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   Chapter 5 L'ALLéE DE LA MUETTE

Gabriel Lambert By Alexandre Dumas Characters: 10906

Updated: 2017-12-04 00:03


Pendant ce temps-là, un jour pale et maladif venait de se lever, et l'on commen?ait d'apercevoir le bois de Boulogne perdu au milieu du brouillard.

Une voiture marchait devant la n?tre, et, comme elle prit la porte Maillot, nous ne doutames plus que ce f?t celle de notre adversaire; nous ordonnames donc à notre cocher de la suivre. Elle se dirigea vers l'allée de la Muette, au tiers de laquelle elle s'arrêta; la n?tre la joignit, et s'arrêta à son tour; nous descend?mes.

Ces messieurs avaient déjà mis pied à terre.

Je jetai alors un coup d'?il sur Olivier.

Un changement complet s'était opéré en lui; le mouvement nerveux qui l'agitait la veille avait complètement disparu, il était calme et froid; un sourire de suprême dédain arquait sa bouche, et un léger pli entre les deux sourcils était la seule contraction qu'on p?t remarquer sur son visage; pas un mot ne sortait de sa bouche.

Son adversaire présentait un aspect tout opposé; il parlait haut, riait avec éclat, gesticulait avec force; mais, avec tout cela, son visage grima?ant était pale et contracté; de temps en temps un spasme nerveux lui serrait la poitrine et le for?ait de bailler.

Nous nous approchames de ses deux témoins, qui furent forcés de lui dire de s'éloigner.

Alors il fit en arrière quelques pas en sifflant, et se mit à piquer si violemment dans la terre la badine qu'il tenait qu'il la brisa.

Les préparatifs du combat étaient faciles à régler. Monsieur de Faverne avait indiqué l'heure, Olivier avait choisi les armes, tout arrangement était impossible.

La question était donc purement et simplement de savoir si l'on arrêterait le combat après une première blessure, ou si on lui laisserait telle suite qu'il plairait aux combattans de lui donner.

Olivier s'était prononcé à ce sujet, c'était un droit de sa position d'offensé: rien ne devait arrêter les épées que la chute d'un des deux adversaires.

Les témoins discutèrent un instant, mais furent obligés de céder; nous ne les connaissions ni l'un ni l'autre; c'étaient des amis de monsieur Henry de Faverne; et, à part leur tranchant et leurs manières de sous-officiers, nous les trouvames assez au fait des fonctions qu'ils remplissaient.

Je leur présentai les épées, qu'ils examinèrent.

Pendant cet examen, je revins vers Olivier.

Il était occupé à faire remarquer une faute héraldique qui s'était glissée dans le blason, sans doute improvisé, de son adversaire: le vicomte portait couleur sur couleur.

En me voyant, il me prit à part.

-Tenez, me dit-il, voici deux lettres, l'une pour ma mère, l'autre pour....

Il ne pronon?a point le nom, mais me montra ce nom écrit sur la lettre: c'était celui d'une jeune personne qu'il aimait et qu'il était sur le point d'épouser.

?On ne sait pas ce qui peut arriver, continua-t-il; s'il m'arrivait malheur, faites porter cette lettre à ma mère; quant à l'autre, cher ami, ne la remettez qu'en main propre.

Je lui promis.

Puis, voyant que, plus le moment du combat approchait, plus son visage devenait calme:

-Mon cher Olivier, lui dis-je, je commence à croire que ce monsieur a eu tort de vous insulter, et qu'il va payer cher son imprudence.

-Oui, dit le docteur, surtout si votre sang-froid est réel.

Un sourire effleura les lèvres d'Olivier.

-Docteur, dit-il, dans l'état de santé ordinaire, combien de fois le pouls d'un homme qui n'a aucun motif d'agitation bat-il à la minute?

-Mais, répondit Fabien, soixante-quatre ou soixante-cinq fois.

-Tatez mon pouls, docteur, dit Olivier en tendant la main à Fabien.

Fabien tira sa montre, appuya son doigt sur l'artère, e; au bout d'une minute:

-Soixante-six pulsations, dit-il; c'est miraculeux d'empire sur vous-même; ou votre adversaire est un Saint-Georges, ou c'est un nomme mort.

-Mon cher Olivier, dit Alfred en se retournant, es-tu prêt?

-Moi? dit Olivier, j'attends.

-Eh bien! alors, messieurs, dit-il, rien n'empêche que l'affaire se vide?

-Oui, oui, s'écria monsieur de Faverne; oui, vite, vite, sacrebleu!

Olivier le regarda avec un léger sourire de mépris; puis voyant qu'il jetait bas son habit et son gilet, il ?ta les siens.

C'est alors qu'apparut une nouvelle différence entre ces deux hommes.

Olivier était mis avec une coquetterie charmante: il avait fait toilette complète pour se battre; sa chemise était de la plus fine batiste, fra?che et soigneusement plissée; sa barbe était nouvellement faite, ses cheveux ondulaient comme s'ils sortaient du fer de son valet de chambre.

Tout au contraire, la chevelure de monsieur de Faverne dénon?ait une nuit agitée.

On voyait qu'il n'avait pas été coiffé depuis la veille, et que cette coiffure avait été fort dérangée par l'agitation de la nuit; sa barbe était longue, et sa chemise de jaconas était évidemment la même que celle avec laquelle il avait couché.

-Décidément cet homme est un manant, murmura Olivier.

Je lui remis une des epées, tandis qu'on remettait l'autre à son adversaire.

Olivier la prit par la lame et eut à peine l'air de la regarder: on e?t dit qu'il tenait une canne.

Monsieur de Faverne prit au contraire la sienne par la poignée, fouetta deux ou trois fois l'air avec la lame; puis il s'enveloppa la main avec un foulard, afin d'assurer d'autant mieux l'épée dans sa main.

Olivier seulement alors ?ta ses gants, mais jugea inutile d'user de la précaution que venait de prendre son adversaire; seulement alor

s je remarquai sa main: elle avait la blancheur et la délicatesse d'une main de femme.

-Eh bien! monsieur, dit monsieur de Faverne; eh bien?

-Eh bien! j'attends, répondit Olivier.

-Allez, messieurs, dit Alfred.

Les adversaires, qui étaient à dix pas l'un de l'autre, se rapprochèrent alors; je remarquai que plus Olivier se rapprochait, plus sa figure devenait douce et souriante.

Tout au contraire, la figure de son adversaire prit un caractère de férocité dont j'aurais cru ses traits incapables; son ?il devint sanglant et son teint couleur de cendre.

Je commen?ai à être de l'avis d'Olivier: cet homme était un lache.

Au moment où les épées se touchèrent, ses lèvres s'entrouvrirent et montrèrent ses dents convulsivement serrées.

Tous deux tombèrent en garde en face l'un de l'autre; mais autant la pose d'Olivier était simple, facile, élégante, autant celle de son adversaire, quoique dans toutes les règles de l'art, était raide et anguleuse.

On voyait que cet homme avait appris à faire des armes à un certain age, tandis que l'autre, en vrai gentilhomme, avait depuis son enfance joué avec des fleurets.

Monsieur de Faverne commen?a l'attaque: ses premiers coups furent vifs, serrés, précis; mais, ces premiers coups portés, il s'arrêta comme étonné de la résistance de son adversaire. En effet, Olivier avait paré ses attaques avec la même facilité qu'il e?t fait dans un assaut de salle d'armes.

Monsieur de Faverne en devint plus livide encore, si la chose était possible, et Olivier plus souriant.

Alors monsieur de Faverne changea de garde, plia sur ses genoux, écarta les jambes à la manière des ma?tres italiens, et recommen?a les mêmes coups, mais en les accompagnant de ces cris qu'ont l'habitude de pousser, pour effrayer leurs adversaires, les prév?ts de régiment.

Mais ce changement d'attaque n'eut aucune influence sur Olivier: sans reculer d'un pas, sans rompre d'une semelle, sans précipiter un seul de ses mouvemens, son épée se lia à celle de son adversaire ou la précéda alternativement, comme s'il e?t pu deviner les coups que celui-ci allait lui porter.

Il avait véritablement, comme il l'avait dit, un sang-froid terrible.

La sueur de l'impuissance et de la fatigue coulait sur le front de monsieur de Faverne; les muscles de son cou et de ses bras se gonflaient comme des cordes; mais sa main se fatiguait visiblement, et l'on comprenait que si l'épée n'était maintenue à son poignet par le foulard, à la première attaque un peu vive de son adversaire, son épée lui tomberait des mains.

Olivier, au contraire, continuait déjouer avec la sienne.

Nous regardions en silence ce jeu terrible, dont il nous était facile de deviner le résultat d'avance. Comme l'avait dit Olivier, on pouvait deviner que monsieur de Faverne était un homme perdu.

Enfin, au bout d'un instant, un sourire plus caractérisé se dessina sur les lèvres d'Olivier; à son tour il simula un ou deux coups, puis un éclair passa dans ses yeux; il se fendit, et d'un simple dégagement, mais si serré, si vif que nous ne p?mes pas le suivre des yeux, il lui passa son épée au travers du corps.

Puis, sans prendre la précaution d'usage en pareil cas, c'est-à-dire de se rejeter en arrière par un pas de retraite, il abaissa son épée sanglante et attendit.

Monsieur de Faverne jeta un cri, porta la main gauche à sa blessure, secoua sa main droite pour la débarrasser de l'épée, qui, liée à son poignet, lui pesait comme une masse, puis, passant d'une paleur livide à une paleur cadavéreuse, il chancela un instant et tomba évanoui.

Olivier, sans le perdre tout à fait de l'?il, se retourna vers Fabien.

-Maintenant, docteur, dit-il de son son de voix habituel, et sans que la trace de la moindre émotion se f?t reconna?tre, maintenant, docteur, je crois que le reste vous regarde.

Fabien était déjà près du blessé.

Non-seulement l'épée lui avait traversé le corps, mais elle avait encore été trouer la chemise flottante, tant le coup avait été profond; le sang remontait à plus de dix-huit pouces sur la lame.

-Tenez, mon cher, me dit Olivier, voici votre épée; c'est étonnant comme elle est montée à ma main. Chez qui l'avez-vous achetée?

-Chez Devismes.

-Ayez donc la bonté de m'en commander une paire pareille.

-Gardez celles-ci; vous vous en servez trop bien pour vous les reprendre.

-Merci, ?a me fera plaisir de les avoir.

Puis, se retournant vers le blessé:

-Je crois que je l'ai tué, dit-il; j'en serais faché; je ne sais pourquoi il me semble que ce malheureux-là ne doit point mourir de la main d'un honnête homme.

Puis, comme nous n'avions plus rien à faire là, que monsieur de Faverne était entre les mains de Fabien, c'est-à-dire d'un des plus habiles docteurs de Paris, nous remontames dans notre voiture, tandis qu'on portait le blessé dans la sienne.

Deux heures après, je re?us une magnifique pipe turque qu'Olivier m'envoyait en échange de mes épées.

Le soir, j'allai en personne prendre des nouvelles de monsieur de Faverne; le lendemain, j'envoyai mon domestique; le troisième jour, ma carte; puis comme, ce troisième jour, j'appris que, grace aux soins de Fabien, il était hors de danger, je cessai de m'occuper de lui.

Deux mois après, à mon tour, je re?us sa carte.

Puis je partis pour un voyage, et je ne le revis plus que le jour où je le retrouvai au bagne.

Olivier ne s'était pas trompé sur l'avenir de cet homme.

* * *

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