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   Chapter 6 No.6

Confession de Minuit / Roman By Georges Duhamel Characters: 14913

Updated: 2017-12-04 00:02


Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli. Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marché, un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne fut pas de ceux avec qui, vers la douzième année, je jurai d'entretenir d'éternels liens d'amitié. Ceux-là, je ne sais même pas s'ils sont encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu! Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mêlé à tout ce qui m'arrive.

J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'éprouve pour lui me semble une pure, une vigilante amitié; mais c'est sans doute beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une réelle affection.

Lanoue ne sait rien, je pense, du caractère de l'amitié que je lui porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse à dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanés. Et puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours laissé croire que je possédais maintes autres relations captivantes et précieuses. Puis-je avouer à Lanoue que je suis une nature très pauvre, incapable de plusieurs amis?

Lanoue est clerc d'avoué. Il s'est marié à la femme qu'il aimait, qu'il aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain. Fameux parrain!

Il était six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en deux minutes, le plus clair de mes déclarations. Marthe, la femme de Lanoue, me dit:

--Vous sortez du bureau? Vous êtes en avance.

Je répondis:

--Je ne vais plus au bureau. J'ai quitté....

Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je répondis d'un air enjoué, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme sollicité par des perspectives séduisantes et variées.

Je m'étais à demi étendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des Lanoue une manière de salon, et je regardais Marthe baigner le bébé avant de le mettre au lit.

Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait légèrement inclinée sur l'épaule sa tête qui est fine et agréable à voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait à l'absence, au vide, au néant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin, quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontée pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour l'éternité.

Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis. Elle plissait le front toutefois et grondait à chaque instant, pour un entêtement fugace du bébé, pour une goutte d'eau répandue sur la natte, pour une autre goutte d'eau projetée contre la glace de l'armoire.

Je m'en étonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par année. Je pensais avec une secrète passion: ?De quelle importance est cette goutte d'eau? On pourrait, ce soir, lacher la Seine entière à travers ma chambre que ma félicité, à moi, n'en sentirait aucune atteinte?.

Je contemplais le groupe formé par mes amis. Le bébé seul me semblait vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les considérais avec un peu de mépris, un peu de pitié. Je songeais: ?Ils ont tout ce qu'il faut pour être heureux et ils font figure de momies; leur contentement est empaillé. Moi, je suis un misérable, un mauvais fils, un employé congédié et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est épatant, épatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans rides?.

Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis à faire mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes démons intérieurs.

Je pris l'enfant sur mes épaules pour exécuter des danses vertigineuses. Ce petit être, seul, était à mon niveau, de plain-pied avec ma rage heureuse. Il poussait des cris per?ants qui procuraient une satisfaction aigu? à certaines choses qui se démenaient en moi.

Peu à peu les deux Lanoue s'échauffaient. Ils s'éveillaient d'un engourdissement; ils semblaient dire: ?C'est vrai! nous sommes heureux; alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas? Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'éclatons-nous pas??

Moi, je dansais, je criais. Moi, j'étais affreusement gai.

Lanoue me dit soudain:

--Tu restes d?ner avec nous?

J'étais venu pour ?a. Je présentai pourtant des objections. Je me fis prier.

Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur les tempes.

J'entrevis une soirée solitaire avec cet énorme fardeau de ga?té que je ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit à insister et j'acceptai tout de suite, lachement, en bégayant presque de frayeur.

Cet instant fut une maille lachée dans l'encha?nement tendu de mes exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y parut bient?t plus.

Le bébé fut couché en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, ? merveille! Il passa sans hésiter d'une existence véhémente au sommeil, à l'oubli profond, à l'anéantissement.

Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La semence de ga?té que j'avais apportée dans la maison germait maintenant toute seule. Lanoue se hatait de descendre à la cave. Il précisait:

--Si, si! une des trois bouteilles de vouvray!

Et Marthe ajoutait:

--Aujourd'hui, ?a y est! C'est le moment d'ouvrir la bo?te de perdreau truffé.

La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a toujours besoin de prendre appui sur des choses matérielles que l'on s'introduit dans l'estomac. Même quand la joie semble détachée de toutes ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des renforcements, des conclusions. Peut-être n'y a-t-il pas là de quoi être honteux. C'est bien naturel aux bêtes intempérantes que nous sommes. Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas éprouvé le besoin de souligner vos meilleurs moments en associant à votre bonheur quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ?a!

Je pris à coeur de disposer moi-même le couvert, avec Marthe. La salle à manger des Lanoue donne sur une vaste étendue accidentée: des batisses basses, des usines, des ateliers, un agrégat incohérent de maisons anguleuses. Le soleil couchant envoyait à travers ce gachis un rayon horizontal, impérieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond de la pièce nous éblouir et aviver notre enthousiasme.

On tira le perdreau de sa retraite. C'était une bo?te de conserve gardée pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La bo?te fut ouverte et l'oiseau apparut, ébouillanté, ratatiné entre de larges tranches de truffes à l'odeur obsédante.

Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que ces objets pourraient apporter à ma joie.

Au moment où le repas commen?a, les deux Lanoue étaient aussi fous que moi. Je les avais tirés, hissés. Nous nous agitions sur la même marche de l'escalier. Nous étions des fantoches aux ficelles également tendues.

Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies d'au

trefois pour les intéresser à l'heure présente.

Nos bons souvenirs étaient nombreux. En outre un charme opérait et des événements qui nous avaient paru néfastes, facheux, revenaient pêle-mêle avec les autres et nous prêtaient à rire. Parmi les parfums des mets et des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans l'aire de nos regards embués, comme un herbivore ventru qui rumine toute une prairie.

Que de rires, dans ce passé nourri pourtant d'un présent maussade, détestable! Octave, qui possède un petit talent d'imitation, faisait revivre à nos yeux, à nos oreilles, une foule de personnages falots, déformés par vingt ans de récits. C'étaient des souvenirs usés jusqu'à la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait vouloir omettre une de nos plus vénérables plaisanteries, je ne manquais pas de la rappeler moi-même: elle avait encore quelques gouttes de suc, comme ces vieux citrons à cent reprises exprimés.

Marthe, épousée depuis cinq ans, ne participait pas toujours à cette joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'était la revanche de l'amitié sur l'amour.

Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une flamme Chaleureuse dans cet étincelant feu d'artifice.

La nuit était venue depuis longtemps, et la lampe, et la fra?cheur, quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison intelligible, une chose nouvelle apparut en moi.

Il y eut un instant précis où je m'aper?us que j'étais un peu moins heureux qu'à la minute précédente. Voilà! Je ne peux pas vous exprimer cela plus clairement.

Monsieur, vous avez été au bord de la mer. Vous avez assisté à la montée du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus téméraire à chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arrêtera. Et puis vient un moment où l'eau hésite. Alors, c'est fini! C'est fini. A compter de cette défaillance, on voit l'eau céder, on la voit se retirer, fuir honteusement. Elle découvre d'horribles bas-fonds et des misères, des profondeurs qu'on avait oubliées; elle livre tout cela à la clarté, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empêcher cette désertion.

Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais être abandonné, dévêtu, trahi.

Je per?us une dénivellation brusque: les Lanoue continuaient leur ascension. Je les regardais s'élever, comme un voyageur fourbu qui ne peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil.

Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je débitai quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me parurent, à moi, grossières, déshonorantes. Les aliments perdirent leur vertu: je me surpris à en critiquer secrètement la nature, la préparation, l'opportunité.

Une malveillante lucidité s'empara de mes yeux, de mes oreilles. J'observai Lanoue; je m'aper?us avec désespoir qu'il se complaisait à des niaiseries, à des balourdises, auxquelles j'accordai des rires parcimonieux, teintés d'ironie, puis, bient?t, de cruauté.

J'eus envie de crier, d'appeler à l'aide, au secours, comme un matelot en détresse sur un esquif avarié. C'était bien inutile: la solitude s'élargissait autour de moi, ténébreuse, impénétrable, mortelle. J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un poisson doit apercevoir une hirondelle.

Il n'y avait rien à faire. Je me résignai avec amertume. Je pensais à moi-même ainsi qu'à un animal que l'on saigne à blanc et qui voit couler son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie.

En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consommé. Je fus déshabité de la grace, vidé, exténué.

Bien plus, un déficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des dépenses Imprudentes, j'avais gaspillé la joie; je m'étais endetté, ruiné pour longtemps. Je commen?ai de me reprocher ma stupide joie de l'après-midi; j'en fis un examen méthodique, impitoyable, m'imputant à crime cette vaine et malfaisante prodigalité.

Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils se moquaient bien de moi!

J'avais l'air d'être avec eux; je crois même que je répondais à leur propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'était bien leur faute si j'avais perdu, dispersé, dilapidé ma fortune intérieure. Ils m'avaient aidé dans mes folies, secondé dans mes excès, précipité sur le fumier de Job. Un moment vint où je n'y tins plus, je me levai pour partir.

Je dus soutenir une espèce de lutte. Mes amis me voulaient encore et tachaient à me garder. Je me roidissais pour me dépêtrer d'eux, comme un amant dé?u se dépêtre d'une vieille ma?tresse.

Ils lachèrent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon départ, ce qui redoubla ma rancune. N'étaient-ils pas deux pour assouvir leur rage?

Il était d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les divers épisodes de ma journée commen?aient à me remonter aux lèvres, et les plus joyeux m'étaient les plus intolérables.

Sur quelques paroles d'adieu je me précipitai dans l'escalier noir et chaud.

J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins libre, libre d'être malheureux à mon gré. La rue m'emporta, comme un noyé au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues décidèrent de mon itinéraire.

Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journée funeste: le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant nécessaire, mon retour à la maison, ma fureur et la bonté de ma mère. A compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide méchanceté pour juger mon étourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prévu à quel ab?me de misère me conduirait cette orgie de bonheur immérité.

J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris ténébreux et sec. Les chaussées exhalaient une suffocante odeur de poussière et de crottin torréfié. Chaque réverbère saisissait mon ombre au passage, la faisait tournoyer et la repassait au réverbère suivant. C'était à vomir.

Accoudé au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse à rassembler les éléments de mon désespoir, à les réunir en faisceau. Je fis d'inou?s efforts pour être malheureux avec précision. Cela aussi m'était interdit: je n'étais pas même une grande infortune, j'étais une chose gachée, gatée, informe, dérisoire.

La sonnette de ma maison me réveilla, non par le bruit: il est grêle et enfoui au plus profond de la batisse, mais par la fra?cheur visqueuse du bouton de cuivre dans ma main.

Je gravis les escaliers à pas lents, couvert de sueur, étourdi par l'haleine des plombs disposés aux fenêtres des étages.

Parvenu sur mon palier, j'entrevis la nécessité d'entrer furtivement, sans réveiller ma mère. L'idée de me retrouver en face de la pauvre femme me remplissait de confusion et de honte.

J'avan?ai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, à son ordinaire, laissé, sur le buffet, une petite lampe allumée. Je la soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse figure que je devais avoir.

Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le divan. Une lueur mystérieuse, issue des profondeurs du ciel parisien agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle des murailles. J'attachai mes yeux à cette bouée infime et, les poings aux dents, je passai la nuit à me mépriser et à me ha?r.

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