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   Chapter 22 No.22

Confession de Minuit / Roman By Georges Duhamel Characters: 4291

Updated: 2017-12-04 00:02


Monsieur, il est plus de minuit et vous m'avez écouté jusqu'ici avec beaucoup de patience et de bonté. Je vais donc abuser de votre sympathie en achevant mon récit.

Une semaine s'est écoulée depuis les événements qui ont marqué, pour moi, la journée de No?l. Une fois encore, je vous prie de m'excuser si je m'obstine à nommer événements ces choses qui se sont entièrement passées en moi. Le monde a deux histoires: l'histoire de ses actes, celle que l'on grave dans le bronze, et l'histoire de ses pensées, celle dont personne ne semble se soucier. En vérité, qu'importent mes actes, si toutes mes pensées n'en sont que le désaveu et la dérision?

J'ai d'abord vécu quatre jours dans une anxiété sans cesse croissante. Pour bien des raisons que vous devinez aisément, le séjour à la maison était pénible: tant de souvenirs, et le regard de ces deux femmes, et le mensonge de mon visage, de mes paroles, de mes gestes.

Je suis donc sorti, chaque jour, dès le matin, pour ne rentrer que tard dans la nuit, au moment du sommeil. Chaque soir, ma mère m'a dit que Lanoue était venu et m'avait attendu une heure ou deux sans trop expliquer l'objet de sa visite.

J'ai passé mes nuits sur mon canapé, à fumer, à batailler contre mes démons.

Avant-hier matin, j'ai eu avec ma mère une discussion décisive. S'agit-il bien d'une discussion? En réalité, ma mère a parlé seule.

J'allais sortir. Marguerite était partie chercher du travail à l'atelier. Maman mettait de l'ordre dans le logement.

--Louis, m'a-t-elle dit, assieds-toi un instant auprès de moi.

Je me suis assis. Je devais avoir un visage fermé, blême, agité de menus tics que je ne peux réprimer. Je ne savais ce que voulait ma mère. J'étais, à la fois, inquiet et accablé.

--Louis, m'a dit ma mère, tu auras trente ans dans deux mois.

J'ai tout de suite compris. Ma mère a parlé pendant plus d'une demi-heure. ?Le moment était venu de me marier. Je ne pouvais plus tarder à trouver une situation. Maman s'en était quelque peu occupée elle-même. Le moment était venu pour moi de choisir une compagne. Et, justement, n'avais-je pas, auprès de moi...?

Ah! Mère, mè

re, comme vous m'aimez! Comme vous me connaissez bien! Comme vous me comprenez mal!

Je l'ai laissée parler. Elle secouait affectueusement mes mains qui retombaient inertes. Quand elle me pressait de questions, je hochais la tête sans répondre.

On a sonné, ce qui m'a délivré. Marguerite est entrée. Aussit?t, j'ai saisi mes vêtements et je suis parti, très vite, en regardant au passage avec une espèce de ressentiment cette jeune femme qui songe à rendre heureux un homme tel que moi.

Il y a de cela plus de quarante-huit heures. Je ne suis pas retourné à la maison. Je n'y retournerai pas; je ne peux plus.

J'ai écrit à maman une lettre qui n'explique rien. Le moyen d'expliquer des choses pareilles! ?Mère, lui ai-je écrit, tu ne sais pas quel homme je suis. Ne me demande pas de revenir auprès de toi. Ne me demande pas d'être heureux.? Et mille autres sottises semblables qui ont d? la mettre au supplice sans l'éclaircir de rien.

Depuis bient?t trois jours, je vogue dans Paris sans but, sans refuge. Je suis calme, mais bien malheureux.

Je ne cherche pas à mourir. Je ne suis pas encore prêt à mourir.

J'ai de l'argent pour deux jours. Après je ferai de menus travaux, afin de manger.

N'allez pas me parler de ces deux femmes, qui doivent, en ce moment, coudre c?te à c?te, dans la salle à manger. Que pensent-elles? Que disent-elles? Ne m'en parlez pas: je n'y ai que trop songé depuis trois jours.

Le hasard m'a conduit, ce soir, dans ce bar où j'ai eu la chance de vous rencontrer. J'ai très peu bu; vous l'avez s?rement remarqué. Je me serais bien enivré, mais j'ai l'estomac si malade.

Ne racontez à personne cette histoire qui n'en est pas une. Tous les hommes ont leur charge de tourments. Inutile de les troubler avec Salavin. Inutile aussi de leur donner à rire.

Je ne sais plus que faire. Je ne sais plus que devenir. Peut-être vais-je partir en voyage, si le vent me prend en pitié et m'emporte. Peut-être vais-je rester. Peut-être...

Vous, monsieur, qui avez l'air simple et bon, vous qui m'avez laissé parler avec tant de bienveillance, peut-être me direz-vous ce que je dois faire.

FIN

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