

?Mon c?ur ne battait pas.

?Je portai la main à mon front, le front était froid comme la poitrine, le pouls muet comme le c?ur; et cependant je reconnaissais tout ce que j'avais quitté; il n'y avait donc que la pensée et les yeux qui vécussent en moi.

?Ce qu'il y avait d'horrible encore, c'est que je ne pouvais détacher mon regard de cette glace qui me renvoyait mon image sombre, glacée, morte. Chaque mouvement de mes lèvres se reflétait comme le hideux sourire d'un cadavre. Je ne pouvais pas quitter ma place; je ne pouvais pas crier.

?L'horloge fit entendre ce ronflement sourd et lugubre qui précède la sonnerie des vieilles pendules, et sonna deux heures; puis tout redevint calme.

?Quelques instants après, une église voisine sonna à son tour, puis une autre, puis une autre encore.

?Je voyais dans un coin de la glace Satan qui s'était endormi sur la Vie des Saints.

?Je parvins à me retourner. Il y avait une glace en face de celle que je regardais, si bien que je me voyais répété des milliers de fois avec cette clarté pale d'une seule bougie dans une vaste salle.

?La peur était arrivée à son comble: je poussai un cri.

?Satan se réveilla.

?-Voilà pourtant avec quoi, me dit-il en me montrant le livre, on veut donner la vertu aux hommes. C'est si ennuyeux que je me suis endormi, moi qui veille depuis six mille ans. Tu n'es pas encore prêt?

?-Si, répliquai-je machinalement, me voilà.

?-Hate-toi, répliqua Satan, brise les scellés, prends tes habits et de l'or surtout, beaucoup d'or; laisse tes tiroirs ouverts, et demain la justice trouvera bien moyen de condamner quelque pauvre diable pour rupture de scellés; ce sera mon petit bénéfice.

?Je m'habillai. De temps en temps je me touchais le front et la poitrine; tous deux étaient froids.

?Quand je fus prêt, je regardai Satan.

?-Nous allons la voir? lui dis-je.

?-Dans cinq minutes.

?-Et demain?

?-Demain, me dit-il, tu reprendras ta vie ordinaire; je ne fais pas les choses à demi.

?-Sans conditions?

?-Sans conditions.

?-Partons, lui dis-je.

?-Suis moi.

?Nous descend?mes.

?Au bout de quelques instans nous étions devant la maison où l'on m'avait fait appeler quatre jours auparavant.

?Nous montames.

?Je reconnus le perron, le vestibule, l'antichambre. Les abords du salon étaient pleins de monde. C'était une fête éblouissante de lumières, de fleurs, de pierreries et de femmes.

?On dansait.

?A la vue de cette joie, je crus à ma résurrection.

?Je me penchai à l'oreille de Satan, qui ne m'avait pas quitté.

?Où est-elle? lui dis-je.

?Dans son boudoir.

?J'attendis que la contredanse fut finie. Je traversai le salon; les glaces aux feux des bougies me renvoyèrent mon image pale et sombre. Je revis ce sourire qui m'avait glacé; mais là ce n'était plus la solitude, c'était le monde; ce n'était plus le cimetière, c'était un bal; ce n'était plus la tombe, c'était l'amour. Je me laissai enivrer, et j'oubliai un instant d'où je venais, ne pensant qu'à celle pour qui j'étais venu.

?Arrivé à la porte du boudoir, je la vis; elle était plus belle que la beauté, plus chaste que la foi. Je m'arrêtai un instant comme en extase; elle était vêtue d'une robe d'une blancheur éblouissante, les épaules et les bras nus. Je revis, plut?t en imagination qu'en réalité, un petit point rouge à l'endroit que j'avais saigné. Quand je parus, elle était entourée de jeunes gens qu'elle écoutait à peine; elle leva nonchalamment ses beaux yeux si pleins de volupté, m'aper?ut, sembla hésiter à me reconna?tre, puis, me faisant un sourire charmant, quitta tout le monde et vint à moi.

?-Vous voyez que je suis forte, me dit-elle.

?L'orchestre se fit entendre.

?-Et pour vous le prouver, continua-t-elle en me prenant le bras, nous allons valser ensemble.

?Elle dit quelques mots à quelqu'un qui passait à c?té d'elle. Je vis Satan auprès de moi.

?-Tu m'as tenu parole, lui dis-je, merci; mais il me faut cette femme cette nuit même.

?-Tu l'auras, me dit Satan; mais essuie-toi le visage, tu as un ver sur la joue.

?Et il disparut, me laissant encore plus glacé qu'auparavant. Comme pour me rendre à la vie, je pressai le bras de celle que je venais chercher du fond de la tombe, et je l'entra?nai dans le salon.

?C'était une de ces valses enivrantes où tous ceux qui nous entourent disparaissent, où Ton ne vit plus que l'un pour l'autre, où les mains s'encha?nent, où les haleines se confondent, où les poitrines se touchent. Je valsais les yeux fixés sur ses yeux, et son regard, qui me souriait éternellement, semblait me dire: ?Si tu savais les trésors d'amour et de passion que je donnerais à mon amant! si tu savais ce qu'il y a de volupté dans mes caresses, ce qu'il y a de feu dans mes baisers! A celui qui m'aimerait, toutes les beautés de mon corps, toutes les pensées de mon ame, car je suis jeune, car je suis aimante, car je suis belle!?

?Et la valse nous emportait dans son tourbillon lascif et rapide.

?Cela dura longtemps. Quand la mesure cessa, nous étions les seuls à valser encore.

?Elle tomba sur mon bras, la poitrine oppressée, souple comme un serpent, et leva sur moi ses grands yeux, qui semblèrent me dire, à défaut de la bouche: ?Je t'aime!?

?Je l'entra?nai dans le boudoir, où nous étions seuls. Les salons devenaient déserts.

?Elle se laissa tomber sur une causeuse, fermant à demi les yeux sous la fatigue, comme sous une étreinte d'amour.

?Je me penchai sur elle, et lui dis à voix basse:

?-Si vous saviez comme je vous aime!

?-Je le sais, me dit-elle, et je vous aime aussi, moi.

?C'était à devenir fou.

?-Je donnerais ma vie, dis-je, pour une heure d'amour avec vous, et mon ame pour une nuit.

?-écoute, fit-elle en ouvrant une porte cachée dans la tapisserie, dans un instant nous serons seuls. Attends-moi.

?Elle me poussa doucement, et je me trouvai seul dans sa chambre à coucher, éclairée encore par la lampe d'albatre.

?Tout y avait un parfum de mystérieuse volupté impossible à décrire. Je m'assis près du feu, car j'avais froid; je me regardai dans la glace, j'étais toujours aussi pale. J'entendais les voitures qui partaient une à une; puis, quand la dernière eut disparu, il se fit un silence morne et solennel. Peu à peu mes terreurs me revinrent; je n'osais plus me retourner, j'avais froid. Je m'étonnais qu'elle ne v?nt pas: je comptais les minutes, et je n'entendais aucun bruit. J'avais les coudes sur les genoux et la tête dans mes mains.

?Alors je me mis à penser à ma mère, ma mère qui pleurait à cette heure son fils mort, ma mère dont j'étais toute la vie, et qui n'avait eu que ma seconde pensée. Tous les jours de mon enfance me repassèrent devant les yeux comme un riant songe. Je vis que partout où j'avais eu une blessure à panser, une douleur à éteindre, c'était toujours à ma mère que j'avais eu recours. Peut-être, à l'heure où je me préparais à une nuit d'amour, se préparait-elle à une nuit d'insomnie, seule, silencieuse, auprès des objets qui me rappellent à elle, ou veillant avec mon seul souvenir. Cette pensée était affreuse; j'avais des remords; les larmes me vinrent aux yeux. Je me levai. Au moment où je regardais la glace, j'aper?us une ombre pale et blanche derrière moi, me regardant fixement.

?Je me retournai, c'était ma belle ma?tresse.

?Heureusement que mon c?ur ne battait pas, car, d'émotion en émotion, il e?t fini par se briser.

?Tout était silencieux, au dehors comme au dedans.

?Elle m'attira près d'elle, et bient?t j'oubliai tout. Ce fut une nuit impossible à raconter, avec des plaisirs inconnus, avec des voluptés telles, qu'elles approchent de la souffrance. Dans mes rêves d'amour je ne retrouvais rien de pareil à cette femme que je tenais dans mes bras, ardente comme une Messaline, chaste comme une madone, souple comme une tigresse, avec des baisers qui br?laient les lèvres, avec des mots qui br?laient le c?ur. Elle avait en elle quelque chose de si puissamment attractif, qu'il y avait des moments où j'en avais peur.

?Enfin la lampe commen?a à palir quand le jour commen?a à poindre.

?-écoute, me dit cette femme, il faut partir; voici le jour, tu ne peux rester ici; mais le soir, à la première heure de la nuit, je t'attends, n'est-ce pas?

?Une dernière fois je sentis ses lèvres sur les miennes, elle pressa convulsivement mes mains, et je partis.

?C'était toujours le même calme dehors.

?Je marchais comme un fou, croyant à peine à ma vie, n'ayant même pas la pensée d'aller chez ma mère ou de rentrer chez moi, tant cette femme entourait mon c?ur.

?Je ne sais qu'une chose qu'on désire plus qu'une première nuit à passer avec sa ma?tresse: c'est une seconde.

?Le jour s'était levé, triste, sombre, froid. Je marchai au hasard dans la campagne déserte et désolée, pour attendre le soir.

?Le soir vint de bonne heure.

?Je courus à la maison du bal.

?Au moment où je franchissais le seuil de la porte, je vis un vieillard pale et cassé qui descendait le perron.

?-Où va monsieur? me dit le concierge.

?-Chez madame de P..., lui dis-je.

?-Madame de P..., fit-il en me regardant étonné et en me montrant le vieillard, c'est monsieur qui habite cet h?tel; il y a deux mois qu'elle est morte.

?Je poussai un cri et je tombai à la renverse.?

-Et après? dis-je à celui qui venait de parler.

-Après? dit-il en jouissant de notre attention et en pesant sur ses mots, après je me réveillai, car tout cela n'était qu'un rêve.

* * *

UNE AME A NAITRE

Il y a six mille ans à peu près....

Le monde était créé depuis un demi-siècle. Dieu avait déjà chassé Adam et ève du paradis terrestre. Il n'y avait donc dans le ciel que les ames qui devaient descendre un jour sur la terre, et animer successivement les corps qui na?traient.

La première qui revint à Dieu fut celle d'Abel, et les chants des archanges et la bénédiction du Seigneur accueillirent le retour de l'ame exilée et martyre qui dut le jour à une faute et l'amour à un crime.

La seconde fut celle d'ève, et lorsque les portes du ciel s'étaient rouvertes devant cette ame pécheresse, flétrie par le péché, mais épurée par la douleur, toutes les ames de l'avenir s'étaient pressées autour d'elle pour apprendre quelque chose de la terre.

ève s'était contentée de répondre: ?J'ai péché, j'ai souffert, j'ai prié; la vie a beaucoup de passions, beaucoup de douleurs et bien peu de joies.? Puis elle s'était retirée à la droite de Dieu, pour achever auprès de lui sa prière commencée ici-bas.

Pour toutes ces ames qui ne connaissaient que le ciel, c'étaient deux mots bien inconnus que les passions et les douleurs. Elles ne comprenaient qu'une éternité de calme, comme elles ne voyaient qu'une étendue de sérénité; aussi se promenaient-elles toutes rêveuses dans les jardins d'étoiles que Dieu fit éclore sous leurs pas, se demandant les unes aux autres ce que pouvaient être les choses ignorées au ciel qu'on appelait sur la terre passions et douleurs.

Alors elles s'éloignaient quelquefois du groupe que forment les élus auprès du Seigneur, et suivaient mystérieusement une route isolée, jusqu'à ce qu'arrivées dans un endroit où nulle autre ne les avaient suivies, elles pussent se pencher sur la voute du ciel, et chercher à voir ce qui se passait parmi les hommes; mais les ténèbres des passions restaient aussi impénétrables à leurs yeux célestes que les lueurs de l'éternité à notre science humaine.

Or, parmi toutes ces ames curieuses de cette terre nouvelle, il y en avait une à qui son bon ange avait dit: ?Tu na?tras un jour du sein d'une femme, tu quitteras ta forme immortelle pour le monde que le Seigneur vient de faire.?

-Et quand dois-je na?tre? avait demandé l'ame.

-Attends et prie en attendant, avait répondu l'ange.

Et il s'était envolé à l'orient du ciel, laissant la pauvre ame encore plus curieuse qu'auparavant.

Un jour, le soleil se voila dans les cieux, une autre ame venait de quitter la terre, et quand elle s'était présentée à la porte du Seigneur, l'ange de justice l'en avait chassée.

Tout le cortège radieux du Seigneur s'était mis à genoux, redoublant de louanges et de prières, et demandant ce qu'avait fait celui que Dieu chassait.

Dieu répondit

-Il se nommait Ca?n, et il a tué Abel.

Et le ciel se voila pour le premier crime comme il s'était voilé pour la première faute.

-Que peut-il y avoir dans le monde, se demandait l'ame qui devait na?tre, pour qu'un frère tue son frère?

Et elle attendait toujours, et elle priait en attendant.

Cependant, la première faute et le premier crime avaient excité la colère de Dieu, si bien que les morts se succédaient avec rapidité, et qu'il revenait au ciel bien moins d'ames qu'il n'en était parti. Mais chaque fois qu'il en arrivait une, on lui demandait des nouvelles de la terre; ce à quoi elle répondait: ?Devant Dieu l'on perd le souvenir des hommes; mais tout ce que Dieu fait est beau, et la terre, au milieu de ses douleurs, a bien des joies.?

Et elle allait rendre compte au Seigneur de ce qu'elle avait de douleurs et de prières à opposer à ce qu'elle avait de fautes.

Les siècles se passaient, et l'ame attendait toujours.

Un jour, les anges, courbés devant le tr?ne éternel, virent, non pas de la colère, mais une larme dans les yeux du Seigneur, et cette larme fit le déluge.

Quarante jours le ciel pleura sur les fautes de la terre, et la terre disparut.

Du haut de la vo?te céleste, les anges suivaient du regard et de la prière, comme d'ici-bas nous suivons une étoile, quelque chose qui glissait sur les eaux: c'était l'arche de Noé.

La pauvre ame qui attendait sa naissance avait cru un moment que le monde était effacé pour l'éternité, et qu'elle ne na?trait jamais; l'arche lui rendit l'espoir: le monde se refit.

Chaque fois qu'une ame quittait le ciel pour la terre, celle qui attendait l'accompagnait le plus loin possible et lui disait:

-Ma s?ur, au retour tu me raconteras ce qu'on fait dans le monde.

Et elle disparaissait.

Chaque fois qu'à l'heure de la prière l'ame de l'avenir se trouvait auprès de son bon ange, elle lui disait:

-Na?trai-je bient?t?

-Attends et prie.

Et les siècles passaient.

Cependant le monde se faisait tout à fait méchant. Les louanges redoublaient au ciel à mesure que le culte se perdait sur la terre. A peine si de temps en temps il revenait une ame exilée, mais celle-là était re?ue avec des chants et des fleurs, et Dieu la bénissait.

Comme le chatiment n'avait pas arrêté les crimes, Dieu voulut essayer du pardon. Il fit une ame à l'image de sa pureté, et il l'envoya sur la terre. Les anges l'accompagnaient en chantant, et ils restèrent longtemps agenouillés derrière elle quand ils l'eurent perdue de vue.

A peine cette ame, à qui Dieu avait donné le nom de son fils, et à qui la terre avait donné le nom de Jésus, eut elle passé trente ans dans son exil, que les ames commencèrent à revenir au ciel épurées par cet homme divin. Chaque jour c'était fête, chaque jour l'éternité de bonheur recommen?ait radieuse et splendide, et chaque jour le ciel se peuplait de vierges et de martyrs.

Enfin le fils de Dieu reparut après sa mission, tenant à ses mains déchirées sa couronne d'épines.

Dieu lui dit:

-Viens, mon fils, tes pieds se sont meurtris aux pierres de la route, mais ton c?ur est resté pur devant les tentations.

Et il le fit asseoir à sa droite.

-Quel peut être ce monde, se disait l'ame rêveuse, où l'on ose faire mourir le fils de Dieu!

Il n'était bruit au ciel que d'une grande pécheresse que le Christ avait convertie, et que l'on attendait avec impatience.

Elle arriva.

La première ame qui vint au devant d'elle fut celle qui attendait toujours sa naissance. Elle lui dit:

-Ma s?ur, quel était ton nom?

-Magdeleine, répondit la pécheresse.

-Et la terre, a-t-elle bien des joies?

-Oui; mais elles sont passagères, et celles du Seigneur sont éternelles.

Et Magdeleine alla s'agenouiller aux pieds de Dieu.

L'ame continuait d'attendre; elle avait entendu le Seigneur dire à Magdeleine: ?Il te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aimé.? Et elle se demandait ce qu'était cet amour, dont on ne savait rien au ciel, qui avait perdu ève et qui sauvait Magdeleine.

Aussi devenait-elle de plus en plus impatiente de se voir révéler les mystères de ce monde où Dieu exilait tant d'ames; de ce monde éloigné et inconnu, où pour quelques années de passions on sacrifiait une éternité de bonheur. Ce n'était pas du désir, sa nature lui défendait d'en avoir, c'était de l'espérance. Peut-être voulait-elle subir comme les autres son martyre, pour revenir à Dieu ceinte d'une double couronne; peut-être, après tout, était-elle d'une essence moins divine que ses s?urs, et avait-elle ressenti le souffle de colère qu'en quittant le paradis l'ange tombé jeta sur elles. Toujours est-il qu'au milieu de la béatitude immense, c'était cette joie temporelle qu'elle attendait.

Et chaque fois qu'elle rencontrait son ange, elle lui faisait la même question, à laquelle il faisait la même réponse.

Les nouvelles qu'on recevait de la terre n'étaient cependant pas bien entra?nantes pour une fille du ciel. Les ap?tres avaient suivi de près le Christ, et, s'ils arrivaient l'ame pure, ils étaient bien défigurés quant au corps. Les hommes ne paraissaient pas vouloir suivre le chemin tracé par la main divine. Les vierges qui revenaient au ciel remerciaient Dieu de les avoir dépouillées de leur enveloppe terrestre, et quand elles parlaient de la terre, elles parlaient sans regrets.

L'ame attendait toujours.

Les siècles passaient.

Enfin la loi du Seigneur reprit le dessus. La lumière avait d'abord été trop forte, si bien qu'au lieu d'éclairer elle avait aveuglé; c'était un moment charmant pour venir sur la terre. Il n'y avait plus d'empereurs cruels; il n'y avait plus d'ap?tres martyrs; tout semblait marcher selon la volonté éternelle, et pour l'ame solitaire qui se serait contentée d'ombre et d'amour, la terre aurait eu bien des joies; c'est du moins ce que disaient certaines ames dont le premier soin, en arrivant au ciel, était de chercher celles qu'elles avaient perdues sur la terre, et de continuer, sous le regard de Dieu, l'amour commencé parmi les hommes.

-Il n'y a que là-bas qu'on trouve cet amour, se disait l'ame. Quand donc na?trai-je?

-Attends et prie, répondait l'ange.

C'était désolant, d'autant plus que le ciel s'était tout à coup illuminé d'un astre merveilleux, qu'on appelait une comète, qui était encore ignorée des hommes, et que l'ame craignait que ce ne f?t pour la destruction du monde que Dieu e?t fait ce nouvel instrument de justice, puisqu'il avait dit que le monde périrait par le feu.

L'ame comprit qu'il fallait se hater. Elle alla trouver son ange et lui dit:

-Dieu permettra-t-il bient?t ma naissance?

-Bient?t, reprit l'ange.

-Et quand?

-Dans un siècle, un siècle et demi, à peu près.

Où serait-on patient, si l'on ne l'était au ciel? L'ame attendit.

Décidément le monde devenait heureux et semblait retourner à l'age d'or. Le Christ s'était servi de l'amour terrestre pour arriver à la foi. Il avait mis une révélation dans ce premier péché de la première femme, et grace à cela, on pouvait passer quelques mois sur la terre sans se compromettre.

Cependant l'ame comprenait que cette espérance d'un autre monde que celui de Dieu était déjà un péché, et qu'elle y arriverait souillée d'une faute originelle d'autant plus grande qu'elle était commise au milieu de l'innocence éternelle. Aussi, lorsqu'elle priait pour les autres, elle priait un peu pour elle.

Le temps marchait rapidement, car, devant les yeux du Seigneur et devant l'éternité, chaque siècle ne met pas plus de temps à passer que le grain de sable qui tombe du sablier.

L'ame voyait arriver avec bonheur le moment tant attendu. Plus il approchait, plus elle questionnait celles qui revenaient de notre monde, plus elle avait soif de cet amour terrestre et presque de ces douleurs qui rompraient la monotonie de la béatitude.

Aussi se promenait-elle, à l'heure où la nuit descend sur la terre, dans les chemins les plus cachés du ciel, tachant de soulever un coin du voile diamanté que chaque soir Dieu étend sur le ciel. Elle suivait en rêvant la voie lactée, se disant: ?Quelle punition Dieu me fera-t-il subir pour la faute que je commets auprès de lui quand je ne devrais avoir qu'un désir, sa vue; qu'un bonheur, la prière; qu'une joie, l'éternité??

De temps en temps l'ange passait auprès d'elle et lui disait: ?Patience!?

L'ame attendait.

Enfin un soir qu'elle rêvait, comme de coutume, en regardant une révolution qui s'opérait dans une étoile, l'ange s'approcha d'elle:

-Ta mère est née aujourd'hui, lui dit-il.

-Ma mère! s'écria l'ame.

-Oui.

-Alors je n'ai guère plus de dix-huit ans à attendre; car j'espère qu'elle se mariera jeune, ma mère.

-Attends, et prie en attendant.

L'ame était triomphante. Elle quitta sa solitude, elle oublia la révolution de son étoile, et vint se mêler aux autres, faisant part de tous c?tés de la naissance de sa mère.

Maintenant qu'elle avait la certitude de na?tre, une chose l'inquiétait encore: c'était de savoir si elle na?trait homme ou femme. Mais, pour ceci, les mystères de l'avenir étaient impénétrables: il fallait attendre.

Chaque jour elle demandait à l'ange:

-Comment va ma mère aujourd'hui?

-Elle vient de faire sa première dent.

-Quel bonheur! disait l'ame.

Et le lendemain elle recommen?ait ses questions.

Cependant chaque jour elle entrait de plus en plus dans son péché; avant même de na?tre, elle avait déjà à expier.

Un matin l'ange vint au devant d'elle et lui dit:

-Ta mère s'est mariée aujourd'hui.

-Ma mère s'est mariée!

-Il y a une heure.

-Et je n'ai plus à attendre?...

-Que neuf mois, dit l'ange.

L'ame alla faire part du mariage de sa mère, comme elle avait fait part de sa naissance et de sa première dent. Elle re?ut les félicitations de tout le ciel. La chronique dit même qu'elle re?ut des commissions de celles qui avaient oublié ou laissé quelque chose sur la terre.

Du reste, comme un péché ne va jamais sans l'autre, elle devenait d'une fierté insupportable; il n'y avait plus moyen de l'approcher, et depuis qu'elle devait aller sur la terre, cela lui avait tellement tourné la tête qu'elle s'était fait beaucoup d'ennemis, et elle était complètement brouillée avec deux prophètes et cinq martyrs.

Quel chatiment Dieu réservait-il à cette ame qui troublait ainsi la sérénité éternelle du firmament?

Plus elle approchait du moment tant attendu depuis six mille ans, plus elle voulait savoir quelque chose du monde qu'elle allait habiter; mais on e?t dit qu'à mesure qu'elle approchait de sa naissance, elle avan?ait dans l'ombre: si bien qu'elle ne se doutait pas de ce qu'elle allait trouver.

Sur ces entrefaites elle rencontra fange.

-Eh bien? lui dit-elle.

-Eh bien! ta mère est enceinte

-De moi?

-De toi.

L'ame poussa une exclamation qui sur la terre serait un péché, et qui dans le ciel serait un crime.

Jamais on n'avait vu une ame plus occupée et plus désireuse de la vie corporelle; aussi celles qui n'avaient d'autre amour que Dieu la laissaient à ses amours terrestres, et l'on commen?ait à prier pour elle.

Sa joie augmentait donc à mesure que le temps passait, et un jour qu'elle était plus joyeuse, parce qu'elle venait de calculer qu'elle n'avait plus que quelques jours à attendre, l'ange vint à elle.

-Eh bien? dit l'ame.

-Hélas! fit l'ange, ta mère est morte en couches.

-Et moi? s'écria l'ame égo?ste.

-Toi, tu es morte en venant au monde.

La punition suivit de près la faute.

L'ame sentit que le ciel manquait sous ses pieds: elle était précipitée dans les limbes.

* * *

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