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   Chapter 23 No.23

Gabriel Lambert By Alexandre Dumas Characters: 33748

Updated: 2017-12-04 00:03


Seize heures et demie venaient à peine de sonner à l'église de l'Inconorata, ce qui, suivant le calcul italien, correspond, vers la fin de juillet, à l'heure de midi. A l'instant même et comme pour attester l'exactitude de la vieille horloge gothique, on entendit éclater tout à coup le carillon immense, universel, épouvantable, des cloches sans nombre qui ont de tout temps assourdi les oreilles napolitaines, et surtout à l'époque assez reculée où se passe cette histoire.

Après une nuit telle que nous venons de la décrire, on peut imaginer quel jour intolérable et br?lant lui avait succédé. Cependant, dans les quartiers situés sur les bords de la mer, la chaleur était moins suffoquante. Une brise presque insensible et n'ayant pas assez de force pour rider la surface du golfe, paraissait suffire aux poumons de ces hommes habitués à une température littéralement infernale. Le plus mince filet d'ombre projeté par le f?t d'une colonne ou par le rebord d'une fenêtre, un éventail improvisé avec quelques branches de laurier rose, la vue de ces eaux calmes et limpides, qui invitaient le plongeur avec tout l'attrait d'une jeune fille souriante et coquette, c'était plus qu'il n'en fallait aux Napolitains pour défier la canicule et prendre la vie en patience.

Au reste, on avait pris toutes les précautions d'usage dans nos grandes solennités pour garantir une partie de la ville contre cette pluie de feu que le lion céleste laisse tomber sur les peuples abattus, en secouant sa crinière. Toutes les rues qui s'étendaient de la royale demeure de Castel-Nuovo jusqu'à l'église du Carmine, étaient abritées par d'énormes tentes carrelées de mille couleurs; des fleurs et des arbustes jonchaient le pavé sur lequel, par une recherche tout à fait sybaritique, on avait étendu une double couche de sable fin et humide; des fontaines baclées à la hate, à l'aide de trois ou quatre tonneaux superposés soufflaient, par la bouche de leurs tritons de platre, une cascade argentée, et remplissaient le double office de rafra?chir l'atmosphère et d'arroser les passans.

Tous ces apprêts annon?aient évidemment quelque fête extraordinaire, quelque réjouissance publique, l'accomplissement d'un devoir impérieux et solennel qu'on n'avait pas jugé à propos de différer à un moment plus propice. En effet, la régente Jeanne de Duras, nièce de la terrible Jeanne Ire, d'homicide et adultère mémoire après avoir re?u à son lever les grands-officiers de la couronne et les principaux barons du royaume, s'était rendue, en grande pompe et suivie de toute sa cour, à l'église de Sainte-Marie-du-Mont-Carmel, pour remercier l'effigie miraculeuse qu'on y vénère de la double victoire remportée par son frère et seigneur, Ladislas Ier, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile.

La nouvelle n'était arrivée que la veille, et aussit?t l'ordre avait été donné d'en instruire le peuple par une fête improvisée, et d'en rendre grace à Dieu par une cérémonie pieuse et solennelle, ce qui prouvait à la fois la dévotion de Jeanne et son immense amour fraternel.

Le cortège avait déjà, une première fois, traversé les quais pour se rendre à la place du marché; et la foule, dont la curiosité était loin d'avoir été satisfaite par ce premier spectacle, attendait impatiemment le retour de la brillante cavalcade.

Cependant quelques groupes, plus insoucians ou dédaigneux, se détachaient de la masse des spectateurs et vaquaient à leur besogne, complètement étrangers à tout le bruit qui se faisait autour d'eux, exception d'autant plus frappante qu'elle faisait contraste avec la curiosité générale. C'était un à parte dans ce ch?ur de cris de toute espèce, un horizon de tableau en désaccord avec les premiers plans, contre toutes les règles de l'art, et, disons mieux, de la nature.

Un de ces groupes était formé par une douzaine de pêcheurs qu'on reconnaissait aisément à leur teint bruni par le hale, à leurs longs bonnets rouges, et à la mélodie douce et monotone dont ils se ber?aient lentement en tirant leurs filets de la mer.

Ils se tenaient à l'écart sur un petit coin du rivage, et, pour diminuer la fatigue que la chaleur rendait accablante, ils s'étaient partagés en deux troupes et se relayaient ponctuellement de quart d'heure en quart d'heure. Ceux des pêcheurs qui avaient droit au repos venaient s'asseoir à l'ombre, sous l'arche d'un pont à moitié écroulé, et formaient cercle autour d'un personnage qui semblait égayer singulièrement leur récréation.

C'était un vieux soldat d'Avellino, aux traits durs et bronzés, aux cheveux blancs et crépus, à la poitrine vaste et musculeuse. Il suffisait d'un seul regard jeté à la hate sur cet homme pour se convaincre qu'il avait d? prendre une part active et glorieuse à toutes les guerres qui agitaient depuis plus d'un demi-siècle son malheureux pays, convoité comme une proie par tant de princes et de peuples divers. Le nombre de cicatrices qui se croisaient en tous sens sur le corps du vieillard était vraiment prodigieux. Il y en avait de si profondes, qu'elles montraient s'être ouvertes plusieurs fois, comme si le fer de l'ennemi, ne trouvant plus d'autre place, e?t été obligé de se plonger dans la même blessure. Ses bras, ses jambes, dont les os fracturés avaient été remis ensemble tant bien que mal, ressemblaient aux rameaux noueux et brisés d'un vieux tronc ravagé par la foudre.

Par quels liens mystérieux et inconnus l'ame d'un chrétien pouvait-elle tenir è cet amas de membres mutilés, à ce débris de charpente humaine, à cette ruine vivante?

C'était le secret de la Providence.

Ce qui est incontestable, c'est qu'il marchait, parlait, grondait, accusait tout le monde avec une colère impuissante et risible. Depuis quelques jours la haine et l'emportement du vieillard étaient arrivés à un tel degré d'exaspération, que le plus agé des enfans qui lui restaient, le batelier, hélas! avait de la peine à le calmer.

était-ce un nouveau chagrin dont le pauvre jeune homme ignorait la cause?

était-ce une nouvelle escapade du petit Peppino, enfant paresseux et incorrigible, vrai lazzarone dans la force du mot?

Personne n'en savait rien.

La dernière de ces deux conjectures était néanmoins la plus probable, car toutes les fois que le batelier s'éloignait pour aller à sa pêche ou pour conduire ses passagers, le père, irrité, laissait tomber un regard de courroux ou de mépris sur le dernier et le plus indigne de ses fils.

Quoi qu'il en f?t, les propos du soldat devenaient tellement violens, que tout autre que lui e?t payé bien cher ses paroles. Mais la seule vengeance qu'on daignat tirer de ses plaintes stériles, c'était de le livrer comme un jouet à la populace ameutée, qui profitait souvent de l'absence du batelier ou de la faiblesse du lazzarone pour exciter les grognemens du bonhomme et écouter en riant ses bravades.

En ce moment, le vieux Giordano Lancia (car c'était lui) était donc sans défense. Son fils Lorenzo, tel était le nom du batelier, absent depuis la veille, n'avait pas encore reparu: ce qui du reste lui arrivait souvent, attendu qu'il était obligé de travailler pour trois, pouvant ainsi suffire à peine à l'entretien de son jeune frère et de son père infirme.

Inquiet, maussade et soucieux plus qu'à l'ordinaire, le vieux Lancia reportait de la mer au rivage, et du rivage à la mer, le seul ?il qui lui restait, depuis qu'un grand coup de pertuisane l'avait réduit à l'état de cyclope.

Assis sur un banc de chêne vermoulu et boiteux, digne piédestal d'un tel débris, le soldat ne prêtait aucune attention aux railleries et aux provocations des gens qui l'entouraient. Absorbé tout entier par son idée, il semblait oublier le lieu où il était, la cause qui l'y avait amené, et les paroles qu'il venait d'échanger avec quelques-uns des pêcheurs qui tiraient les filets.

Enfin, après plusieurs questions demeurées sans réponse, après plusieurs minutes de cette inspection continuelle et muette, Lancia laissa échapper un cri de satisfaction, et presque au même instant un petit lazzarone de douze à treize ans, dont les traits délicats, le sourire épanoui et la tournure presque féminine contrastaient complètement avec la physionomie dure et courroucée du soldat, arriva près de lui en quatre bonds, et se coucha à ses pieds comme un levrier essoufflé de sa course.

-Eh bien? fit le vieillard d'un ton sévère.

-Je ne l'ai pas trouvé; mais j'ai rencontré sa fiancée, la belle lavandière, qui l'a vu hier au soir. Lorenzo était gai et bien portant, comme à l'ordinaire, et il comptait travailler beaucoup dans la matinée, parce que....

Ici l'enfant s'arrêta timide et interdit.

-Parceque?... interrompit le père d'une voix farouche.

-Parce qu'il m'a promis un bonnet neuf pour aujourd'hui que tout le monde se fait beau pour la fête.

-Malheureux vaurien, c'est toujours à cause de toi que ce pauvre gar?on se tue de fatigue. Tu le feras mourir à la peine.

-Mon père....

-Tais-toi, lache, paresseux, incapable.

-Mais, mon père, est-ce ma faute à moi si je ne puis gagner ma vie. Personne ne veut de moi ni pour ramer ni pour tirer le filet. Les plus vigoureux n'ont pas d'emploi ni de travail, et pourrissent sur le pavé ou se font tuer à la guerre. Et puis, si je m'éloignais de vous, qui soutiendrait vos pas, qui vous défendrait contre les insolens qui vous manquent de respect?

Un rire bruyant et universel accueillit la dernière excuse de l'enfant. Ses joues se couvrirent de pourpre; il se leva chancelant de honte et de colère, et montra les poings aux railleurs, qui ne daignèrent pas faire un seul geste pour repousser sa vaine démonstration de fureur.

-Couche-toi, misérable! s'écria le père d'une voix de tonnerre, couche-toi, mauvais chien, où tu rampais tout à l'heure. Voilà l'appui que tu me donnes: jolie défense!

-Mais, mon père ... balbutia l'enfant, se laissant couler à terre par un mouvement convulsif.

-Silence!... Veux-tu que je leur raconte ton dernier trait de bravoure?

-Grace! mon père, murmura le lazzarone d'une voix suppliante, et il se mit à lui baiser les genoux pour l'attendrir.

-Voyons, voyons, père Lancia, s'écrièrent les pêcheurs en s'approchant du vieillard; laissez donc tranquille ce pauvre Peppino, et parlons de notre affaire; ce qui est convenu est convenu.

-Vous avez ma parole, reprit le soldat gravement et s'apaisant par degrés, quoique à vrai dire, ajouta-t-il en tournant son regard dans la direction de l'église où la cour venait de se rendre, il vaudrait mieux remettre le marché à un autre moment. Aujourd'hui le diable prie.

Les pêcheurs se regardèrent en souriant.

-Ah! ah! mon ma?tre, voici que ?a vous reprend: faites votre signe de croix, et le diable n'aura rien à démêler dans vos affaires.

-Pour faire mon signe de croix, il faudrait avoir des bras, mes amis, et je n'ai que des moignons. Aussi me contenterai-je de prier mentalement le Seigneur d'envoyer,-pas plus que trois minutes,-un bon tremblement de terre lorsque le cortége viendra à passer sous la campanille du Carmine.

-Ceci n'est pas d'un bon chrétien, et encore moins d'un bon soldat: revenons, s'il vous pla?t, à notre marché; voulez-vous en courir la chance?...

-Je vous ai dit que vous aviez ma parole.

-Tout ce que nous prendrons de poisson dans le filet que nous venons de jeter, soit vingt rotoli, soit deux livres, est à vous, vous avez le droit de l'emporter ou de le revendre, et cela moyennant six carlins de votre monnaie. Si nous ne prenons que des cailloux, le prix sera le même. ?a va-t-il?

-Touchez-là, s'écria vivement le vieillard, en tendant son bras mutilé.

-Vous oubliez, mon brave, que vous n'avez plus de mains. Cela ne fait rien, votre parole est bonne, et puis c'est aujourd'hui jour de paie pour les vétérans, vous devez vous trouver en fonds. Aussi, continua le pêcheur en jetant un petit coup d'?il à ses camarades, toute la pêche contre six beaux carlins à l'effigie de ce bon Charles d'Anjou, que Dieu ait son ame dans son repos éternel.

Et il appuya malicieusement sur ces dernières paroles.

-L'ame de Charles est en lieu s?r, reprit le vieillard avec un rire ironique, et j'espère que toute sa race ira bient?t le rejoindre.

-Oh! oh! répétèrent plusieurs voix, ceci nous para?t louche.

-Voilà bien les soldats! fit le pêcheur qui avait pris le premier la parole: vous n'allez jamais au sermon, père Lancia, et vous ne vous êtes jamais trouvé al Molo un dimanche après vêpres, lorsque le père Girolamo, pour une demi-livre de poisson par tête, vient nous raconter tant de belles choses sur ces bons ma?tres que Dieu nous a envoyés du fond de la Provence, de vrais saints de père en fils, quoi!

-Oui, oui, c'est vrai, murmura le soldat d'une voix sourde, le roi Charles était un grand roi! Un roi de la branche cadette, comme ils disent. Il protégeait les pauvres, mais il maltraitait leurs filles en secret; il créait des nobles, mais il les dépouillait de leurs priviléges; il fondait des couvens, mais il emprisonnait saint Thomas d'Aquin; oui, il a élevé deux églises magnifiques: celle du Carmine, à la même place où il avait fait décapiter Conradin, le roi légitime, et celle de San-Lorenzo, où se rassemblaient autrefois les nobles et le peuple dans le vieux palais communal; oui, le père Girolamo a raison, voilà deux h?tels qui font bénir la mémoire de leur saint fondateur; voilà deux chapelles préparées d'avance avec un soin tout paternel pour les deux derniers descendans de ce bon roi, Jeanne et Lasdislas; aujourd'hui la s?ur est allée prier al Carmine: la fille de l'assassin sur le tombeau de la victime; demain peut-être le frère ira prier à San-Lorenzo: le fils de l'usurpateur sur le tombeau de la liberté!

Les rires et les chuchottemens s'arrêtèrent et le cercle se resserra autour du vieillard.

-Oui, continua-t-il, ce sont de nobles rois, de père en fils.... En effet, Charles II, ce maudit boiteux....

-Oh! quant à ?a, vous boitez aussi, père Lancia.

-Moi, j'ai boité pour la première fois en me relevant du champ de bataille sur lequel j'étais couché tout sanglant. Mais lui, c'est Dieu qui l'a marqué de naissance. Ce maudit boiteux à tellement opprimé le peuple, que le peuple, poussé à bout, s'est levé comme un seul homme et a exterminé jusqu'au dernier de ses oppresseurs.

-Le peuple a eu raison! s'écria l'auditoire.

-Et Robert, à son tour, n'a-t-il pas usurpé le royaume qui appartenait à son frère a?né l n'a-t-il pas attiré la guerre, la désolation, la misère sur notre pauvre pays? Et Jeanne, sa digne fille, la digne tante de cette autre qui porta son nom et qui l'a déjà surpassée en vertus, n'a-t-elle pas étranglé son mari? Et lorsque le pauvre André, la voyant tout occupée à tisser un cordon de soie et d'or, lui demanda à quoi pouvait servir ce cordon, ne répondit-elle pas avec une infernale impudence: C'est pour vous pendre, monseigneur!

-Horreur! fit le cercle atterré.

-Il est vrai, reprit le vieillard, que Charles III, son cher fils adoptif, le père des princes qui nous gouvernent étouffa Jeanne à son tour, qui cependant n'avait d'autre tort envers lui que de lui avoir sauvé la vie tout enfant et de lui avoir donné un royaume. Mais, que voulez-vous, la reconnaissance est héréditaire dans cette famille. Aussi Charles III n'a-t-il pas tardé non plus à recevoir la récompense de sa belle action. La veuve d'André lui avait fait présent de la couronne de Naples, la veuve du frère d'André lui fit présent de la couronne de Hongrie. Mais il n'eut pas le temps de payer ce second bienfait comme il avait payé le premier, car un moment après qu'il eut porté sa santé à la reine Elisabeth et à sa fille Marie, les deux femmes soulevèrent à la fois leur verre, et à ce signal, un soldat qui s'était tenu caché derrière lui, leva la hache et lui fendit le crane. Puis, comme il ne mourait pas assez vite au gré de ses parens, on le tra?na dans un cachot et on empoisonna sa blessure. N'est-ce pas, mes enfans, que la généalogie de nos bons princes ne saurait être plus édifiante, et que je connais notre histoire un peu mieux que le père Girolamo? J'en ai été, voyez-vous; et tout ce que je vous dis là vaut bien au moins deux livres de poisson par tête, mais je suis un pauvre soldat et je me contente d'acheter le poisson que je mange.

Les pêcheurs qui avaient trouvé plaisant d'exciter le vieillard pour s'amuser de ses folles menaces, demeuraient immobiles et cloués par l'étonnement et par la terreur. Mais le quart d'heure du repos était passé, il fallait relever la première troupe et retourner aux filets. Ils se levèrent donc préoccupés des graves paroles qu'ils venaient d'entendre, et reprirent lentement leur travail et leur chanson monotone.

Les nouveaux venus s'installèrent sur le sable, et la conversation, un moment interrompue, continua sur un autre ton:

-Eh bien! mon illustre Lancia, quel c

hien vous a mordu? Je vous entends gronder sourdement comme le Vésuve au moment d'une éruption. Y a-t-il quelques dangers pour ceux qui vous entourent?

-Je sais d'où lui vient ce nouveau surcro?t d'aménité, dit un pêcheur qui n'avait pas encore parlé, en essuyant du revers de sa main la sueur qui ruisselait à larges gouttes de son front.

-Vraiment! fit le soldat d'un ton goguenard.

-Depuis cinq ou six jours, il n'est plus reconnaissable. D'abord il ressemblait à un dogue qui n'aurait pas d'os à ronger, et maintenant on dirait un ours qu'on aurait fait je?ner une semaine.

-Et après? continua le vieillard en regardant fixement son interlocuteur.

-Après,-si tu ne finis pas de grogner,-je vais conter une histoire que nul ne sait ici,-vieux conteur,-et dont j'ai été témoin lundi passé ... à la nuit tombante.

-Parle, que l'enfer t'écrase! dit le vieillard tremblant de colère et de crainte.

L'enfant tressaillit et tourna un regard épouvanté vers le pêcheur.

-Eh bien! messieurs, j'étais lundi, vers le soir, tapi dans un coin de la petite rue de Santa-Maria-Nera, où je m'abritais de la pluie qui tombait à verse. Personne ne marchait par ce beau temps, excepté le brave Lancia, qui, en sa qualité de héros, ne craint ni l'eau ni le feu, et le gar?on que voilà, qui est à son père ce que la béquille est au perclus, ce que le chien est à l'aveugle. Le vieux Lancia tenait le milieu du pavé, comme un marguillier allant en procession, ou un capitaine commandant la parade, lorsque tout à coup le grand chambellan, débouchant de la rue, le heurta de son cheval et le renversa sur le pavé, sans le moindre respect pour ses glorieux services.

-Malédiction! s'écria le vieillard. Tout est dit; je perdrai mon troisième fils, mon pauvre Lorenzo!

-Il devient fou! firent les pêcheurs en haussant les épaules, tandis que Lancia, accablé de désespoir et de honte, répétait des mots sans suite et de terribles menaces.

-Je n'étais pas seul.... Malheur! Un autre a été témoin de l'insulte.-Oh! cette fois-ci, je ne puis plus le cacher à Lorenzo, mon dernier, mon seul fils! Il me vengera! et puis la mort! C'est clair. On le tuera, lui aussi.... Mes cheveux blancs! mes blessures! ma gloire! infame!...

Puis, reprenant tout à coup son énergie et sa lucidité de raison ordinaires, et s'adressant aux pêcheurs étonnés de sa brusque sortie:

-Oui, messieurs, s'écria-t-il, ce que cet homme vient de vous dire est vrai. Le grand-camerlingue m'a jeté dans la boue, et je n'en ai rien voulu dire à Lorenzo, car je le connais, celui-là, il est mon digne fils, il est le digne frère de mes deux enfans tombés à mes c?tés sur le champ de bataille; il aurait vengé mon honneur au prix de la vie, tandis que ce malheureux poltron que vous voyez à mes pieds....

-Tiens! dit le plus jeune pêcheur, ce n'est pas sa faute, à lui, si ce pauvre Peppino a eu peur....

Peur! peur! répéta le vieillard avec une terrible explosion de colère, l'entends-tu, misérable? l'entends-tu? on a insulté ton père devant toi, on t'appelle lache devant ton père, et tu ne bouges pas de ta place! Mais tu n'es donc pas mon fils, malheureux?

Le regard de l'enfant étincela comme un éclair, mais il ne fit pas un mouvement.

-Calmez-vous, calmez-vous, père Lancia, reprirent les pêcheurs d'un ton sérieux et attendri. Voyons, nous avons eu tort de plaisanter, et vous avez eu plus tort que nous de vous faire de la peine pour des enfantillages. C'est fort heureux que Lorenzo ne soit pas là; c'est un digne gar?on et qu'il ne faut pas exposer sans motif. Songeons à notre pêche, voilà notre tour de tirer les filets ... nous n'en avons plus que pour un quart d'heure. Bonne prise, père Lancia, et laissons là le grand camerlingue et le diable qui le protège. D'ailleurs, on le sait, les nobles sont toujours les nobles.

Et les pêcheurs s'éloignèrent sur ce consolant axiome.

-Lui, noble! répondit le vieux soldat sans s'apercevoir que le cercle venait de changer encore une fois et que ses auditeurs n'étaient plus les mêmes. Lui, noble! Mais savez-vous quel est ce Pandolfo Alopo, ce puissant feudataire qui marche fièrement à la tête de l'aristocratie napolitaine, ce brillant cavalier qui foule aux pieds les passants?

-Ah ?à! qu'est-ce qu'il nous veut, à présent, avec son Pandolfo? Ohé! Lancia! Giordano! Messire! Ma?tre! vous nous prenez pour d'autres.

-Savez-vous quel est ce Pandolfello, le premier chambellan du roi, le plus puissant baron du royaume? Je vais vous l'apprendre, moi l C'est un batard qui n'a jamais connu ni son père ni sa mère, un mendiant rongé de vermine, un vagabond expulsé de son village comme une bête immonde. Et savez-vous qui a recueilli ce batard, qui a fait la première aum?ne à ce mendiant, qui a placé ce vagabond dans les écuries du roi? C'est moi! moi qu'il a lachement outragé. C'était un enfant frêle, étiolé, maladif. Grace à moi, il reprit peu à peu à la vie et à l'espérance; grace à moi, l'adolescent pale et chétif devint un jeune homme robuste et bien tourné. Ce fut alors que la princesse le découvrit dans son humble costume et en fit d'abord son échanson, ensuite son favori, comme elle en fera bient?t votre roi. Oui, messieurs, un gar?on d'écurie!

-C'est impossible! s'écrièrent les pêcheurs.

-Oh! ce que je vous dis là est bien la vérité, et je n'eusse pas craint de la lui jeter à la face; mais je n'ai pas de bras, mais je n'ai plus de jambes, je ne pouvais courir après lui, je ne pouvais l'arracher de sa selle, je ne pouvais graver sur son front le talon de mon soulier, comme il avait flétri ma poitrine du sabot de son cheval. Honte et misère!

-Lancia, dirent les pêcheurs à voix basse, il ne fait pas bon de parler ainsi du grand chambellan. Parlez des morts tant que vous voudrez, personne ne se lèvera pour les défendre; parlez de la régente, parlez du roi, ils vous le pardonneront peut-être. Mais pas un mot sur Pandolfello, ou prenez garde à vous, prenez garde à vos enfans, prenez garde à Lorenzo!

Cependant la pêche touchait à son terme, et les filets devenaient si lourds que ceux qui tiraient la corde se virent obligés de demander un renfort de bras. Tous les pêcheurs se mirent à la cha?ne, et on oublia bient?t le vieillard et ses plaintes pour commencer un autre dialogue d'une toute autre nature.

-Par la Madone! fit l'homme qui avait proposé le marché, voilà une belle affaire! Il y a là pour deux cents livres de poisson, peut-être, et nous venons de le laisser à ce vieux diable enragé pour six carlins.

-Tu n'en fais jamais d'autres, dit son voisin en frappant le sable du pied; avant hier tu as refusé trois ducats de la pêche, et nous n'avons pris qu'un manche à balai.

-Et pourtant j'avais consulté saint Pascal, continua l'homme au marché en s'adressant à lui-même; ce n'est pas bien, cela! A la première quête, je me souviendrai de ce tour.

-Dites donc, l'Avellinois, voulez-vous me céder votre poisson pour une piastre?

-J'en donne deux.

-J'en donne trois.

Et les pêcheurs poussaient les enchères à mesure que les filets approchaient du rivage. Mais le vieillard, distrait et comme hébété, ne semblait rien comprendre aux propositions qui se pressaient de toutes parts.

-Le bonheur le rend idiot, se disaient les pêcheurs.

-Je crois bien, c'est énorme.

-Les filets auraient d? se rompre.

-Je parie pour un thon.

Et tous ces hommes au visage enflammé, aux bras tendus, aux yeux étincelans se serraient autour de la prise avec une curiosité haletante et cupide, lorsque tout à coup un seul cri s'échappa de leurs poitrines, et ils reculèrent d'effroi à la vue d'un cadavre.

-C'est un homme poignardé!

-Un jeune homme!

-Un pêcheur!

Ces mots sinistres circulaient dans la foule, attérée et tremblante, lorsque Lancia, bondissant sur son siége et dominant le tumulte d'une voix forte et brève:

-Un cadavre! dit-il; c'est quelque nouvelle victime de nos tyrans. Ecartez-vous, messieurs! il est à moi, il m'appartient, je l'ai payé, c'est ma pêche!

Et marchant d'un pas ferme et s?r au milieu du peuple qui se rangeait en silence, il arriva aux filets, se baisse lentement pour regarder le corps de plus près, et à son tour, l'infortuné vieillard poussa un cri soudain, désespéré, terrible:

-Lorenzo! mon fils!

Il ne put en dire davantage et roula sur le sable, à c?té du cadavre de son enfant.

Mais le petit lazzarone, qui était resté jusqu'alors dans une attitude nonchalante et impassible, écoutant, sans répondre un seul mot, les reproches de son père et les insultes de la foule, se leva avec la rapidité de l'éclair, prit son père dans ses bras avec une force dont personne ne l'e?t cru capable, le posa doucement sur son banc de chêne, et sans proférer un cri, sans jeter un regard sur le corps de son frère, il disparut du c?té de l'église.

Au même instant, le royal cortège parut à l'angle de la rue, précédé de plusieurs rangs d'enfants, d'hommes et de femmes, tous presque nus, et disposés par ordre d'age et de haillons. Les vociférations sinistres parties du groupe des pêcheurs se perdirent au milieu des acclamations frénétiques de cette masse nombreuse et compacte, qui ouvrait la marche en poussant des cris sauvages. Au reste, les soldats de l'escorte jouaient si bien du plat de leurs épées et du bois de leurs lances, que la foule se rangea sur deux ailes et laissa défiler la procession en silence.

Les chevaliers, les barons, le clergé, les hauts dignitaires suivis d'écuyers, de valets et de pages, rivalisaient par le luxe de leurs costumes, par la beauté de leurs chevaux, par l'éclat de leur armure. Les aigrettes de diamants, les casques d'or, les cuirasses d'argent étincelaient au soleil et for?aient le peuple ébloui de baisser le regard.

Jeanne de Duras, régente du royaume, montait un cheval arabe plus blanc que la neige, couvert d'une housse de soie et d'or, bordée de perles à la manière orientale. La s?ur de Ladislas, dont le souvenir est resté dans la tradition populaire comme un type de toutes les perfections que la nature puisse accorder à une femme, était alors dans tout le développement de sa magnifique beauté. Quoiqu'elle e?t déjà dépassé sa trentième année, il était impossible en regardant l'exiguité de sa taille, la pureté de son front et l'éclat velouté de ses cheveux, de lui donner plus de vingt ans. L'extrême régularité de son profil et de ses sourcils noirs, noblement arqués, donnaient à sa figure un air imposant, tempéré par la douceur de ses regards humides et voilés. Une séduction irrésistible, un charme impérieux, semblaient encha?ner à ses pieds les volontés les plus rebelles, les orgueils les plus indomptés. Jamais femme n'a inspiré plus de respect et plus d'amour; jamais reine n'a possédé une grace plus sévère, une plus séduisante majesté.

A la droite de Jeanne, Pandolfello, qui, après son meurtre infame, avait à peine eu le temps de changer de costume pour se présenter au chateau, faisait caracoler avec une noble aisance un coursier calabrois d'un noir d'ébène, qui, pour la perfection de ses formes et pour la souplesse de ses mouvemens n'avait pas d'égal dans les écuries du roi. Pandolfo Apollo était à peine agé de vingt-cinq ans; mais cet espace de temps, si court qu'il puisse para?tre, lui avait suffi pour s'élever de la plus vile condition à une fortune presque royale. Admirablement beau, mais d'une beauté male et fière, il dominait de sa tête hardie cette brillante cohue de barons et de princes, assez misérables pour l'envier dans le c?ur, assez laches pour prosterner huit siècles de noblesse aux pieds d'un batard.

Ses cheveux s'échappaient en boucles épaisses et parfumées d'une riche barette de velours, ornée d'une agrafe de diamant et d'une seule plume noire. Son regard s'arrêtait sur Jeanne, avec cette expression d'empire irrésistible qui avait forcé la princesse à lui livrer en un seul jour les faveurs de la cour et les destinées d'un royaume. Sa taille était serrée d'un pourpoint d'une très-grande richesse, dont le fond noir disparaissait sous l'or et les pierreries, et on voyait briller sur sa poitrine les insignes de l'ordre de la Nef, singulière et classique décoration inventée par le roi Ladislas en l'honneur des Argonautes, et qui a peut-être donné l'origine à l'ordre de la Toison-d'Or.

Au moment où le noble couple passait devant la jetée, sur laquelle les pêcheurs avaient exposé le cadavre de Lorenzo, le vieillard, que les cris du peuple avaient tiré de sa torpeur, leva ses bras mutilés et lan?a sur son ennemi une malédiction foudroyante. Hélas! il ne savait pas encore que c'était le même homme qui, non content d'avoir outragé le père, venait d'assassiner le fils! Il le maudissait cependant par haine, par instinct, par pressentiment peut-être! Puis, voyant que sa voix, affaiblie par la douleur et perdue dans les acclamations générales, n'arrivait pas jusqu'au chambellan, il voulut porter les yeux sur son jeune enfant pour lui reprocher une dernière fois sa lacheté: mais, nous l'avons dit, l'enfant n'était plus là pour écouter ses reproches.

Mesurant d'un regard aussi rapide que s?r la distance qui le séparait du cortège, Peppino avait rampé comme une couleuvre, à plat ventre, au risque d'être écrasé sous les pieds des chevaux. Puis se dressant soudain, comme une apparition sinistre, entre Jeanne et son favori, il avait frappé ce dernier d'un coup de poignard. Pandolfo tomba sans pousser un seul cri, tellement le choc avait été subit et violent, et la princesse ne s'était encore aper?ue de rien que déjà tout le monde se ruait sur le petit lazzarone.

Lancia ne voyant pas son fils à sa place ordinaire, avait tout deviné. Reprenant tout à coup sa force, sa santé, sa jeunesse, il s'avan?a sans guide, sans appui, sans douleur, et se pla?ant devant Jeanne:

-Grace! s'écria-t-il en sanglotant, grace pour mon dernier enfant!

-Je ne suis plus enfant, je vous ai vengé, mon père, répondit Peppino d'une voix ferme; je suis un homme, et je saurai mourir en homme.

-Grace pour lui, madame! répétait le vieillard avec des cris déchirans. J'ai perdu deux enfans à la guerre, le troisième, on vient de me le tuer; que me restera-t-il si vous me prenez mon dernier?

-Point de grace pour l'assassin! s'écria Jeanne, les traits contractés par la douleur et par le désespoir.

-Prenez ma vie, mais sauvez mon enfant.

-Que veux-tu que je fasse de ta vie, à toi, misérable vieillard? te l'arracher serait une récompense.

-Alors, madame, je demanderai justice au roi!

-Va te tra?ner jusqu'à lui si tu le peux; en attendant, ton fils expirera dans les tourmens.

-Hélas! madame, si je ne puis aller jusqu'au roi, Dieu l'enverra peut-être jusqu'à moi.

-Emparez-vous de l'assassin, dit Jeanne à ses soldats, et qu'on jette ce vieillard à la mer.

-Et moi je demande leur grace! s'écria en se relevant Pandolfo, qui avait été renversé par le choc et non par la blessure. La Providence a sauvé mes jours, et les reliques du bienheureux saint Janvier, que j'ai toujours portées sur mon c?ur, ont émoussé le poignard des assassins.

-L'infame avait une cuirasse! murmura Peppino en jetant à son père un regard désespéré.

La régente ne trouvait pas de mots pour exprimer sa joie, et, dans son délire, elle se f?t jetée au cou de son amant en présence du peuple entier, si le grand protonotaire, qui occupait par son grade la deuxième place dans le cortège, ne l'e?t arrêtée d'un regard. Puis, s'approchant de Pandolfello, il lui dit à l'oreille:

-Vous savez, mon cher seigneur, que je remplis les fonctions de premier juge du royaume. Mon dévouement vous est connu. Que votre seigneurie ordonne de quelle mort il lui serait agréable de voir mourir ce misérable. Pendu, écartelé, br?lé, rompu vif; votre volonté sera ma loi. Attenter aux jours de votre excellence! mais c'est porter un coup à la s?reté de l'Etat! C'est presque un crime de lèse-majesté!

-Merci, mon noble seigneur, répondit le chambellan à voix basse; je sais gré à votre excellence de cette offre amicale et m'en souviendrai en temps et lieu. Mais la mort de ce manant m'est tout à fait inutile; qu'on le jette dans un cachot, et toutes les fois qu'un homme nous gênera, nous le ferons passer pour son complice. Lorsque nous aurons besoin de ses aveux, il suffira de quelques traits de corde: recommandez-le à vos tourmenteurs ordinaires: c'est un sujet précieux.

Les deux grands officiers de la couronne se séparèrent avec les marques d'une déférence mutuelle, et Pandolfo s'approcha de Jeanne pour la remercier, par un tendre regard, de l'intérêt qu'elle venait de lui montrer. Le cortège reprit sa marche.

Quant au peuple, il était venu pour, voir une fête, et il assistait à une tragédie. C'était deux spectacles pour un. Aussi criait-il de toute la force de ses dix mille poumons:

-Vive saint Janvier! vive le grand chambellan!

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