MoboReader > Literature > Gabriel Lambert

   Chapter 20 ... ouvrit la porte, un instant après j'entendis le roi qui répondait.

Gabriel Lambert By Alexandre Dumas Characters: 7705

Updated: 2017-12-04 00:03


-Fabien, le docteur Fabien? eh bien! mais qu'il entre.

Je profitai de la permission, sans même attendre le retour de mon introducteur. Le roi s'aper?ut de mon empressement.

-Ah! ah! dit-il, docteur, il para?t que vous écoutez aux portes; venez, venez.

J'étais fortement ému.

Jamais je n'avais vu le roi dans une circonstance pareille, un mot de lui allait décider de la vie d'un homme.

La majesté royale m'apparaissait dans toute sa splendeur, son pouvoir en ce moment participait du pouvoir de Dieu.

Il y avait alors sur le visage du roi une telle expression de sécurité, que je repris confiance.

-Sire, lui dis-je, je demande mille fois pardon à Votre Majesté de me présenter ainsi devant elle sans qu'elle m'ait fait l'honneur de m'appeler; mais il s'agit d'une bonne et sainte action, et j'espère qu'en faveur du motif, Votre Majesté me pardonnera.

-En ce cas, vous êtes deux fois le bienvenu, docteur; parlez vite. Le métier de roi devient si mauvais par le temps qui court, qu'il ne faut pas laisser échapper l'occasion de l'améliorer un peu. Que désirez-vous?

-J'ai souvent eu l'honneur de débattre avec Votre Majesté cette grave question de la peine de mort, et je sais quelles sont sur ce sujet les opinions de Votre Majesté; je viens donc à elle avec toute confiance.

-Ah! ah! je me doute de ce qui vous amène.

-Un malheureux, coupable d'avoir fabriqué de faux billets de banque, a été condamné à mort par les dernières assises; avant-hier, son pourvoi en cassation a été rejeté, et cet homme doit être exécuté demain.

-Je sais cela, dit le roi, et j'ai quitté le cercle pour venir examiner moi-même toute cette procédure.

-Comment, vous-même, sire?

-Mon cher monsieur Fabien, continua le roi, sachez bien une chose, c'est qu'il ne tombe pas une tête en France que je n'aie acquis par moi-même la certitude que le condamné était bien véritablement coupable.

?Chaque nuit qui précède une exécution est pour moi une nuit de profondes études et de réflexions solennelles.

?J'examine le dossier depuis sa première jusqu'à sa dernière ligne, je suis l'acte d'accusation dans tous ses détails.

?Je pèse les dépositions à charge et à décharge; loin de toute impression étrangère, seul avec la nuit et la solitude, je m'établis en juge des juges. Si ma conviction est la leur, que voulez-vous? le crime et la loi sont là en face l'un de l'autre, il faut laisser faire la loi; si je doute, alors je me souviens du droit que Dieu m'a donné, et, sans faire grace, je conserve au moins la vie. Si mes prédécesseurs eussent fait comme moi, docteur, peut-être eussent-ils eu, au moment où Dieu les a condamnés à leur tour, quelques remords de moins sur la conscience, et quelques regrets de plus sur leur tombeau.

Je laissais parler le roi, et je regardais, je l'avoue, avec une vénération profonde cet homme tout-puissant, qui, tandis qu'on riait et qu'on plaisantait à vingt pas de lui, se retirait seul et grave, et venait incliner son front sur une longue et fatigante procédure pour y chercher la vérité. Ainsi, aux deux extrémités de la société, deux hommes veillaient, occupés d'une même pensée: le condamné, c'est que le roi pouvait lui faire grace;-le roi, c'est qu'il pouvait faire grace au condamné.

-Eh bien! sire, lui dis-je avec inquiétude, quelle est votre opinion sur ce malheureux.

-Qu'il est bien véritablement coupable; d'ailleurs il n'a pas nié un seul instant; mais aussi que la loi est trop sévère.

-Ainsi, j'ai donc l'espoir d'obtenir la grace que je venais demander à Votre Majesté?

-Je voudrais vous laisser croire, monsieur Fabien, que je fais quelque chose pour vous; mais je ne veux pas mentir: quand vous êtes entré, ma résolution était déjà prise.

-Alors, dis-je, Votre Majesté fait grace?

-Cela s'appelle-t-il faire grace, dit le roi.

Il prit le pour

voi déployé devant lui, et écrivit en marge ces deux lignes:

?Je commue la peine de mort en celle des travaux forcés à perpétuité.?

Et il signa.

-Oh! dis-je, cela serait, sire, pour un autre, une condamnation plus cruelle que la peine de mort; mais pour celui-là, c'est une grace, je vous en réponds ... et une véritable grace. Votre Majesté me permet-elle de la lui annoncer.

-Allez, monsieur Fabien, allez, dit le roi. Puis appelant L...? Faites porter ces pièces chez monsieur le garde des sceaux, dit-il, et qu'elles lui soient remises à l'instant même; c'est une commutation de peine.

Et me saluant de la main, il ouvrit un autre dossier.

Je quittai aussit?t les Tuileries par l'escalier particulier qui conduit du cabinet du roi à l'entrée principale; je retrouvai mon cabriolet dans la cour, je m'y élan?ai et je partis.

Minuit sonnait comme j'arrivais à Bicêtre.

Le directeur faisait toujours sa partie de piquet.

Je vis que je le contrarierais beaucoup en le dérangeant.

-C'est moi, lui dis-je; vous avez permis que je revinsse près du condamné, j'use de la permission.

-Faites, dit-il; Fran?ois, conduisez monsieur.?

Puis, se tournant vers son partner avec un sourire de profonde satisfaction.

-Quatorze de dames et sept piques sont-ils bons? dit-il.

-Parbleu! répondit le partner d'un air on ne peut plus contrarié; je le crois bien, je n'ai que cinq carreaux.

Je n'en entendis pas davantage.

Il est incroyable combien une même heure, et souvent un même lieu, réunissent de préoccupations différentes.

Je descendis l'escalier aussi vivement que possible.

-C'est moi! criai-je de l'autre c?té de la porte, c'est moi!

Un cri répondit au mien.

La porte s'ouvrit.

Gabriel Lambert s'était élancé de son siége.

Il était debout au milieu de son cachot, pale, les cheveux hérissés, les yeux fixés, les lèvres tremblantes, n'osant risquer une interrogation.

-Eh ... bien? murmura-t-il.

-J'ai vu le roi; il vous fait grace de la vie.

Gabriel jeta un second cri, étendit les bras comme pour chercher un appui, et tomba évanoui près de son père, qui s'était levé à son tour, et qui n'étendit même pas les bras pour le soutenir.

Je me penchai pour secourir ce malheureux.

-Un instant! dit le vieillard en m'arrêtant; mais à quelle condition?

-Comment! comment! à quelle condition?

-Oui, vous avez dit que le roi lui faisait grace de la vie; à quelle condition lui fait-il cette grace?

Je cherchais un biais.

-Ne mentez pas, monsieur, dit le vieillard; à quelle condition?

-La peine est commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

-C'est bien! dit le père; je me doutais que c'était pour cela qu'il voulait vous parler seul, l'infame.

Et, se redressant de toute sa hauteur, il alla d'un pas ferme prendre son baton, qui était dans un coin.

-Que faites-vous? lui demandai-je.

-Il n'a plus besoin de moi, dit-il. J'étais venu pour le voir mourir, et non pour le voir marquer. L'échafaud le purifiait, le lache a préféré le bagne. J'apportais ma bénédiction au guillotiné, je donne ma malédiction au for?at.

-Mais, monsieur, repris-je.

-Laissez-moi passer, dit le vieillard en étendant le bras vers moi avec un air de si suprême dignité, que je m'écartai sans essayer de le retenir davantage par une seule parole.

Il s'éloigna d'un pas grave et lent, et disparut dans le corridor, sans retourner la tête pour voir une seule fois son fils.

Il est vrai que lorsque Gabriel Lambert revint à lui, il ne demanda pas même où était son père.

Je quittai ce malheureux avec le plus profond dégo?t qu'un homme m'ait jamais inspiré.

Je lus le lendemain, dans le Moniteur, la commutation de peine.

Puis je n'entendis plus parler de rien, et j'ignore vers quel bagne il a été acheminé.

Là se terminait la narration de Fabien.

* * *

(← Keyboard shortcut) Previous Contents (Keyboard shortcut →)
 Novels To Read Online Free

Scan the QR code to download MoboReader app.

Back to Top

shares